‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ainsi que l'avait prévu l'actrice, il ne se passa pas quelques jours sans que M. Campmas de la Bastide sollicitât son pardon.

M""" Troisvalet voulut bien donner au juge une preuve de confiance. A qui conter, sinon à un ami, le moyen singulier qu'avait imaginé un homme exalté pour se rapprocher d'elle ? Toutefois, l'actrice ne jugea pas à propos

de parler de la récompense honnête que généreusement elle avait accordée.

— Comment, demanda le magistrat, vous êtes-vous débarrassée de ce fou?

— Je m'en suis délivrée en le gardant.

Une moue significative de M. Campmas de la Bastide témoigna qu'il approuvait médiocrement le moyen employé par M"^ Troisvalet.

— Pensez, cher, que j'ai déjà ressenti les bons effets des pratiques de ce médecin.

— Mais je vous ai dit que l'homme est professeur de grec.

— Qu'importe le grec si le masseur a des secrets de guérison ?

— Sans doute; mais cet homme vous voit véritablement trop en déshabillé.

— Il a des lunettes" noires.

— Nous voyons fréquemment comparaître en police correctionnelle, reprit le juge, des prévenus qui cherchent à déguiser leurs sentiments sous des lunettes dont ils n'ont que faire.

— Encore ! fit l'actrice impatientée.

Sachez une fois pour toutes, monsieur, que je n'entends pas être traitée comme la complice de cet homme.

— Calmez-vous, mon enfant, disait M. Campmas de la Bastide.

— Quand les rideaux des fenêtres sont tirés, je vous garantis que l'opération se passe dans une obscurité presque complète.

— Oh ! alors ! reprit le magistrat qui ne demandait qu'à être convaincu.

M^^^ Troisvalet ouvrit le tiroir de sa table de toilette.

— Tenez, dit-elle, les voilà, les lunettes noires du masseur.

Et elle les ajusta sur le nez de M. Campmas de la Bastide.

— Que voyez-vous? demanda-t-elle.

— Mes yeux sont comme dans un cachot.

— Que vous disais-je?

Après un instant de silence, l'actrice remarqua un certain pli sur la lèvre du

juge.

— - Je lis dans votre pensée, homme défiant... Il ne vous suffit pas que ce médecin ne me voie pas!...

La bouche de M. Campmas de la Bastide dessina un: oui, plutôt qu'elle ne le prononça.

— Mais le masseur a des gants, reprit l'actrice.

— Si l'homme opère avec des gants !

fit le juge tout à fait rassuré.

— Avez-vous pu admettre un ins-

tant, cher, que je me laisserais ainsi palper toute ma personne sans gants !

répliqua M""" Troisvalet avec un ton de pudique sincérité qui ne laissait rien à désirer. Ils sont même terriblement rugueux ces gants... Si vous me voyiez après l'opération, ma peau est toute endolorie.

— Pauvre chère ! s'écria M. Campmas de la Bastide qui commençait à plaindre la victime.

— Il le fallait, dit l'actrice avec résignation.

Et elle ajouta:

— C'est pour vous, monstre, que je subis ces tortures... Jugez-en.

De sa table de toilette M"' Troisvalet tira des gants épais comme ceux d\m maître d'armes, ornés en plus de poils qui semblaient des défenses de porc-

épie. Elle en emprisonna les mains du rat.

Maintenant, dit-elle, escrimez-

magistrat.

vous?

— Mais je ne vois pas, disait M. Campmas de la Bastide portant les mains aux lunettes dont son nez était affublé.

— Voulez-vous bien ne pas toucher à ces lunettes! reprit l'actrice... Je vais vous guider.

M"' Troisvalet ayant pris le bras du magistrat, se jeta prestement sur son lit et plaça les mains de l'apprenti opérateur sur la région lombaire.

— Travaillez, lui dit-elle.

— Si les membres du parquet me voyaient en cette situation ! pensa le juge.

— Allons, courage ! disait M"' Troisvalet.

— Je crains de vous faire mal, chère.

— Allez donc... Plus vivement... De l'épaule aux reins.

Le magistrat frottait avec conscience.

— Appuyez ferme, je ne sens pas les crins de la brosse.

Après quelques minutes d un tel exercice, M. Campmas de la Bastide souffla.

— Il ne faut pas vous arrêter, dit M"^ Troisvalet.

— Ces lunettes me gênent.

— Vous devez les garder pour vous rendre compte, vilain jaloux... Allons, continuez... La main ferme !

Le magistrat eût volontiers demandé grâce; derrière les lunettes coulaient de grosses gouttes de sueur qui rempêchaicnt absolument de voir.

— Si vous êtes fatigué, je vais sonner Mariette... Elle vous apportera un rafraî-

chissement, mais ne vous arrêtez pas... Le remède interrompu serait pire que le mal.

— Est-ce qu'il y en a encore pour longtemps ? demanda d'un t(m de supplication M. Campmas de la Bastide.

— Allez donc et ne parlez pas tant...

Vous perdez votre force en paroles...

Plus vite... Et bien, que faites-vous?

Le magistrat s'était laissé tomber sur une chaise, anéanti de fatigue.

— Il doit être moins dur de frotter un appartement, dit-il d'une voix défaillante en agitant en l'air ses gants de torture.

M"' Troisvalet commença par enlever les lunettes.

— Oh ! s'écria le juge, que la lumière du jour est belle !

Ensuite l'actrice débarrassa les mains

de M. Campmas de la Bastide des terribles gants.

— Vraiment, dit-il, j'aimerais presque autant casser des pierres sur la grande route.

— Que vous disais-je ? Serez-vous encore défiant ?

— Non, répondit le juge, non, jamais.

— Pour vous récompenser de cette bonne- parole, reprit M"' Troisvalet, je vais avoir soin de vous.

Se jetant en bas du lit, elle passa d'élégantes mules roses, ouvrit la porte de son cabinet et reparut avec une petite fiole qui lui servit à frotter d'un parfum pénétrant la figure du magistrat.

Après quoi elle se jeta au cou de M. Campmas de la Basfide et le récompensa par un baiser qui eût tout à fait

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ragaillardi le juge sans les fatigues du massage.

— Je pense, dit-il, moitié souriant moitié sérieux, que les séances du matin ne se terminent pas de la sorte.

— Fi ! la vilaine pensée !

M. Campmas de la Bastide était de bonne composition. Il crut aux lunettes noires, aux gants rugueux de maître d'armes, à tout ce que lui conta la fine mouche.

Désormais d'ailleurs ftP^® Troisvalet changea l'ordre de ses séances de massage, de telle sorte que le magistrat trouvait la porte ouverte à l'heure habituelle. Hugues, pour faire réussir cette combinaison, avait quitté son emploi à l'institution Hortus et était devenu à la fois masseur, confident et favori de l'actrice.

Un beau rêve pouf le jeune homme !

Pendant le temps qu'il passait à régenter de désagréables élèves, le théâtre, l'amour d une comédienne, les succès dramatiques avaient été un mirage. Et l'illusion se réalisait !

Hugues continua avec persévérance ses services hygiéniques; s'il ne parvint pas à délivrer M"^ Troisvalet de son surcroît de santé, il lui prouva qu'elle était réellement aimée pour elle-même.

L'actrice en arriva presque à oubher les culottes du prince Mistigri. Hugues avait réveillé en elle de bien plus tendres sentiments. Ils sont à de fortes doses chez les personnes grasses; aussi M"' Troisvalet se laissa-t-elle aller à des épanouissements de bonheur qu'elle ne savait pas posséder en elle : la nature, qui avait doué Taclrice de deux mentons, sembla la gratifier de deux cœurs.

Toutefois si M ^ Troisvalet paraissait oublier son art, elle s'y rattacha par un côté. On la vit dès lors à toutes les premières représentations, en compagnie de celui qu'elle avait tiré d'un ingrat professorat.

Reconnaissante des soins de son opérateur, l'actrice traita Hugues comme un enfant dont il fallait faire l'éducation parisienne, et elle se conduisit avec lui aussi tendrement qu'une mère.

L'homme avait la passion du théâtre.

M"' Troisvalet voulut l'élever à la hauteur des meilleurs auteurs dramatiques et lui donner la part de célébrité qu'elle-même, par une fantaisie de la nature, n'avait pu conquérir. L'actrice continua donc à fréquenter le monde des comédiens, des dramaturges et des journaHstes, pour mettre le pied de son ami àtétrier.

Le manuscrit de la belle Aragonatse courut les théâtres et fut présenté tour à tour à divers directeurs. En cinq ans, pendant lesquels Hugues put travailler à loisir à d'autres productions du même ordre, W^^ Troisvalet dépensa une activité considérable afin de faire arriver en face du public l'œuvre de son protégé.

Après quelques années de déceptions, Hugues fut cependant obligé de s'avouer que sa science universitaire n'avait pas développé en lui l'instinct dramatique nécessaire pour remuer les foules. L'exprofesseur saisissait les fautes des pièces qu'il voyait représenter; mais il n'arrivait pas au grossissement particulier commandé par ces trois choses qui s'appellent : décor, gaz, fard.

S'étant rendu compte qu'en de pareilles matières le raisonnement et l'ana-

lyse sont un bagage inutile, Hugues, grâce à l'entremise de M'^® Troisvalet, obtint une place de critique dramatique dans un journal qui se fondait, et ses études premières ne lui furent pas inutiles.

Toutefois, malgré un certain gros bon sens, Hugues Mage ne put jamais se débarrasser entièrement de la robe universitaire; l'enseignement normalien reparaissait toujours sous sa férule.

Comme Hugues Mage croyait à son sacerdoce, il conquit dans Paris, qui paie tout effort, une réputation de persévérance. Les gens de théâtre, malgré leur vanité et leur assurance, courent après un compliment comme un cheval après un morceau de sucre. Un homme qui professait réguhèrement en chaire tous les lundis, et laissait " passer au besoin

le manche de sa férule, cet homme fut craint et choyé par conséquent.

Les mille prévenances dont on accablait le critique retombaient en partie sur la personne de M^'° Troisvalet qui en était fière. Elle reprenait sa place dans le « tout Paris ».

Quand ils arrivaient tous deux au théâtre, un mouvement courait parmi les badauds des premières représentations qui se disaient : — Voilà Hugues Mage et Troisvalet !

Le soir, s'ils entraient se reposer des fatigues de la soirée dans un cabaret du boulevard, leur table était entourée de gens qui venaient prendre le la du critique, et le patron de l'étabhssement, qui avait lui-même à cœur d'être classé parmi les fins connaisseurs dramatiques, ne dédaignait pas de s'entretenir de la

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pièce et des comédiens qu'au sortir de là Hugues Mage allait juger.

La fortune servit à un tel point le nouveau couple qu'il se donna le luxe de supprimer M. Campmas de la Bastide à qui un congé définitif fut signifié.

Tout réussissait au crifique. M''® Troisvalet renonça d'elle-même aux planches pour se consacrer tout enfière à Hugues dont la fortune s'arrondissait.

Il avait de l'ordre; il finit par acheter sur ses économies un petit hôtel. Jamais homme ne fut plus heureux. Ayant conquis une autorité que peu de journaUstes pouvaient lui disputer, il était entouré de soins par l'excellente Troisvalet, devenue tout à fait femme d'intérieur. L'aimable créature avait pris en patience son embonpoint et se livrait à la tapisserie avec frénésie. Elle brodait des bonnets grecs,

des bretelles pour Hugues Mage; en secret elle se livra, pour célébrer sa fête, à rornementation au petit point d'un coffre à bois destiné à décorer le cabinet du critique.

Ces attentions trouvèrent leur récompense. Un peintre « naturaliste », sans cesse en quête de réclames dans les journaux, s'introduisit chez le feuilletoniste et supplia M^'^ Troisvalet de lui laisser faire son portrait. Naturellement l'ancienne actrice accepta cette distraction.

Le peintre se vantait de représenter la femme plus vraie que reflétée par son miroir. Il apportait en effet dans Texercice de son art un reflet moins banal. Chacun put s'en assurer au Salon de 1870 où le principal succès fut pour le portrait immatériel d'une sylphide qui était, à en croire les critiques influents, la repré-

sentation « fidèle » de M""" Troisvalet. L'habile « naturaliste » avait fait de vifs efforts pour rendre la représentation d'une âme délicate et le succès fut assuré à cette peinture, de la classe de celles que chérissent les femmes.

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