‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 18 sur 518 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De l'unioa de ritine et du corps.

Il a plu néanmoins à Dieu , (fue des natures si différentes fussent étroitement unies. Kt il était convenable, afin qu’il y eût de toutes sortes d’êtres dans le monde, (pi’il s’y trouvât, et des corps (fui ne fussent unis à aucun esprit , telles que sont la terre et l’eau , et les autres de cette nature : et des esprits , (fui , comme Dieu même , ne fussent unis à aucun corps, tels (fue sont les anges; et aussi des esprits unis à un corps , telle (fu’est l’âme raisonnable , à qui , comme à la dernière de toutes les créaturt‘s intelligentes, il devait échoir en partage , ou plutôt convenir naturellement de faire un même tout avec le corps qui lui est uni.

Ce corps , à le regarder comme otganifpie , est un par la profwrtion et la correspondance de ses parties : de sorte qu’on peut l’appeler un même organe , de même et à plus forte raison (fu’un luth , ou un orgue , est appelé un seul instrument. D’où il résulte (pie l’âme lui doit être unie en son tout , parce qu’elle lui est unie comme à un seul oi'gane pai'fait dans sa totalité.

C’est cette union admirable de notre corfis et de notre âme (pie nous avons à considérer, (fuoicpi’il soit difficile, et peut-être impossible à / l’esprit humain d’en pénétrer le secret, nous enlS voyons pourtant (piclque fondement dans les choses (fui ont été dites.

Nous avons distingué dans l'âme deux sortes d’opérations ; les opérations sensitives, et les opérations intellectuelles ; les unes attachées à l’altération et au mouvement des organes corporels , les autres supérieures au corps, et nées pour le gouverner.

Car est il visible que l’âme se trouve assujettie par scs sensations aux dispositions corporelles et il n’est pas moins clair que, par le commandement de la volonté , guidée par l'intelligence , elle remue les bras , les jambes , la tête , et enAniransporte tout le corps.

DE I.A CONNAISSANCE

Que si rime nVlalt simplement qu'intellec- I Uielle, elle serait tellement au-dessus du corps, I qu'un ne sjiurait par où elle y devrait tenir; mais I iMirce (prcllc est sensitive , c'est-à-dire , jointe h J un eorps , et par lù chargée de veiller à sa conser- ' vation et à sa défense, elle a dd être unie au coriB par cet cudroit-là, ou, pour mieux dire, par toute sa substance, puisqu'elle est indivisible, et (|u'on peut bien en distinguer les ujH'raliuus , mais non pas la partager dans son fond.

Des là que l'àme est sensitive, elle est sujette au corps de ce côtc-là , puisqu'elle souffre de ses mouvements, et que les sensations, les unes fâcheuses, et les autres agréables, y sont attachées.

De là suit que l'àme, qui remue les membres et tout le corps par sa volonté, le gouverne comme une chose qui lui est intimement unie, qui la fait souffrir elle-même , lui cause des plaisirs et des douleurs e.xtrémement vives.

Or l'âme ne peut mouvoir le corps que par sa volonté, qui naturellement n'a nul )>ouvoir sur le corps, comme le corps ne peut nalurellement rien sur l'àme , pour la rendre heureuse ou malheureuse ; les deux substances étant de nature si différente, que l'une ne pourrait rien sur l'autre, si Dieu , créateur de l'une et de l'auirc , n'avait , par sa volonté souveraine, joint ces deux substancirs par la dépendance mutuelle de l'une à l'égard de l'autre : ce qui est une isiwce de miracle perixituel , général et subsistant , qui parait dans toutes les sensations de l'àme , et dans tous les mouvements volontaires du cor|>s.

Voilà ce que nous pouvons entendre de l'union de l'àme avec le eorps , et elle se fait remarquer principalement par deux effets.

Le premier est que de certains mouvements du corps suivent certaims pensées ou sentiments dans l'âme , et le second réciprotjucment , qu'à une certaine i)en.sée ou sentiment qui arrive à l'âme, sont attacliés certains mouvements qui se fout en même temps dans le eorps ; par exemple , de ce que les chairs sont coupées, c'est-à-dire, séparé-cs les unes des autres , ce qui est un mouvement dans le corps , il arrive que je sens en moi la douleur, que nous avons vue être pn sentiment de l'àme : et de ce que j'ai dans l'àme la volonté que ma main soit remuée , il arrive qu elle l'est en effet au même moment.

Le premier de ces deux effets parait dans les opérations où l'âme est assujettie au corps , qui sont les opérations sensitives ; et le second parait dans les opérations où l'âme préside au corps , qui sont les opérations intellectuelles.

Considécons ces deux effets l'un après l'autre. Voyons , nvaut toutes choses , ce qui se fait dans

l'àme ensuite des mouvements du corps; et nous verrons après , ce qui arrive dans le eorps ensuite des itensé-es de l'àme.

Et d'abord il est clair que tout ce qu'on appelle sentiment ou sensation , je veux dire la perception des couleurs, des sons, du bon et du mauvais goût, du chaud et du froid, de la faim et de la suif, du plaisir et de la douleur, suivent les mouvements et riinprcssiun que font les objets sensibles sur nos organes corporels.

Mais pour entendre plus distinctement par quels moyens cela s'exécute , il faut supposer plusieurs choses constantes.

La première , qu'en toute sensation il se fait un contact et une impression réelle et matérielle sur nos organes , qui vient , ou immédiatement , ou originairement , de l'objet.

Et déjà , pour le toucher et le goAt , le contact y est palpable et immédiat. Nous ne goûtons que ce qui est immédiatement appliqué à notre langue; et à l'égard du toucher, le mot l'emporte, puisque toucher et contact c'est in même chose.

Et encore que le soleil et le feu nous échauffent étant éloigné-s, il est clair qu’ils ne font impression sur notre corps qu’en la faisant sur l’air qui le touche. Le même se doit dire du froid ; et ainsi CCS deux sensations appartenantes au tou- ' cher, sc font par l'application et rattouchcinent de quelque corps.

On doit croire que si le goût et le toucher demandent un contact réel , il ne sera pas moins dons les autres sens , quoiqu’il y suit plus délicat.

Et l’expérience le fait voir, même dans la vue, où le contact des objets et l'ébranlement de l’organe corporel parait le moins ; car on peut aisément sentir, en regardant le soleil , combien ses rayons directs sont capables de nous blesser ; ce qui ne peut venir que d’une trop violente agitation des parties qui composent l’oeil. Cette agitation , causée par l’union des rayons dans le cristallin , a un point brûlant qui aveuglerait , c’est-à-dire , brûlerait l'organe de la vision , si on s'opiniâtrait à regarder fixement le soleil.

Mais encore que ces rayons nous blessent moins étant réflécliis , le coup en est souvent très-fort , et le seul effet do blanc nous fait sentir que les couleurs ont plus de force que nous ne pensons pour nous émouvoir. Car il est certain que le blanc frappe fortement les nerfs optiques. C'est pourquoi cette couleur blesse la vue ; ce qui parait tellement à ceux qui voyagent parmi les neiges , pendant que la campagne en est couverte, qu’ils .sont contraints de sc défendre contre l’effort quo cette blancheur fait sur les yeux , en les couvrant de quelque verre , sons quoi Ils perdraient la vue

DE DIEU ET DE SOI MÊME

Les ténèbrei , qui font sur nous le même effet que le noir, nous font perdre la vue d'une autre sorte , lorsque les nerfs optiques , par une lonpue désaccoutumance de souffrir la lumière même réaérhie, sont exposés tout à coup à une grande lumière , dans un lieu où tout est blanc , ou lorsqu'après une longue captisité dans un lieu parfaitement ténébreux , faute d'exercice , iis s'affaissent et se flétrissent, et par là deviennent immobiles et incapables d'étre ébranlés par les objets. On sent aussi, à la longue , qu'un noir trop enfoncé fait beaucoup de mal ; et par l'effet sensible de ces deux couleurs principales, on peut Juger de celui de toutes les autres.

Quant aux sons, l'agitation de l'air, et le coup qui en vient i notre oreille , sont choses trop sensibles , pour être révoquées en doute. On se sert du son des cloches pour dissiper les nuées. Souvent de grands cris ont tellement fendu l'air, que les oiseaux en sont tombés; d'autres ont été Jetés par terre par le seul vent d'un boulet. Et peut-on avoir peine à croire que les oreilles soient agitées par le bruit, puisque même les bâtiments en sont ébranlés, et qu'on les en volt trembler? On peut Juger par là de ce que fait une plus douce agitation sur des parties plus délicates.

Cette agitation de l'air est si palpable, qu'elle se fait même sentir en d'autres parties du corps. Chacun peut remarquer ce que certains sons, comme celui d'un orgue, ou d'une basse de viole font sur son corps. Les paroles se font sentir aux extrémités des doigts situés d'une certaine façon ; et on peut croire que les oreilles, formées pour recevoircette impression , la recevront aussi beaucoup plus forte.

L’effet des senteurs nous parait par l'impression qu'elles font sur la tête. De plus , on ne verrait pas les chiens suivre le gibier, en flairant les endroits par où il a passé , s'il ne restait quelques vapeurs sorties de l'animal poursuivi. Et quand on brûle des parfums , on en voit la fumée se répandre dans toute une chambre , et l'odeur se fait sentir en même temps que la vapeur vient à nous. On doit croire qu'il sort des fumées à peu près de même nature, quoique imperceptibles, de tous les corps odoriférants , et que c'est ce qui cause tant de bons et de mauvai.s effets dans le cerveau. Car II faut apprendre à Juger des choses qui ne se voient pas, par celles qui se voient

Il est donc vrai qu'il se fait , dons toutes nos sensations , une impression réelle et corporelle sur nos organes ; mais nous avons ajouté qu'elle vient Immédiatement , et originairement , de l'objet.

Elle en vient immédiatement dans le toucher et dans le goût, où l’on voit les corps appliqués par eux-mêmes à nos organes. Elle en vient ori-

■osn-cT. T. I.

ginairement dans les autres sensations, où l’application de l'objet n'est pas immédiate, mais où le mouvement qui se fait en vient Jusqu'à nous tout à travers de l'air, par une parfaite continuité.

Cest ce que l'expérieuce nous découvre aussi eertainement que tout le reste que nous avons dit. Un corps interposé m'empêche de voir le tableau que je regardais. Quand le milieu est transparent , selon la nature dont il est , l'objet vient à moi différemment. L'eau, qui rompt la ligne droite , le courbe à mes yeux. Les verres , selon qu'ils sont colorés , ou taillés , en changent les couleurs , les grandeurs et les figures : l'objet ou se grossit , ou s'apetisse , ou se renverse , ou se redresse, ou se multiplie. Il faut donc, premièrement , qu'il SC commence quelque chose sur l'objet même , et c'est , par exemple , à l'égard de la vue, la réflexion de quelque rayon du soleil , ou d'un antre corps lumineux : il faut , secondement , que cette réflexion , qui se commence à l'objet , se continue tout à travers de l'air Jusqu’à mes yeux ; ce qui montre que l'impression qui se fait sur moi , vient originairement de l'objet même.

Il en est de même de l'agitation qui cause les sons , et de la vapeur qui excite les senteurs. Dans l'ouïe , le corps résonnant , qui cause le bruit , doit être agité ; et on y sent au doigt , par un attouchement très-léger, tant que le bruit dure , un trémoussement qui cesse quand la main presse davantage. Dans l'odorat , une vapeur doit s’exhaler du corps odoriférant ; et dans l'un et dans l’autre sens , si le eorps qui agite l'air rompt Ir. coup qui venait à nous , nous ne sentons rien.

Ainsi dans les sensations , à n'y regarder seulement que ce qu’il y a dans le corps , nous trouvons trois choses à considérer, l’objet , le milieu , et l'organe même : par exemple , les yeux et les oreilles.

Mais comme ces organes sont composés de plusieurs parties ; pour savoir précisément quelle est celle qui est le propre instrument destiné par la nature pour les sensations , il ne faut que se souvenir qu'il y a en nous certains petits filets qu’on appelle nerfs, qui prennent leur origine dans le cerveau , et qui de là se répandent dans tout le corps.

^u venons-nous aussi qu'il y a des nerfs particuliers attribués par la nature à chaque sens. Il yen a pour les yeux, pour les oreilles, pour l’odorat , pour le goût : et comme le toucher se répand par tout le corps , il y a aussi des nerfs répandus partout dans les chairs. Enfin , il n'y a point de sentiment où il n'y a point de nerfs , et les parties nerveuses sont les plus sensibles. C'est pourquoi tous les philosophes sont d’accord , que les nerfs sont le piupre argane des sens.

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DE L\ CONNAISSANCE

ÔO

Nous avons vu , outre cela , que les nerfs aboutissi-nttous au cerveau, cl qu'ils sont pleins des esprits qu’il y envoie continuellement ; ce qui doit les tenir toujours tendus en quelque manière, [icndant que l'animal veille. Tout cela supposé , il sera facile de déterminer le mouvement précis auquel la sensation est attachée; et enfin tout ce qui rcïarde tant la nature que l'usage des sensations en tant qu'elles servent nu corps et a l'âme.

C'est ce qui sera e.vpliqué en dourc propositions, dont les si.s premicies feront voir les sensations nltaehées à l'ébranlement des nerfs, et les six autres expliqueront l’usage que l’âme fait des sensations, et l’instruction qu'elle en reçoit tant pour le corps que pour elle-même.

l. PaoposiTioa. Lts nerfs sont ébranles par les objets du dehors gui frappent les sens.

C’est de quoi on ne peut douter dans le toucher, où l’on voit des corps appliqués immédiatement ' sur le nâtre , qui étant en mouvement , ne peuvent manipicr d’ébranler les nerfs qu'ils trouvent répandus partout. L'air cbaiidou froid qui nous environne, doit avoir un effet semblable. Il est clair que l'un dilate les parties du corps, et que l’autre les resserre , ce qui ne peut être sans quelque ébranlement des nerfs. Le même doit arriver dans les autres sens , où nous avons vu tpie l’altération de l’organe n'est pas moins réelle. Ainsi les nerfs de la langue seront touchés et ébranlés par le suc exprimé des viandes : les nerfs auditifs , par l’air qui s'agite au mouvement des corps résonnants ; les nerfs de l'odorat , par les vapeurs qui sortent des corps : les nerfs optiques, par les rayons ou directs ou réfléchis du soleii , ou d’un autre corps lumineux ; autrement les coups que nous recevons , non-seulement du soleil trop fixement regardé , mais encore du blanc , ne seraient pas aussi forts que nous les avons remarqués. Enfin, généralement dans toutes les sensations, les nerfs sont frappés par quelque objet ; et il est aisé d'entendre qne des filets si déliés et si bien tendus ne peuvent manquer d'être ébranlés aussitdt qu'ils sont touchés avec quelque force.

IL Proposition. Cet ébranlement des nerfs frappes par tes objets se continue jusqu'au dedans de la tête et du cerveau.

La raison est que les nerfs sont continués Jusque-Ut, ce qui fait qu’ils portent au dedans le mouvement et les impressions qu’ils reçoivent du dehors.

Cela s’entend en quelque manière par le mouvement d’une corde , ou d’un filet Wcn tendu , qu’on ne peut mouvoir à une de ses extrémités,

sans que l’autre soit ébranlré à l’instant , â moins qu’on n’arrête le mouvement au milieu.

I.CS nerfs sont semblables à cette corde ou à ce filet, avec cettedifférence, qu’ils sont sanscomparaison plus déliés , et pleins outre cela d’un esprit très-vif et très-vite, c’est-ù-dire, d’une subtile vapeur qui coule sans cesse au dedans, et lés tient tendus, de sorte qu’ils sont remués par les moindres impressions du dehors , et les porte fort promptement au dedans de la tête où est leur racine.

III. Proposition. Le .sentiment est attaché à cet ébranlement des nerfs.

Il n’y a point en cela de difficulté. Et puisque les nerfs sont le propre organe des sens, il est clair que c’est A l'impression qui se fait dans cette partie , que la sensation doit être attachée.

De là il doit arriver qu'elle s'excite toutes les fois que les nerfs sont ébranlés, qu elle dure autant que dure l’ébranlement des nerfs , et au contraire que les mouvements qui n’ébranlent point les nerfs , ne sont point sentis , et l’expérience fait voir que la chose arrive ainsi.

Premièrement , nous avons vu qu’il y a toujours quelque contact de l’objet, et par là quelque ébranlement dans les nerfs , lorsque la sensation s'excite.

Et sans même qu'aucun objet extérieur frappe nos oreilles , nous y sentons «’rtains bruits qui ne peuvent guère arriver que de ce que, par quelque cause Interne que ce soit, le tympan est ébranlé, ce ipii fait sentir des tintements plus ou moins clairs , ou des bourdonnements plus on moins graves, selon que les nerfs sontdiversement touchés.

Par une raison semblable , on voit des étincelles de lumière s’exciter ou mouvement de l’œil frappé, ou de la tête heurtée; et rien ne les fait paraître que l’ébranlement causé par ces coups dans les nerfs, sembbtble à celui auquel la perception de la lumière est naturellement attachée.

Et ce qui le justifie cé sont ces couleurs changeantes que nous continuons de voir, même après avoir fermé les yeux , lorsque nous les avons tenus quelque temps arrêtés sur une grande lumière , ou sur un objet mêlé de différentes couleurs , surtout quand elles sont éclatantes.

Comme alors l'ébranlement des nerfs optiques a dû être fort violent , il doit durer quelque temps , quoique plus faible , après que l'objet est disparu. C'est ce qui fait que la perception d’une grande et vive lumière se tourne en couleurs plus douces , et que l'objet qui nous avait ébloui par ces couleurs variées, nous laisse, en se retirant, quelques restes d'une semblable vision.

Diûiii.' èci by

DF, mEÜ ET DE SOI MEME.

Si ces couleurs scml)lent vaguer au milieu de Talr, si elles s’afTaiblissent peu a peu, si enfin elles SC dissipent ; c'est que le coup que donnait l'objet présent avant cesse, le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe , qu'il se ralentit , et enfin (pi'il cesse tout à fait.

Ij même chose arrive àToreilIc, lorsqnc étonnée par un grand bruit , elle en conserve quelipie sentiment , après même que l'agitation a cessé dans l'nir.

Cest par la même raison que nous continuons quelque temps à avoir cband dans un air froid , et avoir froid dans un air chaud ; parce que l'impression causée dans les nerfs , par la présence de l'objet , subsiste encore.

Supposé, par exemple, que l'altération (pie cause le feu dans ma main et dans les nerfs ipi'il y rencontre, soit une grande agitation de toutes les parties, qui irait enfin à les dissoudre et ù les réduire en cendres : et nu contraire, que l'impression (pi'y fait le froid , soit d'arrêter le mouvement des parties , en les tenant pressées les unes contrelesautres,ee qui causerait à la fin un entier engourdissement ; il est clair que tant que dure cette altération , le sentiment du froid et du chaud doit durer aussi , quoicpic je me sois retiré de l’air glacé, et de l'air brûlant.

Mais comme apres qu'on a éloigné les objets (Jni faisaient celte impression sur les organes , elle s'affaiblit , et que ces organes reviennent peu û peu à leur naturel , il doit aussi arriver que la sensation diminue ; et la chose ne manque pas de se foire ainsi.

Ce (pii fait durer si longtemps la douleur de la goutte, ou de la coliipie, c'est la continuelle régénération de riinmeur mordicante (pii la fait naître, et qni ne cesse de picoter ou de tirailler les parties (pie la présence des nerfs rend sensibles. La douleur de la faim et de la soif vient d'une cause semblable. Ou le gosier desséché sc reSserre et tire les nerfs , ou le dissolvant que l'estomae pend par les glandes , dont il est comme pavé dans son fond , pour y faire la digestion des viandes , se tourne contre lui, et pique scs nerfs, jusqu'à ce (pi'on leur ait donné , en mangeant , une matière plus propre à recevoir son action.

Pour la douleur d'une plaie, si elle se fait sentir longtemps après le coup donné , c’est à cause de l'impression violente qu'il a fait sur la partie, et à cause de rinflommation et des accidents qui surviennent , par lesipiels le picotement des nerfs est continué.

Il est donc vrai que le sentiment s'élève par le mouvement du nerf, partout où le nerf est ébranlé, et dure par la continuation de cet ébraoleraent. Et il est vrai aussi (pie les mouvements qui n’é-

branlent pas les nerfs , ne sont point sentis. Ce qui fait (pie l'on ne sc sent point croître , et qu'on ne sent non plus comment l'aliment s'incorpore à toutes les parties, parce qu’il ne se fait dans ce mouvement aucun ébranlemcntdes nerfs ; comme on l'entendra aisément , si on considère combien est lente et insensible rinsinuation de l'aliment dans les parties (pii le rix-oivcnt.

Ce qni vient d'être expliqué dans cette troisième pioposition, sera conllnnéparles suivantes.

IV. PnoeosiTio.v. L’cbran/cmenI des nerfs, auquel te sentiment est attaché, doitétre considéré dans toute son étendue, c'est-à-dire, en tant qu’il se communique d’une extrémité à l’autre des parties du nerf qui sont frappées nu dehors, jusqu’à l’endroit où il sort du cerceau.

L’expérience le fait voir. C’est pour cela qu'on bande les nerfs au-dessus quand on veut couper au-dessous, afin (pie le mouvement se porte plus languissamment dans le cerveau , et que la (louleur soit moins vive. Que si on pouvait tout à fait arrêter le mouvement du nerf au milieti, il n'y aurait pniut du tout de sentiment.

On voit aussi que dans le sommeil ou ne sent pas, quand on est touché légèrement; parce qus les nerfs étant détendus , ou il ne s'y fuit aucim mouvement, ou il est trop léger pour communiquer jusqu’au dedans de la tête.

V. PaoPOSiTinv. Quoique le sentiment soit principalement uni à l’ébranlement du nerf au d-dnns du cerceau, t’àme, qui est présente à tout le corps rapporte te sentiment qu’elle reçoit à l’extrémité où l’objet frappe.

Par exemple, j’attribue la vue d'un objet à l'œil tout seul, le goût à la seule langue, ou au seul gosier; et si je suis blessé nu bout du doigt, je dis que j’ai mal au doigt, .sans songer seulement si j’ai un cerveau , ni s'il s’y fait quelque impression.

De là vient qu’on voit souvent que ceux qui ont ,1a jambe coupée, ne laissent pas de sentir du mal au bout du pied , de dire qu'il leur démange, et de gratter leur jnmiic de bols , parce que le nerf (pii répondait au pied et à la jambe , étant ébranlé dans le cerveau , il se fait un sentiment (pic l'âme rapiHirtc à la partie coupée , comme si elle subsistait encore.

Et il fallait nécessairement (pie la chose arrivât ainsi. Car encorcque la jambe soit emportée avec les bouts des nerfs qui y étaient , le reste qui demeure continu avec le cerveau , est capable des mêmes mouvements >Tu'il avait auparavant , et le

DE LA CONNAISSANCE

cerveau capable d’en recevoir lecontre-eoup, tant à cause qu'il a été formé pour cela , qu’à cause que l’àme est accoutumée à rapporter à certaines parties semblables mouvements. S’il arrive donc que le nerf qui répondait à la jambe , ébranlé par les esprits ou par les humeurs , vienne à faire le mouvement qu’il faisait lors<iue ia jambe était encore unie au corps , il est cbür qu’il se doit exciter en nous un sentiment semblable, et que nous le rapportons encore à la partie à laquelle la nature avait coutume de le rapporter.

Néanmoins cette partie du nerf, Issue du cerveau , n’étant plus frappéedes objets accoutumés, elle doit perdre insensiblement , et avec le temps , la disposition qu’elle avait à son mouvement ordbiairc. Et c’est pourquoi ces douleurs qu’on sent aux parties blessées , cessent à la fln. A quoi sert aussi beaucoup la réflexion que nous faisons , que nous n’avons plus ces parties.

Quoi qu’il en soit , cette e.xpérience confirme que le sentiment de l’dme est attaché à l’ébranlement du nerf en tant qu’il se communique au cerveau , et fait voir aussi que ce sentiment est rapporté uaturellcmentà l’endroit extérieur du corps, où se faisait autrefois le coutact du nerf et de l'objet.

VI. PsoFOsmon. Qtulquts^ne$ de nos se»sations se terminent à un objet, et les autres non.

Cette différence des sensations, déjà touchée dans le chapitre de l’âme, mérite, par son importance , encore un peu d’explication. Nous n’aurons , pour bien entendre la chose , qu’à écouter nos expériences.

Toutes les fois que l’ébranlement des nerfs vient du dedans; par exemple, lorsque quelque humeur formée au dedans de nous , se jette sur ((uelquc partie , et y cause de la douleur, nous ne rapportons cette sensation à aucun objet , et nous ne savons d’où elle vient.

La goutte nous prend à la main , une humeur âcre picote nos yeux; le sentiment douloureux, qui suit de ces mouvements n'a aucun objet.

C’est pourquoi généralement dans toutes les sensations que nous rapportons aux parties intérieures de notre corps , nous n’apercevons aucun objet qui les cause , par exemple les douleurs de tête , ou d’estomac , ou d’entrailles : dans la faim et dans la soif, nous sentons simplement de la douleur en cer^ncs parties ; mais une sensation si vive ne nous fait pas regarder un objet , parce que tout l’ébranlement vient du dedans.

Au contraire , quand l’ébranlement des nerfà vient du dehors, notre sensation ne manque jamais de se termiuer à quelque objet qui est hors

de nous. Les corps qui nous environnent, nous paraissent , dans la vision , comme tapissés par les couleurs : nous attribuons aux viandes le bon ou le mauvais goût : celui qui est arrêté se sent arrêté par quelque chose : celui qui est battu, sent venir les coups de quelque chose qui le frappe. On sent pareillement et les sonS et les odeurs , comme venus du dehors , et ainsi du reste.

Mois encore que cela s’observe dans toutes cet sensations , ce n’est pas avec la même netteté : cor par exemple , on ne sent pas si distinctement d’où viennent les sons et les odeurs , qu’on sent d’où viennent les couleurs, ou la lumière regardée directement. Donc la raison est que la vision se fait en ligne droite , et que les objets ne viennent A l’œil que du cété où il est tourné , au lieu que les sons et les odeurs viciment de tous cétés indifféreiTunent , et par des lignes souvent rompues au milieu de l’air, qui ne peuvent par conséquent se rapporter à un endroit fixe.

Il faut aussi remarquer touclumt les objets : qu’ordinoircment on n’en voit qu’un , quoique le sens oit un double organe. Je dis ordinairement , parce qu’il arrive quelquefois que les deux yeux doublent les objets; et void sur ce sujet quelle est la règle.

Quand on change la situation naturelle des orgtmes; par exemple quand on presse l’œil, en sorte que les nerfs optiques ne sont point frappés en même sens, alors l'objet parait double en des lieux différents , quoiqu’on l’un plus obscur qu’en l’autre , de sorte que visiblement il exrite deux sensations. Mais quand les deux yeux demeurent dans leur situation : conune deux cordes semblables montées sur un même ton, et touchées en même temps , ne rendent qu’un même son à notre oreille ; ainsi 1rs nerfs desdeuxyeux, touchésde la même sorte, ne présentent à l’âme qu’un seul objet , et ne lui font remarquer qu’une sensation. La raison en est évidente ; puisque les deux nerfs touchés de même ont un même rapport à l’objet, ils le doivent par conséquent faire voir tout à fait un, sans aucune diversité, ni de couleur, ni de situation , ni de figure.

Il est donc absolument impossible que nous ayons en ce cas deux sensations qui nous paraissent distinctes , parce que leur parfaite ressemblance , et leur rapport uniforme ou même objet , ne permet pas à l’ânic de les distinguer : au contraire elles doivent s’y unir ensemble , comme choses qui conviennent en tout point. Et ce qui doit résulter de leur union , c’est qu’elles soient plus fortes étant unies que séparées; en sorte qu’on voie un peu mieux de deux yeux que d’un , comme l’expérience le montre.

Voilà ce qu’il y avait à considérer sur la nature

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DE* DIEU ET DE SOI-MÊME

et les différenees des sensations en tant qu’elles appartiennent au corps et à l'dme , et quelles dépendent de leur concours. Avant que de passer & l’usage que l'âme en fait pour le corps et pour elle-même , il est bon de recueillir ce qui vient d'étre expliqué , et d'y foire un peu de réflexion.

Si nous l'avons bien compris ^ nous avons vu qu'il se fait en toutes les sensations un mouvement enchaîné qui commence à l'objet , et se termine BU dedans du cerveau.

U n'est pas besoin de parler ni du toucher ni du goût , où l'application de l'objet est immédiate , et trop j^poble pour étie niée. A l'égard des trois autres sens, nous avons dit que, dans la vue, le rayon doit se réfléchir de dessus l'objet ; que dons l’ouïe, le corps résonnant doit être agité; enfin que, dons l'odorat, une vapeur doit s'exhaler du corps odoriférant.

Voilà donc un mouvement qui se commence à l’objet; mais ce n’est rien, s'il ne coutinue dons tout le milieu qui est entre l'objet et nous.

Cest Ici que nous avons remarqué ce que peuvent les vents et l’eau , et les autres corps interposés , opaques et non transparents , pour empêcher les objets , et leur effet naturel.

Mais posons qu’il n'y ait rien, dons le milieu, qui empêche le mouvement de se continuer jusqu’à moi ; ce n’est pas assez. SI Je ferme les yeux , ou que Je bouche les oreilles et les narines, les rayons léfléchis , et l’air agité , et la vapeur exhalée , viendront à moi inutilement. Il faut donc que ce mouvement , qui a commencé à l’objet , et s’est étendu dans le milieu , se continue encore dans les organes. Et nous avons reconnu qu'il se pousse le long des nerfs Jusqu'au dedans du cerveau.

Toute cette suite de mouvements enchaînés et continués est nécessaire pour la sensation , et c’est après tout cela qu'elle s'excite dans l'âme.

Mais le secret de la nature, ou, pour mieux parler , celui do Dieu , est d’exciter la sensation où l'enchaînement finit, c'est-à-dire où le nerf ébranlé aboutit an cerveau , et de faire qu'elle soit rapportée à l’endroit où l'enchaînement commence , c'est-à-dire à l'objet même , comme noua l'avons expliqué.

Par là il sera aisé d’entaulre de quoi nous instruisent les sensations, et à quoi nous sert cette instruction tant pour le corps que pour l'âme.

Pour cela , remettons-nous bien dans l'esprit les quatre choses que nous venons d'observer dans les sensations , c’est-à-dire , ce qui se fait dans l’objet, ce qui se fait dans le milieu, ce qui se fait dans nos organes, ce qui se fait dons notre âme , c'est-à-dire , la sensation elle-même , dont tout le reste a été la préparation.

I. PsoposiTioN. Ce qui se fait dans tes nerfs, c'est-à-dire l'ébranlement auquel le sentiment est attaché, n'est ni senti ni connu.

Quand nous voyons , quand nous écoutons , ou que nous goûtons , nous ne sentons ni ne cotmoissons en aucune manière ce qui se fait dans notre corps ou dans nos nerfs , et dans notre cerveau , ni même si nous avons un cerveau et des nerfs. Tout ce que nous apercevons , c’est qu'à la présence de certains objets il s’excite en nous divers sentiments ; par exemple , ou un sentiment de plaisir, ou un sentiment de douleur, ou un bon ou un mauvais goût, et ainsi du reste. Ce bon et ce mauvais goût se trouve attaché à certains mouvements des organes , c'est-à-dire ,dcs nerfs; mais ce bon et ce mauvais goût ne nous fait rieu sentir ni apercevoir de ce qui se fait dans les nerfs. Tout ce que nous en savons nous vient du raisonnement, qui n'appartient pas à la sensation, et n'y sert de rien.

II. Pbopositio.v. Non-seulement nous ne sentons pas ce qui scjail dans nos nerfs, c'est-àdire leur ébranlement; mais nous ne sentons non plus ce qu'il y a dans l'objet, qui le rend capable de les ébranler, ni ce qui se fait dans le milieu par où l'impression de l’objet vient jusqu'à nous.

Cela est constant par l’expérience. La vue ne nous rapporte pas les diverses réflexions de la lumière qui se font dans les objets , et dont nos yeux sont frappés ; ni comme il fhut que l'objet ou le milieu soient faits pour être opaques ou transparents, pour causer les réflexions, ou les réfractions , et les autres accidents semblables ; ni pourquoi le blanc ébranle si fortement nos nerfs, et ainsi desautrescouleurs. L'oule ne nous fait sentir ni l’agitation de l’air, ni celle des corps résonnants , que nous pourrions Ignorer si nous ne la savions d'ailleurs, ou par les réflexions de notre esprit, ou même par l'ébranlement de tout le corps , et par la douleur de l’oreille , comme on l’éprouve au moment d'uu coup de canon tiré de près ; mais alors c'est par le toucher qu'on reçoit cette impression. L'odorat ne nous dit rien des vapeurs qui nous affectent ; ni le goût , des sucs exprimés sur notre langue , ni comment ils doivent être faits pour nous causer du plaisir on de la douleur, de la douceur ou de l'aigreur, ou de l'amertume. Enfin, le toucher ne nous apprend pas ce qui fait que l’air chaud ou froid dilate ou ferme nos pores , et cause à tout notre corps , principalement à nos nerfs , des agitations si différentes.

SI I)K LA COXNAISSANCK

Lorsque nous nous sentons enfoncer dons l'eau , et dans les corps mous , ce qui nous fait sentir cet enfoncement c'est que le froid ou le chaud que nous ne sentions qu'à une partie , s'étend plus avant ; mats pour savoir ce qui fait que ce corps nous cède , le sens ne nous en dit mut.

Il ne nous dit non plus pourquoi les corps nous ré.sistent ; et à regarder la chose de prés , ce que nous sentons alors, c'est seulement la douleur qui s'excite, ou qui se commence par la rencontre des corps durs et mal polis , dont la dureté blesse le nôtre plus tendre.

Si l'eau et les corps humides s'attachent à notre peau , et s'y font sentir, le sens ne découvTe pus la délicatesse de leurs parties, qui les nmd capables de mouiller notre peau, et de s'y tenir attachées; ni pourquoi les coiq» secs n'en font autant, qu'étant réduits en poussière; ni d'où vient la différence que nous sentons entre la poudre et les gouttes d'eau qui s'attachent à notre main. Tout cela n'est (loint a|)erçu précisément par le toucher ; et enfin aucun de nos sens ne peut seulement soupçonner pourquoi il est touché par ces objets.

Toutes les choses que je viens de remarquer n'ont besoin , pour être entendues , tpie d'une simple exposition. Mais on ne peut se la faire a soiméme trop claire ni trop précise , ai on veut comprendre ladiffércnce du sens et de l'entendement, dont on est sujet à confondre les opérations.

III. PaorosiTiojt. £» sentant, nous apercevons seulement la sensation elle-même ; mais fueli/ue/ois Irrmince à quelque chose que nous appelons objet.

Pour ce qui est de la sensation , il n'est pas liesoin de prouver qu'elle est aperçue en sentant. Chacun en est à soi-méme un bon témoin , et celui qui sent n'a pas besoin d'en être averti.

Cest iwurtiuit par quelque autre chose que la sensation , que nous connaissons la sensation. Car elle ne peut pas réfléchir sur elle-même , et se tourne toute à l'objet auquel elle est terminée.

Ainsi le vrai effet de la sensation est de nous aider à discerner les objets. En effet , nous distinguons les choses qtil nous touchent ou nous environnent , par les sensations cpi'elles nous excitent ; et c'est comme une enseigne que la nature nous a douné'C pour les connaître.

Mais, avec tout cela, il parait, par les choses qui ont été dites , qu'en vertu de la sen.sation précisément prise , nous ne (s)nnais.sons rien du tout du fond de l'objet. Nous ne savons, ni de (pielles parties il est composé, ni (piel en est l'aivangement , ni i>our((uui il est propre a nous renvoyer

les rayons , ou à exhaler certainee vapeurs , ou à exciter dans l'air tant de divers mouvements qtii font bi diversité des sons, et ainsi du reste. Nous remarquons seulement que nos sensations SC terminent ù quelque chose hors de nous , dont pourtant nous ne savons rien, sinon qu'a sa présence il se fait en nous un certain effet , qui est la sensation.

Il semblerait qu'une perception de cette nature ne serait guère capable do nous instruire. Nous recevons pourtant de grandes instructions par lo moyen de nos sens; et voici comment.

IV. Pbopositio!». Les sensations servent à Liime à s'instruire de ce qu'elle doit ou rechercher oii/uir, pour la conservation du corjis qui lui est uni.

I.'ex|)ériencc justifie cet usage des sensations : et c'est |>ciit-élre la première lin que la nature se propose en nous les donnant ; mais à cela il faut ajouter ce qui suit.

V. Paoposmos. L’instruction que nous mcerons par les sensations serait imparfaite , ou plutôt nulle, si nous n'y joignions ta raison.

Ces deux propositions seront éclaircies toutes deux ensemble , et il ne faut que s'oliservcr soiméme pour les entendre.

Iji douleur nous fait connaître que tout le corps, ou quelqu'une de ses parties est mal disposée , afin que l'âme soit soliieiléx; à fuir ce qui cause le mal , et à y donner remède.

C'est pourquoi il a fallu que la douleur se rapportât, ainsi qu'il a été dit, à la cause externe, et â la partie offensée, parce que l'âme est instruite par ce moyen, à appliquer le remède ou est le mal.

Il en est de même du plaisir ; celui que nous avons â manger et à boire nous sollicite à donner au corps les aliments nécessaires , et nous fait employer à cet usage les parties oéi nous resseu- I toixs le plaisir du goût.

Car Ire choses sont tellement diposé-es , que ce «pii est convenable au corps est accompagné de plaisir, comme ce «pii lui est nuisible est accompagné de douleur : de sorte que le plaisir et la douleur servent ù intéresser Tfime «bins ce «pii regarde le corps, et l'«)bligent à chercher les choses qui en f«int la conservation.

Ainsi «piaiid le corps a besoin de nouiTiture ou de rafraîchissement, il se fait eu l'âme «me douleur qu'on appelle faim ou soif, et cette douleur nous sollicite a manger et à boire.

le plaisir s'y mêle aussi poui' nous y engager

DE DIEU ET DE SOI-MÊME. ss

plu» doucement. Car outre que nous sentons du plaisir à faire cesser la douleur de la faim et de la soif, le manger et le boire nous causent d'euxraûmes un plaisir particulier, qui nous pousse encore davantage à donner au corps les choses dont U a besoin.

Cest en cette sorte que le plaisir, et la douleur servent à l'iime d'instruction , pour lui apprendre ce qu’elle doit au corps ; et cette instruction est utile, pourvu que la raison y préside. Cor le plaisir, de lui-méme , est un trompeur ; et quand l'âme s'y abandonne sans raison , il ne manque Jamais de l'égarer, non-seulement en ce qui la touche, comme quand il lui l’ait .abandonner la vertu , mais encore en ce qui regarde le corps , puisque souvent la douceur du goût nous porte ù manger et à boire tellement à contre-temps , que l'économie du corjo en est troublée.

Il y a aussi des choses qui nous causent beaucoup de douleur, et toutefois qui ne laissent pas d être dans la suite un grand remède à nos maux.

Enfin , toutes les autres sensations qui se fout en nous servent â nous instruire. Car eliaque sensation différente présuppose naturellement quelque diversité dans les objets, .\insi ce. que Je vois Jaune est autre que ce que Je vols vert ; ce qui est amer au goût , est autre (jue ce qui est doux ; ce queje sens chaud, est autre que ce que jesens froid. Et si un objet qui me causait une sensation commence à m’en causer une autre , Je connais par lit qu'il y est arrivé quelque changement. Si l'eau qui me semble froide commence à me sembler chaude, c'est que depuis elle aura été mise sur le feu. Et cela, c'est discerner les objets, non point eu eux-mêmes, mais par k-s effets qu'ils font sur nos sens , comme par une marque posée au dehors. A cette marque , l'âme distingue les chose» qui sont autour d’elle , etjuge par quel endroit elles peuvent faire du bien ou du mal au corps.

Mais il faut encore en cela que la raison nous dirige, sans quoi nos sens pourraient nous tromper. Carlo même objet, xaià même distance, me parait grand de» que Je l’estime plus éloigné , et me parait moindre dès que Je l’estime plus près; par exemple la lune me parait plus grande , vue à l’horizon , et plus petite quand elle est fort élevée , quolqu'en l'une et en l'autre position , elle doit être précisément sous le même angle , c’est-à-dire , à la même distance. Ix même bâton qui me parait droit dans l’air, me parait courbe dans l’eau. La même eau , quand elle est tiède , si J’ai la main chaude , me parait froide ; et si Je l’ai froide , me paniit chaude. Tout me parait vert à traver» un verre de cette couleur; et par la même raison , tout me parait Jaune lorsque la bile Jaune elle-même s’est répandue sur mes

yeux. Quand la même humeur se Jette sur ma langue, tout me parait amer. Ixrsque les nerf» qui servent à la vue et à l’ouie sont agités au dedans , il se forme des étincelles , des couleurs , des bruits confus ou des tintements qui ne sont attachés à aucun objet sensible : les illusions de cette sorte sont infinies.

L'âme serait donc souvent trompée, si elle se fiait à scs sens sans consulter la raison. Mais elle peut profiter de leur erreur ; et toujours , quoi qu'il arrive , lorsque nous avons des sensations nouvelles , nous sommes avertis par là qu’ii s’est fait quelque changement , ou dans les objets qui nous paraissent , ou dans le milieu paroù nous les apercevons , ou même dans les organes de nos sens. Dans les objets , quand ils sont changés , comme quand de l'eau froide devient chaude , ou que des feuilles, auparavant vertes, dev iennent pâles étant desséchées. Dons le milieu , quand il est tel , qu'il empêche ou qu’il altère l’action de l'objet, comme quand l’eau rompt la ligne du rayon qu’un bâton renvoieànos yeux. Dans l'organe des sens, quand ils sont notablement altérés par les humeurs qui s'y Jettent , ou par d'autres causes semblables.

Au reste, quand quelqu’un de nos sens nous trompe , nous pouvons aisément rectifier ce mauvais jugement par le rapport des autres sens, et par la raison. Par exemple , quand un bâton pa- , rait courbé à nos yeux étant dans l'eau , outie que si on l'en retire , la vue se corrigera elle-même , le toucher que nous sentirons affecté comme il a accoutumé de l'être quand les corps sont droits, et la raison seule qui nous fera voir que l'eau ne peut pas tout d'un coup l'avoir rompu, nous peut redresser. Si tout me parait amer au goût , ou que tout semble Jaune à ma sue , la raison me fera conconnoitre que cette uniformité ne peut pas être venue tout à coup aux choses où auparavant j'ai senti tant de différence ; et ainsi je connaîtrai l’altération de mes organes, que je tâcherai de remettre en leur naturel.

Ainsi nos sensations ne manquent Jamais de nous instruire , je dis même tpiand elles nous trompent , et nos deux propositions demeurent constantes.

VI. Proposition. Outre tes secours que donnent les sens à notre raison pour entendre les besoins du corps, ils t'aident aussi beaucoup à connaître toute ta nature.

Cor notre âme a en elle-même des principes de vérité éternelle , et un esprit de rapport , c'est-àdire , des règles de raisonnement , et un art de tirer des conséquences. Cette âme ainsi fonnée , et pleine de ces lumières , se trouve unie à un

DE LA CONNAISSANCE

corps si petit , à la vérité , (pi'il est moins que rien à l'épard de cet univers immense ; mais qui pourtant a ses rapports avec ce grand tout , dont il est une si petite partie. Et il se trouve composé de sorte qu'on dirait qu'il n’est qu'un tissu de petites fibres infiniment déliées, disposées d'aiileurs avec tant d'art, que des mouvements trèsforts ne les blessent pas , et qne toutefois les plus délicats ne laissent pas d’y faire leurs impressions ; en sorte qu'il lui en vient de très-remarquableset de la lune et du soleil , et même , au moins A l'épard de la vue , des sphères les plus hautes , quoique éloignées de nous par des espaces incompréhensibles. Or l'union del'âme et du corps se trouve faite de si bonne main , enfin l'ordre y est si bon , et la correspondance si bien établie , que l’âme qui doit présider, est avertie par ses sensations de ce qui SC passe dans ce corps , et aux environs , Jusqu’à des distances infinies. Car comme ces sensations ont leur rapport àcertaines dispositions de l’objet, ou du milieu , ou de l’organe, ainsi qu’il a été dit , à chaque sensation l'âme apprend des choses nouvelles , dont quelques-unes regardent la substance dn corpsquiluiestunl,et laplupoi-t n'y servent de rien. Car que sert, par exemple, au corps humain la vue de ce nombre prodigieux d’étoiles qui se découvrent à nos yeux pendant la nuit? Et même, en considérant ce qui profite au corps , l’âine découvre par occasion une infinité d’autres choses; en sorte que, du petit corps où clic est enfermée , elle tient à tout , et voit tout l’univers se venir, pour ainsi dire , marquer sur ce corps , comme le cours du soleil se marque sur im cadran. Elle apprend donc , par ce moyen des particularités considérables , comme le cours dn soleil ; leflux et le reflux de la mer; la naissance , l’accroissement , les propriétés différentes des animaux , des plantes , des minéraux ; et autres choses innombrables , les unes plus grandes , tes autres plus petites, mais toutes enchaînées entre cl les, et toutes même en particulier, capables d’annoncer leur Créateur à quiconque le sait bien considérer. De ces particularités elle compose l’histoire de la nature , dont les faits sont toutes les choses qui frappent nos sens. Et par un esprit de rapport , elle a bientôt remarqué combien ces faits sont snivis. Ainsi elle rapporte l'un A l’autre : elle compte, elle mesure, elle observe les oppositions et le concours, les effets du mouvement et du repos, l’ordre, les pmportions, les corresiK>ndances , les causes particulières et universelles , celles qui font aller les pai-ties , et celle qui tient tout en étal. .Ainsi Joignant ensemble les principes universels qu’elle a dans l’esprit , et les faits particuliers qu’elle apprend par le moyeu des sens, elle voit beaucoup dans la natuie, et

on sait asser. pour juger que ce qu’elle n’y voit pas encore c.st le plus beau ; tant il a été utile de faire des nerfs qui pussent être touchés de si loin , et d’y Joindre des sensations , ptu- lesquelles l’âme est avertie de si grandes choses.

Voilà ce que nous avions à considérer sur funion naturelle des sensations avec le mouvement des nerfs. Il faut maintement entendre à quels mouvements du corps l’imagination et les passions sont attachées.

Mais il faut premièrement remarquer que les imaginations et les passions s'excitent en nous , ou simplement par les sens, ou parce que la raison et la volonté s’en mêlent.

Car souvent nous nous appliquons expressément à imaginer quelque chose , et souvent aussi Il nous arrive d’exciter exprès et de fortifier quelque passion en nous-mêmes; par exemple, ou l’audace ou la colère , â force de nous représenter, ou nous laisser représenter par les autres, les motifs qui nous les peuvent causer.

Comme nos imaginations et nos passions peuvent être excitées et fortifiées par notre clioix , elles peuvent aussi par là être ralenties. Nous pouvons fixer, par une attention volontaire , les pensées confuses de notre imagination dissipée ; et arrêter , par vive force de raisonnement et de volonté , le cours emporté de nos passions.

Si nous regardions cet état mêlé d’imagination, de passion , de raisonnement et de choix , nous confondrions ensemble les operations sensitives et les Intellectuelles, et nous n’entendrions jamais l’effet parfait des unes et des autres. Faisonsen donc la séparation. Et comme , pour mieux entendre ce que feraient par eux -mêmes des chevaux fougueux , il faut les considérer sans bride , et sans conducteur qui les pousse ou qui les retienne ; considérons l’imagination et les passions purement abandonnées aux sens et à ellesmêmes , sans que l’empire de la volonté, ou aucun raisonnement s’y mêle , ou pour les exciter ou pour les calmer. Au contraire , comme il arrive toujours que la partie supérieure est sollicitée à suivre l’imagination et la passion , mettons encore avec elles , et regardons comme une partie du leur effet naturel , tout ce que la partie supérieure leur donne par nécessité , avant qu’elle oit pris sa dendere résolution ou pour ou contre. Ainsi nous découvrirons ce que peuvent par ellesmêmes l'imagination et les passions , et à quelles dispositions du corps elles s’excitent.

Et pour commencer par l’imagination , comme elle suit naturellement la sensation , il faut que l’impression que le corps reçoit dans l’une , soit attachée a celle qu’il reçoit dans l’autre ; et quoique la seule construction des organes du cerveau

DE DIEU ET DE SOI-MÊME

ne nous apprenne rien du détail de ee qui s’y passe à cette occasion, nous sommes bien fondés à croire qu’il s’y passe quelque chose à l’occasion de quoi l’dme avertie reçoit de son Créateur telle ou telle idé-e : il ne faut que se souvenir que le cerveau est l’origine de tous les nerfs , et que l’ébranlement des nerfs , par les objets sensibles , aboutit au cerv eau.

La chose sera encore moins difficile à entendre, si on regarde toute la substance du cerveau , ou quelque-unes de ses parties principales , comme coraposé-es de petits (ilets qui tiennent aux nerfs , quoiqu’ils soient d’une autre nature ;dquoi l’anatomie ne répugne pas , et au contraire l’analogie des autres parties du corps nous porte à le croire.

Car les chairs et les muscles , qui ne paraissent à nos yeux , au premier aspect , qu’une masse uniforme et inarticulée , paraissent , dans une dissection délicate , un écheveau de petits cordons , nommés fibres , qui sont elles-mêmes des écheveaux de petits fliets parallèles. La peau et les autres membranes sont aussi un composé de fliets très-lins , dont le tissu est fait de la manière qui convient à chacune pour son usage , pour donner à tout ce genre de parties , la souplesse et la consistance que demandent les besoins du corps.

On peut bien croire que la nature n’aurait pas été moins soigneuse du cerveau qui est l’instrument principal des fonctions animales , et que la composition n’en sera pas moins industrieuse.

On comprendra donc aisément (pi’il sera composé d'une infinité de petits filets , que l’afllueuee des esprits à cette partie , et leur eontinuel mouvement , tiendront toujours en état : en sorte qu’ils pourront être aisément mus et pi iés , à l’ébranlement des nerfs, en autant de manières qu’il faudra.

Que si on n’observe pas cette distinction de petits fliets dans le cerveau d’un animal mort , Il est aisé de concevoir que la mollesse de cette partie, et l'extinction de la chaleur naturelle, d’où suit celle des esprits , en est la cause : joint que dans les autres parties du corps , quoique plus grossières , plus consistantes , et plus différentes , le tissu n'est aperçu qu’avec beaucoup de travail , et jamais dans toute sa délicatesse.

Car la nature travaille avec tant d’adresse , et réduit les corps à des parties si unes et si délices, que ni l’art ne la peut imiter , ni la vue la plus perçante la suivre dons des divisions si délicates, quelque secours qu’elle cherche dons les microscopes.

Ces choses présupposées , il est clair que flmpresslou , ou te coup que les nerfs reçoivent de l’objet , portera nécessairement sur le cerveau j

et comme la sensation se trouve conjointe à l’ébranlement du nerf, l’imagination .le fera à l’ébranlement qui se fera sur le cerveau même.

Selon cela , l’imaginatiaa doit suivre , nuiis de fort près , la sensation , comme le mouvement du cerveau doit suivre celui du nerf.

Et comme l’impression qui se fait dans le cerveau doit imiter celle dunerf, aussi avons-nous vu que l’imagination n’est antre chose que l'image de la sensation.

De même aussi que le nerf est d’une nature à recevoir un mouvement plus vite et plus ferme que le cerveau , la sensation aussi est plus vive que l’imagination.

L’imagination dure plus que la sensation ; Il faut donc qu'il y ait une cause de cette’ durée : mais si cette cause subsiste dans le cerveau , où et de quelle manière? ou si elle consiste dans la puissance obédienticlle de l'éme une fois touchée de cette idée , et de finstitution de son Créateur tout-puis.sont , c’est ce qu’il serait inirtile de chercher, puisqu’il parait impossible de parvenir ù cette connaissance.

On dit sur cela que le cerveau ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir facilement les impressions , et assez de consistance pour les retenir, il y peut demeurer, ù peu près coname sur la cire , des marques fixes et durables , qui servent é rappeler les objets , et donnent beu au souvenir. Mais il ne faut qu’approfondir cette idée, pour voir combien elle est supcriiclelle, téméraire , insuffisante , même en général , et encore infiniment plus en détail.

On peut aisément comprendre que les coups qui viennent ensemble par divers sens , portent à peu près au même endroit du cerveau ; ce qui fait que divers objets n’en font qu’un seul , quand ils viennent dans le même corps.

J’aurai, par exemple, rencontré un lion en passant par les déserta de Libye , et j’en aurai vu l'affreuse figure ; mes oreilles auront été frappé-es de son rugissement terrible ; j’aurai senti , si vous le voulez , quelque atteinte de ses griffes , dont une main secourable m'aura arraché. II se fait dans mon cerveau, par ces trois sens divers, trois fortes impressions , de ce que c’est qu'im lion ; mais , parce que ces trois impressions , qui viennent à peu près ensemble, ont porté au même endroit, une seule remuera le tout; et ainsi il arrivera qu'au seul aspect du lion , à la seule ouïe de son cri , ce furieux animal reviendra tout entier à mon imagination.

Et cela ne s’étend pas seulement à tout l’animal , mais encore au lieu où j’ai été frappé la première fois d’un objet si effroyable. Je ne reverrai Jamais le vallon désert où j’en aurai fait la

DE CONNAISSANCE

rencontre , sans qu'il me prenne quelque émotion, ou même quelque frayeur.

Ainsi , de tout ce qui frappe en même temps le sens , il ne s'en coin[K>sc qu'un seul objet , qui fait son impression dans le même endroit du cerveau , et y a son caractère particuiier. Et c'est pourquoi , en passant , ii ne faut pas s'étonner, si un cbat frappé d'un bdton au bruit d'un fnv^lot qui y était atlacbé , est ému après par le grelot seul , qui a fait son impression avec le bdton au même endroit du eerveau.

Toutes les ibis que tes endroits du cerveau , où les marques des objets restent imprimées , sont agités , ou par les vapeurs qui montent continuellement à la tète , ou par le cours des esprits , ou par quelque autre cause que ce suit , les objets doivent revenir à l'esprit ; ce qui nous cause en veillant tant de différentes pensées qui n'ont point de suite , et en dormant tant de vaines imaginations que nous prenons pour des vérités.

Et parce que le eerveau , composé , comme II a été dit , de tant de parties si délicates , et plein d'esprits si vifs et si prompts, est dans un mouvement continuel; et que d'ailleurs il est agité à secousses inégales et irrégulières, selon que les vapeurs et les esprits montent à la tête ; il arrive de là que notre esprit est plein de jrensées si vagues , si nous ne le retenons , et ne le fixons par l'attention.

Ce qui fait qu'il y a pourtant ([uelque suite dans ces pensées , c'est que les marques des objets gardent un certabi ordre dans le eerveau.

Et il y a une grande utilité dans cette agitation qui ramène tant de pensées vagues, parce qu'elle fait que tous les objets , dont notre eerveau retient les traces, se représentent devant nous de temps en temps par une espèce de circuit , d'où il arrive que les traces s'en rafraiebissent, et que l'âme choisit l'objet qui lui plaît, pour en foire le sujet de son attention.

Souvent aussi les esprits prennent leur cours si impétueusement et avec un si grand concours vers un endroit du cerveau , que les autres demeurent sans mouvement , faute d'esprits qui les agitent ; ce qui fait qu'un certain objet déterminé s'empare de notre pensée , et qu'une seule imagination fait cesser toutes les autres.

C'est ce que nous voyons arriver dans les grantjes p&ssions, et lorsipie nous avons l'imagination échauffée; c'est-à-dire qu'à force de nous attacher à un objet , nous ne pouvons plus nous en arracher : comme nous voyons arriver aux peintres et aux personnes qui eoinposeut, surtout aux poètes, dont l'ouvrage dépend tout entier d'une certaine chaleur d'imagination.

Cette chaleur, qu'un attribue à rimaglnatlon ,

est en effet une affection du cerveau , lorsque les esprits naturellement ardents , accourus en abondance, l'eehauffent en l'agitant avra violence. Et comme il ne prend pas feu tout à coup, son ardeur ue s'éteint aussi qu'avec le temps.

De cette agitation du cerveau et des pensées qui l’accompagnent , naissent les pa.ssions avec tous les mouvements qu'elles causent dans le corps , et tous les désirs qu'elles excitent dans l’âme.

Pour ce qui est des mouvements corporels. Il y en a de deux sortes dans les passions : les intérieurs , c'est-à-dire , ceux des esprits et du sang ; et les extérieurs, c'est-à-dire, ceux des pieds, des mains et de tout le corps, pour s'unir à l'objet, ou s’en éloigner : ce qui est le propre effet des passions.

La Uoison de ces mouvements intérieurs et extérieurs , c'est-à-dire , du mouvement des esprits avec celui des membres externes, est manifeste, puisque les memlires ne se remuent qu’au mouvement des muscles , ni les muscles qu'au mouvement et à la direction des esprits.

Et il faut , en général , que les mouvements des animaux suivent l'impression des objets daus le eerveau, puisque la lin naturelle de leur mouvement est de les approcher ou de les éloigner des objets mêmes.

C'est pourquoi nous avons vu que pour berces deux eboscs , c'est-à-dire , l’impression des objets et le mouvement, la nature a voulu qu'au même endroit où aboutit le dernier coup de l'objet, c'est-n-dire, daus le cerveau, commençât le premier branle du mouvement; et [wur la même raison elle a conduit jusqu'au cerveau les ncifs qui sont tout ensemble , et les organes par où les objets nous frappent , et les tuyaux par où les esprits sont portés dans les muscles , et les font jouer.

Ainsi , par la liaison qui se trouve natnrcllement entre l'impression des objets , et les mouvements par lesquels le corps est transporté d'un lieu à un autre, il est aisé de comprendre qu'un objet qui fuit une impression forte , par là dispose le corps à de certains mouvements , et l'ébranle pour les exercer.

En effet , il ne faut que songer ce que c'est que le cerveau frappé , agité , imprimé , pour ainsi parler, par les objets, pour entendre qu'à ces mouvements quelques passages seront ouverts , et d’autres fermés; et que de là il arrivera que les esprits , qui tournent sons cesse avec grande impétuosité dans le cerveau, prendivmt leur cours à certains endroits plutôt qu'en d'autres ; qu'ils rempliront par consi'quent certains nerfs plutôt que d'autres ; et qu'ensuite le cœur, les muscles , enfin toute la machine mue et ébranlée

igi'i.-' :: : , (.loiv'lc

DK DIEU trr DE SOI-MÊME.

eu conformité, sera poussée en certains objets, ou a l’opposite , selon la convenance ou l’opposition que la nature aura mise entre nos corps et ces objets.

Eu cela la sagesse de celui qui a réglé tous ces mouvements, consistera seulement à construire le cerveau, de sorte que le corps soit ébranlé vers les objets convenables , et détourné des objets contraires.

Après cela , il est clair que s'il veut joindre une âme à un corps, afin que tout se rapporte, il doit joindre les désirs de l'âme à cette secrète disposition, qui ébranle le corps d’un certain côté ; puisque même nous avons vu que les désirs sont à l'âme ce que le mouvement progressif est au corps , et que c’est par là qu’elle s'approche ou qu'elle s'éloigne à sa manière.

Voilà donc eutre l'âme et le corps une proportion admirable. Les sensations répondent à l'ébranlement des nerfs , les imaginations aux impressions du cerveau, et les désirs, ou les aversions, à ce branle secret que reçoit le corps dans les passions , pour s’approcher ou s’éloigner de certains objets.

Et pour entendre ce dernier effet de correspondance, il ne faut que considérer en quelle disposition entre le corps dans les grandes passions , et en même temps combien l’âme est sollicitée à y accommoder ses désirs.

Dans une grande colère, le corps se trouve plus prêt à insulter renuemi et à l'abattre , et se tourne tout à cette insulte ; et l'âme , qui se sent aussi vivement pressée , tourne toutes ses pensées au même dessein.

Au contraire , la crainte se tourne à l'éloignement et à la fuite, qu'elle rend \itc et précipitée, plus qu'elle ne le serait naturellement, si ce n'est quelle devienne si extrême , qu’elle dégénère eu langueur et en défaillance. Et ce tpi’il y a de merveilleux , c’est que l’ame entre aussitôt dans des sentiments convenables à cet 'état ; elle a autant de désir de fuir, que le corps y a de disposition. Que si la frayeur nous saisit, de sorte que le sang se glace si fort que le corps tombe eu dél'aillauce , l’àmc semble s’affaiblir en même temps, le courage tombe avec les forces, et il n’eu reste pas même assez pourpou voir prendre la fuite.

11 était convenable à l’union de l’âme et du corps , (fuc la difficulté du mouvement , aussi bien que la disposition il le faire, eût quelque chose dans l’âme qui lui répondit ; et c'est aussi ce ({ui fait naître le découragement, lu profonde mélancolie , et le désespoir.

Contre de si tristes plissions , et au défaut de la joie qu'on a rai’emcut bien pure, l'esiiérance

nous est donnée comme nnc espèce de charme, qui nous empêche de sentir nos maux. Dans l’espérance, les esprits ont de la vigueur, le courage se soutient aussi , et même il s’excite. Quand elle manque, tout tombe, et on se sent comme enfoncé dans un abîme.

.Selon ce qui a été dit, on pourra déiinirla passion , à la prendre en ce qu'elle est dims l’âme , en ce (pii regarde les choses corporelles , im désirou une aversion qui naît dans elle ù proportion que le corps est capable au dedans de concourir avec l’âme à poursuivre ou ù fuir certains objets : et dans les corps une disposition, par laquelle il est capable d’exciter dans l’âme des désirs ou des aversions pour certains objets.

Ainsi le concours de l’âinc et du corps est visible dans les passions. Mais il est clair que le premier mobile est tantôt dans la pensée de l’âme, tantôt dans le mouvement commencé par la disposition du corps.

Qir comme les passions suivent les sensations , et que les seusutious suivent les dispositions du corps, dont elles doivent avertir l’âme, il parait que les passions les doivent suivre aussi ; eu suite que le corps doit être ébranlé pur un certain mouvement , avant que l'âme soit sollicitée à s’y joindre par son désir.

En un mut , eu ce qui regarde les sensations , les imaginations et les passions, elle est purement patiente ; et il faut toqjours penser que , comme la sensation suit l’ébraiilcmcnt du nerf, ctque l’imagination suit l’impression du cerveau, le désir ou l’aversion suivent aussi la (Usposition où le corps est mis par les objets qu'il faut ou fuir ou chercher.

La raison est que les sensations et tout ce qui eu dépend, est donné à l âme pour l’cAciler à pourvoir aux besoins du corps, et que tout cela, pai’ conséquent, devait être accommodé à ce qu'il souffre.

Il ne faut , pour nous eu convaincre , que noua observer nous-mêmes dans un de nos appétits les plus naturels, qui est celui de manger. Le corps vide de nourritm-e en a besoin, et fâme aussi la désire : le corps est altéré par ce besoin , et l’âme ressent aussi la douleur pressante de la faim. Les viandes frappent l’œil , ou l’odorat , et en ébranlent les nerfs ; les sensations conformes s'excitent , c’est-à-dire que nous voyons et sentons les viandes par rébronlcment des nerfs, cet objet est imprimé dans le cerveau , et le plaisir de manger remplit l’imagination. A l'occasion de l’impression que les viandes fout dans le même cerveau , les esprits eoulent dons tous les endroits qui servent à la nutrition , l'eau vient à la bou- ' cbe , et on sait que celte eau est propre à ramol-

DE LA CONNAISSANCE

Ur les viandes , i en exprimer le soc , ü nous les faire avaler; d’autres eaux s’apprêtent dans l’estomac, et déjà elles le picotent ; tout se prépare à la diction, et l’âme dévore déjà les viandes par la pensée.

Cest ce qui fait dire ordinairement que l’appétit facilite la digestion , non qu’un désir puisse de soi-méme inciser les viandes , les cuire et les digérer; mais c’est que ce désir vient dons le temps que tout est prêt dans le corps à la digestion.

Et qui verrait un homme affamé , en présence de la nourriture offerte après un long temps , verrait ce que peut l’objet présent , et comme tout le corps se tourne à le saisir et à l’engloutir.

Il en est donc de notre corps dans les passions , par exemple dans une faim , ou dans une colère violente, comme d’un arc bandé, dont toute la disposition tend à décocher le trait; et on peut dire qu’un arc en cet état ne tend pas plus à tirer, que le corps d’un homme en colère tend à fVapper l’ennemi. Car et le cerveau , et les nerfs , et les muscles, le tournent tout entier à cette action , comme les autres passions le tournent aux actions qui leur sont conformes.

Et encore qu’en même temps que le corps est en cet état , il s’élève dans notre âme mille imaginations et mille désira, ce n’est pas tant ces pensées qu’il fàut regarder, que les mouvements du cerveau anxquel elles se trouvent jointes ; puisque c’est par ces mouvements que les passages sont ouverts, que les esprits coulent, que les nerfs, et par eux les muscles, en sont remplis, et que tout le corps est rendu à un certain mouvement.

Et ce qui fait croire que , dans cet état , il fàut moins regarder les pensées de l'âme, que les mouvements du cerveau , c’est que dans les passions , comme nous les considérons , l’âme est patiente, et qu’elle ne préside pas aux dispositions du corps, nuUs qu’elle y sert.

C’est pourquoi il n’entre dans les passions ainsi regardées aucune sorte de raisonnement, ou de réflexion . Car nous y considérons ce qui prévient tout raisonnement et toute réflexion, et ce qui suit naturellement la direcUon des esprits pour causer certains mouvements.

Et encore que nous ayons vu cl-dessns que les passions se diversifient à la présence ou à l’absence des objets , et par la facilité ou par lu difficulté de les acquérir ; ce n’est pas qu’il intervienne une réflexion , par laquelle nous concevons l’objet présent ou absent , facile ou difficile à acquérir; mais c’est que l’éloignement, aussi bien que la présence de l’objet , ont leurs caractères propres , qui se marquent dans les organes et dans

le cerveau : d’où suivent dans tout le corps les dispositions convenables , et dans l’âme aussi des sentiments et des désirs proportionnés.

Au reste , il est bien certain que les réflexions qui suivent après , augmentent ou ralentissent les passions : mais ce n’est pas encore de quoi il s’agit. Je ne regarde ici que le premier coup que porte la passion au corps et à l'âme. Et il me suffit d’avoir observé , comme une chose indubitable , que le corps est disposé par les passions à de certains mouvements , et que l’âme est en même temps puissamment portée à y consentir. De là vierment les efforts qu’dle fait, quand il faut, par la vertu , s’éloigner des choses où le corps est disposé. Elle s’aperçoit alors combien elle y tient, et que la correspondance n’est que trop grande.

Jusques Ici noos avons regardé dans l’âme ce qui suit les mouvements du corps. Voyons maintenantdans le corps ce qui suitles pensées de l’âme.

Cest ici le bel endroit de l’homme. Dans ce que nous venons de voir, c'est-à-dire, dans les opérations sensuelles , l’âme est assujettie an corps ; mais dans les opérations intellectuelles, que nous allons considérer, non-seulement elle est libre, mais elle commande.

^ H lui convenait d’être la maîtresse , porce qu’elle est la plus noble , et qu’elle est n^ par conséquent pour commander.

Nous voyons en effet comme iws membres se meuvent à son conunandement , et comme lecorpe se transporte promptement où elle veut

Un aussi prompt effet do commandement de l’âme ne nous donne plus d'admiration , parce que nous y sommes accoutumés ; mais nous en demeurons étormés , pour peu que nous y fassioia de réflexion.

Pour remuer la main , nous avons vu qu’il farrt faire agir premièrement le cerveau , et ensuite les esprits , les nerfs et les muscles ; et cependant de toutes ces parties , il n’y a souvent que la main qui nous soit contrae. Sans connaître toutes les antres , ni les ressorts intérieurs qui font mouvoir notre main , ils ne laissent pas d’agir, pourvu que nous voulions seulement la remuer.

Il en est de même des autres membres qui obéissent à la volonté. Je veux exprimer ma pensée, les paroles convenables me sortent aussitôt de la bouche , sans que je sache aoeun des mouvements que doivent faire , pour les former, la langue ou les lèvres , encore moins ceux du cerveau , du pourrwn et de la trachée-artère ; puisque je ne sais pas même naturellement si j’ai de telles parties , et que j’ai eu besoin de m’étudier moi-même pour le savoir.

Que je veuille avaler, la trachée-artère se ferme

- Cîoogk

DE DIEU ET DE SOI-MÈME

infUlliMenient, sans que je songe i la fermer, et , sans que Je la connaisse , ni que Je la sente agir.

Que Je veuilie regarder loin, la prunelle de rceil se dilate; et an contraire, elle se resserre quand Je veux regarder de près, sans que Je sache qu’elle soit capable de ce mouvement, ou en quelle partie précisément il se fait. Il y a une tnflnité d'autres mouvements semblables qui se font dans notre corps , à notre seule volonté , sans que nous sachions comment, ni pourquoi, ni même s’ils se font.

Celnide la respiration est admirable, en ce que nous le suspendons et l'avançons quand il nous plaît; ce qui était nécessaire pour avoir le libre usage de la parole ; et cependant , quand nous dormons , elle se fait sans que notre volonté y ait part.

Ainsi, par un secret merveilleux, le mouvement de tant de parties , dont noos n’avons nulle connaissance, ne laisse pas de dépendre de notre volonté. Nous n'avons qu’à nous proposer un certain effet connu; par exemple, de regarder, de parler, ou de marcher : aussitôt mille ressorts inconnus , des esprits , des nerfs , des muscles , et le cerveau même qui mène tous ces mouvements , se remuent pour le produire, sans que noos connaissions autre chose sinon que nous le vSulons, et qu'aussitôt que nous le voulons l’eflist s’ensuit.

Outre tous ces mouvements qui dépendent du cerveau , il faut que noos exercions sur le cerveau même un pouvoir immédiat, puisque nous pouvons être attentif quand nous le voulons, ce qui ne se fait pas sans quelque tension du cerveau , comme l’expérienoa le tait voir.

Par cette même attention , nous mettons volontairement certaines choses ^ns notre mémoire , que nous nous rappelons aussi quand il nous plaît , avec plus ou moins de peine, suivant que le cerveau est bien ou mal disposé.

Car il en est de cette partie comme des antres , qui , pour être eu état d’obéir à l’tme , demande certaines dispositions ; ce qui montre , en passant, que le pouvoir de l’ême sur le corps a ses limites.

Afin donc que l'àme commande avec effet , il faut toujours supposer que les parties soient bien disposées , et que le corps soit en bon état. Car raelquefois on a beau vouloir marcher, il se sera Jeté telle humeur sur les Jambes , ou tout le corps se trouvera si faible par l’épuisement des esprits, que cette volonté sera inutile.

Il y a pourtant certains empêchements , dans les parties , qu’une forte volonté peut surmonter ; et c'est un grand effet du pouvoir de l'âme sur le corps , qu’elle puisse même délier des organes qui, jusque-là, avaient été empêchés d’agir ;

comme on dit du (Ils de Crésns , qui , ayant perdu l’usage de la parole, la recouvra, quand il vit qu’on allait tuer son père , et s’écria qu’on se gardât bien de toucher à la personne durai. L’empêchement de sa langue pouvait être surmonté par un grand effort , que la volonté de sauver son père lui fit faire.

Il est donc indubitable qu’il y a une infinité de mouvements dans le corps , qui suivent les pensées de l’âme ; et ainsi les deux effets de l’union restent parfaitement établis.

Mais afin que rien ne passe sons réflexion, voyons ce que fait le corps , et à quoi II sert dans les opérations inteliectuelles , c’est-à-dire , tant dans celles de l’entendement, que dans celles de la volonté.

Et d’abord il faut reconnaître que l’intelligence , c’est-à-dire, la connaissance delà vérité, n’est pas, comme la sensation et l’imagination, une suite de l’ébranlement de quelque nerf, ou de quelque partie du cerveau.

Nous en serons convaincus , en considérant les trois propriétés de l’entendement, par lesquelles nous avons vu , dans le chapitre i , n* xvii , qu’il est élevé au-dessus des sens et de toutes ses dépendances.

Car il y parait que la sensation ne dépend pas seulement de la vérité de l’objet , mais qu’elle suit tellement des dispositions et du milieu , et de l’organe , qoe par là l’objet vient à nous tout antre qu’il n’est. Un bâton droit devient courbe à nos yeux au milieu de l’eau ; le soleil et les autres astres y viennent infiniment plus petits qu’ils ne sont en eux-mêmes. Nous avons beau Âre convaincus de toutes les raisons par lesquèllés on sait , et que l’eau n’a pas tout d’un coup rompu ce bâton, et que tel astre, qui ne nous parait qu’un point dans le ciel , surpasse sans proportion toute la grandeur de la terre; ni le Mton pour cela n’en vient plus droit à nos yeux , ni les étoiles plus grandes. Ce qui montre que la vérité ne s’imprime pas sur le sens; mais que toutes les sensations sont une suite nécessaire des dispositions du corps , sans qu’elles puissent Jamais s’élever Bu-desans d’elles.

Que s’il en était antantde l’entendement, il pourrait être de même forcé à rerreor. Or est-il que nous n’y tombons que par notre fànte , et pour ne vouloir pas apporter l’attention nécessaire à l’objet dont il faut Juger. Car dès lors qoe l’âme se tourne directement à la vérité, résotue de ne céder qu’à elle seule, elle ne reçoit d'impression que de la vérité même; en sorte qu’elle s’y attache, quand elle parait, et demeure en suspens, si elle ne parait pas, toujours exempte d’erreur, en l’un et en l’autre état , ou parce qu’elle connaît

DE LA CONNAISSANCE

la vérité, ou parce qu'elle coonait du moins qu'elle ne peut pas encore lu connaître.

Pur le même principe , il parait qu'au lieu que tes objets les plus sensibles sont pénibles et insupportables, la vérité, au contraire, plus elle est intdli)àble, plus elle pbiit. Car la sensation n'étimt qu'une suite d'un organe corporel , la plus forte doit nécessairement devenir pénible par le coup violent que l'orqane aura reçu, tel qu'est relui que reçoivent les yeux par le soleil, et les oreilles par un grand bruit ; en sorte qu'on est forcé de détourner les yeux et de boueber les oreilles. De même une forte imagination nous travaille ordinairement, parce qu elle ne peut pas être sans une commotion trop violente du cerveau. Et si l'entendement avait la même dépendance du corps , le corps ne pourrait manquer d'être blessé par la vérité la plus forte ; c'est-à-dire , la plus certaine et la plus connue : si donc cette vérité, loin de blesser, plaît et soulage, c'est qu'il n'y a aucune partie qu elle doive rudement frapper ou émouvoir, car ce qui peut être blessé de cette sorte est uu corps ; mais ipi'elle s'unit paisiblement à rentenderoent , eu qui elle trouve une entière correspondance, pourvu qu'il ne se soit point gâté lui-méme par les mauvaises dispositions que nous avons marquées ailleurs.

Que si cependant nous éprouvons que la recherche de la vérité soit laborieuse , nous découvrirons bientét du quel cété nous vient ce travail : mais , en attendant , nous voyons qu'il n'y a point de vérité qui nous blesse par elle-même étant connue , et que plus une âme droite la regarde , plus elle eu est contente.

De la vient encore que tant que l'ême s'attache à la vérité, sans écouter les passions et les imaginations , elle la voit toqjours la même ; ce qui ne pourrait pas être , si la connaissance suivait le mouvement du cerveau toujours agité, et du corps toqjours changeant.

C'est de la aussi qu'il arrive que le sens varie souvent , ainsi que nous l'avons dit au lieu allégué. Car ce n'est point la vérité seule qui agit en lui , mais il s'excite à l'agitation qui arrive dans sou organe; au lieu que l'entendement, qui, agissqnt en son naturel , ne reçoit d’impression que de la seule vérité , la voit aussi tout uniforme.

Car posons, par exemple, quelque vérité clairement connue, comme serait, que rien ne se donne l'étre à soi-méme, ou qu'il faut suivre la raison en tout, et toutes les autres qui suivent de CCS beaux prbicipes : nous pouvons bien n'y penser pas, mais tant que nous y serons véritablement attentifs, nous les verrons toujours de même , jamais altérées ni diminuées. Ce qui montre que la connaissance de ces vérités ne dépend

I d'aucune disposition changeante, et n'eat pas, I comme la sensation , attachée à un organe altérable.

C'est pourquoi , au lieu que la sensation , qui s'élève au concours momentané de l’objet et de l'organe, aussi vile qu'une étincelle au choc de la [derre et du fer, ne nous fait rien apercevoir qui ne passe presque a l'instant; l'entendement, au contraire, voit des choses qui ne passent pas, parce qu'il n'est attaché qu'à la vérité , dont la substance est éternelle.

Ainsi il n'est pas passible de regarder l'intelligence comme une suite de l'altération qui se sera faite dons le corps, ni par conséquent l’entendement comme attaché à un organe corporel , dont il suive le mouvement.

Il faut pourtant reconnaître qu'on n'entend point sans imaginer, ni sans avoir senti : car il est vrai que , par un certain accord entre toutes les parties qui composent l’homme , l'âme n’agit pas, c'est-à-dire, ne pense et ne comialt pas, sans le corps ; ni la partie intellectuelle , sans la partie sensitive.

Kl déjà, àl'cgard de la connaissance des corps, il est certain que nous ne pouvons entendre qu’il y on oit d'existants dons la nature que par le moyeu des sens. Car en cherchant d'où nous viennent nos sensations , nous trouvons toujours quelque corps qui a affecté nos organes, et ce nous est une preuve que ces corps existent.

Et en effet , s'il y a des corps dans l'univers , c'est chose de fait , dont nous sommes aveitia par nos sens , comme des autres faits. Et sans le secours des sens je ne pourrais non plus deviner s’il y a un soleil , que s'il y a un tel Itomme dans le monde.

Bien plus : l'esprit occupé de choses iocorporellcs , par exemple de Dieu et de ses perfections, s’y est senti excité par la considération de ses œuvres , ou par sa parole , on enfin par quelque autre chose dont les sens ont été frappé.

Et notre vie ayant commencé par de pures sensations , avec peu ou point d'intelligence , indépendante du corps, nous avons dès l'enfance contracté une si grande habitude de sentir et d'imaginer, que ces choses nous suivent toujours, sans que nous en puissions être entièrement séparés.

De h\ vient que nous ne pensons jamais, nu presque jamais , à quelque objet que ce soit , que le nom dont nous l’appelons ne nous revienne; ce qui marque la liaison des choses qui frappent nos sens , tels que sont les noms , avec nos opérations intellectuelles.

On met en question s’il peut y avoir, en cette vie, un pur acte d'intelligence dégagé de toute

DK DIEU ET DE SOI-MEME

ima^e sensible. Et il u’est pas incroyable que cela puisse être, durant de certains moments, dans les esprits élevés il une haute contemplation, et exercés durant un long temps à se mettre au-dessus des sens ; mais cet état est fort rare , et il faut parler ici de ce qui est ordinaire à rentendement.

L’expérience fait voir qu'il se mêle toujours , ou presque toujours , h ces opérations , quelque chose de sensible , dont même il se sert , pour s'élever aux objets les plus intellectuels.

Aussi avons-nous reconnu que rimaginalion , pourvu qu'on ne la laisse pas dominer , et qu'on sache la retenir en certaines bornes , aide naturellement rintelligcnce.

Nous avons vu aussi que notre esprit , averti de cette suite de faits que nous apprenons par nos sens , s’élève au-dessus , admirant en lui-méme et la nature des choses, et l'ordre du monde. Mais les règles et les principes par lestiuels il aperçoit de si belles vérités dans les objets sensibles , sont supérieurs aux sens ; et il en est a peu près des sens , et de l'entendement , comme de celui qui propose simplement les faits , et de celui qui en Juge.

Il y a donc déjà en notre âme une opération , et c’est celle de l'entendement , qui précisément , et en elle-même, n’c.st point attachée nu corps, encore qu'elle en déiwndc Indirectement, en tant qu’elle se sert des sensations et des images sensibles.

Iji volonté n’est pas moins indépendante ; et je le reconnais par l'empire qu’elle a sur les membres extérieurs et sur tout le corps.

Je sens que je puis vouloir, ou tenir ma main immobile , ou lui donner do mouvement j et cela en haut ou en bas , à droite ou à gauche , avec une égale focilité : de sorte qu'il n'y a rien qui me détermine , que ma seule volonté.

Car Je suppose que Je n’ai dessein , en remuant ma main , de ne m’en servir, ni pour prendre , ni I pour soutenir, ni pour approcher, ni pour élol- j gner quoi què ce soit ; mais seulement delà mouvoir du c6té que Je voudrai , ou , si Je veux , de la tenir en repos.

Je fais en ect état une pleine expérience de ma liberté et du pouvoir que j'ai sur mes membres, que je tourne où Je veux, et comme Je veux , seulement parce que Je le veux.

Et parce que J'ai connu que les mouvements de ces membres dépendent tous du cerveau , il faut , par nécessité , que ce pouvoir que J’ai sur mes membres. Je l’aie principalement sur le cerveau même.

Il faut donc que ma volonté le domine, tant s’en faut qu’elle puisse être une suite de ses mouvemeuts et de ses impressions.

Un corps ne choisit pas où il se meut; mais il va comme il est poussé ; et s'il n'y avait en moi que le corps , ou que ma volonté fût , comme les sr-nsations, attacliée à quelqu'un des mouvements du corps : bien loin d'avoir quelque empire , je n’aurais pas même de liberté.

Aussi ne suis-je pas libre de sentir, ou ne sentir pas, quand l’objet est présent. Je puis bien fermer les yeux ou les détourner, et en cela Je suis libre; mais Je ne puis, en ouvrant lesyeux , empécher la sensation attachée nécessairement aux impressions corporelles, où la liljerté ne peut pas être.

Ainsi l’empire si libre que J’exerce sur mes membres me fait voir que Je tiens le eerveau en mon pouvoir, et que c’est là le siège principal de rame.

Car encore qu'elle Suit unie à tous les membres , et qu’elle les doive tenir tous en sujétion , son empire s’exerce immédiatement sur la partie d'où dépendent tous les mouvements progressif, c'est-à-dire, sur le cerveau.

En dominant cette partie, où aboutissent les nerfs , elle se rend arbitre des mouvements , et tient en main, pour ainsi dire, les rênes par où tout le corps est poussé ou retenu.

Soit donc qu’elle oit le cerveau entier immédiatement sous su puissance , soit qu’elle y ait quelque maltresse pièce, par où elle contienne les autres parties, comme un pilota conduit tout le vaisseau par le gouvernail, il est certain que le cerveau est son siège principal , et que c’est de là qu’elle préside à tous les mouvements du corps.

Et ce qu’il y a ici de merveilleux , c’est qu’elle ne sent point naturellement , ni cc cerveau qu’elle meut, ni les mouvements qu’elle y fait, pour contenir ou pour ébranler le reste du corps, ni d’où lui vient un pouvoir qu’elle exerce si aWlument. Nous connaissons seulement qu’un empire est donné à l’àme, et qu’une loi est donnée au corps , en vertu de laquelle U obéit.

Cet empire de la volonté sur les membres d’où dépendent les mouvements extérieurs est d’une extrême conséquence : car c’est par là qne l’homme se rend mattre de beanconp de choses, qui par elles-mêmes semblaient n’être point soumises à ses volontés.

Il n’y a rien qui paraisse moins soumis à la volonté , qne la nutrition ; et cependant elle se réduit à l’empire de In volonté en tant que l’âme , maltresse des membres extérieurs, donne à l’estomac ce qu’elle veut , et dons la mesure que la raison prescrit , en sorte que la nutrition est rangée sous cette règle.

Et l’estomac même en reçoit la loi , la nature

DE LA COÎiNAISSAJÎCF.

l'ayant fait propre à se laisser plier par l'occoutuniance.

Par ces mêmes moyens, l'âme règle aussi le sommeil , et le fait servir à la raison.

En commandant aux membres des exercices pénibles, elle les fortifie , elle les endurcit aux travaux , et se fait un plaisir de les assujettir à ses lois.

Ainsi elle se fait un corps plus souple, et plus propre aux opérations intellectuelles. La vie des saints religieux en est une preuve.

Elle étend aussi son emp're sur l’intagination et les passions, c'est-à-dire sur ce qu'elle a de plus indocile.

L’imagination et les passions naissent des objets ; et par le pouvoir que nous avons sur les mouvements extérieurs , nous pouvons ou nous approcher ou nous éloigner des objets.

Les passions , dans l'exécution , dépendent des mouvements extérieurs : il faut frapper pour achever ce qu'a commencé la colère , il faut fuir pour achever ce qu'a commencé la crainte; mais la volonté peut empêcher la main de frapper, et les pieds de fuir.

Nous avons vu, dans la colère, tout le corps | tendu à frapper, comme un are à tirer son coup. L'objet a fait son impression , les esprits coulent, le cœur bat plus violemment qu'à l'ordinaire, le sang coule avec vitesse , et envoie des esprits et plus abondants et plus vifs ; les nerfs et Ica muscles en sont remplis, ils sont tendus , les pobigs sont fermés , et le bras affermi est prêt à frapper : mais il faut encore lâcher la corde , U faut que la volonté laisse aller le corps ; autrement le mouvement ne s'achève pas.

Ce qui se dit de la colère, se dit de la crainte , et des autres passions qui disposent tellement le corps aux mouvements qui lui conviennent , que nous ne les retenons que par vive force de raison et de volonté.

On peut dire que ces derniers mouvements, auxquels le corps est si disposé, par exemple celui de frapper, s'achèverait tout à fait par la force de cette disposition , s'il n’était réservé à l'âme de lâcher ce dernier coup.

Et il arriverait à peu près de même que dans la rcsplratioH , que nous pouvons suspendre par la volonté quand nous veillons, mais qui s'achève, pour ainsi dire , toute seule par la simple disposition du corps, quand l'âme le laisse agir naturellement, par exemple dans le sommeil.

En effet , il arrive queique chose de sembiabic dons. les premiers mouvements des passions, et les esprits et le sang s'émeuvent quelquefois si vite dans la eolère, que le bras se trouve lâché vaut qu'on ait le loisir d’y faire réflexion. Alors

la disposition du corps a prévalu : et il ne reste plus à la volonté prévenue , qu'à regretter le mal qui s'est fait sans elle.

Mais ces mouvements sont rares, et iis n'arrivent guère à ceux qui s'accoutument de bonne heure à se maîtriser eux-mêmes.

Outre la force donnée à la volonté pour empêcher le dernier effet des passions , elle peut encore, en prenant la chose de plus haut , les arrêter et les modérer dans leur principe ; et cela par le moyen de l'attention qu'elle fera volontairement à certains objets , ou dans le temps des possioos , pour les calmer, ou devant les passions , pour les prévenir.

Cette force de l’attention , et l’effet qu’elle a sur le cerveau , et par le cerveau sur tout le corj^ , et même sur la partie imaginative de l'âme, et par là sur les passions et les appétits , est digne dtine grande considération.

Nous avons déjà observé que la contention de la tête se ressent fort grande dans l'attention , et par là il est sensible qu'elle a un grand effet dons le cerveau.

On éprouve d'ailleurs que cette attention dépend de la volonté ; en aorte que le cerveau doit être sous son empire , en tant qu'il sert à l'attention.

Pour entendre tout ceci , il faut remarquer que les iwnsées naissent dans notre âme quelquefois à l'agitation naturelle du cerveau , et quelquefois par une attention volontaire.

Pour ce qui est de l'agitation du cerveau , nous avons observé qu’elle passe quelquefois d’une partie A une autre. Alors nos pensées sont vagues comme le cours des esprits; mais quelquefois aussi elle se fait en un seul endroit , et alors nos pensées sont fixes, et l’âme est plus attachée, comme le cerveau est aussi plus fortement et plus uniformément tendu.

Par là nous observons en nous-mêmes une attention forcée : ce n’est pas là toutefois ce que nous appelons attention ; nous donnons ce nom seulement à l'attention où nous choisissons notre objet, pour y penser volontairement.

Que si nous n'étions capables d'une telle attention , nous ne serions jamais maîtres de nos considé rations et de nos pensées, qui ne seraient qu’une suite de l'agitation du cerveau ; nous serions sans liberté , et l'esprit serait en tout asservi au corps , toutes choses contraires à ia raison , et même à l'expérience.

Par ces choses on peut comprendre la nature de l'atteution , et que c'est une application volontaire de notre esprit sur un objet.

Mois il faut encore ajouter, que nous voulions considérer cet objet par l'entendement , c'est-à-

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DE DIEU ET DE SOI-MÈME

dire , raisonner dessus , ou enfin y contempler la vérité. Car s’abandonner volontairement à quelque imagiuation qui nous plaise, sans vouloir nous en détourner, ce n’est pas attention ; il faut vouloir , entendre , et raisonner.

C'est donc proprement par l’attention que eomraencent le raisonnement et jes réflexions ; et l’attention commence elle-même par la volonté de considérer et d’entendre.

Et il parait clairement que, pour se rendre attentif, la première chose qu’il faut faire, c’est d’ôter l’emi^chemcnt naturel de l’attention, c’està-dire la dissipation, et ces pensées vagues qui s’élèvent dans notre esprit; car il ne peut être tout ensemble dissipé et attentif.

Pour faire taire ces pensées qui nous dissipent, il faut que l’agitation naturelle du cerveau soit en quelque sorte calmée. Car, tant qu’elle durera, nous ne serons jamais assez maîtres de nos pensées , pour avoir de l’attention.

Ainsi le premier effet du commandement de l’âme est que, voulant être attentive, elle apaise l’agitation naturelle du cerveau.

Et nous avons déjà vu que , pour cela , il n’est pas besoin qu’elle connaisse le cerveau , ou qu’elle ait intention d’agir sur lui ; il suffit qn’elle veuille faire ce qui dépend d’elle immédiatement , c’està-dire , être attentive. I*e cerveau , s’il n’est prévenu par quelque agitation trop violente , obéit naturellement, et se calme par la seule subordination du corps à l’âme.

Mais comme les esprits qui tournaient dans le cerveau tendenttoujoursà l’agiter àleur ordinaire, son mouvement ne peut être arrêté sans quelque effort. C’est ce qui fait que l’attention a quelque chose de pénible, et veut être relâchée de temps en temps.

Aussi le cerveau , abandonné aux esprits et aux vapeurs qui le poussent sans cesse , souffrirait un mouvement trop irrégulier, les pensées seraient trop dissipées; et cette dissipation , outre qu’elle tournerait à une espèce d’extravagance, d’ellemênie est fatigante. C’est pourquoi il faut nécessairement, même pour son propre repos, brider ces mouvements irréguliers du cerveau.

Voilà donc l’impêchement levé, c’est-à-dire, la dissipation ôtée. L’âme se trouve tranquille , et les imaginations confuses sont disposées à tourner en raisonnement et en considération.

Il ne faut pourtant pas penser qu’elle doive rejeter alors toute imagination et toute image sensible, puisque nous avons reconnu qu’elle s’en aide pour raisonner.

Ainsi, loin de rejeter toute sorte d’images sensibles, elle songe seulement à rappeler celles qui boMurr. — t. i.

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sont convenables à son sujet, et qui peuveut aider son raisonnement.

Mais d’autant que ces images sensibles sont attachées aux impressions ou aux marques qui demeurent dans le cerveau , et qu’ainsi elles ne peuvent revenir sans que le cerveau soit ému dans les endroits où sont les marques, comme il a déjà été remarqué , il faut conclure que Tâme peut, quand elle veut, non-seulement calmer le cerveau , mais encore l’exciter en tel endroit qu’il lui plaît, pour rappeler les objets selon ses besoins. L’expérience nous fait voir aussi que nous sommes maîtres de rappeler, comme nous voulons , les choses confiées à notre mémoire ; et encore que ce pouvoir ait ses bornes, et qu’il soit plus grand dans les uns que dans les autres , il n’y aurait aucun raisonnement , si nous ne pouvions l’exercer jusques à un certain point. Et c’est une nouvelle raison de l'immobilité de l’âme, pour montrer combien le cerveau doit être en repos quand il s’agit de raisonner. Car agité, et déjà ému, il serait peu en état d’obéîr à l’âme, et de faire, à point nommé, les mouvements nécessaires pour lui présenter les images sensibles dont elle a besoin.

C’est ici <pie le cers'cau peine en tous ceux qui n’ont pas acquis cette heureuse immobilité; car au lieu que son naturel est d’avoir un mouvement libre et incertain , comme le cours des esprits , 11 est réduit premièrement à un repos violent , et pois à des mouvements suivis et réguliers, qui le travaillent beaucoup.

Car lorsqu’il est détendu et abandonné au cours naturel des esprits, le mouvement en peu de temps erre en plus de parties ; mais il est aussi moins rapide et moins violent : au lieu qu’on a besoin , en raisonnant, de se représehter fort vivement les objets; ce qui ne se peut, sans que le cerveau soit fortement remué.

Et il faut , pour faire un raisonnement , tant rappeler d’images sensibles, par conséquent remuer le cerveau fortement en tant d’endroits, qu’il n’y aurait rien à la longue de plus fatigant. D’autant plus qu’en rappelant ces objets divers , qui servent au raisonnement, l’esprit demeure toujours attaché à l’objet qui en fait le sujet principal : de sorte que le cerveau est en môme temps calmé à l’égard de son agitation universelle , tendu et dressé à un point fixe par la considération de l’objet principal , et remué fortement , en divers endroits, pour rappeler les objets seconds et subsidiaires.

Il faut, pour des mouvements si réguliers et si forts , beaucoup d’esprits ; et la tête aussi en reçoit tant dans ces opérations , quand elles sont longues, qu’elle épuise le reste du corps.

DE LA CONNAISSANCE

Delà suit une lassitude universelle, et une nécessité indispensable de relâcher son attention.

Mais la nature y a pourvu , en nous donnant le sommeil, surtout de la nuit, où les nerfs sont détendus, où les sensations sont éteintes, où le cerveau, et tout je corps se repose. Comme donc c’est là le vrai temps du relâchement, le jour doit être donné à l’attention , qui peut être plus ou moins forte , et par là , tantôt tendre le cerveau , et tantôt le soulager.

Voilà ce qui doit se faire dans le cerveau durant le raisonnement , c’est-à-dire , durant la recherche de la vérité, recherche que nous avons dit devoir être laborieuse ; et on aperçoit maintenant que ce travail ne vient pas précisément de l’acte d’entendre , mais des imaginations qui doivent aller en concours, et qui présupposent dans le cerveau un grand mouvement.

Au reste quand la vérité est trouvée , tout le travail cesse; et l’âme, ravie de la découverte, comme les yeux le seraient d’un beau spectacle , voudrait n’en être jamais arrachée , parce que la vérité ne cause par elle-même aucune altération.

Et lorsqu’elle demeure clairement connue, l’imagination agit peu ou point du tout : de là vient qu’on ne ressent que peu ou point de travail.

Car dans la recherche de la vérité , où nous procédons par comparaisons, par oppositions, par proportions , par autres choses semblables , pour lesquelles II faut appeler beaucoup d’images sensibles, l’imagination agit beaucoup. Mais quand lacliosc est trouvée, l’âme fait taire l’imaghiation autant qu’elle peut, et ne fait plus que tourner vers la vérité un simple regard, en quoi consiste l’acte d’entendre.

Et plus cet acte est démêlé de toute Image sensible, plus il est tranquille; ce qui montre qué l’acte d’entendre, de sol-même ne fait point de peine.

Il en fait pourtant par accident; parce que, pour y demeurer, il faut arrêter l’imagination, et par conséquent tenir en bride le cerveau contre le cours des esprits.

Ainsi la contemplation , quelque douce qu’elle soit par elle-même , ne peut pas durer longtemps , par le défaut du corps continuellement agité.

Et les seuls besoins du corps, qui sont si fréquents et si grands, font diverses impressions, et rappellent diverses pensées , auxquelles il est nécessaire de prêter l’oreille ; de sorte que l’âme est forcée do quitter la contemplation.

Par les choses qui ont été dites, on entend le premier effet de l’attention sur le corps. Il regarde le cerveau, qui, au lieu d’une agitation universelle, est fixé à un certain pobit nu commandement de l’âme , quand elle veut être attentive ; et

au reste, demeure en état d’être excitée subsidiairement où elle veut.

Il y a un second effet de l’attention , qui s’étend sur les passions : nous allons le considérer. Mais, avant que de passer outre, ii ne faut pas oublier une cliose considérable, qui regarde l’attention prise en elle-même. C’est qu’un objet qui a commencé de nous occuper, par une attention volontaire, nous tient dans la suite longtemps attachés , même malgré nous ; parce que les esprits , qui ont pris un certain cours, ne peuvent pas aisément être détournés.

Ainsi notre attention est mêlée de volontaire et d’involontaire. Un objet qui nous a occupés par force, nous fiatte souvent ; de sorte que la volonté s’y donne ; de même qu’un objet choisi par une forte application, nous devient une occupation inévitable.

Et comme l’agitation naturelle de notre cerveau rappelle beaucoup de pensées qui nous viennent malgré nous , l’attention volontaire de notre âme fait de son côté de grands effets sur le cerveau même. Les traces que les objets y avaient laissées en deviennent plus profondes , et le cerveau est disposé à s’émouvoir plus aisément dans ces endroits-là.

Et par l’accord établi entre le corps et l’âme, il SC fait naturellement une telle liaison entre les impressions du cerveau et les pensées de l’âme , que l’un ne manque jamais de ramener l’autre. Et ainsi quand une forte imagination a causé, par l’attention que l’âme y apporte, un grand mouvement dans le cerveau , en quelque sorte que ce mouvement soit renouvelé, il fait revivre, et souvent dans toute leur force , les pensées qui l’avaient causé la première fois.

C’est pourquoi il faut beaucoup prendre garde de quelles imaginations on se remplit volontairement, et se souvenir que dans la suite elles reviendront souvent malgré nous , par l’agitation naturelle du cerveau et des esprits.

Mais il faut aussi conclure qu’en prenant les choses de loin, et ménageant bien notre attention, dont nous sommes maîtres , nous pouvons gagner beaucoup sur les impressions de notre cerveau , et le plier à l’obéissance.

Par cet empire sur notre cerveau , nous pouvons aussi tenir en bride les passions , qui en dépendent toutes , et c’est le plus bel effet de l’attention.

Pour l’entendre , il faut observer quelle sorte d’empire nous pouvons avoié sur nos passions.

Premièrement il est certain que nous ne leur commandons pas directement, comme à nos bras et à nos mains. Nous ne pouvons pas élever on

GT

DE DIEU ET DE SOI-MÊME

apaiser notre colère , comme nons pouvons ou remuer le bras , ou le tenir sans action.

2" Il n'est pas moins clair, et nous l'avons déjà dit , que par le pouvoir que nous avons sur les membresextérleurs, nous en avons aussi un trèsgrand sur les passions, mais indirectement , puisque nous pouvons par là , et nous éloigner des objets qui les font naître , et en empêcher l'effet. Ainsi je puis m'éloigner d'un objet odieux qui m'irrite ; et lorsque ma colère est excitée , je iui puis refuser mon bras , dont elle a besoin pour se satisfaire.

Mais , pour cela , il le faut vouloir, et le vouloir fortement. Et la grande difüculté est de vouloir autre chose que ce que la passion nous inspire ; parce que, dans les passions l’àmc se trouve tellement portée à s'unir aux dispositions du corp?,

J qu'elle ne peut presque se résoudre à s'y opposer.

Il faut donc chercher un moyen de calmer, ou de modérer, ou même de prévenir les passions dans leur principe , et ce moyen est l'attention bien gouvernée.

Car le principe de la passion , c'est l'impression puissante d'un objet dans ie cen eau ; i'effet de cette impression ne peut être mieux empêché, qu'en se rendant attentif à d'autres objets.

En effet, nous avons vu que l'àme attentive fixe te cerveau en un certain état , dans lequel elle détermine d'une certaine manière le cours des esprits ; et par là elle rompt le coup de la passion , qui, les portant à un autre endroit, causait de mauvais effets dans tout le corps.

C'est pourquoi on dit , il est vrai , que le remède le plus imturel des passions, c’est de détourner l'esprit autant qu'on peut des objets qu'elles lui présentent; et il n'y a rien pour cela de plus efficace , que de s'attacher à d'autres objets.

Et il faut Ici observer qu'il en est , des esprits émus et poussés d'un certain côté, à peu près commed’une rivière, qu'on peut plus aisément détourner que l'arrêter de droit ül. Ce qui fait qu'on réussit mieux dans la passion en pensant à d'autres choses, qu’en s’opposant directement à son cours.

Et de là vient qu’une passion violente a souvent servi de frein ou de remède aux autres , par exemple , l'ambition , ou la passion de la guerre , à l'amour.

Et il est quelquefois utile de s'abandonner à des passions innocentes , pour détourner, ou pour empêcher des passions criminelies.

Il sert aussi beaucoup de faire un grand choix des personnes avec qui on converse. Ce qui est en mouvement répand aisément son agitation autour de soi ; et rien n'émeut plus les passions

qne les discours et les actions des hommes pa.ssionnés.

Au contraire, une âme tranquille nous tire en quelque façon hors de l'agitation , et semble nous communiquer son repos, pourvu toutefois que cette tranquillité ne soit pas insensible et fade. 11 faut quelque chose de vif, qui s'accorde un peu avec notre mouvement , mais où , dans le fond , il se trouve de la consistance.

Enfin , dans les passions , il faut calmer les esprits par uue espece de diversion , et sc jeter, pour ainsi dire, à côté, plutôt que de combattre de front ; c’est-à-dirc, qu'ii n'est plus temps d'opi«>ser des raisons à une passion déjà émue : car en raisonnant sur sa passion même , pour l'attaquer, on en rappelle l'objet, on en imprime plus fortement les traces , et on irrite plutôt les esprits tpi'oii ne les calme. Où les sages réflexions sont de grand effet, c'est à prévenir les passions. Il faut donc nourrir sou esprit de considérations sensées, et lui donner de bonne heure des attachements honnêtes , afin que les objets des passions trouvent la pince déjà prise , les esprits déterminés à un certain cours , et le cerveau affermi.

Car la nature ayant formé cette partie capable d'être occupée par les objets , et aussi d'obéir à la volonté , il est clair que la disposition qui prévient doit l'emporter.

Si donc l'âme s’accoutume de bonne heure a être maîtresse de son attention , et qu'elle l'attache à de bons objets , elle sera par ce moyen maîtresse , premièrement du cerveau ; pur là , du cours des esprits; et par là enfin, des émotions que les passions excitent.

Mais il faut se souvenir que l'attention véritable est celle qui considère l’objet tout entier. Ce n'est qu'être à demi attentif à un objet , comme serait une femme tendrement aimée , que de n'y considérer que le plaisir dont on est flatté en l'aimant , sans songer aux suites honteuses d'un sem . blabic engagement.

Il est donc nécessaire d'y bien penser, et d'y penser de bonne heure ; parce que si on lais.se le temps à la passion de faire toute son impression dans le cerveau , l'attention viendra trop tard.

Car en considérant le pouvoir de l'âme sur le corps, il faut observer soigneusement que ses forces sont bornées et restreintes ; de sorte qu'elle ne peut pas faire tout ce qu elle veut des bras et des mains, et encore moins du cerveau.

C'est pourquoi nous venons de voir qu'elle le perdrait en le poussant trop, et qu’elle est obligée à le ménager.

I Par la même raison , il s'y fait souvent des agi- ^ tâtions si violentes , que l'âme n'en est plus maf-

DE LA œNNAISSANCB

tresse , non plus qu'un cocher de chevaux fougueux qui ont pris le frein aux dents.

Quand cette disposition est fixe et perpétuelle , c'est ce qui s'appelle folie : quand elle a une cause qui Unit avec le temps , comme un mouvement de lièvre, cela s'appelle délire et rêverie.

Dans la folie et dans le délire , 11 arrive de deux choses l'une : ou le cerveau est agité tout entier avec un égal dérèglement ; alors il s’est fait une parfaite extravagance, et il ne parait aucune suite dans les pensées ni dans les paroles : ou le cerveau n'est blessé que dans un certain endroit , alors la folie ne s’attache aussi qu’à un objet déterminé. Tels sont ceux qui s’imaginent être toujours à la comédie et a la chasse ; et tant d’autres qui frappés d’un certain objet parlent raisonnablement de tous les autres , et assez conséquemment de celui-là même qui fait leur erreur.

La raison est que n’y ayant qu’un seul endroit du cerveau marqué d’une impression invincible à l'àme , elle demeure maîtresse de tout le reste , et peut exercer ses fonctions sur tout autre objet.

Et l’agitation du cerveau, dans la folie, est si violente , qu’elle paraît même au dehors jpor le trouble qui parait dans tout le visage , et principalement par l’égarement des yeux.

De là s’ensuit que toutes les passions violentes sontunc espèce defolie ; parce qu’elles causentdcs agitations dans le cerveau , dont l’àme n'est pas maîtresse. Aussi n’y a-t-il point de cause plus ordinaire de la folie, que les passions portées à un certain excès.

Par là aussi s'expliquent les songes, qui sont une espèce d'extravagance.

Dans le sommeil , le cerveau est abandonné à lui-méme, et il n’y a point d’attention; car la veille consiste précisément dons l’attention de l’esprit, qui se rend maître de scs pensées.

Nous avons vu que l’attention cause le plus grand travail du cerveau , et que c'est principalement ce travail que le sommeil vient relâcher.

De là il doit arriver deux choses : l’une, que l’Imagination doit dominer dans les songes, et qu'il se doit présenter à nous une grande variété d'objets, souvent même avec quelque suite, pour les raisons qui ont été dites en parlant de l’imagination : Fautre , que ce qui se passe dans notre imagination nous parait réel et véritable, parce qu’alors il n'y a point d’attention , par conséquent point de discernement.

De tout cela il résulte que la vraie assiette de l'àme est lorsqu'elle est maîtresse des mouvements du cerveau ; et que comme c’est par l’attention qu’elle le contient, c’est aussi de son attention qu’elle doit principalement se rendre la maîtresse : mais qu'il s'y faut prendre de bonne heure,

et ne pas laisser occuper le cerveau à des Imo pressions trop fortes, que le temps rendrait invincibles.

Et nous avons vu , en général , que l’âme , en se servant bien de sa volonté , et de ce qui est soumis naturellement à la volonté , peut régler et discipliner tout le reste.

Enfin, des méditations sérieuses, des conversations honnêtes, une nourriture modérée, un sage ménagement de ses forces , rendent l’bomme maître de lui-même , autant que cet état de mortalité le peut souffrir.

Après les réflexions que nous avons faites sur l’âme , sur le corps , sur leur union , nous pouvons maintenant nous bien connaître.

Car si nous ne voyons pas dans le fond do l’âme ce qui lui fait comme demander naturellement d'être unie à un corps, et surtout leur union, il ne faut pas s’en étonner, puisque nous connaissons si peu le fond des substances. Mois si cette union ne nous est pas connue dans son fond , nous la connaissons suffisamment par les deux effets que nous venons d’expliquer, et par le bel ordre qui en résulte.

Car, premièrement, nous voyons la parfaite société de l’âme et du corps.

Nous voyons, secondement , que dons cette société la partie principale , c'est-à-dire, l’âme , est aussi celle qui préside , et que le corps lui est soumis: les bras, les jambes, tons les autres membres , et enfin tous le corps est remué et transporté d’uu lieu à un antre au commandement de l’âme. Les yeux et les oreilles se tournent où il lui plaît; les mains exécutent ce qu’elle ordonne; la langue explique ce qu'elle pense et ce qu’elle veut ; les sens lui présentent les objets dont elle doit juger et se servir ; les parties qui digèrent et distribuent la nourriture , celles qui forment les esprits et qui les envoient où il faut , tiennent les membres extérieurs et tout le corps en état pour lui obéir.

C’est en cela que consiste la bonne disposition du corps. En effet , nous nous trouvons le corpssain quand il peut exécuter ce que l’âme lui prescrit : au contraire, nous sommes malades, quand le corps faible et abattu ne peut plus sc tenir debout, ni se mouvoir comme nous le soubaitons.

Ainsi , on peut dire que le corps est un instrument dont l’âme se sert à sa volonté; et c’est pourquoi Platon déflnissait l’homme en cette sorte ; L’homme, dit-il, est une âme se servant du corps.

C’est de là qu’il concluait l’extrême différence du corps et de Tâmc; parce qu’il n’y arien de plus différent de celui qui se sert de quelque chose, que la chose même dont il se sert.

L'âme donc , qui se sert du bras et de In main

DigiliZeu uy vjvjoÿk

CO

DE DIEU ET DE SOI-MÊME

comme U lui plaît, qui se sert de tout le corps, | qu’elle transporte où elle trouve bon, qui l’expose à tels périls qu'il lui plaît , et à sa ruine certaine , est sans doute d’une nature de beaucoup supérieure à ce corps , qu’elle fait ser>'ir en tant de manières et si impérieusement à. ses desseins.

Ainsi , on ne se trompe pas , quand on dit que le corps est comme l'instrument de l’éme. Et il ne SC faut pas étonner si le corps étant mal disposé , l’âme en fait moins bien ses fonctions. La meilleure main du monde , avec une mauvaise plume , écrira mal. Si vous ôtez à un ouvrier ses instruments, son adresse naturelle ou acquise ne lui servira de rien.

II y a pourtant une extrême différence entre les instruments ordinaires et le corps humain. Qu’on brise le pinceau d'un peintre, ou le ciseau d'un sculpteur, il ne sent point les coups dont ils ont été frappés : mais l’âme sent tous ceux qui blessent le corps ; et au contraire , elle a du plaisir quand on lui donne ce qu'il faut pour s’entretenir.

Le corps n’est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors , ni un vaisseau que l'âme gouverne ù la manière d’un pilote. Il en serait ainsi si elle n’était simplement qu’intellectuelle ; mais , parce qu’elle est sensitive , elle est forcée de s’intéresser d’une façon plus particulière à ce qui le touche, et de le gouverner, non comme une chose étrangère , mais comme une chose naturelle et intimement unie.

En un mot l'âme et le corps ne font ensemble qu’un tout naturel , et il y a entre les parties une parfaite et nécessaire communication.

Aussi avons-nous trouvé , dans toutes les opérations animales , quelque chose de l'âme et quelque chose du corps; de sorte que, pour se connaître soi-même, il faut savoir distinguer, dans chaque action, ce qui appartient à l’une, d’avec ce qui appartient à l’autre , et remarquer tout ensemble comment deux parties de différente nature s’entr’aident mutuellement.

Pour ce qui regarde le discernement, on se le rend facile par de fréquentes réflexions. Et comme on ne saurait trop s’exercer dans une méditation si importante, ni trop distinguer son âme d’avec sou corps , il sera bon de parcourir dans ce dessein toutes les opérations que nous avons considérées.

Ce qu’il y a du corps quand nous mouvons, c’est un premier branle dans le cerveau , suivi du mouvement et des esprits et des muscles, etenfln du transport , on de tout le corps , ou de quelqu’une de ses parties; par exemple , du bras ou de la main. Ce qu’il y a du côté de l’âme , c'est la volonté de se mouvoir, et le dessein d’aller d’un côté plutôt que d’un autre.

I Dans la parole , ce qu’il y a du côté du corps , outre l’action du cerveau qui commence tout, c’est le mouvement du poumon et de la trachéeartère pour pousser l’air, et le battement du même air par la langue et par les lèvres. Et ce qu’il y a du côté de l’âme, c’est l’intention de parler et d’exprimer sa pensée.

Tous ces mouvements, si l’on y prend garde, quoiqu’ils se fassent au commandement de la volonté humaine, pourraient absolument se faire sans elle ; de même que la respiration , qui dépend d’elle en quelque sorte, se fait tout à fait sans elle, quand nous dormons. Et il nous arrive souvent de proférer en dormant certaines paroles , ou de faire d’autres mouvements qu’on peut regarder comme un pur effet de l’agitation du cerveau , sans que la volonté y ait part. On peut aussi concevoir qu’il se forme certaines paroles par le battement seul de l’air , comme on voit dans les échos ; et c’est ainsi que le poète faisait parler ce fantôme : Dat mania verba , dat sine mente sonum.

Cette considération nous peut servir à observer dans les mouvements, et surtout dans la parole, ce qui appartient à l’âme , et ce qui appartient au corps. Mais continuons à marquer cette différence dans les autres opérations.

Dans la vue , ce qu’il y a du côte du corps , c’est que les yeux soient ouverts , que les rayons du soleil soient réfléchis de dessus la superfleie de l’objet à notre œil en droite ligne ; qu’ils y souffrent certaines réfractions dans les humeurs; qu’ils peignent et qu’ils impriment l’objet en petit dans le fond de l’œil ; que les nerfs optiques soient ébranlés; enfln, que le mouvement sc communique jusques au dedans du cerveau . Ce qu’il y a du côté de l’âme, c’est la sensation, c’est-à-dire , la perception de la lumière et des couleurs , et le plaisir que nous ressentons dans les unes plutôt que dans les autres, ou dans certaines vues .agréables plutôt qu’en d’autres.

Dans l’ouïe , ce qu’il y a du côté du corps , c’est que l’air agité d’une certaine façon, frappe le tympan et ébranle les nerfs jusques au cerveau. Du côté de l’ârae, c’est la perception du son, le plaisir de l’harmonie, la peine que nous donnent des voix fausses et un son désagréable et des tons discordants , et les diverses pensées qui naissent en nous par la parole.

Dans le goût et dans l’odorat, un certain sue tiré des viandes et rnêlé avec la salive ébranle les nerfs de la langue , une vapeur qui sort des fleurs ou des autres corps frappe les nerfs des narines , tout ce mouvement se communique à la racine des nerfs, et voilà ce qu’il y a du côté du corps. Il y a, du côté de l’âme, la perception du bon et

DE COX:<A!SSANCE

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du mauvais guùt , iks bonnes et des mauvaises odeurs.

Dans le toucher, les parties du corps sont , ou agitées par le chaud , ou resseirées piir le froid. Les corps que nous touchons , ou s'attachent à nous par leur humidité, ou s'eu séparent aisément par leur st'cheresse. >'otre chair est, ou écorchée par quelque chose de rude , ou percée par quelque chose d'aigu, lliic humeur âcre et maligne se jetlc sur quchpic partie nerveuse , la picote , la presse , la déchire par ces divers mouvements ; les nerfs sont ébranlés dans toute leur longueur, et justpi'au cerveau ; voila ce qu'il y a du côté du corps. Et il y a, du côte de l'âme , le sentiment du chaud et du froid , celui de la douleur ou du plaisir.

Dans la douleur , nous poussons des cris violents , notre visage se déligure , les larmes nous coulent desyctLx. .Ni ces cris, ni ces larmes, ni ce cliangemcnt qui parait sur notre visage , ne sout ia douleur. Elle est dans l'âinc, à qui elle apporte un scntbiiciit fâelieux et contraire.

Dans la faim et dans lasoif, nous remarquons, du côté du corps , ces eaux foiics qui picotent l'estoniac , et les vapeurs qui desséchent le gosier ; et du côté de l'âme , la douleur rpie nous cause celte mauvaise disposition des poi-ties , et le désir de la réparer par le manger et le lioire.

Dans l'imagination et dans la mémoire, nous avons, du côté du corps, les Impressions du cerveau, les marques qu'il en conserve, l’agitation des esprits , qui l’ébranient en divers endroits : et nous avons, du côté de l'âme, ces pensées vagties et confuses qui s'effacent les unes les autres ; et Ira actes de la volonté , qui recommande eertaiiies choses à la mémoire, et puis les lui redemande , et les lui fait rendre à propos.

l’our ce <iui est des passions : quand vous concevez les esprits émus , le coeur agité par un battement re<loul)lé , le sang cchnuffé , Ira muscles tendus, les bras et tout le corps tourné à l’attaque, vous n’avez pas encore compris la colère, parce que vous n'avez dit que ce qui se trouve dans le corps ; et il faut encore y considérer , du côté de l’âme , le désir de la vengeance. De môme ni le sang retiré, ni les extrémité-s froides, ni la pâleur sur le visage, ni les Jambes et les pieds disposés ô une fiiite précipitée , ne sont pas ce i|U'on appelle proprement la crainte; c'est ce (|u'elle fait dans le corps : dons l'âme, c'est un sentiment par Ictpicl elle s'efforce d'éviter le péril eonnn ; et il en est de même de toutes Ira autres passions.

En mé-ditant ces choses, et se les rendant familières, on SC forme une habitude de distinguer les sensations , les imaginations , et Ira passions

ou appétits naturels , d’avec les dlsposlDons et les mouvements corporels. Et cela fait , on n'a plus de peine à en démêler les opérations intellectuelles , qui, lobi d'étre assujetties au corps, président à scs mouvements , et ne communiquent avec lui que par la liaison qu'elles ont avec le sens , auquel néaninolus nous les avons vues si supérieures.

Sur re qui a été dit de la distiuction qu'il faut faire des mouvements corporels d’avec Ira sensations et les passions, on demandera peut-être comment on peut distinguer des choses qui se suivent de si prés , et qui semblent inséparables. Par exemple , comment élistinguer la colère d'avec l'agitation des esprits et du sang? Comment distinguer lesentiment d'avec le mouvement des nerfs , ou si on veut des esprits , puisque ce mouvement étant posé, le sentiment suit aussitôt, et (pic Jamais on n'a le sentiment , que ce mouvement ne précède?

On demandera encore comment le plaisir et la douleur peuvent appartenir à l’âme , puisqu’on les sent dans le corps ; n'est-ce pas dons mon doigt coupé , (pie Je sens la douleur de la blessure? et n'cst-cc pas dans le palais , que Je sens le plaisir du goût? ün en dira autant de toutes les autres sensations.

A cela il est aisé de répondre , que le mouvement dont il s'agit, qui n’est qu'un changement de place , et le sentiment , qui est la pereeption de quelque chose, sout fort différents t'un de l’autre.

On distingue donc ces choses per leur idé-e naturelle, (jui n'ont rien de commun ensemble , et ne peuvent être confondues que par erreur.

lai séparation des parties du bras et de la main , dans une blessure, n’est pas d’une autre nature que celle qui se ferait dans un corps mort. Cette séparation ne peut donc pas être la douleur.

Il faut raisonner de même de tous les autres mouvements du corps. L’agitation du sang n'est pas d'une autre nature que celle d’une autre li- (pieur. L'ébranlement du nerf n'est pas d’(uie autre nature que celui d'une corde ; ni le mouvement du cerveau , que celui d’em autre corps : et pour venir aux esprits , leur cours n'est iKis aussi d'une nature différente de celui d'une autre vapeur ; puisque les esprits et les nerfs, et les ülets dont on dit que le cerveau est q^posé , pour être déliés u'eu sont pas moins corps , et que leur mouvement si vite , si délicat et si subtil ({u'on se l'imagine, n'est après tout qu'un simple cbangement de place : ce qui est trcs-éloigné de sentir et de désirer.

Et cela se reconnaîtra dons les sensations , en reprenant la chose jusqura au pr'mcipe.

' Nous y avons remarqué un mouvement eu-

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lie

Tl

DK DIEU ET DE SOI-MÉME

chaîné, qui se commence à l'objet, se continue dans le milieu , se communique à l'organe , aboutit enlln au cerveau , et y fait son impi-ession.

Il est aisé de comprendre que , tel que le mouvement se commence auprès de l'objet , tel il dure dans le milieu , et tel il se continue dans les organes du corps extérieurs et intérieurs , la proportion toqjours gardée.

Je veux dire que selon les diverses dispositions du milieu et de l'organe , ce mouvement pourra quelque peu changer : comme il arrive dans les réfractions ; comme il arrive lorsque l'air , par où doit se communiquer le mouvement du corps résonnant , est agité par le vent ; mais cette diversité se fait toq^oura à proportion du coup qui vient de l'objet ; et c'est selon cette proportion que les organes, tant extérieurs qu'intérieurs, sont frappés.

Ainsi la disposition des organes corporels est au fond de même nature que celle qui se trouve dans les objets mêmes , au moment que nous en sommes touchés ; comme l'impression se fait dans la cire , telle et de même nature qu'elle a été faite dans le cachet.

En effet, cette impression, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement dans la cire, par lequel elle est forcée de s'accommoder au cachet qui se met sur elle? Et de même , l'impression dans nos organes , qu'est-ce autre chose qu'un mouvement qui se fait en eux , ensuite du mouvement qui se commence à l'objet?

Je vois que ma main , pressée par un corps pesant et rude, cède et baisse en conformité du mouvement de ce corps qui pèse sur elle; et le même mouvement se continue sur toutes les parties qui sont disposées à le recevoir. Il n'y a personne qui n'entende que si l'agitation, qui cause le bruit , est un certain trémoussement du corps résoimant, par exemple d'une corde de luth, une pareille trépidation se doit continuer dans l'air ; et quand ensuite le tympan viendra à être ébranlé, et le nerf auditif avec lui, et le cerveau même ensuite, cet ébranlement , après tout , ne sera pas d'une autre nature qu'a été celui de la corde : et au contraire, ce n'en sera que la continuatiotL

Toutes ces impressions étant de même nature , ou plutêt tout cela n'étant qu'une suite du même ébranlement, qui a commencé à l'objet, il n’est pas moins ridicule de dire que l’agitation du tympan , et l'ébranlement du nerf, ou de quelque autre partie , puisse être la sensation , que de dire que l'ébranlement de l'air ou celui du corps résonnant la soit

Il faut donc, pour bien raisonner, regarder toute cette suite d'impression corporelle, depuis

l’objet juaques au cerveau , comme chose qui tient à l'objet ; et par la même raison qu'on distingue les sensations d’avec l’objet, il fout les distinguer d’avec les impressions et les mouvements qui le suivent

Ainsi la sensation est une chose qui s'élève après tout cela, et dans un autre sujet, c’esté-dire, non plus dans le corps, mais dans l’ême seule.

11 en faut dire autant, et de l'Imagination, et des désirs qui en naissent. En un mot , tant qu’on ne fera que remuer des corps, c’est-à-dire, des choses étendues en longueur, largeur et profondeur ; quelque vîtes et quelque subtils qu’on fasse ces corps , et dùt-on les réduire à l'indivisible , si leur nature le pouvait permettre, jamais on ne fera une sensation ni un désir.

Car, enlln , qu’un corps soit plus vite, il arrivera plus tôt; qu’il soit plus mince, il pourra passer par une plus petite ouverture : mais que cela fosse sentir, ou désirer, c’est ce qui n’a aucune suite, et ne s'entend pas.

De là vient que l’àme, qui connaît si bien et si distinctement ses sensations , ses imaginations et ses désirs , ne connoit la délicatesse et les mouvements ni du cerveau, ni des nerfs, ni des esprits, ni même si ees choses sont dans la nature. Je sais bien que je sens la douleur de la migraine ou de la colique , et que je sens du plaisir en buvant et en mangeant ; et je connais très-distinctement ce plaisir et cette douleur : mais si j’al une membrane autour du cerveau , dont les nerfs soient picotés par une humeur âcre ; si j’ai des nerfs à la longne que le suc des viandes remue , c’est ce qu’on ne sait pas. Je ne sais non plus si j’ai des esprits qui errent dans le cerveau , et se jettent dans les nerfs, tant pour les tenir tendus , que pour se répandre de là dans les muscles. Ce qui montre qu’il n’y a rien de plus distingué que le sentiment, et toutes ces dispositions des organes corporels ; puisque l’un est si clairement aperçu, et que l’autre ne l'est point du tout.

Ainsi il se trouvera que nous connaissons beaucoup plus de choses de notre âme, que de notre corps; puisqu’il se fait dans notre corps tant de .mouvements que nous Ignorons, et que nous n'avons aucun sentiment que notre esprit n’aperçoive.

Concluons donc , que le mouvement des nerft ne peut pas être un sentiment ; que l'agitation dn sang ne peut pas être un désir ; que le froid qui est dons le sang, quand les esprits dont il est plein se retirent vers le cœur, ne peut pas être la haine; en un mut, qu’on se trompe, en confondant les dispositions et altérations corporelles ,

DE LA CÜiN.NAlSSAlSCE

avec les sensations, les imaginations et les passions.

Ces choses sont unies; mois elles ne sont point les mêmes, puisque leurs natures sont si différentes. Et comme se mouvoir n'est pas sentir, sentir n'est pas se mouvoir.

Ainsi , quand on dit qu'une partie du corps est sensibie , cc n'est pas que le sentiment puisse être dans ie corps; mais c'est que, cette partie étant toute nerveuse , eiie ne peut être blessée sans un grand ébranlement des nerfs , auquel la nature a joint un vif sentiment de douicur.

Et si eile nous lait rapporter ce sentiment à la partie offensée; si, par exemple, quand nous avons la main blessée nous y ressentons de la douleur, c'est un avertissement que la blessure qui cause de la douleur est dans la main; mais ce n'est pas une preuve que le sentiment , qui ne peut convenir qu’à l'ême, se puisse attribuer au corps.

En efffct, quand im homme qui a la jambe emportée croit y ressentir autant de douicur qu'auparavant , cc n'est pas que la douicur soit reçue dans une jambe qui n’est plus; mais c'est que l'âme , qui la ressent seule , la rapporte nu même endroit qu’elle avait accoutumé de la rapporter.

Ainsi , de quelque manière qu'on tourne et qu'on remue le corps , que ce soit vite ou lentement, circulairemeut ou en ligue droite, en masse ou en parcelle séparée, cela ne le fera jamais sentir; encore moins imaginer; encore moins raisonner, et entendre la nature de chaque chose, et la sienne propre; encore moins délibérer et choisir , résister à ses passions , se commander à soi-même, aimer enfin quelque chose jusques à lui sacrifier sa propre vie.

Il y a donc , dans le corps humain, une vertu supérieure à toute la masse du corps , aux esprits qui l’agitent, aux mouvements et aux impressions qu’il en reçoit. Cette vertu est dans l'âme , ou plutôt elle est l’âme même , qui , quoique d'une nature élevée au-dessus du corps, lui est unie toutefois par la puissance suprême qui a créé l'une et l’autre.

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