‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Cependant M. Lavertochère eut un rêve désagréable pendant lequel éclatait une voix menaçante : — Tu as été au bal

masqué !

Telles furent les paroles que le souschef entendit dans un premier sommeil.

Ce n'était pas un rêve.

En ouvrant les yeux, M. Lavertochère aperçut devant le lit sa femme qui retournait le fez en tous sens, avec un regai'd inquisiteur.

Tl SURTOUT IN'OLBLIE 1>AS TON PARAPLl'IE

— Ail ! tu vas au bal masqué ! s'écrial-elle d'une voix pleine de tempêtes.

— Laisse-moi l'ex|)li(|uei'...

— Et lu n'as pas honte de rentrer à trois heures du malin!

— A deux heures et quelque ehose, ma chère amie.

— A trois heures, te dis-je; je t'ai bien

entendu Monsieur, à la suite de ses

orgies, a posé la télé sur l'oreiller et a

ronllé, accablé de fatigue Mais je ne

dormais pas; la preuve, c'est que je me suis levée aussitôt pour avoii' un témoin irrécusable. Regarde la pendule! Le cadran t'accuse, les aiguilles te condamnent J'ai arrêté le balancier immédiatement après ton arrivée Ose dire que

tu es rentré à deux heures et quelque chose : ton quelque chose, c'était une heure de plus de débauche.

Avec terreur, M. Lavertochère constata que le balancier de la pendule était implacable dans son immobilité. Le fait seul d'avoir contribué à l'arrêt d'une pièce, qui pouvait déranger un mouvement délicat, indiquait chez l'épouse courroucée une telle volonté d'accumuler des preuves que le sous-chef en frémit intérieurement.

— Ah ! tu vas au bal masqué sans m'en prévenir ! reprit M'"' Lavertochère. Tu dépenses l'argent de la famille en costumes, en soupers, et tu rentres dans un tel état que tu oublies que tu as sur la tête une perruque extravagante. A ton âge!... Je ne sais ce qui m'arrête de prévenir ton chef de division pour qu'il en informe le ministre des finances, car les appointements de l'Etat ne sont pas donnés à un fonctionnaire pour (ju'il les engloutisse au bal masqué.

— Ma chère amie...

— Ne m'appelle pas ta chère amie, tes lèvres mentent 1...

— Vergavaine te dira...

— Tu oses prononcer ce nom en ma présence ! Ah ! tu fréquentes Vergavaine, malgré ma défense!... C'est donc lui qui t'a entraîné dans ce lieu de débauche ?

Battu en compagnie de son employé, M. Lavertochère essaya une dernière justification en invoquant le nom de Langlacé et la fête artistique qu'il avait donnée dans son ateher.

— Tu mens, tu mens, tu mens, triple menteur! reprit la bourgeoise au comble de l'exaspération. Quand tu m'as parlé de cette soirée, j'ai eu la bonne foi d'y croire. Ta rentrée avec un bonnet, que tu voudrais faire passer pour égyptien, m'a ouvert les yeux... La tignasse que tu as

rapportée est-elle égyptienne aussi ? D'ailleurs, pourquoi un artiste bien élevé ne m'aurait-il pas invitée à ses soirées, si tout s'y passe avec décence? Qu'est-ce qu'un mari qui va dans le monde sans son épouse? C'est qu'il a des intentions de courir... Tu es un coureur, monsieur Lavertochère .

Non jamais, à la cour d'assises où il avait siégé une fois en qualité de juré, M. Lavertochère n'avait entendu sortir de la bouche du ministère public une si considérable accumulation d'arguments vengeurs. Les torrents de l'inauguration du pont de Creteil n'étaient rien auprès de ceux de la parole d'une épouse ulcérée.

Mais le cataclysme éclata quand le sous-chef se mit en mesure de partir pour son bureau; préoccupée jusque-là par la disparition singulière du chapeau,

M""® Lavertochère n'avait, pas remarqué, l'absence du parapluie.

Un arc-en-ciel d'un rose ardent envahit les sourcils peu fournis de la femme irritée; mais ce signe ne présageait pas la fin de l'orage. Des blancs frissonnants marbi'aient les rougeurs ardentes de la face, et les yeux de faïence lançaient des tlammes.

M. Lavertochère, pour affaiblir le choc terrible de cette colère, joignait les mains, demandant grâce à sa moitié. Quoique pleine de contrition, cette attitude ne désarmait pas la femme qui rôdait dans l'appartement et jetait d'ardents regards sur les meubles de petite dimension, comme si elle eut voulu les jeter à la tête du coupable.

Éperdu, le sous-chef s'enfuit, sans écouter la voix de M'""^ Lavertochère qui le rappelait. Celte fuite témoignait d'une

débandade absolue de caractère; aussi une panique telle s'était emparée du souschef qu'il traversa la moitié de Paris, tête nue, sans s'en apercevoir.

Toutefois, la marche, jointe à l'air qui rassérénait son esprit, rappela à l'employé, aux environs de son ministère, qu'il ne pouvait entrer de la sorte dans la cour d'honneur sans se faire remarquer de ses collègues. Trois choses lui manquaient: un parapluie, un chapeau convenablement brossé et un portefeuille de cuir noir, qui sont les attributs du parfait employé.

Sans craindre d'écorner son budget, M. Lavertochère entra chez un chapeher; n'ayant pas trouvé de coiffure à sa tête, il dut se contenter momentanément d'une casquette qui ne répondait guère à sa physionomie, mais qu'il enfonça

sur les deux oreilles afin de préparer une réponse.

En entrant dans son bureau, pour se donner une contenance vis-à-vis du garçon:

— Ne faites pas attention, Pierre, dit le sous-chef en se voilant la face avec sa casquette, j'ai attrapé un coup d'air.

Ce coup d'air circula dans les bureaux et parut bizarre.

— M. Lavertochère se dérange, diton.

Il se produisait en effet un certain dérangement dans les facultés de M. Lavertochère; l'idée fixe d'objets de première nécessité perdus avait été tellement rivée dans son esprit par une épouse indignée qu'en passant sur la place de la Concorde l'employé crut voir l'Obélisque coiffé de son chapeau, de même que les figures hiéroglyphiques du monohthe semblaient

à M. Lavertochère des représentations de parapluies.

Le lendemain, Vergavaine apercevant son supérieur plongé dans une méditation soucieuse :

— Nous avons fait force recherches avec Langlacé après votre départ, lui dit-il, et nous n'avons pas retrouvé votre chapeau... Mais il en manquait trois autres.

— Ah! s'écria le sous-chef, médiocrement consolé.

— Si vous saviez ce que nous avons découvert ?

— Mon parapluie? demanda Lavertochère d'un ton anxieux.

— Le fils du concierge, que Langlacé avait préposé au vestiaire, ne s'est-il pas imaginé, l'affreux singe, de jeter les chapeaux des invités par la fenêtre?

— Quelle société ! s'écria M. Lavertochère qui n'avait plus d'espoii*.

— L'affreux singe a eu les oreilles tirées, je vous garantis.

— Cela ne me rend pas mon chapeau, soupira M. Lavertochère.

— A part cet incident, continua Vergavaine, la soirée s'est terminée on ne peut plus gaiement.

— Mais alors, reprit le sous-chef, mon parapluie a été jeté également par la fenêtre ?

— Personne ne s'est plaint du manque de parapluie. Du reste, nous pourrions le savoir par Langlacé s'il n'était parti à Saint-Quentin, pour un mois, faire la cour à sa future.

Ces renseignements n'étaient pas de nature calmante, et M. Lavertochère sentait bien que sa femme ne pouvait s'en

contenter. Admettrait-elle jamais que, dans une société choisie, un domestique jetât par la fenêtre les objets confiés à ses soins ?

Toutefois la promesse que Langlacé indemniserait les victimes de la soirée fit que M. Lavertochère rentra avec plus de sérénité à la maison conjugale, quoiqu'il fût jaloux de l'armée d'employés qui tous sortaient du ministère un parapluie sous le bras.

On les reconnaît facilement aux Tuileries, à l'heure de la musique, les employés de ministères. Ceux-là seuls, qui ont été emprisonnés dans les bureaux, savent jouir de la promenade. Penchés tout le jour sur de grands registres à dos vert, ornementés d'interminables colonnes de chiffres, ils se redressent, et à voir leur port irréprochable, qui se douterait que

ces personnages si correctement habillés ont passé des journées entières à additionner des fractions aussi nombreuses que les grains de sable de la mer ?

Leurs vêtements de travail accroché au clou, certains employés apparaissent dans des toilettes assez élégantes pouf leur permettre d'assister aux dîners du Jockey.

Les tiroirs des tables étant garnis de divers appareils particuliers à la toilette des jeunes bureaucrates, la place qu'occupait Vergavaine était caractérisée par l'odeur d'une certaine huile de Macassar dont ce fonctionnaire soigneux se parfumait avant de sortir; aussi apparaissait-il habituellement au jardin des Tuileries avec une barbe aussi bien taillée que les ifs du parc de Versailles.

Vergavaine sortait du painistère parfois

avec Confident, parfois en compagnie de M. Lavertochère : l'un et l'autre lui servaient de repoussoir pendant la promenade et faisaient valoir sa belle prestance.

A quelques jours de là, Vergavaine quitta le bureau avec son chef qui, lui également, éprouvait une certaine satisfaction d'inaugurer son chapeau et son parapluie neufs en face du beau monde des Tuileries.

M. Lavertochère n'achetait guère de chapeau que tous les cinq ans, et il avait fallu sa déplorable disparition de l'atelier Langlacé pour rompre avec cette économie.

A voir l'attitude triomphante du souschef pendant sa promenade, il eût fallu être médiocre observateur pour ne pas en conclure que M. Lavertochère était coiffé d'un chapeau neuf; car il est des êtres rangés qui s'illuminent, grandissent

et deviennent à leurs propres yeux des conquérants rien que par les débuts d'un habit ou d une paire d'escarpins.

Le sous-chef était dans cette enviable situation d'esprit qui ne l'eût pas fait changer sa personne contre celle de Vergavaine, quoique celui-ci fut porteur d'une de ces triomphantes barbes assyriennes qui font rêver les dames.

— Si nous nous asseyions ? dit Vergavaine, après un certain nombre de tours dans l'avenue envahie par le monde élégant.

M. Lavertochère accepta volontiers, certain que sa coiffure avait fait sensation. A eux deux, ils prirent quatre chaises. Vergavaine, ayant rompu son ban d'employé, se laissait aller à de folles prodigalités.

C'était l'heure à laquelle les premières

notes de mélodie se font entendre; la foule, attirée par la réputation du chef de musique du 78' de ligne, se pressait aux alentours du rond-point où les saxhorns accompagnent de leurs notes graves les fioritures des douces clarinettes.

Tout était frais et vert dans ce calme endroit. De grandes ombres transparentes s'étendaient paresseusement sur le sol, traversées d'espace en espace par les points lumineux de rayons furtifs glissant à travers le feuillage des marronniers.

Sous la feuillée, les oiseaux faisaient entendre leurs plus tendres chansons; Philomele redisait ses doux refrains, enivrée des odeurs balsamiques s'échappant des arbres. Oui, tout était véritablement A'ert et frais dans cet endroit tranquille, sauf aux heures où il est ouvert au public.

Les premiers accords de la musique militaire se faisaient-ils entendre, une foule compacte de promeneurs piétinait sans remords sur les traînes des robes; la poudre de riz et différents cosmétiques violents, affectionnés par les femmes à la mode, engageaient une lutte victorieuse contre les senteurs de la nature, et Philomèle, vaincue d'avance, abandonnait la lice où se faisaient entendre les lamentations romantiques d'un Trovatore quelconque.

Sans doute les dames, groupées dans la grande avenue, prêtaient à la traditionnelle comparaison d'une corbeille de fleurs; elles n'offraient toutefois qu'une médiocre ressemblance avec les pâquerettes des gazons, les discrètes violettes du printemps, et si le soleil consentait à jouer sa partie avant de disparaître de l'horizon, il faisait danser au milieu de

ses rayons des milliards de petits graviers broyés par les pieds des promeneurs. C'est ce que dans les grandes villes, on appelle « respirer l'air ».

Vergavaine, qui n'était pas venu aux Tuileries pour récriminer contre la civilisation, donna à un certain moment un léger coup de coude à M. Lavertochère, à l'effet d'appeler son attention sur une jeune dame assise, fort occupée en apparence à un travail de broderie.

— Eh bien ? fit Vergavaine avec un œil enthousiaste et questionneur à la fois.

M. Lavertochère n'avait pas assez étudié la question des beautés de rencontre-pour répondre à cet appel.

La jolie blonde, si préoccupée de sa broderie, avait une chevelure admirable, enfermée dans un filet, qui pouvait bien peser trois à quatre kilos. Des sourcils

noirs, qui la rendaient particulièrement piquante, formaient un arc parfait audessus d yeux légèrement battus, pleins d'agréables promesses malgré tout. La volonté de plaire et un certain accommodement jouaient toutefois sur cette physionomie un plus grand rôle que la nature.

— Veuillez me pardonner, madame, dit Vergavaine en s'asseyant près de la jolie blonde après avoir poussé légèrement la chaise sur laquelle elle appuyait ses pieds.

La jeune dame, quoique troublée dans son travail de broderie, se recula de bonne grâce.

— Elle est charmante ! souffla .Vergavaine à l'oreille de M. Lavertochère, de telle sorte que la jolie blonde pût entendre le compliment.

M. Lavertochère, effrayé de l'audace

de son employé, détourna la tête par pudeur.

— Allons, petit Savoyard, laisse madame tranquille ! dit Vergavaine qui spontanément se constituait le défenseur de sa jolie voisine en rudoyant un gamin qui osait tendre la main dans les Tuileries.

L'enfant, qui avait cru la dame seule, disparut.

— Vraiment, les gardiens de jardins publics ne font pas leur service, reprit Vergavaine en manière de cantonade.

Ainsi lancé, le propos pouvait être relevé par la dame si elle le jugeait convenable; mais l'employé galant s'aperçut qu'il avait commis une maladresse. La jolie blonde ouvrait son porte-monnaie et paraissait disposée à faire l'aumône.

Une miette de pain, jetée l'hiver par la fenêtre, attire les moineaux qui sortent

on ne sait de quelles retraites; la vue du porte-monnaie ramena aussitôt le galopin devenu invisible, et Vergavaine constata que sa voisine ne donnait pas le (( petit sou )> quémandé, mais bien une pièce de monnaie blanche.

L'employé éprouva un certain dépit de n'avoir pas deviné ce cœur généreux qui ne pouvait appartenir qu'à une personne d'un rang élevé. Heureusement, les premiers accords de l'orchestre militaire mirent un terme à cet incident.

Une fantaisie sur la Tramata ouvrait le concert et Vergavaine se posa en dilettante émérite, battant la mesure à l'aide de sa canne, se renversant sur sa chaise dans un état qui frisait la pâmoison et poussant des ah! et des oh! qui indiquaient suffisamment une âme vibrante.

— Quelle mélodie I quels accents I

s'écriait-il avec son éternel système de cantonade qui lui permettait de s'adresser à la fois à M. Lavertochère et à sa voisine.

S'étant aperçu que ce manège avait attiré l'attention de la jeune dame qui, à diverses reprises, entre deux points d'aiguille, avait jeté les yeux sur l'enthousiaste, Vergavaine se passa] la main dans la barbe et fit exécuter à cet appendice presque autant de variations que celles du Carnaval de Venise, triomphe de la petite flûte du 78' de ligne.

— S'il vous plaisait, madame, de jeter un coup d'œil sur le programme, dit Vergavaine, qui, ainsi que tous les coureurs de bonnes fortunes, avait les poches bourrées de petits moyens d'entrée en matière.

Avec une expression de physionomie

92 SrUTOlT N'OUBLIK PAS TON 1>.V11APLU1E

des plus affebles, la dame s'inclina et parcourut le programme.

M. Laver tochère admirait l'art profond h l'aide duquel son employé entrait en familiarité avec sa voisine; les délicates nuances qu'il employait pour poser une touche à point dénotaient un homme initié aux lois de la meilleure galanterie. Et quand la gaieté des divers motifs du quadrille eut été rendue avec l'entrain qui caractérise la musique du 78^ de ligne, M. Lavertochère constata que l'éventail de la jolie blonde était passé dans les mams de Vergavaine, qui disait :

— Voulez-vous me permettre, madame , de faire voir les délicates peintures de cet éventail à mon ami le secrétaire général du ministère des finances?

M. Lavertochère se retourna, étonné

de l'apparition subite aux Tuileries d'un suprême fonctionnaire qui, hiérarchiquement, marchait après le ministre.

Mais, à un geste de l'audacieux Vergavaine, M. Lavertochère constata que c'était à lui-même, à lui, simple souschef, que son compagnon appliquait un titre si considérable.

Quoiqu'il fût, par ce fait, honoré d'un sourire de la jeune dame, l'honnête Lavertochère goûta médiocrement une telle usurpation de titre. Il recula sa chaise, se disant que Vergavaine avait assez de ressources dans l'esprit pour ne pas se parer de grades administratifs invraisemblables : car, si d\m compagnon nmet il faisait un secrétairj général, quelle position iiu être aussi galant pourrait-il pi'endi'c, sinon celle du ministre des linances lui-même, pour mieux s'insi-

nuer dans les bonnes grâces de la dame?

Véritablement une conversation entamée grâce à de telles supercheries ne pouvait faire partie du code de l'ancienne galanterie française. Toutefois, pour ne pas plonger dans l'embarras celui qui avait fait appel à son assistance, M. Lavertochère consentit à prendre momentanément l'attitude d'un secrétaire général, ne fût-ce que pour ne pas donner un démenti désagréable à celui que mentalement il qualifiait de hardi fripon.

Une agréable flirtation continuait entre la jeune dame et Vergavaine, mélangée de petits rires d'oiseau, de regards d'amande, d'effets de barbe que le séducteur caressait incessamment de ses dix doigts, pendant que le prélude de la polka Fraises au Champagne se faisait entendre avec ses gaietés champêtres,

ses baisers, ses bouteilles débouchées, pour l'imitation desquels- l'ingénieux chef d'orchestre du 78^ de hgne avait imaginé des mécaniques particuhères; mais les puissances mystérieuses, qui s'inquiètent médiocrement des imitations musicales des humains, avaient décrété, sans craindre de troubler la polka Fraises au Champagne, un ouragan formidable.

Entrée brusquement par l'Arc-de- Triomphe de l'Étoile, la tempête traversa les Champs-Elysées et s'abattit, chargée de poussière, sur le jardin des Tuileries.

Le ciel, par un reste de clémence, essayait de terrasser cette trombe par des gouttes de pluie de la largeur d'une pièce de cent sous. Ce fut un sauve-quipeut général et Vergavaine en profita pour s'emparer sans vergogne du para-

% SURTOUT iN'OUBLIU PAS TON PARAPLUIE

pluie du sous-chef et disparut en entraînant sa voisine.

Un être délicat eût été arrêté par les bras levés en l'air et les exclamations que poussait M. Lavertochère terrifié par ce rapt imprévu. La passion enlevait à Vergavaine son libre arbitre.

Sous le coup de cette irresponsabilité dont il était victime, M. Lavertochère resta sous un marronnier en compagnie de nourrices et de bonnes d'enfants, pendant que Vergavaine, servi par les éléments, s'éloignait dans la direction des arcades de la rue de Rivoh.

La première pensée du sous-chef s'était tournée naturellement vers le chapeau neuf qu'il « étrennait » dans des circonstances si désastreuses; le chapeau évoqua l'idée du parapluie absent et M. Lavertochère se gendarma contre l'ini-

prévoyance d'un employé qui ne devait pas manquer d'être muni d'un meuble aussi utile pour sa protection personnelle que pour celle du beau sexe.

Heureux Vergavaine d'avoir sous la main un parapluie qui l'aidait à mener à bonne fin une conquête agréable ! Non pas que M. Lavertochère fût tenté d'imiter le galant employé. Le canif, qui sert à donner des coups dans les contrats matrimoniaux, était un instrument qui manquait absolument sur le bureau du souschef. Mais la jeune dame blonde était si séduisante qu'une arrière-bouffée de galanterie se fit jour dans le cœur de M. Lavertochère, galanterie semblable, il est vrai, aux repas délicieux dont les petits Savoyards preiment leur part, en respirant Tudeur des cuishies par les soupii-aux du Palais-Royal.

Les pièces de cent sous qui tombaient des nuages, sous forme de larges gouttes, étaient plus menaçantes que réelles.

Elles avaient même eu pour résultat de calmer la trombe de poussière, et M. Laver tochère put rentrer chez lui sans voir attachés à son chapeau les stigmates honteux qui témoignent que la soie s'est révoltée contre les baisers mouillés de la pluie.

Chose singuhère. M'"' Lavertochère avait repris son calme. Du chapeau neuf, pas un mot I Profond silence sur le parapluie manquant !

Cette trêve toucha le sous-chef qui redoutait une exphcation sérieuse après son départ précipité du matin. L'entretien devait se renouer plus tard, amené par la bizarre aventure qui. troubla le lendemain la matinée de M. Lavertochère.

Il était à peine arrivé au ministère que son garçon de bureau lui présenta une lettre pressée dont un commissionnaire attendait la réponse depuis une heure déjà.

Avec quelle surprise M. Lavertochère lut cette lettre écrite par Vergavaine :

« Mon cher sous-chef, vous n'avez pas oublié sans doute la jeune dame qui voulut bien hier m' autoriser à la reconduire à son domicile. Ne vous étonnez pas s'il m'est impossible de signer ce matin la feuille de présence. A l'heure où je vous écris, je suis absolument sans argent, sans habits; ma chemise est mon unique vêtement. J'ai eu malheureusement affaire à une personne très séduisante, mais que je peux qualifier d'intrigante sans nuire à sa réputation.

a Ce matin, après un sommeil réparateur^ je me suis réveillé à l'hôtel de Cuba sans montre, sans redingote, sans pantalon, sans gilet et sans l'argent qui était inclus dans les poches.

« Avec une rare effronterie, tous mes effets

m'avaient été enlevés, vraisemblablement au petit jom\ Plaignez une victime des hommages dus au beau sexe, mon cher sous-chef; vous m'excuserez d'autant plus volontiers que, malgré votre connaissance du cœur humain, vous n'aviez pas pressenti le danger que je courais hier aux Tuileries. J'ai fait monter le propriétaire de l'hôtel en lui exposant que j'étais victime de sa locataire, et je ne lui cachai pas que je trouvais singulier qu'il eût loué un appartement à une étrangère sans bagages. Il n'y avait pas pris garde; l'intrigante, arrivée le jour même, avait déposé entre ses mains un coffret rempli de bijoux et de diamants qu'elle apportait, disait-elle, de la Nouvelle-Orléans. Immédiatement l'hôtelier ayant envoyé quérir un commissaire de police, le coffret fut ouvert en sa présence.

« Il contenait des cailloux ! Le commissaire espère retrouver les traces de la dame; mais quand retrouverai-je mon argent, mes habits? d'est ce dont la police n'a pas paru s'inquiéter. Plaignez-moi, mon cher soU^s-chef, de l'état de

dénùment dans lequel je me trouve, et veuillez, je vous en supplie, me faire avancer à la caisse un mois d'avance, afin que je sorte de cette pénible situation. »

En post-scriptum Vergavaine ajoutait que le commissionnaire attendait.

Avec inquiétude M. Lavertochère relut la lettre pour constater que son parapluie ne figurait pas dans l'énumération des objets enlevés au trop galant employé.

Il y avait encore de Tespoir. Pourtant M. Lavertochère ne sut d'abord que faire; il fallait s'adresser au chef de division pour obtenir une avance, qui est toujours vue d'un mauvais œil dans les ministères. Que dire à ce fonctionnaire qui appartenait à l'école des bureaucrates corrects ? Lui conter les fredaines de Vergavaine ! Il y fallait d'autant moins songer que M. Lavertochère craignait de passer pour

complice de son subalterne, ayant assisté au prologue de ce lamentable drame des jeux de l'amour et de la filouterie.

Le plus simple eût été d'avancer à Vergavaine, à titre amical, la somme nécessaire pour le tirer d'embarras; mais M""^ Lavertochère mettait bon ordre à l'argent de poche de son mari. L'employé rapportait religieusement ses appointements de fin de mois, n'en dépensait pas une obole au dehors et jamais le moindre petit écu ne dansait dans son gilet.

Ne sachant comment firer Vergavaine de ce mauvais pas et le commissionnaire attendant, M. Lavertochère, qui éprouvait le besoin de se décharger de ce secret, fit appeler Confident, le seul capable de compatir au récit des malheurs de son camarade.

— Je voudrais voir Vergavaine en che-

mise! s'écria Confident en éclatant de rire.

— Je vous ferai remarquer, monsieur, qu'en pareille circonstance votre gaieté est au moins déplacée.

— Ce n'est pas la première fois, répondit Confident, que Vergavaine est éprouvé. . . Un jupon lui fait perdre la tête! Si j'avais été hier aux Tuileries avec lui, je l'aurais certainement averti des dangers de son entreprise.

— Que faire? s'écria M. Lavertochère.

— Une chose bien simple, dit Confident. Vergavaine, pour le chef de division, aura été victime d'un vol cette nuit; on l'a détroussé de ses bijoux, de ses habits, Une instruction est commencée; ces faits sont exact:;; vous cacherez seulement la cause du vol.

Il fut convenu en outre que Confident accompagnerait M. Lavertochère chez le

chef de division, qu'il prendrait au besoin la parole pour dire qu'il avait vu le matin Vergavaine dans cette fâcheuse situation. M. Lavertochère ajouterait combien elle était préjudiciable aux intérêts d'un excellent employé dont l'absence prolongée nuirait en outre aux travaux pressants de l'administration.

La requête de l'homme à bonne fortune ainsi présentée réussit; mais le soir, M. Lavertochère trop confiant eut la fâcheuse idée de régaler sa femme de cette histoire.

— Tu es plus compromis que tu ne le crois, s'écria M™^ Lavertochère. Tu passeras devant les tribunaux; ton nom remplira les gazettes, le ministre apprendra ta conduite à la sortie des bureaux.

Que serait-il arrivé si cette drôlesse avait eu une compagne?

SURTOUT N'OUBLIE PAS TON PARAPLUIE lOn

M. Lavertochère devint blême. Sa femme avait raison. L'aventurière, pour se venger, pouvait évoquer le titre de secrétaire général dont l'avait décoré Vergavaine; le malheureux sous-chef entrevoyait la Conciergerie, Mazas, le bagne, pour usurpation de titres officiels.

— Pourvu qu'on ne retrouve pas cette étrangère, pensa-t-il.

— On retrouvera la femme, reprit M""^ Lavertochère pénétrant dans les soucis de son mari, et en compagnie de ton ami Vergavaine, face à face avec la justice, vous rougirez d'avoir été pris pour dupes par la dernière des dernières,

A la suite d'une sévère admonestation :

— Dorénavant, je te défends de te servir d'un parapluie, s'écria M""^ Lavertochère, indignée de ce qu'un tel meuble

i06 SURTOUT N'OUBLIE PAS TON PARAPLUIE

devint un agent de galanterie et de débauche.

L'entrée du jardin des Tuileries fut également interdite au sous-chef. M""^ Lavertochère allait même jusqu'à demander la radiation du séducteur des états du ministère; et, pour ne pas être «gangrené » par son contact, M. Lavertochère, ulcéré d'ailleurs de l'emprunt forcé de son parapluie que la jeune dame blonde avait fait disparaître avec le reste des effets de Vergavaine, promit qu'il ferait changer l'employé de bureau.

Page 1