CHAPITRE ÏII
Le « monsieur » , que l'actrice engageait à repasser, n'était pourtant pas le premier venu. Ne suffit-il pas de prononcer le nom de M. Campmas de la Bastide pour évoquer le souvenir d'un Président de Chambre sous le second Empire ?
Les magistrats sont hommes et parfois enchns aux faiblesses de l'humanité ; c'est sans doute pourquoi l'appUcation de lois rigoureuses prédispose certains d'entre
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eux, en dehoi's de leur mandat, à tourner leurs regards vers la femme.
M"'' Troisvalet bénéficia de cette disposition. Grâce aux libéralités de M. Campmas de la Bastide, l'actrice acquit un petit hôtel rue de la Fonlaine-Saint-Georges; sans un protecteur aussi généreux elle n'eut pu satisfaire aux besoins et aux mille fantaisies d'une femme à la mode.
Le magistrat était resté le dernier tenant de l'actrice dont l'astre commençait à pâlir. Il avait Tâge réglementaire des protecteurs de jolies filles, soixante ans; M""" Troisvalet n'en accusait que vingt-trois: proportion regardée comme très raisonnable dans le monde des coulisses ; aussi bien le président savait combler cet écart d'âge par une constante générosité.
Pourquoi faut-il que certaines femmes agissent avec l'argent volontiers en singes
écervelés ? M ^ Troisvalet, à qui M. Campmas de la Bastide faisait une pension de mille francs par mois, avait un fond d'indépendance indomptable qui tenait au peu de valeur que l'actrice reconnaissait à la monnaie : ces mille francs mensuels ne lui importaient guère plus qu'une chiquenaude.
M. Campmas de la Bastide était solennel, digne, autoritaire; aucun de ses collègues ne savait dire comme lui à l'audience : — Taisez-vous ! — Pas de réplique! — Allez vous asseoir ! Par esprit de contraste, il plaisait à M^'"" Troisvalet de traiter le magistrat avec le sans gêne qu'apportait la Dubarry dans ses relations avec Louis XV.
Tel est le secret des filles parisiennes qui, le plus souvent tirées de la misère, font la nique à la fortune et la narguent
à la barbe d'un protecteur qui, étonné, subit le joug et en arrive à trouver piquant de se voir traité de la sorte.
Une fois la semaine, avant l'audience, M. Gampmas de la Bastide venait chercher quelque distraction près de M^^' Troisvalet. Le magistrat n'était pas exigeant et la chaîne eût semblé légère à plus dune femme: cette chaîne avait son poids pour l'actrice qui voyait s'écouler la semaine avec rapidité en songeant que le lundi, à neuf heures précises du matin, son rôle était de se montrer pleine de tendresse.
Le président, par sa ponctualité, la tracassait comme un billet à ordre. A telle date payer en affections réglementaires l'argent avancé par M. Gampmas de la Bastide, semblait plus dur à M"' Troisvalet qu'un protêt d'huissier, alors que
son existence était difficile: aussi fût-ce un cri qui s'échappa du cœur lorsque l'actrice s'écria: — Dites à monsieur quil repasse^ je suis avec mon masseur.
La première fois, le président trouva cette injonction naturelle. Il savait quels obstacles la nature apportait à la carrière artistique de M"' Troisvalet; ayant contribué de sa bourse, dans une large mesure, aux divers modes de traitement d'une personne qui lui était chère, il admettait qu'elle employât tous les moyens curatifs connus, ne fût-ce que pour recouvrer sa parfaite féhcité morale.
Ce n'est pas que l'embonpoint de l'actrice eût un côté choquant pour M. Campmas de la Bastide; grâce au privilège que communique le bandeau de l'amour, le président entrevoyait M^'" Troisvalet seulement potelée. D'ailleurs l'actrice savait
i>t>S l.K MASSEUR
\ faire oublier le trop de richesses de son enveloppe par' la légèreté de son babil; son fond d'insouciance, ses histoires de couUsses, ses ripostes imprévues, son argot de théâtre formaient une alternance piquante avec les matières graves que le magistrat était obhgé de traiter.
Aussi cette liaison, qui durait depuis quelques années, s'était changée en douce habitude. M. Campmas de la Bastide tenait de ces gens méthodiques qui n'aiment pas à renouveler leur mobiher et veulent trouver à la même place chaque objet à leur usage. L'actrice faisait partie du mobiher du juge et, avec sa finesse féminine, elle avait ilairé la case qu'elle occupait dans le cerveau de son protecteur; c'est pourquoi elle en prenait à son aise avec lui.
— Tu sais, lui disait-elle parfois, quand nous aurons assez l'un de l'autre, ne nous gênons pas. Moi je ne sais pas mentir et je te dirai : — N, i, ni, tout est rompu, mon gendre.
Le sans gêne de cabotin avec lequel M"^ Troisvalet annonçait une rupture toujours pendante, agrafait de plus en plus le magistrat aux jupes de celle qui faisait si bon marché d'une liaison datant déjà de six années.
— Sais-tu, mon bonhomme, disait-elle encore, qu'un bail de trois six neuf est long : nous n'avons plus que trois ans.
— J'espère bien, ma chère amie, que nous renouvellerons cet agréable contrat, répondait le magistrat.
— Il faudra voir.
Ne s'engageant jamais et classant la fin de cette liaison dans l'ordre des choses
naturelles, M " Troisvalet possédait un avantage marqué sur son protecteur qui appartenait à la classe des monogames.
Célibataire, M. Campmas de la Bastide avait été enlacé par un de ces liens qui semblent offrir tous les avantages du mariage sans ses inconvénients. Entré jeune au parquet, il avait vu se dérouler les séparations de corps, les querelles entre enfants amenées par les héritages; mais n^'ayant pas le caractère assez trempé pour regarder philosophiquement ces misères de la vie sociale, le juge avait éprouvé les sensations d'un ignorant qui, ouvrant un livre de médecine, constate en lui tous les symptômes de maladies graves.
Le mariage, même dans le monde de la magistrature qui conserve une certaine austérité, avait paru à M. Campmas de la Bastide une proprifté que d'effrontés
maraudeurs ravagent sans cesse, malgré les culs de bouteille qui protègent la crête des murs conjugaux. Il ne crut pas à l'efficacité des pièges qui défendent un pareil terrain et tomba, sans s'en apercevoir, dans le troisième dessous du théâtre.
Une aventure que M. Gampmas de la Bastide eut de passage avec M"'' Troisvalet, qui était allée le solliciter à la suite d'une difficulté avec son directeur, mit en sa présence une créature qui avait tout motif de se montrer aimable avec le parquet. Il s'agissait pour l'actrice de payer un dédit de quinze mille francs et elle se mit en frais de coquetteries pour « avoir l'oreille du magistrat )>. Avant de sortir du cabinet du juge M"'' Troisvalet avait gagné son procès; ce fut M. Gampmas de la Bastide qui en paya les frais à un taux exagéré.
Le juge avait reculé devant les charges
de la vie maritale, le coûteux entretien d'enfants. L'actrice lui coûta autant que deux ménages réels. Le célibataire avait rêvé un intérieur tranquille, de douces causeries. M"^ Troisvalet ne se gênait pas pour manquer à ses rendezvous et M. Campmas de la Bastide eut toujours tort lorsqu'il réclama des égards.
C'est pourquoi, soucieux, le juge actuel- j
lement descendait à diverses reprises l'escalier, éconduitpar une effrontée soubrette qui lui répondait d'un ton impertinent : — Madame ne peut recevoir monsieur. Elle est avec son masseur.