‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

(Juui(|ue un ccrlaiii lemps se lïil écoulé depuis le drame de Creteil, Vergavaiiie et Cujifideiii jie j'eparureiit pas dans la maison de leur elief. Avec discrétion, M. l.avertoclière les avait préveims (ju'il était prud(^nt (Taltendre (|ue le calme j"en- Irat dans res|)i*it de sa lenmie. Cv (]ue les deux amis, en célibataires endurcis, com- [)i'ii'enl de reste.

Toujours prêts à pi'oliter des plaisijs du

monde, n'étant satisfaits que quand ils avaient passé six jours sur sept de la semaine en soirée, Vergavaine et Confident étaient des compagnons de bureau trop agréables pour que M. Lavertochère pût leur garder rancune.

Sans doute ces employés travaillaient faiblement le lendemain de ces soirées (et tous les jours étaient un lendemain) ; mais à part ce détail de peu d'importance dans les administrations, il y avait plaisir à entendi'e les deux coureurs de bals raconter leurs triomphes dans le monde parisien.

Vergavaine excellait dans l'art de con^ (Imre un cotillon. Confident chantait la romance de Moine et Bandit et diverses mélodies de la même école avec un creux de basse qui eût laissé un frisson dans l'auditoii'e féminin si, pour contre-balancer

cet effet, l'employé n'eût fait suivre son répertoire tragique d'imitations des principaux comiques de Paris; aussi tous deux étaient-ils recherchés et attendus dans les sociétés bourgeoises.

— Nous aurons MM. Vergavaine et Confident, disaient à leurs invités les maîtresses de maison, du même ton que dans les régions plus élevées on annonce la venue de la Patti j

M. Lavertochère, ne possédant aucun talent de société, jouissait d'autant plus du triomphe de ses employés; et quoiqu'il eût entendu quelques vingtaines de fois Moine et Bandit, c'était toujours avec le même enthousiasme. Ce lût ainsi que^ pressé par Vergavaine et Confident, le sous-chef promit d'assister à une fête dont le bureau disait des merveilles par avance.

iO SIRTOIT N'OrULlE PAS TON PARAPLI'II':

C'était la dernière soirée donnée par Langlacé, le fameux peintre de portraits.

Langlacé faisait une fin: une riche héritière s'élait éprise autant des charmes de l'homme que de ceux de son pinceau. Langlacé épousai! son derniei* portrait, dont le public avail pu admirer la grâce à l'exposition des Amis des Aj'ls de Saint-Quentin. Marié, le peintre ne cachait pas à ses amis qu'il rentrerait dans le giron bourgeois ; aussi s'attendait-on à des prodiges de fantaisie du céhbalaire à sa dernière soirée.

C'est toujours un endroit mystérieux que l'ateUer des artistes. 11 était question de rencontrer à cette soirée des actrices du théâtre de la Tour-d'Auvergne. Une friandise pour des employés!

Langlacé n'avait pas de rival pour enle- ^ er une polka à l'aide d'un tambour dont

il battait presque aussi bien que le sauvage de Tancieu caveau des Aveugles. Une polka au tambouj', c'était à en rêver. La soirée se terminait habituellenient par un quadrille exécuté sur des mirlitons d'un mètre de long. C'était à se tordre.

Quant aux surprises, Langlacé y excellait. Une invitation du peintre faisait accourir les principaux négociants du quartier du Sentier. Chez les fabricants de broderie, de même que chez les marchands de drap de la rue du Mail, principale clientèle de Langlacé, ce que ce « diable d'homme )> imaginait passait pour le comble de l'esprit et se racontait toute l'année avec une joie sans bornes.

L'artiste demeurait au sixième étage d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle. Le jour de la soirée, le balcon fut illuminé d'une douzaine de lampions.

M. Lavertochère, accompagné de Vergavaine et de Confident, monta l'escalier et se trouva en face d'un laquais en grande livrée qui, d'une voix caverneuse, criait:

— N'oubliez pas de confier vos efiets à Baptiste.

Un peu surpris:

— Voilà, monsieur, dit le sous-chef en se débarrassant de son paletot.

— C'est un sou, reprit le laquais d'une voix terrible.

— Sin£(ulière façon de recevoir les gens, pensa M. Lavertochère qui se fouilla pour ofi'rir au domestique la rétribution demandée; mais la même voix de tonnerre reprit:

— Rengainez votre monnaie.

Le Baptiste, que M. Lavertochère regardait avec étonnement, ne bougeait pas

plus qu'une figure de cire. Les surprises commençaient: c'était un mannequin dans lequel Langlacé avait introduit un porte-voix.

La porte de l'atelier s'ouvrit. Le peintre vint au-devant de ses invités.

— Nous sommes ici pour nous amuser, dit-il; c'est mon dernier jour de liberté.

Puis il alla se remettre à son poste pour saluer chaque arrivant d'une surprise semblable.

Pendant ce temps M. Lavertochère, après avoir fait un tour dans l'atelier, lisait la proclamation suivante collée sur le mur :

({ Par permission de M. le Maire,

« Le sieur Langlacé, peintre et vitrier, donne une soirée de fin de célibat à ses amis; il espère qu'on en parlera dans les dirers

4i SrUTOl T iN'OlBTJR PAS TON PARAPLUIK

hémisphères. Comme chez Nicolet, de surjmse en surprise !

« A sept heures précises, feu d'artifice. Par une erreur d'imprimerie, les invités n'ayant été convoqués que pour neuf heures, ils ne pourront jouir de ce spectacle magique. Sous aucun jwétexte Ruggieri na voulu retarder le tir de ses pièces.

(( A huit heures, le pâtissier Latimhale apporte les rafrakhissements pour la soirée : ils sont ingurgités immédiatement par les artificiers altérés.

'\ ((i neuf heures, entrée de quelques invités qui sont reçus par Baptiste avec les égards que leur position comporte.

« De neuf à onze heures, derniers coupsd'œil à leur toilette des dames qui se font attendre, suivant les habitudes du beau sexe.

(( Exercices variés de gymnastique avant l'arrivée des dames : jeu (fe tonneau, tête de

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turc. Un prix de dix-sept macarons est décerné à celui qui assénera sur le turban de l'infidèle un coup de poing de la force de iOO kilos. A la dernière heure le propriétaire de l'immeuble s'est opposé énergiquement, dans l'intérêt des voimis, à ce jeu récréatif.

« Grande surprise pour les dames en retard. Dans l'intérêt de l'immeuble^ ne seront admises à la valse ni à la polka aucune person7ie dont le poids dépasserait 80 kilos. Une balançoire (elle est bien bonne !) sera à la disposition des demoiselles à qui leurs mamans permettent ce délirant exercice.

(( A onze heures précises, arrivée de Séraphin et de ses principaux acteurs. L'obscurité régnera dans l'atelier pendant que les péripéties des ombres chinoises se dérouleront. Que les galants du sexe fort respectent la faiblesse féminine malgré les avantages d'un fort crépuscule ! »

— Oh ! fil M. Lavertochère qui devint inquiet à l'idée que sa femme pourrait avoir connaissance d une affiche si gaillarde.

Cependant il continua la lecture du programme :

(( Après le spectacle, Latimbale et ses aides-pâtissiers passeront des plateaux... Le bal commencera immédiatement.

« Intermède de chant. M. Vergavaine chantera t admirable romance du comte Adhémar, Moineet Bandit... Ï7?i(/e nos sous-chefs les plus distingués du ministère des finances, M. Lavertochère, a bien voulu nous promettre son concours : il tiendra le piano. »

— Moi ! s'écria M. Lavertochère en tressautant comme s'il avait marché sur un crapaud.

Le sous-chef se mit aussitôt à la recherche de Vergavaine.

— Vous savez bien, lui dit-il d'un ton piqué, que je n'ai jamais touché de piano.

— Raison de plus, répondit l'employé...

Langlacé accompagnera au tambour, on ne vous entendra pas.

M, Lavertochère était perplexe. Il n'aimait pas qu'on mit ainsi son nom en vedette sans l'en prévenir. Le ministre des finances, s'il apprenait le concours du sous-chef, verrait-il d'un bon œil un personnage administratif accolé sur une affiche à des plaisanteries de peintre?

En ce moment entrait une série d'invités qui firent oublier au sous-chef ces impressions. D'honorables négociants, suivis de leur famille, un peu troublés de la réception que leur avait faite Baptiste, apparaissaient avec la crainte que des trappes ne les fissent disparaître. On savait que les épreuves francs-maçonniques nVitaient l'ien

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auprès de celles qui attendaient chaque arrivant dans l'atelier de Langlacé. Cependant, ayant jeté des yeux inquiets autour d'eux, les nouveaux venus se rassurèrent à la vue de M. Lavertochère, dont la personne n'offrait rien de particulièrement sarcastique.

Les dames s'étaient assises sur des sièges du fond desquels ne jaillissait aucun jet d'eau; les messieurs faisaient le tour de l'atelier et admiraient le portrait de Langlacé qui s'était représenté tenant d'une main sa palette, l'autre main crispée dans les cheveux, à l'heure de l'inspiration.

En face de la peinture de Langlacé par lui-même se voyait une odaHsque passant la tête à travers l'ouverture d'un rideau ; la magnifique poitrine de cette personne faisait baisser les yeux des dames et émerillonnait ceux des hommes. Le pin-

ceau de l'artiste avait communiqué un tel semblant de vie à cette beauté accomplie qu'elle pouvait rivaliser avec les plus jolies figures de cire.

Au-dessus de l'odalisque était disposé avec art un trophée d'engins et d'instruments de guerre de sauvages : un hamac se mariait avec une pirogue, un tomahawk avec de terribles flèches empoisonnées.

Ces objets de curiosité et les produits artistiques de Langlacé étaient éclairés par des bougies dans des noix de coco accrochées autour de l'atelier.

Sur les dix heures du soir, l'appartement commençant à se remplir d'invités, on entendit un roulement de tambour sur le palier. Alors Langlacé apparut, sous le costume d'un garde champêtre de village, tenant un papier à la main. Il (it signe qu'on se groupât autour de

lui et donna lecture du programme de la soirée pour ceux qui n'en avaient pas pris connaissance.

Les personnages les plus graves, les mères les plus revèches, les hommes les plus mûrs interrompaient l'annoncier par des éclats de rire qui prouvaient que sa proclamation était merveilleusement réussie. Cette agglomération de fines plaisanteries, récitées d'un ton flegmatique par un homme qui y croyait, n'était pourtant pas regardée comme devant être exécutée sérieusement.

Ce fut seulement quand Langlacé eut transporté, à l'aide de Confident, de grandes balances d'épicier à la porte de son atelier qu'on se dit que le peintre comptait réaliser son programme jusqu'au bout.

Un coup de sonnette s'étant fait entendre au dehors :

— Chacun à sa place ! dit Langlacé.

D'abord entrèrent une mère et ses trois filles se présentant la bouche en cœur et dont la même bouche témoigna une vive surprise, alors que les dames se trouvèrent face à face avec les plateaux ballants de la grande balance qui empêchaient de franchir le seuil de la porte.

— S'ilvousplaît, madame, dit Langlacé, qui invita d'un geste la mère de famille à prendre place sur un des plateaux de la balance.

La bourgeoise et ses fdles, inquiètes, reculèrent.

— 11 est dix heures dix minutes, dit Langlacé. Par ordre de M. le maire (et il exécuta un ban frénétique de tambour) les dames en retard sont passibles d'un pesage régulier,

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— Mais, monsieur?... fit la mère de famille.

— Madame, continua Langlacé, c'est à regret sans doute, mais je suis tenu d'obéir à un arrêté municipal. Confident, veuillez, je vous prie, inscrire sur vos tablettes le poids de madame.

La bourgeoise regardait avec émoi l'échafaudage de la chevelure de ses filles, les traînes de leurs robes, l'ensemble d'une toilette savamment calculée pour amener quelques épouseurs. Convenait-il, après de tels frais, de redescendre l'escalier et de priver les jeunes filles de la soirée du peintre ?

— A la balance, à la balance ! reprirent en chœur les invités, n'admettant pas d'infraction au règlement.

— C'est pour mes enfants seulement,

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monsieur, que je me soumets à cette singulière exigence, dit la mère.

— N'ayez pas peur, lui souflla Langlacé à l'oreille. Je vous diminuerai une quarantaine de kilos.

Cela calma les derniers scrupules de la bourgeoise, qui s'installa dans la balance pour la plus grande joie de l'assistance.

Ayant débarrassé avec subtilité la balance de ses poids, Langlacé fit un roulement et annonça à ses invités que la dame pesait soixante-quinze kilos à peine.

Le peintre avait à cœur de ne pas s'aliéner une des plus riches marchandes de drap de la place des Victoires. Lui ayant offert son bras et l'ayant conduite du (îôté du portrait de l'odalisque:

— Voilà, chère madame, lui dit-il, comme je voudrais avoir l'honneui' de vous peindre.

Dès lors la bouche de la bourgeoise reprit sa forme de cœur, car il ne manque pas de dames sur le retour qui se réjouissent d'être comparées à une sultane.

L'heure réglementaire était arrivée pour Vergavaine de chanter Moine et bandit. L'annonce en fut faite solennellement par Langlacé, qui prit M. Lavertochère par la main et le conduisit vers le piano; en même temps il pesait avec une telle force sur l'épaule du frêle sous-chef que celui-ci pha sur ses jambes.

Debout, près du clavier, Confident se composait un maintien romantique et lançait sur le pubHc de sombres regards en harmonie avec les sons lugubres qui allaient s'échapper de son gosier.

— Prenez un pied du piano, dit le peintre à M. Lavertochère.

Le sous-chef obéit sous Tétreinte de

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la poigne de rartiste. Alors Langlacé annonça qu'il était facile à chacun de se convaincre que pendant que M. Confident chanterait la mélodie annoncée, M. Lavertochère tenait réellement le piano.

Cette (( bonne plaisanterie d'atelier »

qui depuis a été un peu démodée par l'abus qu'on en a fait, était alors dans sa fleur. Si dans un salon du faubourg Saint-Germain elle eût passé pour médiocre, les négociants de la rue du Sentier la tenaient pour le comble de la fantaisie, tant l'esprit français se modifie suivant les miheux.

La romance terminée, les quadrilles s'organisèrent, et, après une première série de contredanses et de polkas, Langlacé, ayant fail un roulement de son sempiternel tambour, annonça l'enliM'e du pâtissier Latimbale.

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Alors défilèrent d'un pas majestueux le pâtissier et ses marmitons en costume de fourneaux; ils portaient en effet chacun un grand plateau, mais sans traces de rafraîchissements.

Langlacé constata le peu de succès de cette surprise. Danseurs et danseuses étaient altérés; le côté des dames comptait sur quelques verres de sirop; les hommes s'étaient précipités au-devant de Latimbale, avançant la main pour s'emparer des verres de punch. Un certain froid, le même qui précède la chute des pièces de théâtre trop spirituelles, parcoui'ut l'atelier et eût gâté les précédents effets de la soirée, si le hasard, dont les combinaisons dépassent celles des humains, n'était venu en aide à l'artiste.

Vers une heure du matin, M. Lavertochère jugea prudent de ne pas s'attarder.

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S'écliappaiit discrètement, il arriva à l'aiitichambre, et ce ne fut pas sans des fouilles profondes dans les empilemenls des paletots qu'il retrouva le sien; quant au chapeau, ce fut peine perdue.

— IJuelqu un est-il sorti déjà? demanda pleiu d'inquiétude le sous-chef au fils du portier qui gardait Tantichambre et servait à la fois à Langlacé de rapin, d(^ cuisinier et de commissionnaii'e.

— Non, monsieur, dit le gamin.

Inquiet^ M. J.averlochère renli'a dans

l'ateher.

— Je ne lrou\(î plus mon chapeau, dit-il au peinli'e.

— Vous aurez mal cluM'ché, ré|)()udit l.anghicé. Je suis certain cpiau premier coup (I'omI j(î \r j'elrouverai.

Après avoir constaté (|u\uie ([uaranlaine de chapeaux ne pouvaient à aucun

titre être la propriété du chef de bureau, Langlacé, pour ajouter un divertissement nouveau à la soirée, dit à son petit laquais : — Apporte une table dans l'atelier; tu la couvriras de tous les chapeaux qui sont dans l'antichanibre.

Un roulement de tambour ayant annoncé que Langlacé avait une nouvelle communication à faire au public, les oreilles des assistants se tendirent avec une nuance d'anxiété. Les invités commençaient à craindre pour leur tranquillité, et, quoique l'image ait été jusqu'ici spécialement réservée aux secousses politiques , dans cet atelier les dames manifestaient la même inquiétude que si elles avaient dansé sur un volcan.

— Que personne ne sorte ! dit le peintre.

Le chapeau de M. Lavertochère a disparu.

Un rayon de gaieté accueillit cette

annonce, tant le sous-chef faisait piteuse mine.

— Quoi qu'en dise M. Lavertochère, reprit Langlacé, j'estime que ses recherches n'ont pas été poussées à bout avec l'attention nécessaire. Mon valet de chambre va donc soumettre tous les chapeaux présents à l'honorable sous-chef, de telle sorte qu'aucun des hôtes ici présents ne puisse être accusé de lui avoir détourné son bien.

Un premier chapeau fut passé à M. Lavertochère.

— Est-ce celui-ci? demanda Langlacé.

— Non, murmura M. Lavertochère, en enlevant avec difficulté l'objet qui ne pouvait appartenir qu'à une tôle un tiers plus forte que la sienne.

— Cekii-là vous va-l-il mieux? reprit

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le peintre après avoir donné du lustre à un feutre ébourifl'é.

Une sorte de voix de déeapité parlant lit entendre un son étouffé qui provenait de ce que le nouveau chapeau descendait plus bas que la bouche du sous-chef.

Une série d'une douzaine de chapeaux, rebelles à la conformation cérébrale de M. Lavertochère, mit l'assemblée en belle hujueur: à chaque expérience la tête du sous-chef disparaissait dans un gouffre.

— Certainement, reprit Lan<^lacé en montrant le sous-chef, la personne que voici est parfaitement conformée... Même dans leur exiguïté les hgnes ne manquent j)as dliai'inonie; mais vous avouerez (jue le crâne de Jioiselle de M. L;i\eiiochère, quoiqu'il renferme de fines é])ices intellectuelles, n'a permis à quicon(|ue de sortir de la soirée avec un chapeau si miimscule.

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Je pense donc que l'objet en question ne peut qu'être égaré momentanément ..Je demanderai alors à mes invités l'autorisation de procéder à une enquête plus minutieuse. Messieurs, rangez-vous en ligne, s'il vous plait... Là..: M. Lavertochère va passer en ma compagnie une revue dans toutes les poches qui pourraient contenir le chapeau réclamé... S'il est un coupable, si quelqu'un se repent du larcin du feutre de M. Lavertochère, qu'il l'avoue... Il en est temps encore...

L'aiïaire prenait une gaie tournure.

Chacun se prêta de bonne grâce à la plaisanterie; mais elle n'amena aucun résultat.

— Au tour des dames, mahitenant, dit le peintre. Non pas (pie je les accuse d'avoir voulu nuii'e à leur prochain, représenté par M. Lavertochère; mais, par mégarde, elles pourraient s être assises sur

le chapeau, et, quoique sa forme et sou enveloppe résistent difficilement à des pressions auxquelles n'a pu parer le fabricant, on retrouvera dans un état quelconque le meuble que réclame justement celui qui a bien voulu contribuer pour sa part à la réussite de notre petite fête. Le ton avec lequel parlait le maître de la maison, les rires des invités rendaient ' M. Lavertochère perplexe. Il ne savait à quel parti s'arrêter, ne se décidait ni à s'en aller ni à rester, sentant que son départ serait suivi d'une pluie de quolibets^ Dans cette situation, il alla se mettre sous la protection de Vergavaine, qui, étant son inférieur, devait avoir pitié de sa détresse.

— Il faut que je parte, lui dit le souschef d'un ton douloureux mais résolu.

— Encore un moment, répondit Fem-

ployé; on n'a peut-être pas suffisamment cherché

— Avec ou sans chapeau, il faut que je parte ! s'écria M. Lavertochère.

Au ton de son supérieur, Vergavaine comprit que la plaisanterie avait été poussée un peu loin.

— Langlacé, lui dit-il en le prenant à part, où as-tu fourré le chapeau de M. Lavertochère?

— Ah ! dit le peintre qui se laissa aller à un moment de mauvaise humeur, l'homme que tu m'as amené m'agace... Il jette le trouble ici; j'ai assez de ce gêneur...

— Ne te fâche pas, reprit Vergavaine; mais demain M. Lavertochère sera d'une humeur exécrable au bureau, et nous en pâtirons les premiers. Confident et moi.

— Je vais arranger l'affaire, dit Langlacé.

iVi SURTOUT N'OUBLIE PAS TON PARAPLUII-:

Il fit un signe à M. Lavertochère qui rodait inquiet dans la salle.

— Demain, dit-il au sous-chef, on retrouvera inévitablement votre chapeau en rangeant l'ateher. .. Notre ami Vergavaine me dit que vous voulez partir; je vous prête ce bonnet égyptien auquel je tiens beaucoup.

Le peintre décrocha du trophée de sauvage un fez rouge.

— Il me semble un peu large pour votre tête, dit-il ; mais en y ajoutant cette chevelure de la Polynésie, vous braveriez toutes les tempêtes. Ayez-en soin, je vous prie.

En même temps, Langlacé recouvrit le crâne de M. Lavertochère d'une effroyable perruque sur laquelle il planta le fez égyptien, et le chef de bureau franchit avec

empressement le seuil de cette maison trop fertile en surprises désagréables.

A peine était-il sorti que Langlacé se précipita vers la porte.

— Je veux, dit-il, offrir à M. Lavertochère quelques flèches de Java pour se défendre pendant la route.

Vergavaine prit le peintre à bras-lecorps.

— Tu veux donc me faire destituer?

s'écria-t-il.

Couvert du fez, M. Lavertochère regagna sa demeure de la l'ue des Nonnainsd'Hyères; déjà il avait traversé la rue Saint-Antoine, lorsque tout à coup il poussa un cri terrible et s'arrêta sur le trottoir comme cloué par les pieds.

Un voleur eût pris la fuite en entendant ce cri sorti du plus profond de l'être de M. Lavertochère.

(.(i SURTOUT N'OUBLIE PAS TON PARAPLUIE

Le sous-chef se rappelait seulement à cette heure qu'il avait oubhé son parapluie !

-Deux heures sonnaient à la paroisse Saint-Louis. L'employé avait promis à sa femme de ne pas dépasser minuit. Le sang de certains hommes se fige dans des circonstances moins perplexes.

Permission de sortie outrepassée, chapeau perdu, égarement de parapluie constituaient une triple faute que les ménagères qualifient volonfiers de crime.

Retourner chez le peintre ! L'atelier était situé à une demi-lieue. D'ailleurs, M. Lavertochère pressentait à quelles railleries nouvelles il s'exposait.

Lentement et à regret, M. Lavertochère se dirigea du côté de son domicile, honteux de chacun de ses pas en avant. C'est

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en arrière que l'appelait son devoir. Rétrograder sa marche pour se mettre en quête du parapluie eût peut-être consolidé la paix conjugale ; mais c'était rentrer k une heure trop matinale, quand il était encore possible de s insinuer dans le lit de M"'" Lavertochère sans troubler son premier sommeil.

— Après tout !... se dit en manière d'encouragement le sous-chef qui sentait sa volonté passée à l'état de feuille morte.

Et il enfonça résolument le fez sur sa tête. M.. Lavertochère en ce moment secouait le joug. Ce fut dans cette disposition qu'il arriva à la j'uo des Nonnainsdllyères, attendant des circonstances un plan de conduile mieux nrrêté.

M""' Lavertochère dormait prolondéjnent. Le mari put s'iiilroduii'e à ses (îôtés

sans être remarqué, et bientôt, indices d une tranquillité parfaite et de remords étouffés, le duo habituel de cor et de basson se fit entendre.

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