CHAPITRE PREMIER
— Tu deviens peut-être un peu puissante pour le rôle, ma petite, dit un jour à M"^ Troisvalet son directeur.
Ce mot, l'actrice ne le considéra pas comme galant ni prévenant.
Paissante! Une qualification désagréable dans les coulisses.
Justement, le théâtre de la Porte-Saint- Martin préparait une reprise de la fameuse
féerie de Mistifjri et l'adimnistralion était en quête de jolies filles.
Aux alentours du cabinet de la direction s'agitaient les cinq principaux auteurs de la pièce; mais ils semblaient préoccupés quand ils rencontraient M"*" Troisvalet. Evidemment, voulant lui retirer le rôle du prince Mistigri, ils la fuyaient; cela n'échappait pas à l'actrice qui pourtant avait été bonne pour un des collaborateurs.
Pauvre Troisvalet si fine, si menue jadis ! Elle avait pris tout à coup de l'embonpoint et c'était ce qui lui avait valu la réponse de son directeur : — Tu deviens peut-être un peu puissante pour le rôle.
Cette « puissance », goûtée par les connaisseurs alors qu'elle pointe, n'avait pas médiocremejit contribué au début à aug-
menter la fortune de M *" Troisvalet ; même un poète, voulant s'attirer ses bonnes grâces, avait composé en Thonneur de l'actrice un sonnet où il la comparait à la pêche, en insistant sur la fermeté savoureuse des chairs ; mais à quelques temps de là une petite actrice, Dinah Labrunie, réputée pour sa méchanceté (elle était maigre) l'avait interpellée de la sorte en plein foyer : — Dis donc, ma grosse !...
Pour punir sa camarade coupable d'une si outrageuse épithète, M^'" Troisvalet lui eût volontiers enfoncé une épingle à cheveux dans le cœur.
Et pourtant les miroirs de l'actrice, quoique complaisants, ne parvenaient pas à lui dissimuler qu'une sorte de barde de graisse gênait actuellement les vibrations de son dos, jadis si souple. Pour la poi-
trille, c'était un riche déploiement de satin, mais qui semblait attendre le capitonnage. L'habilleuse du théâtre avait beau s'extasier sur la « blancheur de peau de madame », les trésors qu'enveloppait cette peau satinée ne s'en étaient pas moins visiblement quadruplés. M""" Troisvalet appartenait désonnais à la classe de ces grasses beautés qui font rêver les très jeunes gens, mais que les véritables amateurs recherchent médiocrement. Surtout le fâcheux venait de ce que l'actrice, étant de médiocre taille, offrait trop de prise à son ennemi l'embonpoint; dispersé avec plus d'équilibre sur la surface d'une grande femme, il ne se fût pas aco- (|uiné avec autant de persistance dans certaines parties du corps de l'actrice qu'il rapetissait encore par^une telle irruption. j^jiie Troisvalet cherchait à combattre
son adversaire en s'hal)illant de satin noir : cette couleur était insuffisante; également insuffisantes les savantes armatures d'un corset, modelé tout exprès par M"*"^ de Vertus. A force d'art les célèbres modistes comprimaient quelque peu cette avalanche de trésors, mais elles n'arrivaient pas à les masser comme une pincée de tabac dans une cigarette.
A la ville l'actrice pouvait passer pour ce que nos pères appelaient « une personne appéfissante »; au théâtre son talent, qui n'était que quelconque, ne parvenait pas à faire oubher ce débordement de santé.
Désespérée, M"' Troisvalet consufia un médecin répulé par ses attentions pour les femmes.
■ — Ma clièi'e enfani, lui (fit-il, \ous ne prenez pas assez d'exercice; mon lez à
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cheval tous les matins et faites une promenade de deux heures au bois de Boulogne.
M"' Troisvalet prit des leçons de manège et consciencieusement, pendant trois mois, alla trotter autour du lac. A ce régime elle gagna de l'appétit; mais sa taille ne diminuait pas et à l'automne l'actrice constata que le corsage de son amazone devenait trop étroit.
Quand le jnédecin eut appris ce résultat :
— 11 faut restreindre votre nourriture, ma chère enfant, dit-il. Buvez une tasse de lait pendant votre excursion au bois et que cette boisson vous suffise jusqu'au diner.
Le docteur proscrivait en outre les viandes trop succulentes, remplaçait le bœuf, les côtelettes saignantes par des mets
bouillis et recommandait également les légumes verts.
Ce système de laitage, de fruits et de verdures combinés communiqua, il est vrai, une certaine transparence au teint de l'actrice ; mais elle ne redevint pas la svelte fille qui jadis faisait braquer dans leurs diverses mclinaisons les lorgnettes des habitués de l'orchestre.
M^'" Troisvalet en arriva même à maudire son médecin le jour où elle apprit que l'équitation était ordonnée aux personnes maigres pour leur donner de l'embonpoint. Abandonnant ce docteur qu'elle tenait pour ignare, l'actrice alla consulter un autre praticien en renom.
Celui-là était un des plus déterminés sectaires de l'hydrothérapie. Il fallait, pour chasser cette surabondance de lymphe, donner du jeu aux pores de la peau^
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absorber beaucoup d'eau pure, la rendre sous la foi-jue de sudations normales ou forcées el faire une cure de six semaines aux eaux de Rheinzabern, à la suite de quoi M"'' Troisvalet reviendrait d'Allemagne, vive comme un oiseau et diminuée d'un cei'lain nombre de kilos.
L'actrice enlrepi'it celte médication avec autant de persistance que de foi; elle étonnait le docteur allemand par un déploiement d'activité qui semblait invraisemblable.
Les patients mangeaient d'assez mauvaise nourriture à Rlieinzabern ; mais ils marchaient beaucoup et absorbaient encore plus de pintes d'eau. La persévérance dans cet entraînement, M"' Troisvalet la dut à la volonté de reprendre possession du rôle deMistigri.
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Un tel idral u'esl pas sans comnuiniquer de fortes résolulions. L'actrice, tous les matins, sciait du bois jusqu'à ce qu'elle fût en nage; elle l'eût monté sur un crochet à un cinquième étage pour rentrer dans les culottes du prince Mistigri.
Elle revint de Rheinzabern avec quelque souplesse dans les articulations; mais j'embonpoinl n'avait pas perdu un atome de terrain.
Comment se débarrasser d'uji 1(4 surcroît de santé ? Comment s'opposer h cette marée sans cesse montante ?
Le pis est que M"*" Troisvalet n'osait confier ses chagrins à personne. Son cas n'était pas intéi-essanl et pi'était plutôt à la raillerie. L'actrice était plus fraîche que la plupart de ses camarades de théâtre ; les divers exercices auxquels elle se livrait depuis un an avaient fouetté son
sang et communiqué à ses joues un teint printanier. On eût pu comparer sans flatterie son visage à un mélange de bluets et de coquelicots dans un champ de blé, car M'"^ Troisvalet était blonde et possédait de tendres yeux bleus.
Les traits de la figure étaient restés fins et deux fossettes, que bien des femmes eussent enviées, donnaient du charme aux joues qui faisaient songer à de petits oreillers; malheureusement le menton, jadis d^un dessin bourbonien, s'épaississait quoiqu'il se fut dédoublé: toutefois les lèvres, surtout celle inférieure, charnue et d'un rouge cerise affriolant, faisaient oublier l'adjonction du second menton.
Également les postes avancés du corsage s'étaient convertis en petits fortins qui n'avaient pas leur'* raison d'être pour
la défense d'une place trop facilement ouverte. Les bras s'emmanchaient merveilleusement avec les épaules et eussent été admirés des peintres si M"'' Troisvalet eûl possédé ce qu'on appelait jadis un « port de reine » . Hélas ! l'actrice constatait qu'il lui était impossible actuellement de se passer de femme de chambre pour lacer les bottines. Les gestes devenaient courts ; les bras semblaient perdre de leur développement en grossis.sant. Les chairs se révoltaient contre les bracelets ; les bagues sortaient difficilement des doigts et M"' Troisvalet en était réduite cl ganter, actuellement 0 3/i, au lieu de 6, le merveilleux chevreau dont quelques mois avant son gantier lui avait fourni livraison.
Un même phénomène d'assoupissement se passait dans l'esprit : il élail
comme fotigiié et ne demandait qu'à se reposer. Jadis F actrice passait pour vive h la riposte. Un mot malsonnant de quelqu'une de ses camarades faisait éclater des traits que chacun redoutait ; actuellement, M"' Troisvalet, en proie aune sorte d'indifférence flegmatique, méprisait ces propos ou feignait de ne pas les entendre. Elle était spirituelle, comme on l'entend dans le monde des coulisses, c'est-à-dire moqueuse, intempérante de langue et emporte-pièce; elle envisagea ses camarades sous un autre jour, sembla désireuse d'apprécier leurs qualités plutôt que de dénigrer leurs défauts et en mainte occasion donna des preuves d'affectueuses prévenances. Elle n'en souffrit que davantage quand elle s'entendit appeler : « Cette bonne grosse Troisvalet. » '^
Et pourtant l'actrice ne songeait pas à se retirer du théâtre, son piédestal, sa joie, sa famille, car tout factices que soient les liens qui attachent à ces endroits, le théâtre représente la vie d'intérieur pour la plupart des gens qui montent sur les planches.
Sans en rien dire à son médecin, M""" Troisvalet consulta divers charlatans, de ceux qui affichent leurs remèdes à la quatrième page des journaux, et auxquels l'humanité qui veut être guérie paie de fortes redevances. L'actrice prit successivement toutes sortes de drogues liquides et solides sous forme de boissons et de pilules; elle ne réussit (\uli fatiguer son estomac qui lieureusement était résistant ; mais aucune amélioration n'en résulta. Après six mois d'expéi'imentations M"^ Troisvalet constata quVlle devenait
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• une pelote, jusqu'à un certain point agréable encore, mais si bien rembourrée qu'on eut pu sans souffrance y piquer des aiguilles.
A cette époque fut attaché au théâtre de la Porte-Saint-Martin un jeune médecin, qui attira l'attention de l'actrice par ses allures : il était jeune, réservé et ne faisait pas parade de l'assurance parisienne habituelle.
Le docteur Henry Berdelay, qui sortait des bancs de l'école et venait de passer sa thèse, ne fût pas arrivé d'emblée au poste envié de médecin de coulisses s'il n'eût été poussé par un des plus importants actionnaires du théâtre. Il passa tout d'abord pour naïf et on r o moqua de lui à son arrivée sur les planches, car il avait offert aux principaux sujets sa thèse sur les fonctions du pancréas, qu'aucune dame de
l'endroit ne lut, reg^ivàdini paner ckis comme un mot latin du dictionnaire de Molière.
M"' Troisvalet, devenue tout sentiment dans ce monde frelaté, ne déplut pas au nouveau médecin ; son ignorance du terrain sur lequel il jnarchait le rapprocha de celle qui paraissait lui faire de sympathiques avances. Une sorte d amitié s'établit entre eux qui, un jour, permit h l'actrice de tout dire, ses chagrins, ses aspirations de santé.
Berdelay ne cacha pas à Af'' Troisvalet que son élat offrait de grandes difficultés de modificalio]) et que, (juand il plaisait à la nalui'e d'avantager un être de la sorte, il était dangereux d'aller contre ses intentions. Le jeune médecin n'avait pas encore rempli son ai'senal de ces consolations banales qu'emploient les vieux pialiciens.
— Que VOUS importe de maigrir?
disait-il. Vous êtes charmante.
• — Il m'importe beaucoup, répondait l'actrice. Dinah Labrunie, cette petite grue, travaille des pieds et des mains pour m'enlever mon rôle du prince Mistigri... Si vous saviez, docteur, les applaudis-sements que me valait mon entrée en scène avec mes habits de satin blanc, ma toque à panache rose et mes jolies bottes à l'écuyère en peau de Suède !... Ah! je m'engagerai à donner tout ce qu'il voudra à celui qui me permettrait de reparaître dans Mistigri !
En parlant ainsi M''" Troisvalet dardait sur le jeune docteur son regard bleu le plus sentimental; mais elle s'adressait à un homme qui portait une armure défensive particulière.
— Mon garçon, avait dit à Berdelay
le protecteur qui l'avait poussé, tu n'as pas le sou, tu aimes ton art et tu désires réussir. Je veux bien te mettre le pied à l'étrier en te faisant nommer médecin de la Porte-Saint-Martin, mais à une condition.
Le jeune médecin jura qu'il obéirait en tout à son protecteur.
— Imagine-toi, ajouta celui-ci, que tu entres dans une boutique de pâtisserie où les appétits d'un garçon de ton âge sont facilement satisfaits; naturellement tu t'en donneras une indigestion. Mais si tu veux conserver quelque autorité, ne cabotine pas dans les coulisses de l'endroit où tu peux être appelé pour une mission plus sérieuse... Sois aimable avec toutes ces dames, mais aimable seulement... Le jour où tu t'apercevrais que quelque princesse de la Porte-Saint-Martin veut te prendre
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dans ses filets, sauve-toi à côté et va satisfaire ta flamme, si les femmes de théâtre te tentent, à l'Ambigu ou à la Gaité.
Berdelay reconnut la valeur du conseil et promit de le suivre, ce qui lui donna une certaine force vis-à-vis de M"^ Troisvalet qui eût voulu attacher à son char le docteur. Il était jeune, naïf, inexpérimenté ; l'actrice aurait sans cesse sous la main un médecin à qui Tamour ferait trouver un remède héroïque.
Ce rêve caressé ne se réahsa pas; mais une intimité ne s'en établit pas moins entre M"' Troisvalet et Berdelay, quoique le jeune homme se tint sur la défensive.
A quelque temps de là : — Si je vous trouvais un guérisseur, dit-il.
— Un guérisseur ! s'écria l'actrice qui d'un bond se jeta au cou du docteur.
Jamais elle ne s'était laissé aller à un mouvement si spontané, si profond. Les beaux yeux de M"'' Troisvalet étaient devenus humides de reconnaissance; l'espoir soulevait sa poitrine et faisait songer aux ébats d'un jeune chevreau dans la prairie.
— Vrai ! disait-elle. Vrai !
Et elle pressait les mains de Berdelay avec une effusion quelque peu dangereuse.
— On me recommande, dit-il en se déUvrant des étreintes de l'actrice, un homme très habile, qui, parait-il, obtient de merveilleux résultats à l'aide du massage.
— Un masseur, répondit M"'' Troisvalet... Et vous pensez qu'il me guérira, que je pourrai reprendre le rôle du prince Mistigri ! Croyez-vous au massage, dites ?
— L'homme qui s'est présenté à moi n'a pas l'apparence d'un charlatan.
— Quand commencera- t-il ? demanda l'actrice qui avait soif de redevenir fuie et élancée.
— Le jour qu'il vous plaira; je n'ai qu'à prévenir le masseur.
— Et bien, demain sans manque.., A quelle heure ?
— Il n'est libre que de grand matin.
— A huit heures, alors.
— A huit heures, soit, dit Berdelay.
Comme il prenait congé de M"' Trois-
valet :
— Cher docteur, que ne vous devrai-je pas ! s'écria l'actrice dont la voix était réellement pénétrée de reconnaissance.