CHAPITRE IV
Le nouveau directeur de la santé de Tactrice avait pris pied 'définitivement auprès d'elle' Non pas qu'il fût de ces opérateurs qui inspirent une afî'ectueuse sympathie à leurs clients; l'homme aux lunettes noires semblait au contraire, par son mutisme, avoir dressé entre lui et M"^ Troisvalet une barrière qui excluait toute confidence.
Le traitement opérait d'ailleurs. Le jeu
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quotidien imprimé aux articulations ramenait sans contredit quelque élasticité et Tactrice s'en ouvrait volontiers à sa femme de chambre, une de ces soubrettes, élevées à bonne école, qui ont parfois peu de chose à faire pour acquérir des fortunes supérieures à celles de leurs maîtresses. Un jour que la femme de chambre se présentait, comme d'habitude, aussitôt après la séance :
— Si tu savais, Mariette, ce que le masseur m'a fait !
La soubrette regarda sa maîtresse en souriant.
— Il m'avait massée comme d'habitude; j'étais dans un état d'abattement mêlé de bien-être lorsque je sens quelque chose s'introduire dans ma main.
— Et là ! fit Mariette. Je comprends maintenant pourquoi l'homme aux lunettes
noires dégringolait quatre à quatre les marches de l'escalier comme s'il avait peur d'être poursuivi...
— Tu es folle... Le masseur m'a mis dans la main un rouleau de papier.
— Oh ! s'écria Mariette.. Madame m'a fait une peur !
— Ce rouleau de papier, je l'ai ouvert...
— Une déclaration pour sûr.
— Tu ne me laisses pas finir avec tes suppositions... Après avoir pris connaissance du cahier, vraiment je ne sais si je dois plaindre mon masseur ou en rire... Il a fait un drame.
— Un drame !
— Et il y a joint une lettre me priant de le lire et de lui en donner mon opinion sincère.
— Un ma.sseui' (jui (ail dcb drames!
disait Mariette.
— Et il s'imagine que le principal rôle doit être joué par moi.
— Mais c est un masseur à surprises !
— Je lui demandais ce que je lui devais pour ses soins... Il a avancé la lèvre, comme ca... J'ai insisté. Il a dressé dédaigneusement un bras, en l'air...
M'^^ Troisvalet se redressa à demi dans son lit et faisant un geste avec son bras.
— Voilà, dit-elle, sa façon de répondre. Cet homme est vraiment singulier. Ne comprenant rien à ses gestes, je me disposais à lui remettre une somme en rapport avec ses services lorsque le manuscrit* m'a fait tout oublier,
— Peut-être l'homme compte-il être suffisamment payé par la représentation de sa pièce, dit Mariette... Est-elle intéressante au moins ?
— Je n'ai eu que le temps d'y jeter un
coup d'œil... Le masseur m'a donné le rôle de la Belle Aragonaise qui est le titre de la pièce.
— Hé! ia Belle Aragonaise! s'écria Mariette. Gela ne fera pas mal sur une affiche.
— Mon rôle est important, sept cents lignes au moins, reprit M"' Troisvalet; il m'a paru bien écrit... Mais comment dire à mon directeur qu'un masseur a composé un drame pour la Porte-Saint-Martin?
— On n'annonce pas, le soir d'une première, la profession de l'auteur, dit Mariette.
— Sans doute; mais je n'en dois pas moins introduire un masseur dans les coulisses... Si ces choses se savaient!
Aussi je suis troublée... D'ailleurs, je ne voudrai pas sortir avec lui...
— Pourquoi, madame?
t>40 LE MASSEUR
— Dans ma chambre à coucher, je n'ai rien de caché pour le jiiasseur; croirais-tu que, dans la rue, je n'oserais le regarder en face sans être toute honteuse...
L'entretien en resta là ; mais la femme de chambre songea que M"' Troisvalet avait découvert en elle des pudeurs d'un ordre tout particulier.
Pudeurs qui furent difficilement admises par M. Campmas de la Bastide.
Un matin que le magistrat s'était présenté chez M""" Troisvalet et que la soubrette l'avait reçu avec la phrase habituelle : Madame est avec son masseur^ M. Campmas de la Bastide descendit l'escalier, la physionomie plus décontenancée que de coutume. Décidément l'actrice le prenait avec trop de sans façon vis-à-vis d'un homme à qui elle devait sa situation.
Le juge eût vraisemblablement faibli s'il avait pu voir M"' Troisvalet à la suite de cette nouvelle déconvenue. L'actrice avait l'esprit assez fécond en ressources pour prouver à son protecteur qu'il était dans son tort ; elle commit la faute de le laisser sous le coup de soupçonneuses impressions.
Le même soir, alors que M""" Troisvalet faisait sa toilette pour sortir, M. Campmas de la Bastide apparut, froid et glacial comme le fantôme du remords.
— Madame, j'ai à me plaindre de votre conduite à mon égard, dij-il d'une voix altérée par l'émotion.
— P!ail-il, mon petit? l'épliqua effrontément Tacirice qui comprit au Ion du magistrat (|u'un orage menaçnil d'i'claler.
— Je peuv à peine vous rencontrer mainlenanl, madame, continua M. (ianip-
mas de la Bastide; vous me consignez à votre porte comme un créancier.
— Mon chéri, tu emploies véritablement des comparaisons choquantes pour moi.
— En tout caS;, madame, je me plains de ne plus pouvoir vous rendre mes devoirs habituels.
— Ces hommes sont dune exigence!
s'écria l'actrice. Des reproches, toujours des reproches, voilà ce qu'on gagne à vouloir leur faire des surprises.
— Des surprises! Et bien, moi aussi, j'ai une surprise à vous annoncer...
— Comme ça tombe, c'est amusant, réphqua M"' Troisvalet qui jusque-là avait gardé le ton gouailleur.
Cependant ayant jeté ijn coup d'œil sur la personnilication du remords, bien
marquée dans l'attitude de M. Campmas de la Bastide, elle jugea nécessaire de changer de batterie.
— Expliquez-vous, cher, s'écria-t-elle...
Vous me cachez quelque chose... Une mauvaise nouvelle peut-être?...
— Madame, il s'agit de votre masseur.
— Serait-il tombé malade? Un refroidissement sans doute...
— Non, madame, votre masseur n'est pas souffrant...
— Ah! tant mieux... Vous le connaissez donc ?
— Oui^ madame, je le connais, dit M. Campmas de la Bastide en accentuant la voix.
Il prit un temps de repos solennel et continua :
— Il donne des répétitions au fils d un magistrat de mes amis,
itU LK MASSEUR
. — Des répétitions de massage?
— Cessons ces équivoques, madame.
Cet homme donne des répétitions de grec.
— Je ne comprends pas, mais pas du tout, dit M"' Troisvalet d'un ton qui ne lui était pas habituel : il était naturel.
— Et bien, votre masseur n'est pas un masseur.
— Que me dites-vous là ?
— La vérité, madame, que vous feignez d'ignorer... Ce prétendu masseur, ne le savez-vous pas, est un professeur de l'ins-
^ titution Hortus.
— Ah ! je m'exphque maintenant le drame...
— Dites une pitoyable comédie, madame...
— La Belle Aragonaùe, une comédie !
M"^ Troisvalet bondit "dans sa chambre
et faussa, en l'ouvrant précipitamment, la serrure d'un élégant petit chiffonnier.
— Lisez, dit-elle en présentant le manuscrit à M. Campmas de la Bastide, estce une comédie ? Mais lisez donc une page de la Belle Aragonaise.
— Vous ne me donnerez pas le change, dit le juge en repoussant le manuscrit... Tous les matins, j'en ai des preuves, vous recevez ici ce jeune professeur de l'institution Hortus, que vous faites passer pour un masseur, et vous avez cru que je serais dupe d'une telle fable ?
— Parce que vous jugez tous les jours des criminels, vous vous imaginez qu'il n existe pas d'innocents, dit M"' Troisvalet irritée; mais je ne resterai pas plus longtemps sous le coup de pareille accusation.
En même temps elle tirait violemment le cordon de sonnette.
— Mariette, dit l'actrice à la femme de chambre qui entrait, déclarez à monsieur la vérité. Qui est-ce qui, tous les matins à huit heures, vient me troubler dans mon sommeil?
— Le masseur de madame, répondit la femme de chambre sans hésiter.
— Mariette, jurez de dire la vérité à monsieur... Les juges ne croient qu'aux serments.
— Je me soucie bien de serment!
disait M. Campmas de la Bastide.
— Mariette, jurez!
— Pas de profanations, s'écria le juge en abaissant la main que la femme de chambre dressait en Tair.
La situation était tendue. Un silence de quelques secondes en résulta.
— Mariette, réphqua M"' Troisvalet, est-il beau ou laid mon masseur?
— Il est affreux avec ses lunettes noires et ses abat-jour à rideaux, dit la soubrette.
— Et vous pouvez admettre, monsieur, que je m'oublie avec un si désagréable personnage ?
— On a vu des faits plus extraordinaires, répondit M. Campmas de la Bastide devenu aussi sceptique qu'il s'était montré confiant.
— Monsieur, fit l'actrice, vous voyez la porte de cet appartement ; c'est la dernière fois qu'elle s'ouvre pour vous.
Le magistrat, devenu perplexe, baissait la tête.
— Mariette, reconduisez monsieur, dit M"' Troisvalet, et rappelez-vous qu'à l'avenir je n'y suis jamais pour lui.
C'était la première fois que M. Campmas de la Bastide était trailé de la sorte.
itiH LE MASSEUR
Parfois des nuages, des brouilles se succédaient suivant l'état des nerfs de l'actrice; des exils même d'une huitaine avaient été infligés au magistrat ; mais il ne soupçonnait pas une telle résolution chez sa protégée. Il avait espéré voir couler les pleurs de la femme sollicitant son pardon.
— Jamais je n'ai vu madame dans cet état... Ah! monsieur, qu'avez- vous fait là? dit la soubrette en ouvrant la porte au magistrat.
M. Campmas de la Bastide se trouva au bas de l'escaher sans avoir conscience qu'il en eût descendu les marches. Il se sentait atone et vide. Il était chassé ! Tout lui manquait à la fois.
Une femme comme M"^ Troisvalet tient de la place dans une existence d'homme. Le magistrat, dans " la situation d'un
couteau qui a perdu sa gaine, n'était pas éloigné de croire qu'il avait tort. Le mouton s'accusait d'être devenu tigre. L'instruction avait été placée sur un mauvais terrain; trop brève et cassante, elle ne pouvait amener qu'un fâcheux résultat.
Ebranlé maintenant dans ses doutes, M. Campmas de la Bastide avait entendu une voix, vu des gestes exprimant un tel degré d'étonnement qu'il se pouvait que Tactrice fût innocente.
Combien le juge eut envie de remonter chez M"' Troisvalet, de forcer la consigne, de demander des explications à l'actrice ! Car elle s'était à peine défendue et la conduite qu'elle venait de tenir indiquait une légitime rancune ; mais M. Campmas de la Bastide n était pas d'un caractère à tenter ce coup.
Tristement il s'éloigna, se demandant s'il ne valait pas mieux laisser tomber la colère de M"^ Troisvalet, se justifier par écrit et obtenir un pardon nécessaire à sa nature de monogame.