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CHAPITRE PREMIER

C'était un matin de mai, jour fixé pour l'inauguration du nouveau pont de Creteil. Les bêtes à cornes reniflaient l'air comme pour aspirer l'humidité dans leurs naseaux; les moutons ne s'éloignaient des pâturages qu'avec résistance.

Dans un clos, deux chèvres, atlacliées à un piquet au plein cœur d'un gazon verdoyant, dédaignaient ce repas, se meurtrissaient le col à vouloir rompre leurs

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liens et avaient une tension à se diriger vers une cahute, dont l'intérieur n'offrait pourtant nulle trace de pâture.

Le clergé devait, ce jour-là, bénir le pont de Creteil.

Dans les champs, on entendait braire les ânes et ils secouaient névralgiquemeht l'oreille.

— Allons, fainéants ! s'écriait un gardechasse en distribuant une volée de coups de fouet à ses chiens qui tournaient autour du foyer et, loin de se secouer comme de braves animaux au réveil, montraient une propension singuKère à s'accroupir.

Sur le seuil de la porte du forestier, le chat ne cessait de mouiller sa patte et s'en frottait le museau , semblant n'être jamais suffisamment débarbouillé pour la fête solennelle qui se préparait.

Au dehors, les canards, les oies, le coq

faisaient entendre leurs chants sans relâche.

Le garde-chasse sortit de sa maison et remarqua dans le jardin que les taupes avaient travaillé cette nuit-là outre mesure. Mauvais signe pour un homme au fait des avertissements de la température.

Au loin les grenouilles se livraient à un coassement dont la science n'a pas encore défini la significafion, qui était peut-être une marque de joie de la prochaine augmentation des cours d'eau dans lesquels ces animaux prennent leurs ébats.

Inquiètes, les chauves-souris, sortant de leur retraite la veille au soir, avaient voleté en poussant des cris de détresse; elles cherchaient visiblement à s'introduire dans les greniers des maisons du faubourg de Creteil.

Présages néfastes si on y ajoute les

cygnes nageant contre le vent, les abeilles sortant prudemment de leur ruche et ne s'en écartant qu'à une faible distance, les vers rampant à la surface de la terre en compagnie de brunes limaces.

Toutes ces observations avaient échappé absolument aux Parisiens, réunis en gare pour assister à l'inauguration du pont de Creteil : ils profitaient de ces convois particuliers que les administrations appellent « trains de plaisir », sans en garantir les agréments en quelque façon que ce soit.

Le Parisien s'intéresse médiocrement aux indications fournies par la nature. Un oiseau en cage, une fleur dans un pot, qui ont perdu leur indépendance, sont privés des inductions communiquées par le plein air aux êtres animés. D'ailleurs, l'activité du Parisien, son attention tournée vers les pro-

duits de la civilisation, ne l'empêchent-elles pas de comprendre les tourmentes qui s'emparent des animaux et des plantes aux approches des modifications de l'atmosphère ?

La principale préoccupation de cette foule emphssant la gare avait été la nourriture suffisante pour la journée. Afin de ne pas être exploité dans les guinguettes et les gargotes de campagne, les hommes tenaient à la main le pâté traditionnel ; les femmes portaient des paniers qui devaient contenir des produits d'une nature particulièrement appétissante, à voir les frétillements des chiens qui interrogeaient ces provisions d'un œil à la fois suppliant et inquisiteur.

Cependant, autour de la gare, rasant les trottoirs, des hirondelles, messagères de la pluie, annonçaient à ces gens réunis

pour se divertir qu'une véritable fête n'existe qu'avec des rayons de soleil ; mais le Parisien,de nature sceptique, rougirait de croire au vol des hirondelles.

La cérémonie de l'inauguration du pont de Creteil, la présence du sous-préfet en compagnie des principales autorités civiles, un nombreux clergé qui devait officier solennellement, le rassemblement des brigades de pompiers de tout le département, les harmonies d'un concours d'orphéons pour les oreilles, les agréments pour les yeux d'un feu d'artifice tiré une heure avant le départ du soir, les affiches officielles posées sur tous les murs de Paris, ne permettaient pas de s'arrêter aux présages du vol des hirondelles.

Un homme, qui eût averti ces amateurs de trains de plaisir de se défier des alternances de la température des premiers

jours de printemps, eût passé pour un être morose qui cherche à troubler par avance les plaisirs du pubUc.

Les gens tassés comme dans des voitures cellulaires, le train se mit en marche.

Un génie malfaisant semblait se plaire à entraîner les Parisiens à leur perte. A peine le convoi eut-il franchi les fortifications que le ciel se couvrit d'un manteau couleur d'encre. Sur ces sombres nuages la fumée de la locomotive se détachait en ondes presque immaculées.

Ce fut un cri général : — • Que va-t-il tomber ?

L'obscurité à l'intérieur était encore augmentée par des têtes inquiètes accaparant les fenêtres des wagons; les bourgeois, qui possédaient encore l'ancien baromètre des familles, se repentaient de ne pas l'avoir interrogé ce jour-là. D'autres regardaient

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leurs montagnes de provisions, se demandant s'il ne convenait pas de les manger immédiatement, puisque les gazons sur lesquels chacun avait rêvé de s'étendre allaient être inondés.

Heureusement le temps se leva. Les menaçants nuages noirs prirent leur course vers des contrées inconnues et le ciel, sans affecter absolument un aspect riant, parut compatir au dépit des voyageurs qui maugréaient déjà contre le train de plaisir.

L'égoïsme est tel chez les humains que l'orage éclatant à dix lieues de là devenait indifférent à cette population endimanchée, pourvu que Tinauguration du pont de Creteil répondit aux pompeuses promesses des affiches. Toutefois des alternances de pâles et mélancohques rayons de soleil se mêlaient à des balayures

de nuées qui n'écartaient pas entièrement l'idée de futures cataractes.

Aux approches des stations on ne voyait que paysans armés d'immenses parapluies; mais la pluie ne tombait pas et il se passait dans les couches supérieures, entre de bons et mauvais génies, des concihabules mystérieux dont rien ne transpirait sur terre.

Le plus anxieux peut-être de tous les voyageurs du convoi était un certain M. Lavertochère, lequel avait été brutalement séparé de sa femme par l'employé chargé du classement ou plutôt du tassement des voyageurs; au moment du départ, il fut introduit, plutôt connue un coHs que comme un être humain, au milieu d'une société à lui tout à fait inconnue.

Depuis un mois, M. Laver tochère, sous-

chef de bureau au ministère des finances, ménageait à sa femme la surprise de l'emmener à la campagne. Ce que M. Lavertochère entendait par plaisirs de la campagne se résumait en un pâté de la maison Bourbonneux et la société de deux employés de son bureau, MM. Vergavaine et Confident, sans lesquels il n'était pas de bonnes fêtes.

M""^ Lavertochère avait sauté au cou de son mari en apprenant la surprise. Pour rendre la fête complète, Vergavaine s'était chargé de la salade et des ingrédients qui l'agrémentent, tandis que Confident acceptait la direction du dessert.

Le programme avait bien été quelque peu battu en brèche par le hasard, car la foule avait séparé complètement les quatre amis, Vergavaine et Confident ayant été logés en queue diî train quand le

sous-chef était en tête et sa femme au milieu.

A part ce désagrément, le trajet de Paris à Creteil s'effectua sans autre incident; et lorsque les quatre amis se retrouvèrent à la gare, ce fut avec un vif sentiment de joie, après la constatation que le pâté, le fromage et les gâteaux n'avaient souffert aucun préjudice du contact de la foule.

La vue des maisons et des bateaux ornés de drapeaux, l'ostéologie du feu d'artifice se découpant sur l'horizon aux environs de la gare, la toilette printanière des pompiers qui arboraient leurs pantalons blancs pour la première fois de l'année, le mouvement aux alentours du pont qui, comme une jeune vierge, attendait que le seuil de son parapet fut franchi, et bien d'autres détails encore rendi-

rent confiance aux Parisiens émus par les troubles de l'atmosphère. A cette heure ils étaient complètement rassurés par la connaissance d'un fait admis par les savants: à savoir, que les pompiers ayant tiré les a boites » le matin, l'explosion de ces engins avait eu pour effet de dissiper les nuages hostiles à la quiétude nécessaire en pareille cérémonie.

— Surtout ne nous quittons plus, dit M'"^ Lavertochère aux amis de son mari.

Vergavaine et Confident emboîtèrent le pas derrière les époux, tous quatre joyeux de cette partie de campagne.

Les préparatifs pour les divertissements du soir étaient comparables à ceux des plus brillantes fêtes des environs de Paris : les marchands forains, les montreurs de curiosités naturelles, les diseurs de bonne aventure, les animaux savants, les nains

et les géantes s'étaient donné rendez-vous sur le quai, et le bal roulant dit Willis avait transporté sa tente jusqu'à Creteil, ce qui émoustillait par avance Vergavaine et Confident, célibataires amis du plaisir et qui n'étaient pas mécontents de juger de près les charmes des aimables Creteilloises.

Dans l'intérieur de la ville on entendait un harmonieux concert de cloches et de clairons, et les tambours battaient un vigoureux rappel pour réunir les pompiers disséminés dans les cabarets des environs, car, quoique banal, le fait est à noter de la passion pour le vin des gens que leurs fonctions mettent en communication fréquente avec l'eau. Les pompiers obéissaient à la tradition en corrigeant, dès le matin, la quantité d'eau qu'ils avaient à lancer après finauguration du

pont, suivie d'un concours des pompes du département.

A toute volée les cloches appelaient les fidèles qui devaient suivre la procession, et il y avait d'autant plus de plaisir à entendre ces carillons se mêler au son des tambours que, pour les esprits timorés qui pouvaient craindre encore quelque irrégularité dans la température, les vibrations de l'air par la sonnerie des cloches achevaient, disait-on, de mettre l'orage en fuite.

On apercevait bien à l'horizon des nappes noires et épaisses; mais elles formaient cercle autour de Creteil et ne paraissaient pas devoir troubler la clarté relative de la partie du ciel s'étendant au-dessus du ponf. S'il pleuvait plus loin, la ville échappait à l'orage et un dernier bon coup de vent chaséerait infaillible-

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ment ces bataillons de nuages malencontreux.

Tout à coup un silence se fit dans la foule. Les tambours battaient aux champs: le cortège sortait de l'église.

Une confiance absolue s'empara des esprits. Le clergé ne se serait pas aventuré et aurait certainement retardé l'inauguration du pont si quelques doutes subsistaient sur l'issue de la cérémonie.

La foule, massée des deux côtés du pont, formait une haie compacte en attendant le passage de la procession. M""^ Lavertochère, donnant le bras à son mari, était protégée par Vcrgavaine et Confident, qui jouaient des coudes de leur mieux.

L'émotion était portée à son comble par une majestueuse batterie de tambours, usitée dans les cérémonies civiles et religieuses.

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Des gens montés sur les pilastres enviaient l'audace des galopins accrochés comme des singes aux fils de fer du pont.

— Les voilà, voilà la procession!

crièrent les singes.

Les yeux se tendirent, les pieds s'exhaussèrent; les enfants furent perchés sur le dos de leurs parents, et de jeunes paysannes des environs profitèrent de la galanterie des hommes, entre autres de Vergavaine et de Confident, qui se laissaient tranquillement grimper sur les épaules.

Si, dans ce dernier moment, on entendit quelques cris de : « Monsieur, ne me pincez pas ! » ces légèretés prirent terme quand la procession traversa le quai.

C'était réellement un admirable spectacle que de voir le clergé de Creteil mêlé aux autorités civiles du pays^ escortées par les

pompiers le sabre en main. Les chasubles d'or des prêtres, les houppelandes rouges des enfants de chœur, les ornements de vermeil de l'égKse se mariaient au cuivre et à l'acier étincelant de l'escorte. Une piquante alternance résultait des voix de basse des chantres et des fanfares des clairons, et si le groupe religieux inspirait la vénération, c'était le respect que commandait le groupe civil.

En tête, derrière les prêtres, marchaient le sous-préfet, le maire et un ingénieur de taille si petite que chacun s'étonnait qu'il eût pu construire un si gros pont. Venaient ensuite les conseillers municipaux, portant sur la figure la conscience d'avoir voté la construcfion d'un ouvrage d'art nécessaire aux intérêts du pays.

Derrière les autorités ilottaient les bannières des jeunes filles de la Bonne-Espé-

raiice, celle de rimmaculée-Conception, tenue par les femmes d'un âge plus mûr, et celle de la Vierge, sous les rubans de laquelle était groupée la majeure partie du beau sexe de Creteil. Puis venaient les étendards de l'Orphéon, couverts d'une série de médailles glorieuses et dont les membres chantaient le célèbre chœur :

Allons, marchons, Célébrons ce beau jour;

Allons, marchons.

Le cœur ouvert à l'amour.

Le rythme de cet hymne, qui se chantait alternativement à plein gosier et à bouche fermée, était si entraînant que M""" Lavertochère dit à son mari :

— Suivons les musiciens.

Vergavaine et Confident accompagnèrent leurs amis, entraînés par l'irrésistible : Allons, marchons, célébrons^ ce beau jour,

qu'ils fredonnaient avec la plupart des curieux, improvisés orphéonistes par le charme de la mélodie.

L'ingénieur et les conseillers municipaux purent alors s'assurer de la sohdité d'un pont qui donnait passage à tant de gens à la fois; et c'était un admirable spectacle pour les canotiers parisiens qui, sur la rivière, assistaient à la cérémonie en compagnie de jeunes dames habillées en mousses.

A un signe du curé, les tambours et les clairons cessèrent leurs aubades; les cantiques des jeunes filles prirent terme en même temps que le chœur des orphéons.

Toute cette population obéit au signal; mais les assistants oubliaient que l'obéissance n'était pas la même dans les airs.

Les épais nuages de l'horizon s'étaient rapprochés à pas de loup. Semblables à

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deux noirs géants qui se regardent d'an œil menaçant avant d'en venir aux mains, lentement les nuages s'avançaient. Alors, au premier choc, coulèrent de larges gouttes de pluie.

Heureusement le pont avait été bénit par le clergé.

Cette bénédiction ne protégea en rien les fidèles et les curieux contre les torrents qui s'échappaient des urnes de divinités malfaisantes.

Ce fut un long cri de détresse, tant l'assaut avait été brusque et brutal.

La pluie ne respectait ni autorités religieuses, ni autorités civiles, ni ceux qui présidaient à la fête, ni ceux qui y assistaient. En quelques secondes, un déluge torrentiel eût pu remplir les pompes des pompiers pour une série interminable de concours départementaux. '*

Un sauve-qui-peut général eût offert quelque utilité dans d'autres circonstances; la foule, tassée sur le pont, hésitant à se porter en avant ou en arrière, l'empêcha. Les demoiselles de l'Immaculée-Conception, dont les habits blancs semblaient des peignoirs trempés dans la rivière, tentèrent les premières d'échapper à la bagarre; un mur d'hommes se trouvait devant elles qui s'opposait à leur fuite.

Sur le pont, chacun jouait des coudes : les plus résistants l'emportaient. Les inondés ne reconnaissaient ni ministres de la religion, ni sous-préfet, ni maire, ni officiers de gendarmerie. La pluie effaçait ces distinctions et égalisait tous les êtres présents.

— Je t'avais pourtant bien recommandé, disait M'"^ Lavertochère à son mari, de te munir de ton parapluie !

Qu'était-ce qu'un tel abri en pareille circonstance? Quelques-uns de ces meubles avaient été ouverts au moment du déluge ; leurs possesseurs étaient poussés avec rage par des jaloux et de furieux coups de poing sur les toiles des parapluies prouvaient combien ils entravaient le sauvetage des naufragés.

Pour M. Lavertochère, il serrait avec une telle force contre sa poitrine le pâté, pour le préserver de l'orage, qu' à un moment donné l'action de l'eau, à travers les interstices de la croûte, le partagea en deux et le fit tomber sur le pont.

— Ah! s'écria avec un accent lamentable le malheureux sous-chef qui, voyant disparaître la pièce de résistance du repas, se baissa pour la ramasser; mais une poussée violente l'éloigna de ce précieux débris.

— Confident, le pâté! s'écria M. Lavertochère d'un ton de détresse semblable à celui qu'il eût employé pour recommander son âme à Dieu.

Hélas ! Vergavaine et Confident avaient disparu, poussés dans une direction contraire par les curieux affolés.

Lui aussi, le pâté, disparut sous les pieds de la foule, réalisant trop bien le caractère de « fondant » que lui avait attribué le pâfissier Bourbonneux.

Celui qui n'a pas assisté à un pareil spectacle se rendra compte difficilement des désastres que peut causer la température révoltée.

La croix tenue par les enfants de chœur luyait, semblant le symbole de l'Eglise pourchassée. Le maire levait les bras au ciel pour le prendre à témoin qu'il n'avait pu prononcer son discours municipal. Des

jets d'eau s'élançaient des grandes bottes des gendarmes à chacun de leurs pas.

Chapeaux d'hommes et de femmes étaient consternés comme ceux des noyés à la Morgue; tout être vivant semblait une gouttière ambulante.

Il y avait des gens, tant la fable dé Gribouille est basée sur une tendance naturelle, qui jetaient des regards d'envie sur la rivière, se demandant s'ils devaient s'y précipiter. L'eau courante n'était pas plus propice que l'eau tombante à voir les barques de canotiers qui, à force de rames, cherchaient un abri momentané sous le tablier du pont.

Aux alentours le spectacle était presque aussi désastreux. Les maisons du quai regorgeaient d'inondés, car on pouvait regarder comme tels ceux qui avaient subi la bourrasque. Naturellement les chantres

s'étaient précipités dans les cabarets; et Fégoïsme, qui se montre à nu dans les grandes catastrophes, faisait que les gens à labri repoussaient maintenant les arriérés qui sollicitaient un coin. Il avait fallu la vue des sabres des pompiers pour leur permettre de s'introduire au milieu de cette foule houleuse et transpercée qui avait transformé chaque asile en un bain à quatre sous pendant les grandes chaleurs de l'été.

Ce fut ainsi que, chassés de porte en porte, M. et M'"'' Lavertochère, aux abois, furent trop heureux de s'introduire dans la cabine d'un bateau de charbons amarré sur le quai.

— Misérable! s'écria M'"' Lavertochère.

Avoir oubhé ton parapluie !

A cette heure, soit par suite du cataclysme de la nature, soit par terreur des

suites qu'il jugeait devoir en résulter, le sous-chef, réduit à rien, faisait réellement peine à voir quand il descendit par l'échelle de la cabine.

Les charbonniers, quoiqu'ils soient habitués à ces tempêtes et qu'eux-mêmes n'offrent pas, du côté de la toilette, l'élégance particuhère aux salons, se sentirent pris de commisération, comme à la vue de naufragés.

— Le pâté ! Qu'as-tu fait du pâté ?

demanda M"' Lavertochère.

— Sur le pont, répondit mélancohquement le sous-chef.

— Sur le pont! s'écria sa femme...

Tu vas l'aller chercher... Tu as laissé le pâté sur le pont!... A quel endroit? Dans quelle intention ? Dis, parle donc !

— La pluie l'a fait fondre...

— Fondre, le pâté ! reprit M'"' Laver-

tochère... Est-ce possible? Cela ne serait pas arrivé si tu avais pris ton parapluie !

Les charbonniers écoutaient ces récriminations avec étonnement. Ces gens de la marine, dans leurs querelles de ménage, ont des violences particulières qui ne ressemblent en rien à celles de la bourgeoisie.

— Sais-tu, continuait M""" Lavertochère, ce que cette fête nous coûtera, grâce à l'oubli de ton parapluie ? Une robe gâtée, un chapeau perdu, peut-être une fluxion de poitrine !

Une soupe à l'oignon, un plat de pommes de terre, offerts par les charbonniers aux victimes du naufrage, ne désarmèrent pas M""' Lavertochère, à qui toute la vie devait rester le souvenir de la cahute aux charbons. Quant au sous-chef de bureau, il cherchait à se rapetisser pour offrir le

moins de surface visible dans son duel avec sa femme.

Il est des rancunes féminines qui deviennent terribles par l'allongement.

M"'" Lavertochère tenait du boa dans l'art d'enlacer son adversaire par ses récriminations. La douceur de lapin de son mari n'empêchait pas les terribles anneaux féminins de s'emparer de sa personne, de la peloter et de la réduire en masse inerte devant subir les accusations les plus violentes sans y répondre.

— Tu as de jolis amis! dit M'"' Lavertochère à son mari pendant la traversée du chemin de fer. Des égoïstes qui emportent le dîner sans dire seulement bonsoir... J'ai bien remarqué ton Vergavaine sur le pont. Si ce sont là les mœurs des employés de ton bureau, je n'en fais pas mon comphment au mi-

nistre... M. Vergavaine portait sur ses épaules une espèce de paysanne avec qui, je suppose, il aura partagé mon pot de confiture des quatre fruits... Et ce grand flandrin de Confident qui le regardait!

Un galant homme doit aide et assistance aux dames qui lui font l'honneur de l'admettre dans leur compagnie. Dire qu a vous trois vous n'aviez pas seulement un parapluie ! Et vous vous appelez des hommes !

Arrivés à domicile, ce fut un autre drame entre les époux. A mesure que M"'*" Lavertochère se dépouillait d'un objet de toilette, son historique, les frais d'ajustement qu'il avait coûtés, les dommages produits par la bénédicfion du pont de Creteil amenaient de nouvelles avalanches de malédicfions.

M'"' Lavertochère finit toutefois par entrer dans le lit.

— Te dépêcheras-tu de te déshabiller? dit-elle à son mari... Allons, souffle la bougie !... Quand on a dépensé en pure perte une si forte somme, il faut faire des économies... A partir de demain, je supprime ton chocolat du matin, d'abord pour te punir d'avoir oublié ton parapluie, ensuite pour rattraper l'argent nécessaire à ma toilette.

M. Lavertochère, sans souffler mot, se ghssa à son tour dans le lit; mais à peine entré il poussa un cri.

— Eh bien ! tu les sens mes glaçons ! s'écria M"'" Lavertochère, dont les extrémités avaient produit une désagréable sensation au sous-chef... J'exagère, n'estce pas, quand je parle de mes bottines trempées ?... Ne dis pas que je les ferai sécher, je ne pourrai plus les mettre.

Et M. Lavertochère sera obligé de m'en

acheter une paire... Encore dix-neuf francs à ajouter à la somme que va nous coûter cette fête! Ces messieurs du ministère ne pensent qu'à leurs plaisirs. Un beau matin ils se disent: Si nous allions nous amuser à Creteil, qu'en penses-tu, Lavertochère ? — Certainement, répond l'homme faible qui ne sait rien refuser à ses employés. Mais ma femme? Car on ne laisse pas son épouse comme une esclave à la maison. — Ne sommes-nous pas là? répliquent ces messieurs qui ne s'inquiètent pas plus de cette parole que s'ils disaient bonjour... On convient donc de faire un pique-nique. Ah! je me souviendrai de la façon dont on comprend le pique-nique au ministère des finances... Non, ces messieurs ne se ruineront pas à ce jeu-là. Nous fournissions pour

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notre part le pâté, l'huile, le vinaigre, mon dernier pot de confiture des quatre fruits. A eux deux, MM. Vergavaine et Confident apportent des petits pains, un bondon de fromage qu'ils appellent raffiné ; mais nous n'avons pas seulement été à même d'en juger. Quant au vin, je n'en parle pas... M. Confident a avoué qu'il se fournissait à la compagnie des nupropriétaires, et je préfère n'avoir pas goûté à cette drogue. Mais ce que je ne pardonne pas, c'est la lâcheté de tes amis qui nous ont abandonnés sans défense et ont été manger dans un coin, sans doute avec des gaupes, deux plats qui ne leur appartenaient en rien : le pâté et mon pot des quatre fruits... Des cavahers mieux élevés m'auraient entourée de soins, se seraient fait tuer pour me trouver un parapluie, puisque tu avais eu la paresse de ne

pas t'en charger. Des attentions, des égards pour les dames, est-ce qu'on connaît ça au ministère des finances ! Eh bien, qu'ils remettent les pieds chez moi, tes prétendus amis, tu verras comme je les recevrai... Je suis bonne personne, à la condition qu'on ne me méprise pas... Tu fais semblant de dormir, Lavertochère, tu ne dors pas et je ne te le permettrai que quand tu m'auras entendue jusqu'au bout.

— Aïe ! fit le sous-chef qui tressailht au contact des glaçons que de nouveau lui appliquait contre les jambes, comme des moxas, sa vindicative épouse.

— Dorénavant (et M'"*" Lavertochère appuya sur ce mot menaçant), lorsque tu sortiras, tu auras ton parapluie à la main... Je n'entends pas que tu me reviennes avec des chapeaux de soie de douze francs perdus; nos moyens ne nous le permettent

ai SURTOUT N'OUBLIE PAS TON PARAPLUIE

pas... Ou alors lu iras au ministère en casquette... comme tes garçons de bureau !

Après ce terrible réquisitoire, M""^ Lavertochère consentit à reposer sa tête sur l'oreiller conjugal.

Bientôt le son d'un basson, qui se faisait entendre à Tétat de solo intermittent, prouva au sous-chef que sa moitié oubliait dans un sommeil réparateur les péripéties de la fête de Creteil; mais M. Lavertochère ne s'endormit pas de longtemps, préoccupé du parapluie de Damoclès qui se dressait au-dessus de sa tête dans la pénombre de l'alcôve.

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