CHAPITRE II
Que cette liberté est dans l'homme; et que nous coDuaissoiis cela natureUement
Je dis que la liberté , ou le libre arbitre , considéré en ce sens, est certainement en nous, et que cette liberté nous est évidente :
1' Par l’évidence du sentiment et de l'expérience ;
2° Par l’évidence du raisonnement;
3“ Par l'évidence de la révélation , c’cst-ù-dire, parce que Dieu nous l’a clairement lévélé par son Écriture.
Quant à l'évidence du sentiment , que chacun de nous s'écoute et se consulte soi-même ; il sentira qit'il est libre , comme il sentira qu’il est raisonnable. En effet, nous mettons grande différence entre la volonté d’êtfc heureux, et la volonté d'aller h la promenade. Car nous ne songeons pas seulement que nous puissions nous empêcher de vouloir être heureux ; et nous sentoits clairement que nous pouvons nous empêcher de vouloir aller à la promenade. De même nous délibérons, et nous consultons en nous-mêmes , si nous irons à la promenade , ou non : et nous résolvons cemme il nous plaît , ou l'un , ou l'autre : mois nous ne mettons jamais en délibération si nous voudrons être heureux ou non : ce qui montre que , comme nous sentons que nous sommes néee^irement déterminés par notre nature même à désirer d'être heureux , nous sentons aussi que nous sommes libres é choisir les moyens de l'être.
Mais parce que dans les délibérations importantes il y a toujours quelque raison qui nous détermine, et qu'on peut croire que cette raison fait dans notre volonté une nécessité secrète , dont noire ame ne s’aperçoit pas ; pour sentir évidemment notre liberté , il en faut faire l'épreuve dans les choses où il n'y a aucune raison qui nous penche d’un cêté plutét que d'un autre. Je sens , par exemple, que levant ma main , je puis ou vouloir la tenir immobile , ou vouloir lui donner du moU' vcment; et que, me résolvant à la mouvoir, je puis on la mouvoir ù droite, ou à gauche avec une égale facilité ; car la nature a tellement disposé les organes du mouvement , que je n’ai ni plus de peine ni plus de plaisir A l'uhe de ces actions qu’à l’autre ; de sorte que plus je considère sérieusement et profondément ce qui me porte à celui-là plutôt qu’à celui-ci, plus je ressens clairement qu'il n’y a que ma volonté qui m’y détermine, sans que je puisse trouver aucune autre raison de le fàire.
TRAITÉ
Je sais que quand J'aurai dans l'esprit de prendre une chose plutôt qu'une autre , la situation de cette chose me fera diriger de son cAté le mouvement de ma main ; mais quand je n'ai aucun autre dessein que celui de mouvoir ma main d'un certain côté, je ne trouve que ma seule volonté qui me porte à ce mouvement plutôt qu'à l'autre.
Il est vrai que , remarquant en moi-méme cette volonté , qui me fait choisir on des mouvements plutôt que l'autre , je ressens que je fuis par IA une épreuve de ma liberté, où je trouve de l'agrément ; et cet agrément peut être la cause qui me porte à me vouloir mettre en cet état. Mais, premièrement , si j'ai du plaisir à éprouver et A goûter ma liberté , cela suppose que je la sens. Sccoudcmcnt , ce désir d'éprouver ma liberté me porte bien A me mettre en état de prendre parti entre ces deux mouvements ; mais ne me détermine point A commencer plutôt par l'un que par l’antre; puisque j'éprouve également ma liberté, quel que soit celui des deux que Je choisisse.
Ainsi j'ai trouvé en moi-méme une action , où n'étant attiré par aucun plaisir, ni troublé par aucune passion , ni embarrassé d'aucune peine que je trouve en l'un des [lartis plutôt qu'en l'autre, je puis connaître distinctement , surtout y Itensant comme je fais, tous les motifs qui me portent A agir de cette façon , plutôt que de la contraire. Que si plus je recherche en moi-méme la raison qui me détermine, plus je sens que je n'en ai aucune autre que ma seule volonté , je sens par IA clairement ma liberté, qui consiste uniquement dans un tel choix.
C’est ce qni me fait comprendre que je suis fait A l'image de Dieu , parce que n’y ayant rien dans la matière qui le détermine A la mouvoir plutôt qu’A la laisser en repos, ou A la mouvoir d'un côté plutôt que d'un autre , il n’y a aucune raison d'un si grand effet que la seule volonté , par où il me parait souverainement libre.
C'est ce qui fait voir, en passant , que cette liberté dont nous parlons , qui consiste A pouvoir faire ou ne faire pas , ne procède précisément ni d'irrésolution , ni d'incertitude, ni d'aucune autre imperfection ; mais suppose que celui qui l’a au souverain degré de perfection , est souverainement indépendant do son objet , et a sur lui une pleine supériorité.
C'est par IA que nous connaissons que Dieu est parfaitement libre en tout ce qu'il fait nu dehors , corporel ou spirituel , sensible ou intelligible; et qu'il l'est en particulier A l’égard de l'impression ou mouvement qu'il peut donner A la matière. Mais tel qu’il est A l'egard de toute la matière, et de tout son mouvement, tel a-t-il
voulu que je fusse A l'égard de cette petite partie de la matière et du mouvement qu'il a mis dans la dépendance de ma volonté. Car je puis avec une égale facilité foire un tel mouvement , ou ne le pas faire : mais comme l'un de ces mouvements n’est pas eu soi meilleur que l’autre, ni n'est pas aussi meilleur pour moi en l'état où je viens de me considérer; je vois par IA qu’on se trompe, quand on cherche dans la matière un certain bien qui détermine Dieu A l’arranger ou à la mouvoir eu un sens plutôt qu’en un autre. Car le bien de Dieu, c'est lui-méme; et tout le bien qui est hors de lui vient de lui seul ; de sorte que quand on dit que Dieu veut toujours ce qu’il y a de mieux , ce n'est pas qu’il y oit un mieux dans les choses qui précèdent en quelque sorte sa volonté , et qui l’attirent ; mais c'est que tout ce qu'il veut par IA devient le meilleur, A cause que sa volonté est cause de tout le bien et de tout le mieux qui se trouve dans la créatnre.
J’ai donc un sentiment clair de ma liberté , qui sert A me faire entendre la souveraine liberté de Dieu , et comme il m’a fait A son image.
Au reste , ayant une fois trouvé en moi-méme , et dans une seule de mes actions , ce principe de liberté , je conclus qu'il se trouve dans toutes les actions , même dans celles où je suis plus passionné ; tpioique la passion qui mé trouble ne me permette pas peut-être de l’y apercevoir d’abord si clairement.
Aussi vois-je que tous les hommes sentent en eux cette liberté. Toutes les langues ont des mots et des façons de parler très-claires et très-précises pour l'expliquer : tous distinguent ce qui est en nous , ce qui est en notre pouvoir, ce qui est remis A notre choix , d'avec ce qui ne i'est pas ; et ceux qui uient la liberté ne disent point qu'ils n’entendent pas ces mots, mats ils disent que la chose qu’on veut signifier par lA il’existe pas.
C’est sur cela que je fonde l’évidence du raisonnement qui nous démontre notre liberté. Car nous avons une idée très-claire, et une notion très-<listincte de la liberté dont nous parlons : d'où il s'ensuit que cette notion est très-véritable, et parconséquent que la chose qu’elle représente est très-certaine. Ët nous n’avons pas seulement l'idée de la souveraine liberté de Dieu , qui consiste en son indépendance absolue, mais encore d'une liberté qui ne peut convenir qu'A In créature ; puisque nous connaissons clairement que nous pouvons choisir si mal , que nous commettrons une faute ; ce qui ne peut convenir qu'A la créature. Il n’y n personne qui ne conçoive qu’il ferait un crime exécrable d'ôter la vie A son bienfaiteur, et encore plus A son propre père.
C'.ovi^lc
DU LIBRE ARBITRE
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Tous les Jours nous reconnaissons en nous-mêmes que nous foisons quelque faute , dont nous avons de la douleur : et quiconque y voudra penser de bonne foi , verra clairement qu'il met grande différence eutre In douleur que lui cause une colique, ou la fâcherie que lui donne quelque perte de ses biens, et quelque défaut naturel de sa personne; et cette autre sorte de douleur qu'on appelle se repentir. Car cette dernière espèce de douleur nous vient de l'idée d'un mal qui n'est pas inévitable, et qui ne nous arrive que par notre faute ; ce qui nous fait entendre que nous sommes libres à nous déterminer d'un côté plutôt que d'un autre; et que si nous prenons un niauvais.parti, nous devons nous l'imputer ù nous-mêmes.
Il n'y a personne qui ne remarque la différence qu’il y a entre l'aversion tpie nous avons pour certains défauts naturels des hommes , et le blâme que nous donnons à leurs mauvaises actions. On voit aussi que c'est autre chose de priser un homme comme bien composé, que de louer une action humaine comme bien faite : car le premier peut convenir à une pierrerie et à un animal , aussi bien qu'à un homme; et le second ne i)eut convenir qu'à celui qu'on rceonnalt libre, qui se peut par là rendre digne et de blâme et de louange , en usant bien ou mal de la liberté.
On remarque aussi facilement qu'il y a de la différence entre frapper un cheval qui a fait un faux pas, parce que l'expérience fait voir que cela sert à le redresser ; et à châtier un homme qui a failli , parce qu’on veut lui faire coniiaitrc sa faute pour le corriger , ou se servir de lui pour donner un exemple nui autres : et quoique les hommes grossiers frappent quelquefois un cheval avec un sentiment à peu près semblable à celui qu’ils ont en frappant leur valet , il n’y a personne qui, pensant sérieusement à ce qu’il fait, puisse attribuer une faute ou un crime à un autre qu'à celui à qui il attribue une liberté.
Outre cela, l’obligation que nous croyons tous avoir de consulter en nous-mêmes si nous ferons une chose plutôt que l'autre , nous est une preuve certaine de la liberté de notre choix. Car nous ne consultons point sur les choses que nous croyons nécessaires; comme, par exemple, si nous aurons un jour à mourir ; en cela nous nous laissons entraîner au cours naturel et inévitable des choses ; et nous en userions de môme à l’égard de tous les objets qui se présentent , si nous ne connaissions distinctement qu’il y a des clioscs à quoi nous devons aviser, parce que nous y devons agit et nous y détenniner par notre choix. De là je conclus que nous sommes libres
à l’égard de tous les sujets sur lesquels nous pouvons douter et délibérer. C’est pourquoi nous sommes libres, même à l’égard du bien véritable , qui est la vertu , parce que , quelque bien que nous y voyions selon la raison , nous ne sentons pas toujours un plaisir actuel en la suivant ; et que , par conséquent , toute l’idée que nous avons du bien ne s’y trouve pas : de sorte que nous ne pouvons être nécessairement et absolument déterminés à aimer un certain objet, si le bien essentiel, qui est Dieu, ne nous parait en lul-méme.
En ce cas seulement nous cesserons de consulter et de choisir : mais à l’égard de tous les biens particuliers, et môme du bien suprême connu imparfaitement , comme nous le connaissons eu celte vie, nous avons la liberté de notre choix ; et jamais nous ne la ])crdrans , tant que nous serons en état de balancer un bien avec l’autre , parce que notre volonté trouvant partout une Idée de son objet , c’est-à-dire la raison du bien , aura toujours à choisir entre les uns et les autres , sans que son objet la puisse déterminer tout seul.
Ainsi , nous avons des idées très-claires , nonsculcmcnt de notre liberté , mais encore de tontes les choses qui la doivent suivre. Car non-seulement nous entendons ce que c’est que choisir librement; mais nous entendons encore que celui qui peut choisir, s’il ne voit pas tout d'almrd , doit délibérer, et qu’il fait mal s’il ne délibère : et qu'il fait encore plus mal , si , après avoir consulté, il prend un mauvais parti; et que par là il mérite et le blâme , et le châtiment ; comme, au contraire , il mérite , s'il use bien de sa I iberté , et la louange , et la récompense de son bon choix. Par conséquent , nous avons des idées très-claires de plusieurs choses qui ne peuvent convenir qu'à un être libre : et il y en a parmi celles-là que nous ne pouvons attribuer qu’à Un être capable de faillir : et nous trouvons tout cela si clairement en nous-mêmes , que nous ne pouvons non plus douter de notre lilrërté , que do notre être.
Nous voyons donc l’existence de ta liberté , en ce qu’il faut admettre nécessairement qu’il y a des êtres connaissants qui ne peuvent être précisément déterminés par leurs objets, mais qui doivent s'y porter par leur propre choix. Nous trouvons en même temps que le premier libre c'est Dieu, parce qu'il possède en lui-même tout son bien ; et , n'ayant besoin d’aucun des êtres qu'il fait, il n’est porté à les faire, ni à faire qu'ils soient de telle façon , que par la seule volonté indépendante. Et nous trouvons , en second lieu , que nous sommes libres aussi ; parce
TRAITE
que les objets qui nous sont proposés ne nous cmiMrtent pas tout seuls par eux-mêmes, et que nous demeurerions à leur égard sans action, si nous ne pouvions choisir.
Nous trouvons encore que ce premier libre ne peut jamais ni aimer, ni faire autre chose que ce qui est un bien véritobie ; parce qu'il est luimême par son essence ie bien essentiei , qui influe le bien dons tout ce qu'ii fait. Et uuus trouvons , au contraire , que tous les êtres libres qu'ii fait , pouvant n'ctre pas , sont capables de faillir ; parce qu'étant sortis du néant, iis peuvent aussi s'éloigner de la perfection de ieur être. De sorte que toute créature sortie des mains de Dieu , peut faire bien et mal; jusqu'à ce que Dieu l'ayant menée, par la claire vision de son essence, à la source même du bien , elle soit si bien possédée d'un tel objet , qu'elle ne puisse plus désormais s’en éloigner.
Ainsi nous avons connu notre liberté , et par une expérience certaine , et par un raisonnement invincible. Il ne reste plus qu'à y ajouter l'évidence de la révélation divine, à laquelle ne désirant pas m'attacher quant à présent, je me contenterai de dire que cette persuasion de notre liberté étant commune à tout le genre humain , l’Écriture, bien loin de reprendre un sentiment si universel, se sert au contraire de toutes les expressions par lesquelles les hommes ont accoutunoé d'exprimer et leur liberté, et toutes ses suites ; et en parle , non de la manière dont elle use en nous obligeant de croire les mystères qui nous sont cachés, mois toujours comme d'une chose que nous sentons en nous mêmes , aussi bien que nos raisonnements et nos pensées.