‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 29 sur 518 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

OcATHièm Et ODisiER EOVES pout acconkf noire liberté avec les décieia de Dieu : la prémoUon et la prédeterminalion physique. Elle sauve parbitement notre liberté, et noue déiMttdance rie Dieu.

Jusqu’Ici la volonté humaine est comme environnée de tous cétés par l’opération divine. Mais cette opération n'a rien encore qui aille immédiatement é notre demière détermination; et c’est à féme seule A donner ce coup. D'autres passent encore plus avant , et avouent les trois choses qui ont été expUqué-es. Ils itjoutent que Dieu fait encore immédiatement en nous-mêmes , que nous nous déterminons d’un tel cAté ; mais que notre détermination ne laisse pas d'être iibre, parce que Dieu veut qu’elle soit telle. Car, disent-ils, lorsque Dieu, dans le conseil étemel de sa providence , dispose des choses humaines , et en ordonne toute la suite , il ordonne , par le même décret , ce qu’il veut que nous souffrions par nécessité , et ce qu’il veut que nous fassions librement. Tout suit , et tout sc fait , et dans le fond , et dans la manière , comme il est porté par ce décret. Et, disent ces théologiens , ii ne faut point chercher d'autres moyens que cclui-lù, pour concilier notre liberté avec ics décrets de Dieu. Car comme ia volonté de Dieu n'a besoin que d’elle-même pour accomplir tout ce qu’elle ordonne , il n’est pas besoin de rien mettre entre elle et son effet. Elle l’atteint immédiatement , et dans son fond , et dans tontes les qualités qui lui conviennent. Et on se tourmente vainement en cherchant à Dieu des moyens par lesquels il fasse ce qu’il veut ; puisrjuc dès là qu’il veut , ce qu’il veut existe. Ainsi , dés qu'on présuppose que Dieu ordonne dès l’éternité, (pi’une chose soit dans le temps, dès là, sans autre moyen, elle sera. Car quel meilleur moyen peut-on trouver, pour faire qu'une chose soit, que sa propre cause? Or la cause de tout ce qui est , c'est la volonté de Dieu ; et noos ne concevons rien en lui , par où il fasse tout ce qui lui pialt , si ce n'est que sa volonté est d'clie-méme très-efficace. Cette efficace est si grande, que non-seulement les choses sont absolument, dès là que Dieu veut qu’elles soient , mais eiscore , qu’elles sont telles , dès que Dieu veut qu'elles soient telles; et qu’elles ont une telle suite , et un tel ordre , dès que Dieu veut qu’elles l'aient. Car il ne veut pas les choses en général

seuleroent , il les veut dans tout leur état, dans toutes leurs propriétés, dans tout leur ordre. Comme donc un homme est, dès là que Dieu veut qu’il soit , il est libre , dès là que Dieu veut qu’il soit libre; et il agit librement , dès là que Dieu veut qu’il agisse librement ; et il fait librement telle et telle action , dès là que Dieu le veut ainsi. Car toutes les volontés, et des hommes et des anges , sont comprises dans la volonté de Dieu , comme dans leur cause première et universelle ; < et elles ne seront libres, que parce qu’elles y ! seront comprises comme libres. Par la mémo raison , toutes les résolutions que les hommes et les anges prendront jamais , en tout ce qu’elles ■ ont de bien et d’être , sont comprises dans les décrets étemels de Dieu , où tout ce qui est a sa raison primitive : et le moyen infaillible de faire non- seulement qu’elles soient, mais qu’elles soient librement , c’est que Dieu veuille non-seulement qu’elles soient , mais qu’elles soient librement , parce que , étant maître souverain de tout ce qui est ou libre ou non libre , tout ce qu'il vent est comme il le veut. Dieu donc veut le premier, parce qu’il est le premier être, et le premier libre : et tout le reste veut après lui , et veut à la manière que Dieu veut qu’il veuille. Car c’est le premier principe, et la loi de l'univers, qu’après que Dieu a parlé dans l’éternité , les choses suivent , dans le temps marqué , comme d’elles-mémes. Et, ajoutent les mêmes auteurs, en ce peu de mots sont compris tous les moyens d’accorder la liberté de nos actions avec la volonté absolue de Dieu. C'est que la eause première et universelle , d'elle-méme , et par sa propre efficace, s’accorde avee son effet, ptuee qu’elle y met tout ce qui y est , et qu’elle met par conséquent dans les actions humaines , non-seulement leur être tel qu'elles l'ont , mais encore leur liberté même. Car, poursuivent ces théologiens, la liberté convient à l'àme, non-seulement dans le pouvoir qu'elle a de choisir, mais encore lorsqu’elle choisit actuellement ; et Dieu , qui est la cause immédiate de notre liberté , la doit produire dans son dernier acte : si bien que , le deiv nier acte de la liberté consistant dans son exercice , il faut que cet exercice soit encore de Dieu , et que comme tel il soit compris dans la volonté divine. Car il n’y a rien dans la créature qui tienne tant soit peu de l'être , qui ne doive à co même titre tenir de Dieu tout ce qu’il a. Comme donc plus une chose est actuelle , plus elle tient de l'être, il s’ensuit que plus elle est actuelle, plus elle doit tenir de Dieu. Ainsi notre àme , conçue comme exerçant sa liberté, étant plus en acte , que conçue comme pouvant l’exercer, elle est par conséquent davantage sous l’action dU

TRAITÉ

viue, daus son exercice actuel , ({u'elle ne l’était auparavant : ce qui ne se peut entendre , si on ne dit que cet exercice vient immédiatement de Dieu. Eu effet , comme Dieu fuit eu toutes choses ce qui est être et perfection; si être libre est quelque chose , et quelque perfection dans chaque acte , Dieu y fait cela même qu’on appelle libre ; et l’efficace infinie de son action , c’est-à-dire , de sa volonté, s'étend, s’il est permis de parler ainsi, jus({u’ù eçUe formalité. Et il ne faut pas objecter que le propre de l’exercice de la liberté, c'est de venir seulement de la liberté même; car cela serait véritable, si la liberté de l'homme • était une liberté première et indépendante , et non une liberté découlée d’ailleurs. Mais , comme il a été dit, toute volonté créée est comprise, comme dans sa cause, dans la volonté divine; et c’est de là que la volonté humaine a d'être libre. Ainsi , étant véritable que toute notre liberté vient en sou fond immédiatement de Dieu , celle qui se trouve dans notre aetiou doit venir de la même source ; parce que notre liberté n’étant pas une liberté de soi indépendamment de Dieu , elle ne peut donner à son action d’être libre de soi indépendamment de Dieu : au contraire, cette action ne peut être libre qu’avec la même dèi>cndance qui convient essentiellement à sou pi'incipe. D’ou il s’ensuit que la liberté vient toujours de Dieu , comme de sa cause ; soit qu’on la considère dans son fond , c’est-à-dire , dans le pouvoir de choisir; soit qu’on la con.sidcrc dans son exercice, et comme appliquée à tel acte.

N’importe que notre choix soit une action véritable que nous faisons : car, par là même, elle doit encore venir immédiatement de Dieu , qui étant, comme premier être , cause immédiate de tout être; comme premier agissant, doit être cause de toute action : tellement qu’il fiüt en nous l’agir même, comme il y fait 1e pouvoir agir. Et de même que l’être créé ne laisse pas d’être, pour être d’un autre, e’est-à-dire, pour être de Dieu; au contraire, il est ce qu’ii est, à cause qu'il est de Dieu : il faut entendre de même, que l'agir créé ne laisse pas, si on peut parler de la sorte, d'être un agir, pour être de Dieu ; au contraire , il est d’autant plus agir, que Dieu lui donne de l’être. Tant s’en faut donc que Dieu , en causant l’action de la créature, lui oie d’être action, qu’au contraire il le lui donne; parce qu’il faut qu'il lui donne tout cc quelle a, et tout ce qu’elle est : et plus l'action de Dieu sera conçue comme immédiate , plus elle sera conçue comme donnant fanmédialement , et à chaque créature, et à chaque action de la créature , toutes les propriétés qui leur conviennent. Ainsi, loin qu’on puisse

dire que l’action de Dieu sur ta nAtre lui Ato sa liberté , au contraire il faut conclure que notre action est libre àf priori, à cause que Dieu la fait être libre. Que si on attribuait à un autre qu’à notre auteur, de faire en nous notre action , on pourrait ci-olre qu’il blesserait notre liberté , et romprait, pour ainsi dire, en le remuant, un ressort si délicat, qu’il n’aurait point fait : mois Dieu n’a garde de rien Ater à son ouvrage par son action , puisqu’il y fait au contraire tout cequi y est , jusqu’à la dernière précision , et qu’il fait par conséquent non-seulement notre choix, mais encore dans notre choix la liberté même.

Pour mieux entendre ceci , il faut remarquer que , selon ce qui a été dit , Dieu ne fait pas notre action comme une chose détachée de nous ; mais que faire notre action , c’est faire que nous agissions : et foire dans notre action sa liberté , c’est faire que nous agissions librement; et le faire, c’est vouloir que cela soit : car, faire à Dieu, c’est vouloir. Ainsi , pour entendre que Dieu fait en nous nos volontés libres, il faut entendi-e seulement qu’il veut que nous soyons libres. Mais il ne veut pas seulement que nous soyons libres en puissance, il veut que nous soyons libres en exercice ; et il ne veut pas seulement en général que nous exercions notre liberté , mais il veut que nous l’exercions par tel et tel acte. Car lui , dont la science et la volonté vont toujours jusqu’à la dernière précision des choses , ne se contente pas de vouloir qu’elles soient en général , mais il descend à ce qui s’appelle tel et tel , c’està-dire, à ce qu’il y a de plus particulier : et tout cela est compris dans scs décrets. Ainsi , Dieu veut, dès l’éternité , tout l’exercice futur de la liberté humaine , en tout ce qu’il a de bon et de réel. Qu’y a-t-ll déplus absurde que de dire qu’il n’est pas, à cause que Dieu veut qu’il soit? Ne faut-il pas dire , au contraire , qu’il est , parce (|ue Dieu le veut; et que, comme il arrive que nous sonunes libres par la force du décret qui veut que nous soyons libres, il arrive aussi que nous agissons librement en tel et tel acte , par la force du même décret qui descend à tout ce détail?

Ainsi, ce décret divin sauve parfaitement notre liberté ; car la seule chose qui suit en nous , eu vertu de ce décret , c’est que nous fassions librement tel et tel acte. Et il n’est pa.s nécessaire que Dieu , pour nous rendre conformc.s à soii décret, mette autre chose en nous que notre propre détermination , ou ({u'il l’y mette par autre que par nous. Comme donc il serait absurde de dire que notre propre détermination nous Atàt notre liberté, il ne le serait pus moins de dire (|ue Dieu notis l’Atàt par son décret : et comme notre volonté, en s(- déterniinunt elle-même ;

DU LIBRE ARBITRE

choisir une chose plutAt que l'autre', ne s'Ate paa le pouvoir de choisir entre les deux , 'il faut conclure de mAmc que ce décret de Dieu ne nous l'Ate pas. Car le propre de Dieu, c'est de vouloir; et en voulant, de foire dans chaque chose , et dans chaque acte , ce que cette ehose et cet acte sera et doit être. Et comme il ne répugne pas à notre choix et à notre détermination de se fidre par notre volonté , puisqu'au contraire telle est sa nature, il ne lui répugne pas non plus de se faire par la volonté de Dieu, qui la veut, et la fera être telle qu'elle serait, si elle ne dépendait que de nous. En effet , nous pouvons dire que Dieu nous fait tels que nous serions nous -mêmes, si nous pouvions être du nous-mêmes ; parce qu'il nous fait dans tous les principes , et dans tout l'état de notre être. Car, A parler propremertt, l'état de notre être, c'est d’être tout ce que Dieu veut que nous soyons. Ainsi il fait être homme, ce qui est homme; et corps , ce qui est corps ; et pensée , ee qui est pensée ; et passion , ee qui est passion ; et action , ce qui est action ; et nécessaire , ee qui est nécessaire ; et libre co qui est libre ; et libre en acte et an exercice, ce qui est libre en acte et en exercice : car c’est ainsi qu'il fait tout ce qu'il lui plait dans le ciel et dons la terre, et que dans sa seule volonté suprême est la raison à priori de tout ce qui est.

On voit , par cette doctrine , comment toutes choses dépendent de Dieu; c'est qu’il ordonne premièrement , et tout vient après : et les créatures libres ne sont pas exceptées de cette loi ; le libre n’étont pas en elles une exception de lu commune dépendance, mais une diO'érente malUère d’être rapportée à Dieu. En effet, leur liberté est créée ; et el les dépendent de Dieu , même comme libres ; d’où il s’ensuit qu'elles en dépendent même dans l’exercice de leur liberté. Et il ne suffît pas de dire que l'excrcicc de la liberté dépend de Dieu, parce qu'il est en son pouvoir de nous l’ôtcr ; car cc n'est pas ainsi que nous entendons que Dieu est maître des choses : et nous concevons mal sa souveraineté absolue, si nous no disons qu’il est le maître et de les cmpêclirr d'être, et de les faire être; et c’est parce qu’il peut les faire être , qu’il peut aussi les empêcher d'être. Il peut donc également, et empêcher d’être, et faire être l'exercice de la liberté; et il n'a pour cela qu'à le vouloir. Car, il le faut dire souvent , à Dieu , foire , c’est vouloir qu’une ehose soit : après quoi il n’y a rien à craindre pournous dans l'action toute-puissante de Dieu , puisque son décret qui fait tout , enfermant notre liberté et son exercice , si par l’événement il la détrui-

sait, il ne serait pas moins contraire à lui-même qu'à elle.

Ainsi, concluent les théologiens dont nous expliquons les sentiments, pour accorder le décret et l'action toute-puissante de Dieu avec notre liberté; on n’a pas besoin de lui donner un concours qui soit prêt à tout indifféremment, et qui devienne ce qu’il nous plaira ; encore moins de lui faire attendre à quoi notre volonté se portera, pour former ensuite à jeu sûr son décret sur nos résolutions. Car sans ce faible ménagement, qui brouille en nous toute l'idée de première cause , il ne faut que considérer que la volonté divine, dont la vertu inllnie otteint tout, non-seulement dans le fond, mais dans toutes les manières d'être , s’accorde par elle-même avec l’effet tout entier, où elle met tout ce que nous y concevons, en ordonnant qu'il sera, avec toutes les propriétés qui lui conviennent.

Au reste, le fondement principal de toute cette doctrine est si certain , que toute l’école en est d’accord. Car comme on ne peut poser qu’il y ait un Dieu , c’est-à-dire , une cause première et universelle , sans croire en même temps qu'elle ordonne tout , et qu'elle fait tout immédiatement , de là vient qu'on a établi un concours, immédiat de Dieu, qui atteint en particulier toutes les actions de la créature , même les plus libres : et le peu de théologiens qui s'opposent à ce concours , sont condamnés de témérité par tous les autres. Mais si on embrasse ce sentiment pour sauver la notion de cause première , il la faut donc sauver en tout; c’est-à-dire, que dès qu’on nomme la cause première, il faut la foire partout aller devant : et si on songe à l’accorder avec son effet , il faut fonder cet accord sur ce qu’elle est cause , et cause encore qui, n’agissant pas avec une impétuasité aveugle, ne fait ni plus ni moins qu’elle veut ; cc qui fait qu’elle ne craint pas de prévenir son effet en tout et partout , parce qu’assurée de sa propre vertu, elle sait qu’ayant commencé , tout suivra précisément comme elle l'ordonne, sans qu'elle ait besoin pour cela de consulter autre chose qù’elic-même.

Tel est le sentiment de ceux qu’on appelle thomistes : voilà ce que veulent dire les plus habiles d'entre eux, par ces termes de prémotion, et prédéicrminalion phijtique, qui semblent si rudes à quelques-uns ; mais qui , étant entemlns , ont un si bon sens. Car enfin ces théologiens conservent dans les actions humaines l’idée tout entière de la liberté , que nous avons donnée au commencement ; mais ils veulent que rexcroica de la liberté , ainsi défini , ait Dieu pour cause première, et qti’il l'opère non-seulement par les.

TRAITE

aUraits qui le précèdent , mol* encore dans ce qu'il a de plus intime ; ce qui leur parait d'autant plus nécessaire, qu'il y a plusieurs aetions libres, comme H a été remarqué, où nous ne sentons aucun plaisir, ni aucune suavité , ni enfin aucune autre raison qui nous y porte , que notre seule volonté; ce qui éterait ces actions à la Providence , et même à la prescience divine , selon les principes que nous avons établis , si ou ne i-cconnalssait que Dieu atteint, pour ainsi parler, toute action de nos volontés dans son fond , donnant immédiatement et intimement à chacune tout ce qu'elle a d'étre.

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