CHAPITRE IV
Tous les ans, à la fête de M'"*" Lavertochère, le sous-chef lui ménageait une surprise. C'était la même invariablemenl; le mari conduisait sa femme au théâtre, grâce à un billet d'auteur que donnait à son supérieur un employé du ministère, qui échappait à l'ennui des chiffres en lournissanl une pari anouynuî de collaboration à un faiseur en renom.
Il s'agissait, ccUc année-là, de cou-
naître le Secret des Cavaliers^ un drame nouveau qui se jouait au théâtre de l' Ambigu-Comique.
D'habitude, les deux époux ne dînaient pas, craignant d'arriver après le lever du rideau. Ce que pouvait être ce Secret des Cavaliers répondait admirablement au faible de M""® Lavertochère pour toute chose mystérieuse.
Pour elle, les acteurs étaient des êtres surnaturels qui s'agitaient sur les planches; la femme du sous-chef n'avait pas besoin de savoir si le premier rôle s'appelait dans la vie M. Albert ou M. FrMéric, et M""^ Lavertochère aurait perdu toute illusion si l'infortunée princesse avait porté le nom bourgeois de Désirée ou de Mathilde.
La représentation offrait d'autant plus d'attrait à M™^ Lavertochère qu'écono-
iniquement elle ne se permettait aucune dépense dans l'intérieur du théâtre; en bourgeoise ordonnée, elle refusait énergiquement le programme que les crieurs lui mettaient entre les mains.
L'ouvreuse de loges devait renoncer par la même raison à ses profits habituels. Le vestiaire et le petit banc n'existaient pas pour M'"^ Lavertochère qui repoussait, disait-elle, cette nuée de « quémandeuses » ; mais le sous-chef de bureau était condamné, pendant la durée de la représentation, à se charger des divers vêtements dont les spectateurs se débarrassent volontiers.
Tout plaisir a besoin de quelque peine pour repoussoir*
Jamais yeux ne s'ouvraient aussi grands que ceux des époux pour regarder les peintures des plafonds, les mascarons des loges, les pupitres des musiciens el
l'arrivée d'Artus jeune, le chef d'orchestre dont l'archet tirait du basson des chuchotements qui semblaient répondre par des pschtlt aux questions indiscrètes de la clarinette.
Sans être préoccupés des exigences de la musique imitative, les Lavertochère sentaient bien qu'Artus jeune taisait passer dans leur esprit un avantgoût des mystères du drame. Avec son gilet blanc à la Robespierre, ses cheveux rejetés en arrière, son archet frémissant, le chef d'orchestre de l'Ambigu offrait déjà un spectacle curieux lorsqu'il ordonnait au timbalier un frénétique roulement de lapin savant, ou quand, d'une main suppliante, il priait humblement les trombones d'adoucir leurs violentes vibrations.
Lorsque la toile se leva, les yeux, les
oreilles des Lavertochère, quoique déjà suffisamment tendus, prirent des dimensions extraordinaires. Un prologue vivement mené mettait en présence les fameux Cavaliers. A travers le pillage, le massacre, l'incendie qui favorisaient l'enlèvement d'un enfant et l'assassinat d'une noble dame, les Cavaliers trouvaient le temps de se confier à l'oreille le terrible secret dont il était fait menton sur l'affiche. Mais les spectateurs n'étaient pas appelés à le connaître; seule Tacfion devait le révéler par parfie et conduire jusqu'à l'épilogue^ oii les véritables amateurs pourraient admirer toute la richesse d'imaginàfion de l'auteur.
— C'est d'autant plus intéressant, dit M"® Lavertochère à son mari, qu'il est difficile de deviner le secret de ces hommes.
Le sous-chef répondit à peine. Les nobles jouissances qu'inspire un ouvrage tragique étaient trop atténuées par la pelisse, le manchon, le fichu et le parapluie de sa femme qu'il était obhgé de porter sur ses genoux.
Le premier acte n'apporta pas une vive lumière dans l'esprit des spectateurs. Un palais remplaçait la forêt.
A la faveur de la fête, les Cavaliers se ghssaient à la cour déguisés en bohémiens; cachés dans les embrasures des fenêtres derrière les rideaux, ils surprenaient les menées des courtisans et leur projet de détrôner le roi au profit d'une régente ambitieuse.
Le pubhc attendait avec d'autant plus d'impafience le troisième acte que l'affiche portait qu'on entendrait alors la « Ronde des Cavaliers » orchestrée par Artus jeune.
Artus jeune, dont les arts pleurent encore la perte, avait, au plus haut point, le culte de son art. Une ronde d'Artus suffisait pour déterminer le succès d'un ouvrage, même médiocre. Le public s'attendait d'ailleurs à ce que le secret des Cavaliers lui fût révélé pendant le cours de la ronde; aussi, quand le chef d'orchestre saisit son bâton d'ébène, un long frémissement parcourut la salle.
Pendant que les musiciens agitaient leurs bras sur les cordes ou soufflaient dans leurs instruments, les Cavaliers pensifs, enveloppés de longs manteaux, descendaient la montagne au son d'un petit cor que l'un d'eux portait en bandouhère. Leur capitaine chantait la dureté des temps, la rigueur des saisons, l'aridité des grottes ([u'ils étaient obligés de partager avec les bêtes fauves.
11(> SURTOUT N'OUnLII<: PAS TON PARAPLUIE
— Pourquoi? demandait le Cavalier sur un point d'orgue.
Tous reprenaient en chœur, sur un habile unisson :
— C'est Je secret des Cavaliers!
Au troisième couplet, l'acteur, se penchant à l'oreille d'un paysan et de sa compagne, les amenait près du trou du souffleur et, à mi-voix, alors que les violons et les violoncelles imitaient en sourdine un gémissement douloureux, il chantait les horreurs de la guerre civile, le trône renversé, les habitants fuyant leurs paisibles demeures.
— Pourquoi? reprenait-il en s'adressant aux deux comparses.
Par une savante mise en scène qui fut fortement admirée, la bande des Cavaliers s'avancant du fond du théâtre
jusqu'à la rampe, murmurait à l'oreille des paysans :
— Cest le .^cret des Cavaliers!
Pendant que les acteurs redisaient
pour la quatrième fois ce refrain qui leur avait été redemandé avec insistance, M. Lavertochère regardait sa femme, n'osant lui demander si elle avait pénétré ce secret; quant à lui, son lintelligence s'y refusait absolument, et il craignait d'autant plus de passer pour un esprit obtus qu'excitée par les applaudissements des spectateurs, M""^ Lavertochère avait elle-même battu des mains.
— Enfin, pensa le sous-chef, je verrai bien à la fin...
Vers le milieu de l'épilogue, l'ouvreuse, passant à grand'peine devant le banc qu'occupait M"^ Lavertochère, la pria de ne pas l'oublier.
— Pas de petit banc, dit la bourgeoise d'un ton sec pour couper court à cette demande qu'elle qualifiait de mendicité.
— Tu as tous nos effets? ajouta-t-elle en s'adressant à son mari.
M. Lavertochère montra ses mains qu'il n'avait pas tirées du manchon.
Le drame se terminait par la consolidation de la couronne sur la tête du roi. Les Cavaliers, habillés de justaucorps de satin couleur abricot relevés de broderies magnifiques, assistaient à la noce du prince avec la jeune fille de ses rêves.
Derrière la toile de fond éclatait grave et harmonieux l'hymne d'Artus jeune, destiné à accompagner les merveilles de l'apothéose.
— Vite, dit M"*^ Lavertochère à son mari, aide-moi à passer ma pelisse. Maintenant le foulard pour mon cou... Mon
manchon!... Sortons vite avant d'être débordés parla foule.
Comme le sous-chef était de nature fluette, il se ghssa dans le corridor à l'effet de frayer un passage à M*"" Lavertochère dont la personne offrait une certaine surface. Sans encombre, les époux arrivèrent à la porte, heureux d'échapper à la cohue.
Sur le trottoir, M""^ Lavertochère s'arrêta, semblant vouloir recueillir les propos des gens.
— Cette ouvreuse, en se plaçant devant moi, dit-elle, m'a certainement empêchée de connaître le secret des Cavaliers...
Des gardes municipaux, qui veillaient à la sortie, dispersèrent les curieux et forcèrent les époux de s'éloigner.
— On fait maintenant de singulières
pièces de théâtre, dit M""" Lavertochère dont l'avis fut partagé par son mari.
Tout en marchant :
— Cet ouvrage, reprit-elle, ne manque pas d'intérêt; mais il ne laisse pas de satisfaction. As-tu compris quelque chose, Lavertochère ?
— Heu ! fit M. Lavertochère,
— Il y avait pourtant des passages émouvants... Un moment j'ai senti la chair de poule, dit la bourgeoise en pressant le bras de son mari.
La pensée que sa femme se mettait sous sa protection communiqua quelque fierté au sous-chef et il avoua que, quoiqu'il ne pût pénétrer un secret si bien gardé, le drame avait du bon.
— On ne croit pas à ces choses-là, reprit M"^ Lavertochère ; elles sont tou-
jours intéressantes Après tout, ce
ne sont pas des personnes semblables aux autres... Et puis le costume, les décors prêtent à l'illusion... En fin de compte, on est heureux de retrouver son chez soi.
Décidément la surprise avait réussi, M. Lavertochère était ravi. Depuis longtemps le caractère de sa femme n'avait offert cette placidité de ciel italien.
Tout en s'entretenant de la sorte, les époux arrivèrent à leur demeure.
Avant de souffler la lumière, M™^ Lavertochère regarda sous le ht.
— Que cherches-tu? demanda le souschef.
— Voilà l'effet que me font les drames... Je ne reviens jamais de l'Ambigu sans frissonner... lime semble (|ue,
pendant mon absence, quelqu'un s'est introduit sous le lit.
— Ne suis-je pas là? dit le sous-chef d'un ton protecteur.
— Que veux-tu, c'est plus fort que moi. Les époux avaient posé la tête sur
l'oreiller. La fatigue du théâtre promettait un repos absolu, quand le silence fut troublé tout à coup par un cri de M'"' Lavertochère.
— Et mon parapluie!
M""^ Lavertochère alluma la bougie et se précipita hors du lit.
— Voilà mon manchon, dit-elle, ma palatine, mon pardessus et je ne vois pas mon parapluie... Qu'en as-tu fait?
— Sur la banquette, s'écria M. Lavertochère. Le parapluie est certainement sur la banquette.
— Oh ! s'écria la bourgeoise au comble de l'indignation... Tu vas retourner au théâtre!
M. Lavertochère, traîné au supphce par le bourreau vêtu de rouge du Secret des Cavaliers, n'eût pas fait plus piteuse mine.
— L'Ambigu est fermé depuis plus d'une heure.
— Alors mon parapluie, auquel je tiens par-dessus tout, sera perdu.
— Je passerai demain chez le concierge du théâtre.
— Et si quelqu'un s'en est emparé !
C'était à moi ce parapluie, s'écria M""^ Lavertochère en secouant son mari comme un prunier. A moi, entends-tu ! J'y tenais comme à ma prunelle, tu le sais... Je l'avais fait tout dernièrement encore recouvrir de taffetas... La pomme était
I2i SURTOUT N'OUBLIK PAS TON PARAPLUIE
d'ivoire... Il ne pesait pas plus qu'une plume.
A chaque qualité énoncée dans cette sorte d'oraison funèbre, un coup de coude de l'épouse indignée frappait sur les reins du pauvre sous-chef comme le glas des agonisants.
— Demain, au petit jour, tu iras t'iriformer du parapluie. Non... Je te défends de te présenter au théâtre... Tu ne saurais t'exphquer. Moi seule suis capable de donner un signalement exact... Faut-il que j'aie placé si mal ma confiance !
Enfin, à quel moment as-tu perdu le parapluie?
— Quand je t'ai passé la palatine pour te garantir du froid.
— Tais-toi, tais-toi ! J'aimerais mieux une fluxion de poitrine que d'avoir égaré mon parapluie.
— Mais, ma chère amie, on le retrouvera certainement.
— Oui, comme le pâté que tu as laissé sur le pont de Creteil... L'as-tu jamais rapporté le pâté? Non... Pas plus que tu n'as rapporté le parapluie de la soirée de M. Langlacé, pas plus que celui dont t'a frustré ce misérable Vergavaine... Ah !
les maudits Cavaliers avec leur secret!
Je m'en souviendrai longtemps... Mais prends garde à toi si je ne retrouve pas mon parapluie !
Ces paroles menaçantes, dont il n'est possible que de donner un échantillon, conduisirent les époux jusqu'à deux heures du matin.
— Si c'était un mauvais rêve ! s'écria M"'"" Lavertochère en allumant de nouveau la bougie.
Elle furetait dans tous les coins de la chambre.
— Je le tenais pourtant ainsi tout le temps du spectacle, disait le sous-chef en joignant les bras.
Pour la seconde fois, M. Lavertochère se repentit d'occuper une place dans le lit conjugal, tant les récriminations d'alcôve prenaient un caractère irritant.
— Disparais dans la ruelle, Lavertochère... Que j'oublie ta présence! Je ne dormirai pas... Ah ! le misérable !
A une grêle d'invectives succéda un torrent de larmes; ce torrent, M. Lavertochère ayant tenté d'en arrêter le courant :
— Recule-toi, te dis-je.
Comme le malheureux époux méconnaissait la portée de ces avertissements, un cri terrible suivi d'un silence lugubre retentit dans l'appartement.
Par un de ces efforts nerveux que produit une colère considérable, M"^ Lavertochère, prenant son mari à bras le corps, l'avait jeté hors du litl
Peut-être les péripéties du drame de l'Ambigu contribuaient-elles à cet acte de violence ! M"""" Lavertochère s'en fut repentie certainement si un affaissement névralgique n'avait abattu son corps à la suite de cette explosion.
M. Lavertochère resta accroupi une longue heure sur la descente de lit, réfléchissant à l'enchaînement des désagréables événements de la soirée. Aucun des braves Cavahers, dont les aventures s'étaient déroulées de huit heures à minuit au théâtre de l'Ambigu, n'avait subi de pareilles épreuves. Et il fallait, dans la classe bourgeoise, les supporter patiemment !
L'oreille au guet, le sous-chef attendit
que la respiration de sa femme reprît un cours normal. Ce fut seulement après avoir constaté qu'un assoupissement avait succédé à cette eftroyable tempête, que M. Lavertochère, avec mille précautions, se glissa dans la ruelle où jamais il n'avait subi de telles avanies.
Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, M. Lavertochère aperçut sa femme qui, minutieusement, furetait dans chaque coin formé par les meubles. Elle voulait douter encore de l'étendue de son malheur et elle trouva un de ces mots qui semblent n'appartenir qu'aux mères. ^
— La maison me semble vide ! s'écriat-elle.