‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 140 sur 518 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

5 Cic.de Offic. llb. I, cap. ix.

• Ml. i.

TIREE DE L’ÉCRITURE. LIV. VIII

VI' PBOP0snio:i.

Lv prince établit dea tribunaux ; il en nomme lea aujeta axee grand clioix , et lea inalniit de leurs dexuira.

Ainsi l'avait pratiqué Moïse lui-méme ' , de peur de se consumer |rar un travail inutile.

C'est de quoi il rend compte au peuple en ces termes ■ : « Je ne puis pas terminer seul toutes

• vos affaires ni vos procès. Choisissez parmi a vous des hommes sages et hahilcs , dont la > conduite soit approuvée. Et J'ai tiré de vos tria bus des gens sages , nobles et eonnus ; et je les

• ai établis vos juges , eu leur disant : Écoutez le

• pctiple; et prononcez ce qui sera juste, entre a le citoyen ou l'étranger, sans distinction de

• |)ersonnes , jugeant le petit comme le grand ; « parce que c'est le jugement du Seigneur, qui

• n'a nul égard aux personnes. Et vous me rap-

• porterez ce qui sera de plus diflicile. •

On voit trois choses dans ces paroles de Moise: en premier lieu , l'établissement des juges sous le prince ; en second lieu , leur choix et les qualités dont ils doivent être ornés : en troisième lieu , la réserve des alTaires les plus diRicilcs au prince même.

Ces juges étaient établis dans toutes les villes , et dans chaque tribu ; et Moïse l’avait ainsi ordonné ’.

A cet exemple , nous avons vu les tribunaux établis par Josaphat prince zélé ]»ur la justice, s'il en fut jamais parmi les rois de Juda et sur le ti'ûne de David.

Ces tribunaux étaient de dcax sortes. Il y avait ceux de toutes les villes particulières; et il y en avait un premier dans la capitale du royaume , et sous les yeux du roi ; à l'exemple , et peut-être pour perpétuer le grand sénat des soixante-dix , que Moise avait établi.

Nous avons aussi remarqué le soin qu'il prenait de les instiaiire en personne à l'exemple de Moïse. Ce qui avait deux bons cITcts ; le premier, de faire sentir la capacité du prince; ce i|ui tenait tout le monde dans le devoir : et le second , de graver plus profondément dans les cArs les règles de la justice. Dans la suite , on voit subsister parmi les Juifs ces deux sortes de tribunaux.

Dans les actions solennelles où il s'agissait de quelque grand bien de l'État , les bons rois , comme Josias " ramassaient ensemble les séna- « leurs , tant des villes de Juda que ceux de Jé-

* Exod. XTin, 13 et

* VrHt. I, la» ISetieq.

> /frftf. XVI, 18.

* II. Par. XIX, 8, 6, 7, 8. Ci doYADtliv. T, art- 1, XTIU* propOSiliOQ.

^ II. Péiraf. XIX, 9, 10

* IV. Efÿ. xxiil, 1.

« rusalem. « It apprenait de leur concours, ce qu‘il fallait faire pour le bien commun, et de l'État en général , et des villes en particulier.

ARTICIaE rV.

Des vertus çui doivent arcompaçner h justice.

PBEMIEBE PROPOSITION.

11 y en a (rois prii>cjpal<'s , marquées par le docte et pieux

Gerson * <laus un sermun prunonce devant le nu ; la

con.vlance, la prudence, et la déuusicc.

La justice doit être attachée aux réglés , ferme et oonstaiite : nulremeut elle est inégale dans sa conduite; et plus bizarre que réglée, elle va selon l'humeur qui la domine.

Elle doit savoir connaître le vrai et le faux , dans les faits qu'on lui expose : autrement elle est aveugle dans son application. Ce disceniement est un avantage qu elle tient de la prudence.

Enfin elle doit quelquefois sc rclêchcr ; autrement elle est excessive et insupportable dans ses rigueurs j et cet adoucissement de la rigueur de la justice est l'effet de la clémence.

I.U eonslanec l'affermit dans les maximes, la prudence l'éclaire dans les faits, la elémenee. lui fait supporter et excuser la faiblesse. I-a constance la soutient, la prudence l'applique, et la clémence la tempère.

U' raoposiTioît.

La coii.<4anc« H la fenupté sont nécessaires à la jiisUce ronlre riniqiiilé qui dumine dans le monde.

Le genre humain, dès son origine, était devenu si criminel aux yeux de Dieu, qu’il résolut de le perdre par le déluge , « voyant que la . malice des hommes était grande sur la terre , « et qvie toute la pensée du cœur humain était « tournée au mal eu tout temps *. » Voilà cette mallieureuse fermeté dans le mal , dés le commencement du monde. Cette pente naturellement invincible du coeur humain vers le mal, fait dira aussi que . le péché est à la porte ’ : • c'est-à-dire , qu'il ne cesse de uoiis presser à lui ouvrir.

■foules les eaux du déluge n'ont pu effacer une taelie si inliérenle au cœur humain. « PartHJurez, n disaitJéréiiiie*, toutes les rues et toutes les pla- . ces de Jérusalem ; considérez attentivement, « et voyez si vous trouverez un homme de bien et " de bonne foi. « Par une fausse eonstauec , ils se sont affermis dans le vice : « ils ont endurci leur*

' Cmon. dejuü, (. IT.

■ CfJi. VI, 6.

5 ibid. IV, T.

* Jtrem. V, I.

POLITIQUE

- visages comme un rocher, et n'ont pas voulu re- •< venir de leurs injustices'. •

<• Malheur à moi , disait Michée*, il n’y a plus « de saint sur la terre , la droiture ne se trouve « plus parmi les hommes ! chacun tend des pièges « a son ami , pour en répandre le sang ; une « chasse cruelle et barbare s'est Introduite , où >• chacun tâche de prendre non des bêtes , mais " ses amis comme sa proie. Ne croyez plus un ■< ami , ne vous fiez plus au magistrat ; ne dites « point votre secret à celle qui se repose dans « votre sein. Car le fils outrage son père ; la fille •î s'élève contre sa mère ; le maitre a pour ennc-

• mis ceux de sa propre maison. >• Toutes les fnmillrs sont divisées , et les liaisons du sang n’ont |H)int de lien.

Si, dans ce désordre des choses humaines, vous croyez trouver un refuge dans Injustice publique , vous vous trompez. Elle n'a plus de ri^le ni de fermeté. « Tout ce qu’un grand ose demander, le n juge se croit obligé de le lui donner comme une •I dette ^. •> Le mal est appclérbien ; et il n’y a plus (le loi parmi les hommes.

» 1^ magistrats (qui devaient soutenir les •c faibles) sont des lions rugissants qui les dévo- « rent ; les juges sont des loujis ravissants , qui ne

- réservent pas jusqu’au matin la proie qu’ils ont

* prise le soir'*. » liscontentent sur>le<champ leur np)H'tit insatiable.

C’est ainsi que sont les hommes, naturellement loups les uns aux autres. David s’en était plaint le premier. " Il n’y a plus de juste, di- » sait-il 11 n’y a plus de juste sur la teire, il « n’y a plus d’homme intelligent, il n’y en a X point qui cherche Dieu : tous se sont éloignés X de la droite voie; tous sont inutiles. 11 n’y a « pas on homme de bien, il n’y en a pas même « un seul ! »

Contre oe débordement de l’iniquité il n’y a ((u’une seule digue, qui est la fermeté de la justice.

Iir PaOPOSlTION.

Si la justice n’est ferme , elle est ein]H>i léc par ce déluge d'injustice.

Si le devoir du juge est , comme dit l’Ecclésiastique®, « d’enfoncer les cabales de l'iniquité , » conune un bataillon réuni , il faut , pour accomplir ce devoir, que la justice ne soit pas seulement forte, mais encore qu’elle soit invincible (i intrépide. Autrement il arrivera ce qne di-

* Jerem. T, 3.

* a/icA. TH, I, 2, S ,

‘ Jbid. 3.

* Snph. III, 3.

» Pu. *111. 2, 3. Rom. ni, 10 et saii.

‘ Ec*l. vu, fi.

sait Istile ' : * Le jugement recu.e en arrière : la « justice (qui voulait entrer, repoussée par un si

• grand concours d'intéréts contraires) se tient « éloignée; » et l’équité ne peut plus forcer de si grands obstacles.

Si le respect que l’on conserve pour le nom de la justice est affaibli , on ne la rend qu’à demi , et seulement pour sauver les apparences. Ainsi , dismt le Prophète*, « l’injustice a prévalu; l’oi>- « position à la vérité s’est rendue la plus poissante. « La loi a été déchirée (on en a pris une partie et « méprisé l’autre) ; et le jugement n’arrive jamais « à sa perfection. « La justice rendue à demi n'est qu’une injustice colorée, et elle n’en est que plus dangereuse.

• La justice , disait le Sage^, est inunortelle et « perpétuelle. »- L’égalité est l’esprit de cette vertu. C'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois de rendre justice ; s'il ne la' rend en tout et partout, l'inégalité de sa conduite fait que

! Injustice u’avouc pas pour sien, même ce qu’il fait scion les règles ; puisque la règle cesse d’étre règle , quand elle n’est pas perpétuelle , et ne marche pas d’un pas égal.

Au milieu de tant de contrariétés , rendre In justice, c’est une espèce de combat, ou « si l’on X ne marche en face contre l’ennemi , et qu’on « ne s’oppose pas comme une muraille (c’est-à- « dire, comme une digue affermie) pour la mai- X son d’Israël , et pour le peuple de Dieu < , » ou est vaincu.

Il faut être, par une ferme résolution , et par une forte habitude , « comme une place fortifiée « ( et défendue de tous cùtés), comme une colonne

• de fer, comme une muraille d’airain® : •• autaemeut on est bientôt forcé.

Lq priuce doit donc , par sa constance et par sa fermeté, rendre aisé et facile l’exercice de la justice : car les choses difficiles ne sont pas de longue durée.

IV* PBOPOSITIOX.

De la prudence, seconde vertu compagne de la justice. La

prudence peut être excitée par les deliors, sur la vêëté

des faits ; mais elle veut s’en instruire par elle-même.

« Le cri contre Sodome et Gomorrhe s’est aug- « menté, et leurs crimes se sont multipliés jusqu'à « l’excès. Je descendrai , dit le Seigneur, et je X verrai si la clameur qui est élevée contre ces vil- X les est bien fondée , ou s’il en est autrement , X afin que je le sache®. »

> /«. ux , U.

• Habacue. I, 3, 4.

3 Sap.^, 15.

• Ezech. XIII, B.

‘ Jfretn. 1,18.

‘ Gcn. xvill, 20, 21.

TIRKB DE L'ECRITURE. I.IV. VIII

Celui qui sait tout, et ne peut être trompé, se rabaisse , disent les saints Pères , Jusqu’il s'in- (hrmcr; afin d'instruire les prinees , sujets à tant d'ignorances et à tant de surprises, de ce qu'ils ont à faire.

Il leur donne trois instructions. Premièrement , quand il dit ; « Je veux savoir ee qui eu est , » il leur montre le désir qu'ils doivent avoir de conuidtre lu vérité des faits dont ils doivent juger.

Secondement , en faisant oonmdtre que le cri est venu jusqu’à lui, il leur apprend que leur oreille doit être toujours ouverte , toujours attentive, toujours prête à écouter ce qui se passe.

Enfin en ajoutant : . Je descendrai , et je v er- ” rai , » il leur montre qu'api-èsavoirécouté il faut \ enir à une exacte perquisition , et n'o.sseuir sou jugement que sur une connaissance certaine.

Les rapports et les bi-ults communs doivent exciter le prbicc ; mois il ne doit se rendre ({u'a la vérité connue '.

Ajoutons qu'il ne suffit pas de recevoir ce qui se présente; il faut chercher de soi-méme, et aller au-devant de la vérité , si nous voulons la découvrir. Nous l'avons dijà vu'.

1x3 hommes, et surtout les grands, ne sont pas si heureux que la vérité aille a eux d'clleinémc , ni d'un seul endroit , ni qu'elle perce tous les obstacles qui les environnent. Trop de gens out intérêt qu’ils ne sachent pas la vérité tout entière : et souvent ceux qui les environnent s’épargnent les uns les autres, pour ainsi dire, à la pareille. Souvent même on craint de leur découvrir des vérités importunes, qu'ils ne veulent pus savoir. Ceux qui sont toujours avec eux se croient souvent obligés de les ménager, ou par prudence on par artifice. Il faut qu’ils descendent de ce haut faite de grandeur, d’ou rien n’approche qu’en tremblant ; et qu’ils se mêlent en quelque . façon parmi le peuple , pour reconnaître les choses de près , et recueillir deçà et delà les traces dis- | persées de la vérité. |

Saint Ambroise a riunassé tout ceci en peu de ' raots^.- Quand Dieu dit tpi'il descendra, il a parlé j « ainsi pour votre instniction, afin que vous ap- I

• prenniez à rechercher les choses avec soin. Je

• descendrai pour voir , c’est-à-dire : Prenez som

• de descendre, vous qui êtes dans les hautes

• places. Descendez , par le soin de vous infor-

• mer ; de peur qu’étant éloigné , vous ne voyiez " pas toujours ce qui se passe. Approchez-vous ,

• pour voir les choses de près. Ceux qui sont pla-

• cés si haut ignorent toujours beaucoup de

• choses. ■

' Ci'dn'anI , liT. T, art. ii.ii* propotil.

> /Aid. >^propr»it.

î tle .dArnA. lib. I,cap. V).D' 47, 1. 1, col. ’Jü#.

I V' i»!u>:*üsn lo.s.

' De la cIcim iiiT, Uoi^ième verlu ; et premiitmucai, qu'dle ' c.sl Ujoie du gpure tiumam.

■■ Iji sérénité du visage du prince est la vie de - scs sujets , et sa clémence est semblable à la •' pluie du soir ■ ; . ou si l’on veut , peut être plus conformément au texte original, . à la pluie de ■ l'arrière-saison. . A la lettre, il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes, qu’une pluie qui vient sur le soir, ou daius l'automne, tempérer la chaleur du jour, ou celle d’une saison plus brûlante, et humecter la terre que l'ardeur du soleil a dessrVhée.

Il sera permis d'ajouter que comme le matin désigne la verlu, qui seule i>eut illuminer la vie humaine, le soir nous repré’scnte, au coutraire,

I état où nous tombons par nos fautes; puisque c est là en effet que le jour décline, et que la rai.son cesse d’éclairer. Selon cette explication, la rosée du matin serait la récompense de la vertu ; de même (pie la pluie du soir serait le pardon accordé aux fautes. Et ainsi Salomon nous ferait entendre que pour réjouir la terre, et pour produire les fi-uits agréables de la bienveillance publique, le prince doit faire tomber sur le genre humain et I une et l'autre rosée; en récompensant toujours ceux qui font bien, et pardoiuiant quelquefois à ceux qui manquent , poiuvu que le bien public et la sainte autorité des lois n’y soient point intéressés.

Nous avons vu que Dav id , le modèle des bons rois, promit sa protection à une mère, à qui on voulait ôter son second fils, le reste de son’espérancc et de sa famille, en punition de la mort qu il avait donnée à son aîné, par un coup plus malheureux que malin’. C’est ainsi que l'équité tempère souvent la rigueur tpic la justice demandait , contre celui qui avait (Mé la vie à son frère*. David avait compris que la justice doit être exercée avec quelque tempérameut; qu elle devient inique et insupportable , quand elle use impîtoyablemeut de tous scs droits , et que la lamté, qui modère ses rigueurs extrêmes , est une de ses parties principales.

vr riioposiTiox.

La démence est la gtoire d'un légne.

Moïse, (pie l'Écriture appelle roi *, et un roi ti absolu et si rigoureux quand il fallait, est renommé comme « le plus doux do tous les hom- ■ mes*. • Naturellement il eût pardonné : quand il nunissait, ce n’était pas lui , mais la loi qui exerçait la rigueur pour le bien conmHin.

’ Pmp. XVI, (5.

’ Ci-ilevanl , Hv. iii . xrl. (il . xii" pro|i»>it.

* DcMf. xxxlli.s.

* iViim. vil, a.

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