CHAPITRE II
Le lendemain un personnage de mine singulière se présenta à riiutel de M''^ Troisvalet.
— Madame, dit la soubrette à lactrice, un homme vient de la part du docteur Berdelay.
— Fais-le entrer.
— C'est qu'il est bizari'e avee ses lunettes noires.
— Qu'importe! Introduis-lo.
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C'était évidemment un praticien sél'ieux à en juger par ses habits noirs et sa pale physionomie ; de sa personne ressortait une sorte d'austérité misérable, et M"' Troisvalet éprouva un certain respect pour l'être grave qui annonçait un chercheur dévoué pour une idée et crevant de faim pour elle.
Le pantalon de l'homme tirebouchonnait autour de longues jambes ; l'habit carré formait portes d'armoire sur un ventre rentrant qui n'a pas sa pitance quotidienne; mais ce qui, chez le praticien, appelait particulièrement l'attention venait des yeux masqués par quatre verres de besicles noires carrées dont deux, se rabattant sur les tempes, étaient en outre protégés par de petits rideaux noirs, de sorte qu'aucun rayon lumineux ne pût se glisser de côté.
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M"' Troisvalel lit signe à riiûJiiine aux lunettes noires de s'asseoir près de son lit.
— Laisse-nous, Mariette, dit-elle à la femme de chambre qui l'egardait le j)ersonnage sous toutes ses faces.
L'homme salua et s'assit.
— Monsieur, repi'it l'actrice, mon ami le docteur Berdelay a du vous faire connaître les motiis qui me font réclamer vos soins et je ne dois vous l'ien cacher. J'engraisse d'une fticon désastreuse et aucun ti'aitemeni ne m'a réussi pour* coml)atti'e cet embonpoint qui nuit à ma cîU'rière... J'ai pourtant réduit ma nourriliu'e de moitié.
Ij'honune aux lunettes noires secoua la tête.
— Je me pri^■e de tout ce que j'aime,
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de soupers, de viandes rouges, de trulïes, de via de Champagne.
A chaque énumération le praticien faisait la moue.
— J'ai monté à cheval pendant six mois.
L'homme aux lunettes noires haussa les épaules.
— J'aifait de l'hydrothérapie à Rheinzabern et, tous les matins, je sciais un fagot pour obtenir des sudations.
L'homme pâle fit entendre une sorte de son de scie dédaigneux qui témoignait combien il était opposé à ce moyen thérapeutique.
— Enfin, monsieur, je suis désolée et tout à fait à bout d'expédients, dit jyjiie Xroisvalet qui tendit des bras suppliants et laissa voir, par une échappée
du peignoir, un échantillon remarquable des richesses d'une poitrine que son chagrin l'empêchait de cacher.
D'ailleurs l'homme avait des lunettes noires.
— Dites, monsieur, que faut-il faire ?
Je tenterai l'impossible pour guérir...
Si vous avez le secret, agissez vite, je n'ai pas de temps à perdre... Vos conseils je les écouterai, votre traitement je le suivrai quelque dur qu'il soit.
— Oh ! oh ! oh ! lit l'honnne d'un ton prolongé qui passa par diverses inilexions, chacune ayant son autorité.
M"' Troisvalet avait gardé une position suppliante, les bras en l'air.
L'homme aux lunettes noires, d'un geste impératif, modifia cette attitude. S'em-
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parant d'une des mains de l'actrice, il la garda un certain temps dans les siennes ; puis, promenant sa propre main de l'avant-bras à l'épaule par une série de pauses, il appuya légèrement par endroits et sembla demander le secret de leur torpeur aux muscles de la paliente.
La main de l'opérateur redescendit comme elle avait inonté, avec lenteur, dans un silence absolu.
M"^ Troisvalet n'était pas précisément timide; mais la pesée de cette main inconnue, ces doigts interrogateurs auxquels succédait une application de la paume du praticien la remplissaient de troubles, (juoique celte étude s'appliquât seulement au bras, une des parties du corps où ne se loge pas la pudeur féminine.
Anxieuse, ractrice n'osait regarder en face la physionomie du singulier personnage, qui ne communiquait pas ses impressions.
Ayant agi de la sorte avec le bras gauche, l'homme aux lunettes noires lit signe à M"*^ Troisvalet de changer de position afin qu'elle lui présentât son bras droit et la même opération discrète fut opérée par lui av ec de certains temps de repos.
Après quoi le praticien se reposa un instant, sans toutefois abandonner la main de son sujet; puis, imprimant un mouvement plus décisif au bras, il lui lit contracter un angle droit avec le corps et, pendant cet exercice, régulier comme celui d'un battant de pen(hilc, l'opérateur examina de près l'articulation du bras dont le peignoir laissait
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apercevoir un réseau de veines bleues se détachant sur la neige de la peau.
A la suite de cet examen, le masseur appliqua sa main, en manière d'épaulette, à la naissance de l'épaule et les doigts plongèrent dans l'exhubérance de santé qui semblait prendre naissance en cet endroit.
Neuf heures sonnèrent à la pendule.
L'homme aux lunettes noires se leva, tira un portefeuille de sa poche, en déchira un feuillet sur lequel son crayon courut, salua Tactrice et sortit.
Sur le papier était écrit: Demain.
Huit heures. Bonjour.
Vraiment M"' ïroisvalet crut avoir rêvé et, pour se prouver qu'elle n'était pas le jouet d'une vision, l'actrice tira le cordon de la sonnette.
— Et bien, ce médecin, Mariette?
demanda-t-elle à la femme de chambre.
— Oh ! madame ! Il a traversé la cour comme une flèche sans rien dire au concierge.
— Comment le trouves-tu, Mariette?
— Madame Ta vu de plus près que moi.
— J'ai à peine osé le l'egarder.
— lien impose autant à madame?
— Mariette, donne-moi mes cartes.
— Madame veut voir si le traitement lui réussira.
Avec inquiétude Taclrice étala ses cartes sur le lit et s(; livra h une patience compliquée, en laquelle elle avait foi.
L'opérateur atteindi'ait-il la soui'ce du mal? lin mystère que la palinice devait éclaii'cir.
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Les valels iiilcrrogés dirent oui, les (lames battues et rebattues répliquèrent non; une hésitation se produisit entre le ti'èfle et le pique et l'opération recommença ; mais toujours, au milieu des vives colorations des cartes, apparaissaient les lunettes noires de l'homme, derrière lesquelles se cachait son regard mystérieux.
Quel bizarre mutisme! Uuelle consultation brève et tudesque il avait laissée !
Après tout la forme miportait peu à M"' ïroisvalet, pourvu qu'elle eût affaire à un . guérisseur sérieux. Le certain est qu'il avait fait naître de la confiance dans son traitement. En y sonf{eant, Tactrice écarta les rideaux de la ruelle de son lit, qui masquaient une grande glace mobile, agencée de telle sorte qu'on pouvait la- faire jouer dans
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diverses directions . Devant ce miroir, M"*" Troisvalet retroussa les manches de son peignoir et plaça son bras en pleine lumière. Il semblait à l'actrice qu'aux endroits où avait séjourné la main de l'opérateur une marque était restée mais la peau était blanche et rose comme d'habitude et M"' Troisvalet sourit de sa propre imagination.
Quel que fut le degré de science de l'homme aux lunettes noires, il est certain qu'une certaine souplesse s'était produite dans les mouvements et qu'une aise de bonne augure en résultait, non seulement au physique mais aussi au moral.
Pendant cette matinée l'actrice fut d'une humeur particulièrement agréable. La vie lui apparaissait plus rose; à rhorizon, agréable et délicieux mirage,
se profilaient les teritarites culottes (lu ])i'iuee Mistigri, ees eulottes de salin blanc à pasquilles d'or, dans lesquelles il eut été si doux de se glisser.
M"^ Troisvalet, laissant de côté le noir, choisit ce jour-là une robe de couleur plus en liarjnonie avec ses espérances, piqua une fleur de grenadier dans sa coiffure et se dirigea triomphante vers le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Il semblait à f actrice que déjà elle avait perdu de son poids et que la bienfaisance du traitement se manifestait dans toute sa personne; ses camarades la trouveraient changée et lui en feraient sans doute compliment.
En arrivant sur la jcène, M"' Troisvalet fut quelque ])eu désappointée. Sa doublure, devenue ^a rivale, Dinah
Labruriie, semblait en grande conférence avec les cinq auteurs de la féerie et elle leur tenait tête par ses propos et ses rires.
M"'' Troisvalel fit le tour de la scène, n'osant se présenter devant le cénacle qui avait pris possession des planches avant la répétition.
— Elle m agace cette femme qui rôde comme une ombre pour rattraper son rôle, dit M"'' Labrunie; tu vas voir, Léon, comme je vais l'arranger.
L auteur l^éon, ancien pharmacien, ce qui ne l'empêchait pas d'iMre un des plus féconds fournisseurs dramatiques des théâtres de boulevai'd, avait conservé de sa profession un esprit concilianl.
— Dinah, dil-il, laisse celle pauvre fiile (r;u)(|uille.
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— Bonjour, Troisvalet, dit l'actrice, tu arrives bien, nous parlions de toi.
M""" Troisvalet s'avança et distribua d'affectueuses poignées de main aux vaudevillistes.
— Ça va mieux, chère, n'est-ce pas ?
demanda Dinah.
— Très bien, fit M"' Troisvalet heureuse que le traitement du matin eut drjà laissé des traces.
— Tu ne te ressens plus de ton accident? répliqua Dinah.
— Quel accident?
— Ton accident de voiture.
— Une voiture ! Je ne sais ce dont il s'agit, répondit M"' Troisvalet dont l'épanouissement fit j)lace à une certaine inquiétude.
— On nous a dit que dernièrement tu avais pris un fiacre pour aller aux
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Chanips-El}sées, mais que le plancher s'étant défoncé par suite de son trop de chargement, tu avais été ohligée, le cocher ne s'en étant pas aperçu, de faire au trot, dans l'intérieur de la boîte, le trajet à pied de la Madeleine à la barrière de l'Étoile.
— L'histoire est ingénieuse, dit M'" Troisvalet émue, mais elle n'est pas arrivée.
— Heureusement, paraît-il, continua Dinah, les douaniers avaient remarqué la fâcheuse situation entre les quatre planches du sapin, sans quoi tu étais condamnée à faire le tour dn bois au galop.
Confuse, M?''^ Troisvalet s'éloigna sans oser regarder les cin(| vaudevillistes (|ui eux-mêmes souffraient d'avoir assist(î à une telle exécution.
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— Es-lii féroce, Dinah! dit raulcur Léon.
— Maintenant, quand nous serons en eonfi'rence, dit l'actrice, cette femme ne nous dérangera plus.
Un incident si désagréable eut pour effet d'ancrer de plus en plus la malheureuse Troisvalet dans son idée de guérir, et ce fut avec un sentiment de joie que le lendemain elle vit entrer ropérateui'.
De m.ême que la veille Thomme aux lunettes noires salua l'actrice, prit sa main, la garda dans les siennes et recommença ses pérégrinations de l'extrémité des doigts au sommet des épaules, en imprimant du jeu aux articulations sur sa route; toutefois la répétition de cette première partie de
l'opération fut conduite par le praticien avec moins de longueur que la veille.
Ayant frappé deux coups dans la main de son sujet, comme pour l'avertir de prêter attention à ce qui allait suivre, l'opérateur posa sa tête sur le bord du lit, ouvrit la bouche, respira fortement et donna à entendre par là que M'" Troisvalet eût à imiter ses mouvements, ce qu'elle lit, le corps conduit par la main de l'homme qui indiquait ainsi la manœuvre à exécuter.
Alors se profila au-dessus du lit un monticule fort utile poui' se rej)()ser, mais évidemment encombrant et d'un poids trop lourd pour la marche. I.(\s contours voisins de cette surface, qui eut provoqué l'admiration d'un ïui'c, avaient été altérés par sou développement, et
la taille de l'actrice, qui jadis avait clé comparée à celle des guêpes, eut ])u actuellement être rapprochée avec plus de raison de celle d'un petit éléphant.
Ce fut ce siège que l'honnne aux lunettes noires interrogea assidûment pendant la séance, palpant les reins et leurs environs avec persévérance et leur demandant le secret du fâcheux embonpoint (jui faisait le désespoir de M"" Troisvalet.
La tête enfouie dans l'oreiller, l'actrice n'avait pas à dissnnuler son émotion d'étaler un tel luxe de charmes; aussi bien une chemise de batiste en voilait la surface. M"' Troisvalet songeait toutefois que cette pose, exigée par le masseur, développait avec trop d'ampleur cette partie de^son corps que la
langue française a classée dans la famille des inexprimables.
— Ffff ! fffff ! ffffff ! fit l'homme aux lunettes noires d'un souffle assez bruyant pour que la patiente s'en inquiétât.
L'actrice désenfouit sa tête de l'oreiller, apparut la figure rose et montra un œil soumis qui semblait dire :
— J'agirai- selon vos recommandations.
— Ffff! fffff! ffffff! continua l'homme qui, par cet exercice, ordonnait à son suj et de respirer.
M"^ Troisvalet obéit et donna du jeu à ses poumons, à la suite de quoi le praticien appuya tour à tour son oreille sur les deux onioplalcs.
Cette étude fut relaliveiih'iil cou lie, le dos avant transmis docilement le secret
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des appareils respiratoires et, comme la veille, rtiomme aux lunettes noires sortit brusquement après avoir laissé sa concise ordonnance : — Demain, huit heures, bonjour.
Mais le lendemain la séance ne se passa pas sans incident.
La reconnaissance qu'avait tentée la veille l'opérateur dans la région lombaire, devait être plus sérieuse, l'étude s'appliquant cette fois au cœur>
L'organe en question offrait quelque analogie avec les coffres-forts que certains avares ne croient jamais enfouir assez profondément. Ayant doué avec générosité l'actrice sous ce rapport, la nature, pour protéger le précieux viscère, avait ajouté successivement un certain nombre d'enveloppes, d'où diverses superpositions de couches mobiles qui fournirent le sujet
de longues appréciations à l'homme aux lunettes noires.
Après avoir appuyé à diverses reprises la tête sur l'un et l'autre de ces monticules mouvants, l'opérateur fut en mesure d'en constater le développement, l'inclinaison, la mobilité. Une créole faisant la sieste dans un hamac par une chaude journée n'y eût pas passé plus de temps.
Surtout le ffff! ffffï! ffffff!, ordonné de nouveau à différents intervalles, communiqua à cet endroit un balancement, qui dans une médication moins sérieuse, eût poussé tout homme déhcat à chanter une barcaroUe.
A ce moment on entendit frapper à la porte, et la voix de la femme de chambre se fit entendre inquiète :
— Madame?... Monsieur !
L'homme aux lunettes noires releva la
tête. Sur sa figure se peignait le mécontentement -d'être troublé dans ses opérations.
— Que monsieur repasse, reprit M"'' Troisvalet sans s'émouvoir, je suis avec mon masseur.