‹ Surtout n'oublie pas ton parapluieChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A la suite de ces déconvenues, M. Lavertochère parut avoir perdu la moitié de lui-même.

Qui dira les douleurs d'une araignée dont on a crevé la toile? M. Lavertochère était humilié surtout du coup qui lui avait été porté dans le bureau des objets trouvés.

Son corps portait la marque des al-

IfiO SURTOUT NOUBLII-: PAS TON PARAPLUIK

ternances douloureuses par lesquelles son esprit avait passé.

L'idée de parapluie ne quittait plus le sous-chef. Dans la rue, il jetait des regards soupçonneux sur tout passant porteur d'un parapluie; ou il sondait les portes cochères les jours de pluie, cherchant si quelque marchand d'objets d'occasion n'exposait pas un des meubles qui, jadis, avaient protégé sa femme contre les intempéries des saisons.

Désormais, M. Lavertochère s'était condamné lui-même à sortir sans parapluie. Les premières neiges, le souschef les supporta comme pour bien se convaincre de sa culpabilité. Il protégeait son chapeau, soit avec son mouchoir, soit en. l'enveloppant d'un coin de sa redingote.

L'employé était devenu le symbole de

la résignation. M'"*" Lavertochère finit par s'en apercevoir.

Les douleurs concentrées et persistantes sont de celles qui touchent les cœurs les plus durs. A l'indignation d'une épouse justement irritée avait fait place une sorte de pitié pour le pauvre homme qui, subissant les tourmentes des saisons, rentrait mouillé et accrochait au portemanteau, sans faire entendre une plainte, son chapeau à peu près intact. Des drames du passé, il n'était jamais question.

Un soir, c'était en mémoire de l'anniversaire du mariage des Lavertochère, les deux époux avaient passé la soirée à faire leur partie de grabuge, un jeu de cartes d'un intérêt suprême qui dure une heure, occupe les yeux et ne fatigue pas le cerveau par d'absorbantes combinaisons.

A diverses reprises le sous-chef sentit les regards de sa femme s'abatlre sur sa personne et entrer en lui, sans qu'il se rendît un compte précis du motif qui la poussait à un tel examen.

M"'' Lavertochère avait ce soir-là une mine qui contrastait avec son despotisme habituel. Le son de sa voix était plus doux que de coutume, ses yeux plus caressants; sa toilette semblait mieux en harmonie avec la coloration de son teint.

A l'âge de quarante ans, M""^ Lavertochère jouissait d'un embonpoint qui ne lui messeyait pas; elle avançait, en disposant les cartes sur le tapis, une main potelée, agrémentée de fossettes que le sous-chef remarqua pour la première fois.

L'homme, ployé sous le joug administratif, même à l'extérieur suivait les affaires de son bureau, pensait ctl'heure à laquelle

il fallait y arriver, à celle réglementaire qui lui permettait d'en sortir; son imagination se tournait sans cesse vers le petit monde d'employés sous sa surveillance, la rédaction de la correspondance à soumettre à son chef, la parfaite calligraphie à exiger des expéditionnaires.

Hors du ministère, M. Lavertochère parlait rarement d'autres incidents que ceux du bureau; il revenait à la maison avec des histoires de bureau, croyant intéresser sa femme aux luttes d'intérieur, aux condits administratifs, aux drames de paperasserie, aux questions hiérarchiques entre employés, aux mille détails qui forment la vie des bureaucrates. On eut dit à M. Lavertochère que l'humanité s'occupe d'autres cadres que de ceux des bureaux qu'il en eût été profondément surpris.

Par extraordinaire, ce même soir une

1(U SUUTOLT N'OUBLIK PAS TON PARAPLUIE

quasi-lueur pénétra dans le cerveau du sous-chef. Il entrevit une femme, la femme, sa femme qui méritait mieux que de pareilles histoires et pendant que l'employé faisait sa partie, ces pensées l'agitaient.

Le tas de cartes assez considérable que nécessite le grabuge n'était entamé qu'aux deux tiers.

— Cette partie est interminable, dit M'"^ Lavertochère en fermant à demi les yeux.

— Eh bien, ma bonne, laissons-la^ répondit le sous-chef en remettant les cartes dans la boite.

M"'^ Lavertochère pria alors son mari de lui dénouer les lacets de son corset.

Elle était replète et ses bras se pliaient difficilement à ce manège. Le sous-chef se prêta galamment à cet exercice et la

SURTOUT N'OUBLIE PAS TON PARAPLUIE I6o

pensée d une caille convenablement bardée lui traversa le cerveau.

— Pas de bêtises, monsieur Lavertochère, dit la bourgeoise d'un ton de bonne humeur.

Le sous-chef sourit, mais du sourire du satyre qui, caché dans le feuillage, aperçoit une nymphe se débarrassant de ses voiles avant de se rafraîchir dans une onde pure.

C'était une personne très ordonnée que M. Lavertochère. Peu d'hommes apportaient autant de soins que lui dans le rangement de ses habits; à mesure qu'il s'en dépouillait pour sa toilette de nuit il les ployait symétriquement sur le dos d'un fauteuil, afin qu'aucun faux ph de la l'edingote et du pantalon ne l'ésultât de cette opération.

Ce même soir par extraordinaire, M. La-

lOG SURTOUT N'OUBLIE PAS TON PARAPLUIE

vertoclière négligea de se conformer aune si sage habitude ; il se déshabilla avec précipitation et la vivacité qui le tenait l'empêcha d'attacher, suivant les règles, le foulard dont il s'enveloppait la tête.

— Viens, dit M™^ Lavertochère, que je fasse ton nœud... Tiens, regarde-toi. Le trouves-tu réussi?

Jamais, depuis la lune de miel, le souschef n'avait été habitué à de telles prévenances.

En ce moment, M. Lavertochère ne pensait guère à son bureau; il retrouvait l'épouse qui lui donnait des preuves non équivoques d'attentions.

Les époux se mirent au ht.

— Tic tac, tic tac, tic tac, fit la pendule.

Après un certain temps de silence, pendant lequel seul le bruit du balancier de la pendule se faisait entendre .

— J'ai pensé à toi en passant sur le boulevard, dit M'"' Lavertochère... Désormais je ne veux plus que mon petit homme soit mouillé... J'ai découvert la boutique des Deux-Patagons où on trouve d'excellents parapluies économiques... Ils sont avantageux, l'étoffe est solide et pour six francs on en voit la farce.

Le sous-chef de bureau trouva qu'à cette heure sa moitié parlait bien légèrement d'une semblable dépense, surtout quand elle ajouta:

— Au moins tu peux perdre ton Patagon sans nous ruiner et nous n'aurons plus de ces querelles d'intérieur qui, à la longue, sépareraient deux elres qui ont tout intérêt à vivre unis.

Vraiment, était-ce bien l'épouse de douze ans de ménage qui parlait ainsi?

L'employé entrevit la jeune lille qu'il

avait épousée avec toutes sortes de rêves de bonheur, alors qu'un sang jeune circulait dans ses veines et avant que l'assoupissement bureaucratique ne s'emparât de toutes ses facultés.

C'est pourquoi, de nouveau, le tic tac, tic tac du balancier de la pendule se fit entendre sur la tonalité du silence de la pièce, en accord complet avec deux colombes sculptées au-dessus du cadran, qui symbolisaient merveilleusement à cette heure le regain de tendresse des deux époux.

— Je suis bien heureuse, s'écria M'"' Lavertochère... ïu vois, mon petit homme, qu'en s'entendant il est facile de faire le bonheur d'une femme.

En parlant ainsi, -elle alluma une bougie, sortit du lit : — Attends-moi, lui ditelle.

Quelle surprise ! En^un instant M™' La-

vertochère reparut, faisant rouler une petite table chargée d'un lunch qu'elle approcha près du Ut.

— J'avais tout préparé pour souper, dit-elle, en vue d'une soirée que je pressentais bonne.

Le souper disparut comme par enchantement, avec un appétit de vingt ans. Une certaine bouteille de vin de Champagne acheva surtout de jeter la gaieté dont M'"' Lavertochère se réserva une pointe. On eût dit un tableau de Béranger. L'aimable bourgeoise prenait des airs de Julie faisant pétiller le vin dans les verres.

Encore une fois la pendule fît entendre son tic tac à la suite do ce fin souper.

— Plus j'y songe, mon mignon, reprit M'"'' Lavertochère, plus ces parapluies de la maison des Deux-Patagons me semblent communs... Il entre trop de coton dans

170 SURTOUT NOUr.LIK PAS TON PARAPLUIE

rétoffe, cela grossit inutilement l'objet... Si mon petit homme me promettait d'être soigneux, je ne vois pas pourquoi je ne lui ferais pas cadeau d'un de ces jolis parapluies tout en soie dont les messieurs à la mode se servent comme d'une canne.

M. Lavertochère se défendait mollement.

— Si je l'égarais ! disait-il.

— Tu ne le perdras pas, mon minet; tu m'as donné des gages que tu ne l'oublieras plus... Quand tu te seras bien mis dans l'esprit qu'il faut veiller à la conservation de ton parapluie, tu le conserveras ; mon père s'est bien servi du même pendant quarante-sept ans... Est-ce dit?

— En arrivant à mon bureau, dit M. Lavertochère, au heu de déposer le parapluie dans un coin, je l'accroche par la ganse au bouton de mon paletot...

— Maintenant je peux reposer en paix, confiante dans l'avenir... Bonsoir, petit homme.

— Bonsoir, ma charmante, répondit le sous-chef.

La pendule fit entendre de nouveau son tic tac, croyant encore une fois commander au silence jusqu'au lendemain.

— Vraiment, reprit M™^ Lavertochère, mon petit chaton n'est pas raisonnable... Il n'a donc pas sommeil aujourd'hui?... Il faut se reposer... Que dis-tu?

— Te rappelles-tu la soirée de l'Ambigu? murmura le sous-chef à l'oreille de sa femme... Le drame dont nous ne pouvions comprendre la portée?

— Eh bien?

— Tic tac, fie tac, fie tac, fit la pendule.

— Voilà le secret des cavahers, dit M. Lavertochère.

172 SURTOUT N'OUBLIE PAS TON l>AUAl>LUli:

— Méchant petit homme, s'écria avec un ton de câhnerie M""® Lavertochère, Et bien! moi aussi, j'ai mon secret, mais je ne te le dirai pas...

— • Tu nas plus rien à me cacher maintenant... Quand on s'aime comme nous nous aimons...

— Je t'en prie, Justin, ne me force pas à être indiscrète...

— Tic tac, tic tac, continua la pendule dont la mélopée discrète semblait l'hymne à l'amour que chantaient dans l'antiquité les jeunes prêtresses de Vénus.

— Les femmes sont faibles! s'écria M'"' Lavertochère... Sur le pommeau du parapluie, je ferai graver sur plaque d'or nos chiffres entrelacés, et au-dessous ton nom, ton titre, ton adresse... Il serait bien criminel celui qui oserait s'emparer de ce gage d'amour!

Une dernière fois la pendule essaya de se faire entendre; mais le son alangui et lent n'était plus qu'une ombre du vigoureux tic tac du début de la soirée.

— La pendule est arrêtée, dit M"''' Lavertochère avec un soupir.

— Qu'importe, dit gaillardement le sous-chef, on la remontera demain.

Page 1