‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— Quelle aventure, Mariette! s'écria M"' Troisvalet après le départ du juge. Et qu'est-ce qu'au fond tout ceci peut signifier ?

—Je n'en dormirai pas de la nuit, dit la soubrette... Je suis sûre d'avoir dos cauchemars de lunettes noires.

— Et c'est demain ma fête ! Quelle agréable préparation !

— Madame a été bien pressée de ren-

i>:.i LE MASSEUR

voyer de la sorte, la veille d'un pareil jour, un homme qui, après tout, n'est pas méchant... Si madame s'était brouillée le lendemain, au moins le cadeau serait une compensation.

— Monsieur de la Bastide reviendra...

Je le connais.

■ — Que fera madame ?

— Je verrai.

— Et le masseur de madame, que faut-il lui dire?

M"' Troisvalet songeait.

— Ces affreuses lunettes noires coûtent-elles assez cher à madame ! reprit la soubrette.

— Demain, dit l'actrice, tu introduiras le masseur dans ma chambre comme d'habitude... Surtout qu'il ne se doute de rien !

— Madame sait si je suis discrète.

Toute la soirée M^^' Troisvalet resta

étendue sur un divan. Elle touchait à un des graves moments de sa vie. A son irritation avaient succédé des réflexions vagues qui ne lui permettaient de prendre aucune résolution. L'inconnu, le mystérieux s'agitaient dans son esprit et donnaient naissance à de singuliers points d'interrogation.

Le lendemain entra dans la chambre à coucher l'homme aux lunettes noires.

Rien n'était changé dans son allure. Mariette n'avait pas parlé.

Comme d'habitude le praticien s'assit près du lit, prit la main de l'actrice, appuya longuement sa paume jusqu'à l'épaule et donna du jeu aux articulations du bras; c'était le début habiluel des opérations de la séance.

La tête sur l'oreiller, M"'' ïroisvalct fermait les yeux; mais le masseur ne

>:;g I.E masseur

s'aperçut pas qu'un regard de chatte filtrait à travers les paupières et que Tactrice le guettait.

Tout à coup, par un brusque mouvement, M"' Troisvalet se releva à micorps et d'un geste rapide comme l'éclair, enleva les lunettes de l'homme.

— Vous n'êtes pas masseur! s'écriat-elle. Je sais tout!

L'homme dépouillé de ses lunettes était jeune et pâle; mais son regard avait de l'ardeur. Il ne parut pas se déconcerter et sa main ne desserra pas celle de M"^ Troisvalet.

— Vous m'avez trompée, dit-elle...

Vous n'êtes pas masseur, vous êtes professeur dans une institution...

— Quand cela serait? répondit l'homme qui regarda résolument l'actrice en face.

M"' Troisvalet, effrayée de la parole

assurée de l'inconnu qui parlait pour la première fois, jeta un coup d'œil sur la sonnette de la ruelle de son lit; mais l'homme serrait sa main comme dans un étau.

— Vous m'avez trompée, reprit l'actrice.

— Et vous, ne m'avez-vous pas fait assez souffrir! s'écria l'inconnu. Je vous aime, ajouta-t-il d'une voix brève.

M""" Troisvalet fut un peu rassurée. Des idées de vol et d'assassinat avaient passé par son cerveau.

— Je vous aime, reprit l'homme d'un ton saccadé... Il y a un an que je vous aime... En connaissez-vous beaucoup qui souffrent en secret si longtemps?...

— Je vous en prie, monsieur, ne me serrez pas les mains si fort.

— Non, je ne suis pas masseur...

C'était le seul moyen de m'approcher de vous... J'en ai usé.

L'inconnu parlait avec une résolution ardente.

— Je ne suis pas masseur, mais dites si je n'ai pas apporté dans ma tache tous les soins nécessaires? Auriez-vous trouvé dans Paris un praticien plus dévoué ? Je savais votre état par Berdelay...

— Vous connaissez le docteur Berdelay? demanda l'actrice qui respira.

— C'est mon ami d'enfance... Il me parlait quelquefois de vous; je l'ai supplié qu'il me permit de tenter une cure qui lui semblait impossible.

— Et le docteur vous a approuvé?

— Il croyait qu'il ne restait plus rien à tenter.

LE MASSEUR 2o9

— Que je suis malheureuse! s'écria M"^ Troisvalet.

— N'avez-vous pas constaté de Tamélioration dans votre état? Vos muscles n'ont-ils pas retrouvé quelque souplesse? demanda l'inconnu en continuant ses opérations habituelles avec une pression particuhère de la paume de la main.

Après un certain temps de silence il reprit :

— J'avais espéré qu'à un moment vous seriez peut-être touchée d'une pareille preuve d'amour.

Maintenant M"^ Troisvalet baissait sérieusement ses paupières pour échapper aux regards ardents de l'homme.

— Renvoyez-moi, reprit-il, je vous obéirai. Si je pars, vous perdrez en quelques jours les résultats obtenus par

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trois mois de soins... On vous a aimée, mademoiselle : en avez-vous trouvé des amants de ma sorte?.. Je suis pauvre, mais riche en dévouements.

Les yeux de M"' Troisvalet étaient tout à fait clos, pour mieux écouter.

Jamais l'actrice n'avait entendu pareil langage.

— Je comptais me dévoiler peu à peu, reprit l'homme, vous donner à comprendre ma passion, pénétrer les secrets de votre âme, mettre la mienne à l'unisson... Vous êtes honne, mademoiselle... Dites, ai-je commis un crime que vous ne pardonnerez pas?

— C'est étrange! songeait l'actrice à moitié désarmée.

— Je suis orphelin, jeté dans la vie sans affections... Comme on aime alors! Avant de voiîs voir au théâtre,

je n'avais jamais osé jeter les yeux sur une femme... Elle m'eût repoussé!...

— Pauvre garçon ! pensa M"^ Troisvalet qui murmura:

— Vraiment vous n'avez jamais aimé?

— Jamais aimé que vous.

Des paroles brûlantes et mystérieuses bruissaient autour de l'oreille de l'actrice, qui l'empêchaient de penser qu'à cette heure Finconnu continuait à lui serrer les mains.

M"* Troisvalet pouvait donc encore inspirer des passions ? Cet homme, avec son stratagème, le prouvait assez. Si l'actrice pouvait encore être aimée, ne devait-elle pas récompenser celui qui lui apportait la bonne nouvelle? Il fallait le traiter comme un de ces braves gens qui rapportent un objet précieux égaré.

ib.

qu'on ne renvoie pas sans une marque de souvenir.

Ce jour-là le masseur eut sa récompense honnête. Amplement payée.

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