CHAPITRE II Observation personnelle
M. X..., né en 1820, n'a jamais été malade jusqu'à l'âge de 18 ans.
A cette époque, en 1838, au bout de trois ans d'études très sérieuses faites au collège de L..., il fut forcé de renoncer à la carrière toute de travail intellectuel qu'il voulait entreprendre.
Nous devons dire que l'année précédente, il éprouvait de temps en temps des palpitations de cœur ; il était allé voir une des grandes célébrités médicales d'alors, et comme la science de l'auscultation était moins bien connue que de nos jours, il ne faut point s'étonner que le médecin ait porté un pronostic qui ne s'est jamais réalisé. Il crut probablement à une hypertrophie cardiaque ou plutôt à un anévrysme de l'aorte, car il prévint son client qu'un jour ou l'autre, il pourrait bien lui arriver un accident subit et l'engagea en conséquence « à ne jamais courir, sous peine d'occasionner une rupture ! »
Aujourd'hui, la personne qui fait le sujet de cette observation a près de 60 ans, et tous les médecins qui l'ont soigneusement examinée, et nous-même n'avons jamais trouvé aucun signe de lésion cardiaque. Nous avons donc la conviction qu'il s'agissait tout simplement de palpitations nerveuses dues à un excès de travail intellectuel, qui disparurent bien vite sous l'influence d'un repos de quelques semaines.
Mais en 1838, le malade eut une gastro-entérite qui dura plus d'un an. On nous demandera comment nous osons ainsi porter un diagnostic rétrospectif, et pourquoi nous ne nous défions pas de cette gastrite que l'influence des doctrines de Broussais faisait autrefois voir partout, et que certains auteurs semblent vouloir nier aujourd'hui. Certes, nous savons qu'on a beaucoup exagéré la fréquence de cette maladie , mais quant à son existence, elle n'est pas douteuse. Les symptômes que présenta notre malade ne peuvent laisser aucun doute dans l'esprit ; et d'ailleurs, quand même l'on voudrait contester l'exactitude du fait, cela ne diminuerait en rien la valeur des considérations qui vont suivre.
Nous dirons seulement que, depuis cette maladie, qui céda au régime lacté et surtout au calme des champs, le sujet a toujours eu le système digestif très sensible.
Les quelques indispositions, rares du reste, qu'il a pu avoir pendant une période de 25 ans, consistent en indigestions, diarrhée ou constipation passagères.
A part donc cette gastro -entérite , M. X... s'est toujours porté à merveille.
Il n'a jamais eu beaucoup d'embonpoint, mais son tempérament nerveux , sa grande énergie physique et morale lui permettaient de faire de longues routes à pied , de s'appliquer à des études littéraires sans en souffrir le moins du monde.
Il n'y a pas de tuberculose dans sa famille. Ses parents sont morts âgés (68 et 70 ans) ; pas de diathèse morbide, aucun antécédent syphilitique, jamais aucune manifestation scrofuleuse.
Il s'est marié à l'âge de 28 ans, à une femme robuste qui a mis au monde neuf enfants bien constitués.
Nous constatons donc que, depuis l'âge de 19 jusqu'à 46 ans, M. X... a toujours été très-bien portant; il nous disait encore dernièrement « qu'il n'avait jamais eu une bronchite. »
C'est en 1866, à la suite de graves soucis , qu'éclatèrent une série d'accidents que nous n'avons pas notés dès cette époque, mais que nous décrirons avec une stricte exactitude , d'abord parce que nous les avons encore gravés dans l'esprit, et parce que le patient, homme très-intelligent, a pris soin de noter tous les symptômes et les phases de sa maladie et les sensations qu'il a éprouvées. Sur ce point, nous pouvons affirmer que si notre observation n'a pas l'apparence mathématique de celles qu'on recueille habituellement dans les hôpitaux, elle n'en est pas moins empreinte d'un cachet d'entière vérité, et nous sommes
convaincu que la sincérité et l'intelligence d'un malade qu'on voit journellement valent bien, pour une étude clinique, la feuille d'hôpital qui relate chaque jour la température et le nombre de pulsations d'un individu qui accuse des symptômes étranges, subjectifs, quelquefois imaginaires ou trompeurs, ou d'un sujet qui, suivant l'expression consacrée, n'est plus un homme, mais un numéro.
Nous allons entrer maintenant dans une période que nous pouvons appeler des antécédents positifs, période qui s'étend jusqu'en 1872. Nous serons obligé de discuter certaines questions de pathologie pour mieux comprendre par la suite la pathogénie et la physiologie pathologique de l'affection qui nous occupe.
Au mois de juin 1866, M. X... fut atteint d'une pharyngite très intense qui l'inquiéta surtout à cause de la surdité qu'elle occasionnait. C'est qu'un travail inflammatoire déterminait une obstruction complète de la trompe d'Eustache, jusqu'au moment où un abcès s'ouvrit spontanément, et l'on vit alors s'écouler par la bouche une petite cuillerée de pus de bonne nature. Le malade se trouvait certainement soulagé , mais la dysphagie, qu'on attribuait naturellement à l'état morbide de l'arrière-gorge, persistait, ainsi qu'une teinte rouge violacé de tout le pharynx et de la luette. Personne ne trouvait donc étonnant que le malade avalât difficilement, puisque , en fait , il avait encore une angine bien nettement caractérisée.
M. X... d'ailleurs avait une fièvre modérée; il ne garda jamais complètement le lit, et après l'ouverture de l'abcès, tout phénomène fébrile avait disparu.
Quand il voulut essayer de reprendre de la nourriture, il s'aperçut qu'outre la difficulté qu'il éprouvait dans l'acte de la déglutition, les aliments déterminaient une douleur le long de l'œsophage, surtout au niveau du cardia, et que, une fois arrivés dans l'estomac, ils donnaient lieu à tous les phénomènes qu'on voit se produire dans le catarrhe subaigu de la muqueuse de l'estomac, nous dirions plus volontiers dans la gastrite.
En effet, la plus petite quantité de liquide, de l'eau par exemple, déterminait aussitôt une sensation de plénitude-. Quelque temps après le repas , on pouvait constater chez le malade un soulèvement de la région épigastrique, une distension de l'estomac, conséquence d'une formation anormale de gaz. On admet habituellement que cette dyspepsie flaiulente, comme on l'appelle, est due à la décomposition des ingesta ; le suc gastrique ne serait pas sécrété en quantité suffisante, et le mucus agirait alors comme ferment, en produisant une grande quantité de gaz. N'y aurait-il pas plutôt une contraction spasmodique du pylore, et, dans quelques cas, du cardia, contraction réflexe due à une hyperesthésie de la muqueuse stomacale enflammée ? Nous sommes tenté de donner cette explication de la dyspepsie flatulente. Il est certain que la formation anormale de gaz dilate l'estomac et paralyse les mus-
cle.s de cet organe, mais il n'est pas moins évident que si l'orifice du pylore laissait une libre ouverture aux gaz, ceux-ci tendraient à s'engager comme les aliments dans l'intestin grêle.
M. X..., comme nous l'avons déjà dit, n'avait pas de fièvre, mais une constipation opiniâtre.
Le phénomène le plus frappant était le ballonnement de l'estomac ; le malade se promenait de tous côtés, cherchait de l'air, car le diaphragme ne pouvait plus fonctionner, refoulé qu'il était par un estomac aussi dilaté. Cet état d'angoisse durait jusqu'à l'expulsion de gaz soit par le bas, soit par la bouche. Alors, on entendait une éructation très-bruyante que le malade comparait à « une écluse qui s'ouvre et laisse écouler tout d'un coup le trop-plein d'une rivière qui déborde. »
Voilà pour les symptômes observés du côté de l'estomac. De cet ensemble de faits, un seul nous parait peu commun, c'est cette sortie si brusque, cette explosion de gaz remontant rapidement le long de l'œsophage. Notons qu'il n'y a jamais eu ni régurgitation, ni vomissement j ni vomiturition d'aucune sorte, ni hoquet.
Ces éructations bruyantes nous paraissent dues à une inflammation de l'œsophage qui existait concurremment avec la gastrite.
On ne trouve de traces de l'œsophagite, qu'à partir de Fernel, 1542. C'est Mondière * qui, en 1829, a le
1 Mondière, Th., de Paris 1829. Recherches sur l'mflammation de l'œsophage et sur quelques points de l'analomie pathologique de cet organe.
premier étudié d'une façon complète, les inflammations de l'œsophage.
Quelle a été la marche de l'affection ? Nous ne saurions rien préciser à cet égard ; mais il y a évidemment une relation entre ces processus morbides. Velpeaui dit à propos de l'œsophagite : « Quelquefois l'in- » flammation remonte de l'estomac à l'œsophage, et » bien plus souvent encore on la voit , suivant une » marche inverse, s'étendre de la partie inférieure du » pharynx à l'œsophage , et cette particularité a été » observée chez un assez grand nombre de malades » dans une épidémie d'angine, dont l'histoire est con- » signée dans les annales de Montpellier. (T. iv, » p. 87). »
De même M. Luton2 , dans un savant article sur la pathologie de l'œsophage, dit en examinant les causes de l'œsophagite :
« Du reste, l'étiologie des inflammations de Var- » rière-gorge et de V estomac complétera cette revue, » d'autant plus que, par extension, l'œsophage parti- » cipe souvent à ces affections, entre lesquelles il se » trouve placé et auxquelles il sert de conducteur, » lorsqu'il est de leur nature de se généraliser dans » les voies digestives ; exemple, le muguet des nou- » veaux-nés et des enfants en bas-âge. »
Follin3 , toujours compétent en pareille matière ,
1 Velpeau. Dict. en 30 vol. t., xxi, p. 386.
2 In Nouveau Dict. de méd. et de chir. prati., t. 24.
3 Follin, loc. cit.
affirme celte propagation de l'inflammation du pharynx à l'œsophage.
On voit donc que l'œsophagite existe réellement. Cette inflammation peut atteindre plusieurs degrés. La muqueuse peut être simplement hyperhémiée; ce qui arrive le plus souvent dans l'œsophagite non traumatique, c'est l'œsophagite catarrhale ; alors on voit sur la muqueuse quelques plaques rouges disséminées, une couche de mucus ou de muco-pus adhérent à la muqueuse. Nous verrons tout-à-l'heure que c'est à cette forme que nous avons eu affaire. L'œsophagite peut encore être ulcéreuse , alors il y a des crachements de sang; diphtéritique, folliculeuse (maladie bien étudiéepar Mondière), phlegmoneuse, etc.
Ce qu'il nous importait d'établir, c'était l'existence de l'œsophagite, la possibilité de sa production àla suite d'une angine ou d'une gastrite; voyons maintenant quels étaient ses symptômes.
Voici la description que donne Velpeau de cette affection :
« Douleur légère et ensuite de plus en plus vive vers » un point quelconque de l'œsophage, qui devient » excessive quand le bol alimentaire vient à glisser » sur l'endroit enflammé.
» Dès le début de l'inflammation, quel qu'en soit le » siège, la douleur est rapportée par les malades à » V extrémité inférieure du pharynx, sensation qui > se rapproche de celle qu 'éprouvent , à Vexlré-
» mité de la verge, les individus affectés de » blennorrhagie ou de calcul vésical.
» Le spasme de l'œsophage est un signe très » puissant de son inflammation. Tantôt il est con- » tinu, d'autrefois, et cest le cas le plus ordinaire, la » contraction spasmodique ne se montre qu'au mo- » ment où le malade cherche à avaler, surtout les » liquides.
» On observe aussi toujours dans l'œsophagite » une expuition plus ou moins difficile et abon- » dante de matières glaireuses, surtout lorsque l'in- » flammation a envahi, en même temps que la muqueuse » œsophagienne, les cryptes qu'elle recouvre. Le plus » ordinairement l'œsophagite ne s'accompagne pas » de phénomènes de réaction, cependant on en ob- » serve quelquefois. »
Rostan S de son côté, parle en ces termes de l'œsophagite : « L'inflammation de l'œsophage est une » maladie assez rare et le plus souvent légère. Elle » est caractérisée pendant la vie par la douleur locale, » la gêne de la déglutition ; le bol alimentaire parvenu » vers le lieu où siège l'inflammation, s'arrête, occa- > sionne des efforts de déglutition, et une douleur » d'autant plus vive qu'il est plus volumineux, plus » dur, plus inégal. La douleur se fait sentir, soit au » devant des vertèbres cervicales, soit sous le sternum, » entre les épaules, soit vers le cardia, sous l'appen-
1 Cours de médecine clinique Bruxelles, 1832.
» dice xiplioïde, suivant l'endroit que l'inflammation » occupe. La résolution est la terminaison ordinaire » de l'œsophagite, ce qui n'a pas permis jusqu'à ce » jour de trouver des traces organiques qu'elle peut » laisser après elle ; bien entendu que nous faisons » abstraction du cancer de l'œsophage. Cette maladie » ne donne jamais lieu à des phénomènes généraux. » Si pourtant elle occupait tout l'œsophage, qu'elle fût » intense et déterminée par une cause grave, on con- » çoit sans peine que des signes de réaction pourraient » se manifester. »
M. Jaccoud admet et décrit parfaitement l'œsophagite catarrhale, et il dit:
« Pour peu que l'inflammation soit intense, le pas- » sage du bol alimentaire est gêné ou empêché, il y » a de la dysphagie (dysphagia inflammatoria) ; » celle-ci ne résulte point d'une diminution dans le » calibre du canal, elle est V effet d'une crampe des » muscles œsophagiens, laquelle est provoquée par » le contact des substances ingérées sur la mu- » queuse irritée. »
Nous nous plaisons à consigner cette expression de crampe des muscles œsophagiens, elle dépeint exactement l'état de notre malade, et d'ailleurs toute cette description viendra à l'appui de notre manière de voir sur la nature de l'affection.
Ces symptômes, qui sont ceux de l'œsophagite catarrhale, ont été parfaitement observés chez M. X...
La douleur ne se montrait que sous l'influence du passage du bol alimentaire sur la muqueuse œsophagienne; elle était localisée surtout au niveau du cardia; le malade rendait compte de ce qu'il éprouvait en disant : « Il me semble que les aliments que j'ai » avalés avec tant de. peine^ se convertissent en gra- » viers aussitôt qu'ils ont franchi l'isthme du gosier, » mais c'est au creux de l'estomac que la douleur est » plus vive. » Nous n'avons jamais noté chez M. X... ces douleurs entre les épaules signalées par plusieurs auteurs dans l'œsophagïte.
Quant à la dysphagie, le malade croyait toujours qu'elle était sous la dépendance de l'angine, et ce n'est qu'après la guérison de celle-ci que ce symptôme — qui constitue à vrai dire toute l'infirmité du malade — s'est révélé avec tous ses vrais caractères. Cependant M. X... remarquait qu'il avalait alors les liquides beaucoup plus difficilement que les solides, contrairement à ce qui se passe habituellement chez les individus qui ont un mal de gorge, mais qui se rapporte à l'œsophagite.
Nous ne doutons pas, pour notre part, que cette dysphagie ait été produite par le spasme qui accompagne presque toujours l'œsophagite ; en effet , le malade était dans l'impossibilité presque absolue de boire un liquide quelconque, chaud ou froid.
M. X... éprouvait en outre et particulièrement dans l'intervalle des tristes repas qu'il pouvait faire, un léger chatouillement qu'il distinguait très-bien du chatouillement laryngien et qu'il rapportait justement à
l'œsophage. Cette gêne déterminait des efforts d'expuition, et le malade, qui examinait ses crachats, voyait parfaitement qu'ils venaient du tuhe digestif; en effet, ils étaient gluants, non aérés et formés d'un mucus épais. C'est surtout quand l'œsophage avait suhi le contact des aliments que cette sécrétion se produisait. — Tel a été l'état de M. X... pendant environ un mois.
Cette œsophagite s'est certainement hornée à Finflammation catarrhale puisque la douleur était peu intense, les phénomènes généraux presque nuls. Comme du reste il n'y a jamais eu le moindre filet de sang, ni aucune trace de pus dans les crachats du malade, on peut affirmer qu'il ne s'agissait ici, ni de l'œsophagite ulcéreuse, ni de la forme phlegmoneuse.
Le traitement qu'on lui fit suivre n'était pas de nature à améliorer la situation : sulfate de quinine (75 centigrammes par jour), viandes saignantes , vin de Bordeaux, etc., etc. Aussi le malade, désespérant de la thérapeutique, n'écouta plus que lui-même ; il prit autant de lait qu'il put en avaler (soupes, pain trempé dans du lait), des hains souvent répétés, quelques purgatifs doux, et il renonça pendant quinze jours à la viande, au vin et à tous les excitants. Au moyen de ce régime on vint à hout de la gastrite ; la rougeur du pharynx avait beaucoup diminué et la santé générale redevenait bonne.
Une seule chose persistait, c'était la dysphagie, M. X... avalait bien quelques bouchées de pain ou de
viande, mais quand il essayait de manger davantage, un spasme se produisait, qu'il lui était impossible de vaincre; il fallait attendre quelques instants pour ingérer de nouveaux aliments. Quant aux boissons, elles étaient avalées encore plus difficilement. Cependant l'amélioration s'accentua bientôt, et au mois d'août, c'est-à-dire deux mois après le début de la maladie, M. X... était à peu près bien portant.
Au repas du soir, il éprouvait de temps en temps une certaine gêne de la déglutition , et on le voyait faire quelques efforts dans le but d'avaler plus facilement. Il fléchissait la tête, pressait le sternum contre le bord de la table pour prendre un point d'appui solide, et avec ses deux mains il saisissait également les bords de la table pour tâcher de vaincre le spasme qui se produisait évidemment.
M. X... n'a jamais pu avaler les liquides comme autrefois ; il buvait à petites gorgées, à la manière des pigeons ; et dans les moments où la dysphagie semblait être un peu plus marquée que d'habitude , c'étaient les boissons que le malade avait le plus de peine à avaler.
Mais cette gêne légère, et qui d'ailleurs ne se produisait environ que pendant un repas sur trois, n'empêchait pas M. X... de manger et de boire comme tout le monde; il avait, du reste, toute l'apparence d'une bonne santé; nous nous rappelons même que, en septembre 1871, il a fait tous les honneurs delà table
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dans une réunion joyeuse. — Les choses allèrent ainsi jusqu'au mois de juin 1872.
Nous voici maintenant dans la période d'état. Alors, sans aucune cause occasionnelle bien appréciable, peutêtre cependant à la suite d'ennuis divers, on vit se reproduire le même cortège d'accidents qu'en 1866; seulement il n'y eut plus d'angine, et la gastrite le cédait en intensité à la dysphagie, qui acquit un degré très inquiétant. M. X... avalait avec peine deux tranches de pain le matin, et la digestion en était laborieuse. A midi, il lui était presque impossible de manger la plus petite quantité d'aliments, les boissons ne franchissaient jamais le pharynx. — Quant au repas du soir, il ne fallait pas y songer, la dysphagie était absolue. Nous avons vu M. X... accusant une faim dévorante, s'épuiser en \ains efforts pour avaler quelques morceaux de pain, afin de pouvoir s'endormir sans trop souffrir du besoin de manger. — Quand il parvenait à s'endormir, au bout de quelques heures de sommeil, la dysphagie était moins forte et le malade pouvait prendre un peu d'aliments.
Gomme c'est à partir de ce moment que l'affection s'installa définitivement chez M. X..., nous allons en décrire tous les symptômes qui existent d'ailleurs encore aujourd'hui, mais à un degré moins marqué. Voici à peu près le type de cette dysphagie si intéressante à étudier.
M.X..., en se mettant à table, n'éprouvait aucune
douleur, aucun malaise ; son seul désir était de pouvoir manger autant qu'un homme bien portant. Il avalait normalement la première bouchée , il la sentait descendre comme des graviers le long de l'œsophage; arrivé au niveau du cardia, le bol alimentaire déterminait une sensation de constriction pénible, mais très passagère; la seconde bouchée arrivait encore à l'œsophage sans aucune difficulté, et déterminait la même sensation que la première jusqu'à son entrée dans l'estomac.
A la troisième ou quatrième bouchée, le malade parvenait difficilement à avaler; après avoir mâché pendant une ou deux minutes les aliments, il essayait de faire le mouvement de déglutition, mais l'orifice supérieur de l'œsophage n'était pas libre, et les aliments restaient dans la bouche ; ce spasme de l'œsophage ne produisait aucune douleur. Puis, M. X... cherchait de nouveau à avaler, sans y réussir davantage; enfin, à force de tâtonnements, essayant de tromper le spasme, il finissait, au prix des plus grands efforts, à introduire cette bouchée dans le conduit œsophagien ; les mêmes phénomènes reparaissaient comme précédemment.
Quelquefois , et plus souvent le matin , ou après quelques instants de repos, le malade pouvait ingérer cinq ou six bouchées, puis la barrière était infranchissable, la salive même n'était pas avalée.
Alors, M. X... éprouvait une sensation de plénitude de l'estomac, il desserrait ses vêtements , se mettait à
l'aise , et il accusait très nettement une constriction à la région épigastrique, à peu près au niveau de l'orifice cardiaque. Tout à coup, après quelques renvois étouffés , — nous ne trouvons pas d'autre terme pour qualifier ces éructations que nous n'avons vu décrire nulle part, — M. X... avait une éructation bruyante, caractéristique , dont nous avons déjà parlé ; cette explosion éclatait avec tant de bruit , qu'on pouvait l'entendre d'un appartement à un autre. Pour le malade, c'était le signal d'apaisement ; le spasme, disait-il, était fini et la déglutition redevenait possible. En effet, M. X... pouvait de nouveau avaler quelques aliments; mais la dysphagie reprenait progressivement de sa force, et, comme dans la première période, elle devenait absolue au bout de quatre à cinq bouchées. — Alors, nouvelle éructation très-éclatante, indiquant qu'il n'y avait plus d'obstacle, et ainsi de suite.
Cependant, quand le malade n'avait pas reposé quelque temps, ainsi, par exemple, vers le milieu ou la fin de la journée, il ne pouvait manger plus de dix à douze bouchées. Quelquefois même, et particulièrement le soir, la déglutition était d'emblée impossible. Ce rythme bizarre ne se reproduit pas toujours d'une façon aussi régulière; ainsi, maintenant, le malade a seulement deux ou trois éructations bruyantes pendant chaque repas, et même le matin, il peut assez, souvent déjeuner sans trop de difficultés.
Si nous ajoutons que M X. . . ne pouvait pas avaler la plus petite portion d'un liquide quelconque, qu'il
éprouvait véritablement de l'hydrophobie, nous aurons dépeint le triste spectacle d'un repas de ce singulier malade.
Toutes les digestions n'étaient pas aussi laborieuses qu'en 1866, mais il existait néanmoins une légère gastrite, se traduisant par de la dyspepsie flatulente et des pesanteurs d'estomac. C'était la difficulté d'avaler qui dominait la scène , c'était l'aphagie complète qu'on redoutait.
L'expuition œsophagienne existait comme dans la première atteinte du mal; mais il n'y a jamais eu de symptômes généraux, jamais de fièvre. La constipation était constante et encore maintenant, M. X... a remarqué que son état était d'autant meilleur, que les garde-robes étaient plus faciles, plus régulières et plus fréquentes. Jamais on n'a noté de vomissements, ni de régurgitation ; les aliments, une fois parvenus dans l 'œsophage , ne refluaient jamais vers la bouche.
Les médecins qui examinèrent alors M. X... ne trouvèrent aucune lésion viscérale ; quelques-uns voyaient dans cette affection une paralysie du pharynx; ceux-là ne tenaient aucun compte des sensations si bien perçues par le malade, ni des relations physiologiques qui existent entre l'estomac , l'œsophage et te pharynx.
On ne put donc instituer de traitement convenable pour entraver la maladie, et M. X... alla en s'affaiblissant jusqu'au 22 août 1872, époque à laquelle il se décida à aller consulter à Paris M . Demarquay et un
autre médecin bien connu. La maigreur squelettique du malade et son teint anémique, faisaient croire à beaucoup de praticiens, qu'il existait une tumeur, une lésion organique inaccessible à l'examen physique ; et si tous les hommes de l'art avaient des avis partagés sur la nature du mal, tous étaient d'accord sur le pronostic : M. X... devait mourir à bref délai !
M. Demarquay examina soigneusement le malade et ne lui trouva aucun désordre matériel qui pût expliquer cette dysphagie si rebelle. Il lui passa trois sondes œsophagiennes de calibre différent, en commençant par les plus petites . La sonde jouait alors le même rôle que le bol alimentaire et déterminait un spasme très violent qui mettait M. X... dans un état d'angoisse extrême ; mais la plus grosse des sondes arriva facilement dans l'estomac, sans être tachée par du sang ou une matière organique quelconque, et l'éminent chirurgien déclara qu'il n'y avait pas de lésion organique, pas de rétrécissement ; d'après lui, il s'agissait simplement d'une affection nerveuse pour le traitement de laquelle il envoya le malade aux eaux de Plombières, en lui disant : « Allez vous refaire aux eaux, vous n'êtes plus qu'un cadavre. »
Pendant son séjour dans cette ville de bains, M. X... vit disparaître rapidement les troubles digestifs qui ajoutaient encore à sa faiblesse. Il se nourrit presque exclusivement de boulettes de viande crue. C était -pendant la nuit que la déglutition se faisait le mieux. Il prit 30 bains pendant un mois ; l'amélio-
ration se fit bientôt sentir; et en repassant à Paris, il alla voir un autre médecin connu qui confirma le diagnostic porté par M. Demarquay, de spasme de l'œsophage, et qui lui conseilla un traitement antispasmodique ayant pour base la belladone.
Le malade, qui se défie de toute espèce de médicaments, à cause de la grande susceptibilité de son estomac, ne suivit pas ces prescriptions et malgré cela, sa santé revint à ce point qu'au mois de Janvier suivant, M . X. . . dînait en notre présence et buvait une tasse de café, avec une certaine difficulté, il est vrai, mais il n'avait plus cette hydrophobie dont il était atteint au début de sa maladie. Enfin, les repas qu'il prenait dans la journée suffisaient à son alimentation, aussi ne mangeait-il plus pendant là nuit.
Néanmoins, c'était toujours dans des moments de grand calme, le matin, par exemple, après le réveil, au déjeuner, ou dans le jour après une heure ou deux de sommeil, qu'il avalait le plus facilement.
En Juillet 1873, espérant trouver dans une nouvelle saison de bains une guérison radicale, il alla à Néris, suivant en cela le conseil de M. Fauvel qui déclarait comme ses confrères qu'il s'agissait d'une affection purement nerveuse, d'un spasme de l'œsophage.
Vers la fin de son séjour à Néris, M, X... fut pris d'une diarrhée très abondante, — simple coïncidence, croyons-nous, — mais qui l'amaigrit considérablement. Cependant le malade passa l'hiver 1873-1874 dans
d'aussi bonnes conditions que le précédent ; c'était toujours un infirme, mais un infirme bien portant, puisqu'il mangeait assez pour vivre....
M. X... retourna à Plombières, au mois d'Août de l'année dernière; son état était toujours le même, c'està-dire que ses repas duraient deux heures en moyenne, que la déglutition était difficile, surtout le soir, mais enfin l'organisme ne souffrait pas du manque de nourriture. Comme il avait très bien supporté les vingt-un bains d'usage, il essaya un traitement nouveau : il prit six étuves à 43°, restant un quart d'heure dans cette atmosphère et se couchant ensuite pendant une demi-heure. Ce malheureux essai ne réussit qu'à affaiblir considérablement le malade qui, de plus, ne pouvait plus rien avaler. Il revint chez lui dans un état de maigreur excessive, espérant que, comme les autres années où il était allé aux eaux, il aurait suffi de quelques jours pour voir revenir ses forces et une amélioration dans la déglutition. Mais ses prévisions furent bien trompées.
La dysphagie était plus forte que jamais, la nutrition se faisait si mal que M. X... éprouvait tous les symptômes d'une anémie profonde. Il avait une tendance constante à la somnolence, ses extrémités étaient froides, en un mot, toutes les fonctions étaient languissantes.
Le malade mangeait seulement deux ou trois jaunes d'œuf par jour ; pendant la nuit même il avalait très difficilement.
L'estomac ne recevant pour ainsulire plus d'aliments,
finit par être atteint dans ses fonctions ; nous pensions même qu'il existait un ramollissement de la muqueuse gastrique, car les digestions étaient lentes, difficiles ; au bout de deux heures, après avoir pris un peu de nourriture, M. X... éprouvait une sensation de plénitude de l'estomac dont les parois se laissaient distendre par les gaz. Le pain n'était plus digéré ; on faisait prendre au malade de la semoule cuite ; nous avions prescrit de la pepsine qui n'améliora pas l'état des fonctions digestives. Pendant cinq semaines, M. X. .. vécut avec deux, trois ou quatre jaunes d'œuf crus ; dans toute cette période, la constipation était opiniâtre, malgré l'administration quotidienne de trois grammes de magnésie calcinée. Le malade était arrivé au dernier degré de l'amaigrissement, sans présenter toutefois la teinte cachectique.
Enfin, les garde-robes devinrent régulières, les digestions se firent convenablement et M. X... récupéra bientôt une bonne santé relative.
Depuis cette époque, l'état est à peu près satisfaisant, le malade fait chaque jour deux repas passables; quand ' les aliments pris pendant la journée ne sont pas suffisants, M. X. . . mange la nuit. Il lui arrive quelquefois, dans des moments de calme physique et moral, d'avaler comme tout le monde une quantité de nourriture assez considérable. Ainsi, quand pendant la journée la déglutition est très pénible, M. X... se couche de bonne heure, et il est quelquefois très étonné en s'éveillant dans le courant de la nuit, d'avaler sans aucune diffi-
culte deux tranches de pain trempées dans un liquide quelconque ; mais ces heureux instants sont très rares.
Notons en finissant que l'auscultation de l'œsophage n'a rien fait découvrir de particulier. Du reste, cette exploration est très difficile à faire ; Hambuger, qui a inventé ce moyen de diagnostic, conseille d'ausculter à la partie postéro-latérale gauche de la trachée, aussitôt que le malade a avalé un verre d'eau . Dans le cas présent, c'est impossible, puisque M. X... ne boit jamais à proprement parler ; il se contente de manger du pain trempé, car la déglutition des liquides est toujours aussi difficile.
Nous n'avons pas noté de douleur au cou, sur le trajet des pneumogastriques.
Enfin, le bromure de potassium, que le malade a pris pendant quinze jours en 187 % n'a pas produit de résultat favorable ; il a au contraire éprouvé une amélioration passagère (pendant quinze jours seulement), en prenant du bromure de camphre.
En un mot, nous pouvons dire que tous les traitements essayés jusqu'à ce jour ont été infructueux. La nature seule a déterminé ces alternatives de mieux et d'aggravation du mal que nous avons indiquées dans cette longue observation .