‹ Sur une route de cyprèsChapitre 5 sur 27 · LES ELEGIES DU LAC DE COME · texte numérisé non relu

LES ELEGIES DU LAC DE COME

L'homme est mauvais. Sa main souille tout ce qu'il touche ;

Les fleurs se fanent sous le souffle de sa bouche,

L'air décline et se fait impur quand il respire;

Il emprunte à la terre et ne peut se suffire

Malgré la vanité dont il bombe son sein;

Il oscille sans force entre les noirs desseins

Qu'il forme quand il croit triompher de sa peur.

Mais la peur détend l'arc rêvé par son ardeur ;

'Et y si quelqu'un lui semble être ce qu'il n'est pas.

Par fureur de trouver un maître, il suit ses pas,

Le guette au dur sentier froid que l'autre escalade ,

Le raille, l'injurie et, montant sur l'estrade

Que la foule indocile offre au nain qui l'égale,

Défie le voyageur de l'aube orientale

En quelque lutte fourbe et toujours dérisoire;

Enfin, lorsque le fiel déborde du ciboire,

7/ raffine, il ajoute une plaie aux blessures,

Il détruit le dernier chemin dont l'aventure

Déroulait sa promesse encor, quoique lointaine,

Et vide avec amour un lourd carquois de haine.

Qu'on me retienne loin de la cité pourrie!

Je veux sentir de l'air, du large sur ma vie.

La pierre est douce à qui s'est heurté contre l'homme!

Les grands bois douloureux, les monts, les sapins comme

Autant de hauts soldats au poil sévère et rude

Murmureront puissamment dans ma solitude,

Et la nuit chantera vers ma fièvre irritée

Par ses angélus d'ombre aux notes étoilées. . .

Je salue en ce jour mon destin d'être ici ;

Aux routes, aux maisons, je jette un long merci,

Et merci à ces eaux dont l'azur s'évapore

En brume mauve et transparente qui décore

Le heurt des cimes, en brume mêlant du ciel

A ce que tout ici vibre d'immatériel. —

Avant l'aube, léger de n'avoir pas dormi,

Je partirai mêler à l'adieu de la nuit

Sur l'onde sombre encore un peu de mon malheur

Pour qu'il meure avec elle et dévide en mon cœur

Le chanvre rouge et noir qui s'y est emmêlé.

Je croirai que ma rame, à chaque élan donné,

Ajoute en chassant l'eau de l'aurore à l'aurore;

Je m'oublierai dans le frisson qui monte et dore

L'espace en y filtrant des roses et des lys ;

Puis, lorsque le soleil sur les nuages pâlis

Sacrera le matin de sa poudre dorée, Dédaigneux du hasard où ma proue effilée M'entraînera bientôt sous la brise naissante. Je carguerai du four avec ma voile blanche, 'Et, couché tout du long, le dos contre le bois, Avec Vespoir secret que la barque ouvrira Sa coque doucement en berçant mon sommeil, Jusqu'à l'ensevelir les yeux clos, sans réveil, Sous l'azur que reflète en lui le lac heureux, J'entrerai dans la mort comme dans du ciel bleu,

Sur les bords de ce lac où le repos domine,

Dans une anse écartée aux flancs d'une colline

Etageant mollement ses arbres et ses fleurs,

Je voudrais posséder pour vivre ma douleur

Une vieille maison discrète et bien cachée.

Chaque heure y serait pure et comme préparée

Pour que rien n'en heurtât jamais la plénitude.

'Le bruit en décroissant jusqu'à ma solitude

T mourrait comme l'eau roulant aux cailloux gris

Une dernière écume avec un clapotis;

L'onde même à mes pieds ondulerait à peine.

Je ne saurais plus rien de l'existence humaine;

J'écouterais en moi respirer le silence.

Après les jours mauvais trop chargés de souffrance,

Lorsque chaque minute à supporter ajoute

Au malheur dont la main s appesantit et voûte

Malgré que tout le corps redresse son émoi,

Lorsque tout l'inconnu se lève contre soi,

]e m'exilerais là, attendant tête basse,

Que le bélier du deuil éclate ou bien se lasse

te

Contre h bloc durci de fièvres et de laves Que ma révolte sculpte à mon orgueil qui brave Tout ce triste néant contre lui déchaîné; Je me retrouverais comme avant la tempête; Les jours après les jours feraient que je m'apprête, "Et bientôt y peu à peu, V heure de mon retour Commanderait plus fort qu'un rendez-vous d'amour A l'âme impatiente et de nouveau tentée Par l'ivresse qui vibre au cœur de la mêlée. Mais, afin que jamais on ne passe ma porte, J'entourerais de nuit mes murs de telle sorte Qu'ils ne s'apercevraient de loin qu'à peine un peu. Surtout, je planterais des cyprès fabuleux, Qui sur trois rangs épais me monteraient la garde ; Et, pour bien achever la funèbre parade, En conseil aux passants qui voudraient s'arrêter, Bien au haut de sa hampe, je ferais hisser, Tier qu'il tache l'azur d'ombre et de désespoir, Le deuil sévère et nu d'un large drapeau noir.

Le jour fatalement éclot après la nuit ; Le plaisir est meilleur après des soirs d'ennui Et, pour savoir aimer les roses de la vie, 7/ faut avoir en soi des larmes qu'on oublie. L'eau paraîtra plus fraîche après l'étape dure; Pour goûter le repos, il faut que l'aventure Ait courbé le corps las le long des grands chemins ; L'ombre n'est bonne qu'à ceux-là dont les destins Ont connu l'infini des terres et des flots. Le désir est ardent parce qu'il est nouveau ; Tout ce que la main touche est poudré pour la mort; La cible atteinte, au loin, recule et notre effort T désire à jamais une nouvelle flèche.

Le vent d'Été couve bientôt la bise sèche Qui réclame l'Hiver au travers de l'Automne; La chanson que l'on aime est déjà monotone; L'oubli roule un linceul au dieu que l'on adore; Le soleil fait ouvrir les fleurs et les dévore; Le vœu trop poursuivi pâlit comme on l'achève, Et le rêve épingle n'est déjà plus un rêve...

JV

JLe lac attend le soir d'un flot lourd qui s'ondule Pour que tout l'or qu'il cueille aux feux du crépuscule augmente en miroitant ses paillettes sans fin ; L'onde profonde berce un long jeu de dessins Dont la tâche vague en s'y mirant, fixe, tremble, Jusqu'à ce qu'une barque en passant mêle ensemble Ces reflets nuancés à son remous changeant, L'aile d'un oiseau pâle est un éclair d'argent Sur chaque goutte d'eau que le flot fait jaillir. Les arbres sur les bords semblent se recueillir. Les monts plus attentifs et la cime embrumée Protègent de leur masse un filet de fumée Qui s'essaye à monter timidement et seul En s' élevant lui-même en son propre linceul. L'obscurité s'allonge et mange la lumière; Le ciel se décolore en gamme meurtrière Où la pourpre bientôt caille des nids de sang; Xlne fraîcheur s'étale avec l'ombre et descend Comme pour repousser la clarté qui recule ; La lune, le croissant effilé, perce et brûle

Mystérieuse ainsi qu'une lampe d'église,

Puis incurve sa courbe au ciel qui la précise

Et naît victorieuse au tombeau du soleil.

Tout est grave. Et tandis qu'un étrange sommeil

Engourdit les roseaux immobiles et muets,

Repoussant V Angélus du jour mort à jamais

Jl travers l'infini dont l'attente défaille,

La nuit survient sur l'eau comme un coup d'éventail.

XVJT

Soir d'orage.

La cloche dans l'air lourd tinte plus gravement Comme siy du clocher blanc d'où son vol s'épanche, Elle craignait déjà l'éveil du firmament Où des nuages bas tassent leur avalanche.

Dans l'immobilité du vaste apaisement Qui maintient la nature en une morne attente. Un long souffle d'air chaud glisse un frémissement Que chaque arbre transmet à l'herbe qu'il évente.

Autour du lac muet les monts sont magnifiques ; Et derrière l'un d'eux, frappé des feux tragiques Qu'y prolonge en tombant l'adieu du crépuscule,

Contre la nuit qui boit le jour qui flotte encor, Un éclair zèbre l'ombre, et, de son zigzag d'or, Annonce le tonnerre à l'aigle qui recule.

yj

Les jours passent ici comme les fleurs s'effeuillent ; Ils sont épanouis, teintés de rose ou d'or ; Chaque pétale tombe et V heure qui le cueille L'emporte au long de l'eau, doucement, vers sa mort ; Les heures et les jours s'écoulent sans effort; Et leur effeuillaison enclôt l'âme bercée D'un jardin de parfums où rêve ma pensée En une robe rose et les yeux alanguis Dans leur cernure brune, un peu comme meurtris, Tout nuageux encor de tristesse épuisée. Les jours en enlaçant leurs guirlandes tressées 'Balancent une ronde autour de mon travail Qui cherche vainement, raide sous son camail, M conquérir son rêve en n'écoutant que lui... Il se perd, s'abandonne, et bientôt c'est l'ennui Qui l'égaré dans l'ombre et le mène, incertain, Parmi l'enchantement qui monte du jardin Pour qu'à son tour il soit moins fier et plus docile A toute la douceur qui le grise et l'exile.

Les jours passent ici comme des barques blanches Dont Vavant coupe Veau sur qui le vent les penche "En gonflant Vaile au loin que semble ouvrir leur voile ; Car il n'est pas besoin de scruter les étoiles Pour atteindre au tournant de quelque petite anse Le minuscule port où nul flot ne balance lin trois mâts goudronneux paré de ses agrès. Même quand le soleil se couvre ou disparaît, Même lorsque le vent soulève quelque écume, Le danger est facile, et le lac, sous la brume, Se montre pacifique à ceux qui Vont tenté. . .

Les jours passent sans qu'on recherche où ont été Ceux dont le souvenir pâli s'efface et meurt, Et c'est dans le silence, il semble, du bonheur. Mais quelque chose en moi s'inquiète et se contraint Devant tant de douceur même, et la répudie, Comme si pour s'apaiser un peu, mon destin Taisait mauvaise route et n'était plus ma vie ; Je rêve à mon repos plus de mélancolie; Le calme pèse un poids d'argent sur ma poitrine; Une angoisse douteuse où ce repos domine M'emporte à désirer une angoisse précise;

Toute une inquiétude aux flots lourds monte et brise

La barque trop fleurie où mon ennui sommeille;

Quelque chose lève le bras et se réveille

Jlu fond de mon passé qui m3 attire vers lui,

Ht son fantôme obscur, d'un geste blanc qui luit,

Me désigne la côte où gagner V avenir

Pour y atteindre un astre ou l'y faire fleurir ;

Je regrette la houle et les phares nocturnes;

Je m'en veux de rester sur mon cœur, fragile urne

Où y penché, je ne vois que mon propre visage;

Quelque chose enfin gronde. Jl me faudrait l'orage,

Il me faudrait l'espace immense et l'horizon

Rejoignant le ciel nu sans mourir aux montagnes ;

Je me sens irrité par toutes ces campagnes

Sauf quand le vent y souffle une chanson mauvaise;

Jl me faut les galets canonnanl la falaise,

Les varechs au soleil et l'âcreté de l'air,

La sirène dans la brume, — // me faut la mer!

ELEGIE AUX RUINES DE LA MAISON DE CATULLE SUR LA PRESQU'ILE DE SERMIONE, DANS LE LAC DE GARDE.

\s' était là ! ... La même eau baignait la même terre ;

En prenant dans la main un des morceaux de pierre,

'Nous touchons un fragment de ta maison, Catulle ! . . .

Je la rêve teintée aux tons du crépuscule

Avec une terrasse aux colonnes d'albâtre.

La volupté veillait aux pierres de ton âtre

Et sacrail d'infini ton seuil hospitalier.

En franchissant ta porte on entendait chanter

Le jet d'eau dans sa vasque au marbre rouge et rose ;

Les esclaves tiraient une portière close,

Et tu le soulevais, la paupière alourdie,

De la pourpre où ton bras tenait encor Lesbie. . .

Tu ne désirais rien que son beau corps de femme, Tu ne te perdais pas à rechercher son âme ; C'était toute la chair que tu prenais en elle Quand tu faisais monter dans ses yeux d'asphodèle

Te grand frisson sacré qui vaut seul que Von vive ; Tu te disais hélas! que d'autres V avaient eue, Mais, quand tu la tenais contre toi, belle et nue, Quand tu sentais sa peau trembler sous ta caresse, C'était bien le bonheur au fond de ta tendresse. Tu ne savais plus rien que son ventre et ses seins, Que ses cheveux mêlés à la sueur des tiens, Que ses flancs où ta main s'arrêtait lentement, Que toute elle rivée à ta force d'amant, Ouverte à tes baisers comme une fleur aux brises...

Lorsqu'elle te quittait, après des heures grises,

Tu la trompais aussi; ton plaisir était moindre;

Mais comme on voit au ciel le plus noir souvent poindre

Une étoile tardive, incertaine couronne,

"Et parce que la chair veut qu'on s'y abandonne,

Ainsi tu t'oubliais jusqu'à l'oublier elle

"Et, trop voluptueux pour demeurer fidèle,

A ton tour, tu rêvais vers l'esclave étonnée. . .

Tu ne pouvais dormir, et l'aurore, lassée,

Perlait à peine un peu de fraîcheur à ton front ;

Ta douleur revenait vers toi comme un affront ;

Te souvenir de l'autre exaspérait ta fièvre;

Tu haussais une coupe à hauteur de ta lèvre

Puis ton bras dégoûté la rejetait au loin ;

Des poèmes chantaient dans ta mémoire en vain ;

Tu priais les oiseaux de lui parler de toi ;

Tu suppliais les dieux ; tu maudissais leurs lois;

Et, peu à peu, tu t'endormais avec le jour

En songeant à tes vers autant qu'à ton amour...

Tu vivais en des temps heureux. Nous n'avons plus La force qui parait vos antiques vertus. Te monde est envahi de laideur et de honte ; "Nous ne saurions jamais retrouver Amathonte 'Ni rêver même un jour en rouvrir le sentier ; Ta jeunesse n'est plus; nous avons peur d'aimer; Un suaire partout étreint l'antique flamme; Quelque chose est cassé dans le cœur de la femme. . . Tu fus heureux, crois-moi, jusque dans tes douleurs ; Tout s'entendait alors pour alléger les cœurs ; Des ailes d'or rôdaient autour de vos tristesses; Dans l'ombre des bras blancs préparaient des caresses; Un vent léger aidait les voiles du désir Et se faisait aussi propice au souvenir Pour, quand il pesait trop, l'emporter vers la mer ; Des roses s'effeuillaient en parfums frais dans l'air, Et, lorsque l'heure était un peu longue à passer,

L'ennui s'enguirlandait ainsi qu'un espalier.

Catulle, je ne sais où repose ta cendre. Ce que je dis pour toi, tu ne dois pas l'entendre, La griffe du Tiades ne lâchanl pas sa proie; Mais je voudrais penser que je te vaux la joie Si, par hasard, un peu de toi subsiste ici, De ne pas regretter le temps de l'aujourd'hui T5t de te faire aimer, loin de leur lendemain, Les jours où tu vécus, ô citoyen romain !

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