‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

jjiie Xi'oisvalet croyait volontiers à Fimage éthérée du peintre naturaliste, mais Hugues Mage ne pouvait avoir les mêmes illusions.

Les gens en vue n'aiment pas donner prise au public par quelque coin que ce soit; ils se travaillent pour conserver leur majesté. La critique, telle que l'exerçait le journaliste, passait facilement à ses yeux pour sacerdotale : sa personne également.

Hugues Mage commençait à se fatiguer de la présence constante de M"' Troisvalet à ses côtés. Quand, arrivant en compagnie du critique aux fauteuils de balcon, l'exactrice était obligée de passer devant les spectateurs déjà casés, c'étaient des sourires verts de gens pâles, des récriminations de personnes rendues irritables par l'irruption de ce colis féminin qui pénétrait de force dans un étroit passage pavé de petits bancs.

Ainsi que les êtres bien appris du monde parisien, le couple n'arrivait que le rideau levé, sans s'inquiéter si M"' Troisvalet ne devenait pas un aérolithe menaçant pour les messieurs et les dames, préoccupés les uns de voir le début de la pièce nouvelle, les autres de leurs toilettes chiffonnées par ce ballon mouvant. On voyait alors des gens sWorcer de rentrer

en eux-mêmes, d'autres grimper sur leurs stalles, agitant des lorgnettes désespérées, des coudes pressés contre les poitrines, des jambes effarées se meurtrir contre les bois des banquettes, tous semblables à des sardines qui protestaient contre les développements de M'^*" Troisvalet voulant s'insinuer dans leur boite.

Ces petites misères, Hugues Mage en souffrait. Le critique avait dépensé dix ans de sa vie à faire accepter son enseignement à la foule, à la dominer. La présence assidue de M"'' Troisvalet formait ombre à son triomphe. Les hommes n'aiment pas ces ombres.

Quelle divergence de nature offrait l'exaclrice avec son ancienne camarade Dinah Labrunie ! Celle-là, qui ne paraissait avoir que le souffle, remuait cependant le public parisien par ses enroulements de couleuvre

passionnée. Dinah, traitée dédaigneusement (( d'anguille » par M'^' Troisvalet, n'avait pas moins conquis une réputation due à la fois à ses fantaisies et à son talent qu'il était difficile de nier.

— Qu'a fait Dinah pour que les journaux s'occupent autant d'elle ? Cette femme est insupportable avec ses réclames ! répétait sans cesse à Hugues M'*^ Troisvalet.

Et comme ce sujet tenait au cœur de l'ex-actrice, le critique, pour ne pas raviver une rivalité qui n'avait plus de raisons d'être, ne parlait jamais de M"® Labrunie dans ses feuilletons.

Ce fait blessa profondément Dinah. Seul, Hugues Mage dédaignait d'entretenir le pubhc de sa personne, quand toute la presse entonnait un hosannah quotidien en son honneur. Des amis furent envoyés

au critique pour lui demander des explications sur ce silence systématique.

— Je ne goûte pas le talent de M"'' Labrunie, dit Hugues mis au pied du mur, et tous mes confrères sont tellement à sa dévotion que si j'imprimais ma pensée, je détonnerais dans un concert si enthousiaste... Je préfère m'abstenir.

Un matin le critique reçut la visite de M. Campmas de la Bastide qu'il n'avait pas revu depuis sa rupture avec M"" Troisvalet. On s'était séparé froidement.

— Cher monsieur, dit le magistrat qui semblait avoir oublié le passé, (jue vous a fait la pauvre Dinah pour être si néghgée par vous?

Hugues, en face de cette ouverture, se tint sur ses gardes.

— M'^' Labrunie est une aimable personne, reprit le magistrat. Elle veut bien

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me recevoir à ses soirées... Si vous saviez combien elles sont intéressantes !... Pour vous en donner une idée, je joue maintenant de la guitare...

Hugues regarda attentivement M. Ca-mpmas de la Bastide.

Le grave magistrat, cravaté de blanc, n'avait assurément rien de commun avec les cavaliers qui s'attardent la nuit, à Séville, sous le balcon d une belle pour Thonorer d'une sérénade.

— Comme on n'est admis aux soirées de mademoiselle Dinah qu'à la condition de s'associer aux concerts organisés par elle, dit M. Campmas de la Bastide, j'ai du prendre des leçons de guitare de Bosch ; en quelques leçons cet habile professeur m'a mis à même de jouer des troisièmes parties assez proprement... Si, monsieur, vous consentiez à honorer de votre pré-

sence une de ces matinées musicales, je suis chargé par M"^ Labrunie de vous dire qu'elle vous recevrait avec la considération que mérite votre haute situation.

Hugues, en chargeant le magistrat de remercier Dinah de cette invitation, avoua qu'il ne se sentait qu'un goût médiocre pour la musique; une réunion de trente à quarante guitares, quelque intérêt qu'offrît un pareil ensemble, ne pouvait modifier sensiblement sa façon d'être vis-à-vis de l'actrice.

— Vous ne vous doutez pas, cher monsieur, reprit le magistrat, combien vous faites souffrir M"*' Labrunie. Elle se creuse le cerveau à chercher en quoi elle a pu vous être désagréable et l'artiste ne s'explique pas le rôle que vous lui faites jouer.

— Je ne lui en fais jouer aucun, dit le journaliste.

— Précisément. C'est là qu'est le dommage. Ah ! si vous n'étiez pas désiré chaque lundi par un pubhc qui attend vos arrêts, peu importerait; mais plus votre influence est grande, cher monsieur, plus ce silence devient inquiétant pour la femme, pour ses amis qui vous lisent et qui se demandent le pourquoi d'un ostracisme si rigoureux.

Hugues embarrassé et poussé à bout par M. Campmas de la Bastide, le renvoya à M'^^ Troisvalet.

— Voilà ce que M"*" Labrunie craignait, reprit le magistrat. Je vous le demande, cher monsieur, est-ce le motif que peut invoquer un critique éminent, l'homme dont la judiciaire doit planer au-dessus des rancunes féminines ?

Le magistrat n'avait jamais été si éloquent.

— Vous ne m'en voulez pas, j'en suis certain, dit-il, d'avoir défendu chaudement près de vous les intérêts d'une aimable personne qui ne se plaindrait pas si elle n'avait la plus vive sympathie pour vos écrits.

A quelque temps de là la presse fit grand bruit d'un drame que montait le théâtre de l'Odéon et sur lequel l'administration fondait de riches espérances.

Un auteur dramatique, qui s'était converti tout à coup, avait jugé à propos d'approprier une de ses anciennes pièces, la Queue du diable ^ au point de vue catholique. Cet ouvrage, passablement profane au début et qui obtint jadis de nombreuses représentations, avait été acconunodé à une sauce pieuse pour la plus grande jouissance des familles pratiquantes.

Dinah devait jouer un rôle dans cette

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conceplioli à laquelle avaient été soudés un bon et un mauvais ange. On savait par avance que les deux anges s'exprimaient en vers et on admirait par avance leurs plaidoyers inspirés, disaient les reporters, des beautés de Milton.

La Queue du diable ainsi retapée prenait couleur de mystère archaïque, et les feuilles catholiques célébraient à l'envi cette éclaircie de foi qui avait pénétré dans l'esprit d'un faiseur.

Déjà tout Paris intriguait pour assister à la première représentation d'un ouvrage comparable, à s'en rapporter aux chroniqueurs, aux autos sacramentales de Caldéron; aussi la population pieuse du faubourg Saint-Germain avait-elle voulu jouir, avant le public, du salutaire effet de la Queue du diable ei tout un monde de dames de bienfaisance, de niarguillers, de per-

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sonnages trempant quotidiennement leurs doigts dans l'eau bénite, se répandait en démarches pour faire réussir la matinée dramatique de la marquise de Chérepèrine, dans le salon de laquelle devaient être récités les morceaux à effet du nouveau drame.

Tout le Paris qui n'a rien à faire se remuait pour obtenir une lettre d'invitation à cette soirée. Hugues Mage y fut appelé en qualité de critique dramatique. Quoiqu'il appartînt au camp libre-penseur, l'invitation lui parut tentante : il n'est pas donné au premier venu de pénétrer dans lé monde du quartier Saint-Tliomasd'Aquin.

Ce fut une nouveauté pour l'ex-professeur que d'être reçu, dès l'abord de l'hôtel, par un personnel de laquais poudrés qui avaient grand air.

Le salon, sur les murs duquel étaient appendus les portraits de Marie-Antoinette, du comte de Chambord et du pape, était déjà plein d'une foule qui n'est pas celle que Ion voit rôder dans les corridors de théâtre aux jours de première représentation: c'étaient des douairières du noble faubourg, des pensionnaires de TAbbave-aux-Bois, un certain nombre de membres du clergé, sans compter les comtes et les barons qui parlaient discrètement entre eux la langue de l'ancienne cour.

Hugues se crut tombé dans un hypogée de momies auxquelles un certain souffle de vie serait rendu. La conversation roulait sur l'art, mais discrète, chuchotée et par petits groupes.

Toutefois Hugues, tout matériahste et bourgeois qu'il ^ fût, était caressé

dans sa vanité d'avoir été appelé dans ce monde, grâce à son renom. La marquise de Chérepèrine, qu'il eut l'honneur de saluer, lui parla de son dernier feuilleton comme si elle le suivait dans sa carrière de critique.

Quand Dinah Labrunie parut, ce fut un murmure enthousiaste qu'excita sa tenue. Une toilette simple, mais d'un art excessif, faisait quelle se présentait dans ce salon comme une fille de bonne maison qui sort du couvent des Oiseaux. Pas de diamants, pas de bagues, pas de boucles d'oreilles voyantes. Pour tout costume une robe de soie grise et un col plat. Les femmes surtout admirèrent cette simplicité de toilette dont pas un ph ne détonnait.

Une sorte de jansénisme régnait même dans cette tenue; mais dans le

monde de M""" de Chérepèriiie on aimait mieux pencher du côté de Port-Royal que du côté de l'enfer et une toilette de princesse de la rampe eût choqué ce monde délicat.

Dinah, reçue au seuil du salon par la marquise de Chérepèrine, accepta le bras du vieux chevaher de Châteauvoisin et traversa l'appartement d'un air qui donnait à croire qu'elle avait été élevée sur les genoux des duchesses.

M. Campmas de la Bastide, un des familiers de l'endroit, était ravonnant.

— Comment trouvez-vous M"^ Dinah ?

demanda-t-il à Hugues.

— EUe a de la tenue.

— Voulez-vous me permettre de vous présenter, ajouta-t-il.

— M"^ Labrunie est trop entourée, dit Hugues en remerciant le magistrat.

La vérité est que les habitués de l'hôtel Chérepèrine se pressaient autour de l'actrice,' qui répondait à peine à cet ensemble de compliments. Sa pensée semblait concentrée sur le portrait de Marie-Antoinette qu'elle regardait avec recueillement.

Ce qui frappe le plus le public tient à l'importance que certains artistes apportent aux accessoires. L'insistance de M''*" Labrunie à contempler le portrait de Marie- Antoinette lui amena d'abord de nombreuses sympathies. Une femme de théâtre s'intéressant à une reine martyre ! Chose rare.

Comme on ne voulait pas fatiguer l'actrice ni la produire en premier, elle, l'attraction de l'hôtel, la matinée commença par un chœur à'Athalie. Véritablement on eut pu se croire au temps

OÙ M'"*" de Maintenon faisait chanter par de jeunes vierges les poésies de Racine.

La marquise de Chérepèrine avait obtenu du maître de chapelle de Saint- Sulpice qu'il voulût bien diriger les choristes parmi lesquelles se remarquait la fine fleur des plus jeunes héritières du faubourg Saint-Germain; c'était avec un bâton d'ébène, surmonté d'une pefite Vierge en argent, que le chef d'orchestre conduisait ces jeunes personnes accompagnées par un orgue de salon et quelques contrebasses.

Au nombre des instrumentistes se faisait remarquer M. Campmas de la Bastide, qui cultivait ainsi le sacré et le profane. Ce n'est pas qu'il fût d'une force extraordinaire sur la contrebasse; mais les pères, les oncles et parents

des demoiselles appartenant à la société de la Lyre sacrée des caveaux de Saint-Sulpice, veillaient, en faisant mine de jouer de cet instrument, sur la conduite d'enfants encore rieuses; aussi le chef d'orchestre recommandait à ces pieux dilettantes de frotter sur les cordes de la contrebasse plutôt que d'en racler sérieusement.

Les demoiselles avaient été disposées en quart de cercle, faisant face à de jeunes musiciens d'une tenue irréprochable qui cherchaient une position en faisant partie du groupe qu'une douairière sarcastique avait appelé la Lyre matrimoniale sacrée.

Parmi cette société de jeunes attachés au ministère des affaires étrangères, de candidats aux prix des Jeux-Floraux, de dames dilettantes et d'autres personnes dont toutes les aspirations étaient tournées

vers le trône et l'autel, on remarqua Dinah Labrunie, qui, placée derrière les jeunes filles, suivait attentivement leurs cahiers et s'associait, en excellente musicienne, aux hommages lyriques rendus au Seigneur.

— Cette demoiselle Dinah est vraiment charmante, dit la marquise à monseigneur de la Croix-Bosset, évêque in parbus.

S'adressant directement à l'actrice à la fin du chœur, M"'" de Chérepèrine ajouta d'un ton maternel :

— Mon enfant, vous ne craignez pas de vous fatiguer?

— Ces mélodies me transportent, répondit Dinah; j'ai un faible pour la musique sacrée.

Par quelle transfigurafion Factrice en était-elle arrivée à se mettre au ton de

ce salon? Les juives ont de ces facultés merveilleuses. Quand M^'^ Labrunie récita les stances du Bon Ange, ce plaidoyer sembla d'une essence chrétienne parfaite, non pas assurément digne d'être mis sur la même ligne que les chœurs d'Athalw ; mais la capitale est très adroite dans la confection de l'article-Paris, et ceux-là même qui savent le peu de durée de ce produit ne s'en laissent pas moins prendre à sa mousse.

Pendant le monologue du Bon Ange, Dinah tint son regard fixé dans la direction du portrait du pape. Peut-être l'actrice, qui avait de réels instincts de comédienne, en arrivait-elle à la croyance factice semblable à celle qu'éprouvent les avocats en défendant des assassins qu'ils savent criminels.

Hugues Mage, qui constatait ce

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triomphe de l'art, se regarda comme injuste vis-à-vis de Dinah surtout lorsque l'actrice, ayant terminé son monologue accueilli par trois salves d'applaudissements, lança sur le critique un tendre regard empreint de mélancolie qui semblait dire : — Vous seul ne m'avez jamais tenu compte de mes efforts.

Ces coulées de regard, qui semblent des aspirations vers des mondes célestes et attendrissent les cœurs les plus secs, peu d'hommes y échappent.

En ce moment la marquise de Chérepèrine disait à M"^ Labrunie:

— Venez, mon enfant, que je vous présente à monseigneur de la Croix- Bosset.

La juive se laissa conduire. La noblesse, le clergé lui faisaient fête; elle avait conquis tous ces cœurs si diffi-

ciles à s'ouvrir à l'art, et pourtant un des principaux dispensateurs des réputations profanes faisait ombre à son triomphe.

Quand Dinah, qui avait baisé les gants violets de l'évêque in partibus, revint à sa place, elle passa lentement devant Hugues, lui lança un nouveau regard enveloppant et salua profondément le critique, comme si elle eût voulu lui faire partager les hommages qu'elle avait recueillis dans la soirée.

Les poètes peuvent parfois échapper à de telles avances : ils ont dans le cerveau tout un sérail de créatures distinguées qu'ils n'ont qu'à évoquer pour se metti'e en garde contre les tentations féminines ; mais il n'existe pas d'idéal de la fennne pour le malheureux condamné à la critique.

Hugues partit le cœur percé d'une tendre flèche, en même temps que sa conscience lui criait : — As-tu été assez injuste pour Dinah !

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