CHAPITRE IX
ObJecUoos et réponse», oà Ton compare l'aelion libre do la volonlé , avec les autres action» qu'on attribue à l'énie et avec celles qu'on attribue au corps.
Si cela est, disent quelques-uns, la volonté sera purement passive; et lorsque nous croyons si bien sentir notre liberté, il nous sera arrive la même chose que lorsque nous avons cru sentir que c'était nous-mêmes qui mouvions nos corps ; ou que ces corps se mouvaient eux-mêmes , en tombant , par exemple , do haut en bas ; ou qu'ils se mouvaient les uns les antres , en se poussant mutuellement. Cependant quand nous y avons mieux pensé, nous avons enfin reconnu qu'un corps n'a aucune action , ni pour se mouvoir luimême, ni pour mouvoir un autre corps : et que notre âme n'en a point aussi pour mouvoir nos membres; mais que c'est le moteur universel de tous les corps, qui , selon les règles qu’il a établies , meut un certain corps à l'occasion du mouvement de l’autre , et meut aussi nos membres â l’occasion de nos volontés. Nous pouvons penser, dit-on, que nous sommes trompés, en croyant que nous sommes libres, comme en croyant que nous sommes mouvants, ou même que les corps le sont; et à la fin il faudra dire qu’il n’y a que Dieu seul qui agisse, et par conséquent que lui seul de libre, comme il n’y a que lui seul qui soit le moteur de tous les corps.
Il faut ici démêler toutes les idées que nous avons sur la cause du mouvemenL Premièrement , nous sentons que nos corps se meuvent , et il n’y a personne qui ne croie faire quelque action en se remuant. Nous trompons-nous en cela? Nullement : car il est vrai que nous voulons ; et que vouloir, c’est une action vérilablo. Mais nous croyons que cette action a sou effet sur nos corps. Nous avons raison de le croire, puisqu'en effet nos membres se meuvent ou se
reposent nu commandement de la volonté. Mais que faut-il penser d'une certaine faculté motrice qui a dans l'âme , selon quelques-uns , son action particulière distincte de la volonté? Qu’on la croie si on peut l’entendre , je n'ai pas besoin ici de m'y opposer; mais il faut du moins qu’on m’avoue que quand on pourrait trouver par raisonnement une telle faculté motrice, toujours est-ll véritable que nous ne sentons en nous-mêmes ni elle ni son action , et que dans les mouvements de nos membres , nous n'avons d'idée distincte d'aucune action , que de noti-e volonté et de notre choix. Mais si quelqu’un s’en veut tenir là, sans rien admettre de plus, pourra-t-il dire que notre volonté meut nos membres, ou qu'elle est la cause de leur mouvement? Il le pourra dire sans difficulté; car tout le langage humain appelle causo ce qui étant une fois posé, on voit suivre aussitôt un certain effet : ainsi nous connaissons distinctement qu'en mouvant nos membres, nous faisons une certaine action , qui est de vouloir; et que de celte action suit le mouvement. Si nous n'entendons autre chose, quand nous disons que nos volontés sont la cause du mouvement de nos membres , ce sentiment est très-véritable. On trouvera les idées que nous avons de la liberté, aussi claires que cclles-là, et par conséquent aussi certaines. On les peut donc raisonnablement comparer ensemble : mais si on compare à l'idé-o de la liberté, celle que quelques-uns se veulent former d’une certaine faculté motrice distincte de la volonté , on comparera une chose claire , et dont on ne peut douter, avec une chose confuse , dont on n'a aucun sentiment ni aucune idée.
Au reste , quand nous sentons la pesanteur de nos membres, nous voyons clairement par là qu'ils sont entraînés par le mouvement universel du monde ; et par conséquent qu’ils ont pour moteur celui qui agite toute la machine. Que si nous leur pouvons donner un mouvement détaché de l’ébranlement universel , et même qui lui soit contraire , en poussant par en haut , par exemple , notre bras , que l'impression commune de toute la machine tire en lûis, on voit bien qu’il n’est pas possible qu'une si petite partie de l'univers , c'est-à-dire , l'homme , puisse prévaloir d’elle-même sur l'effort du tout. Ou voit aiissi par les convulsions, et les autres mouvements Involontaires , eomhien peu nous sommes maîtres de nos membres : de sorte qu’on doit penser que le même Dieu qui meut tous les corps , selon de certaines lois , en exempte cettg petite partie de la masse qu’il a voulu unir à notre âme , et qu’il lui plaît de mouvoir en conformité de nos volontés.
DU LIBRE ARBITRE
Voilà ce que nous pouvons connaître clairement touchant le mouvement de nos membres. Je n'empéche pas qu'outre cela on n’admette , si 00 veut, dans l'âme une certaine faculté de mouvoir le corps , et qu’on ne lui donne une action particulière : ii me suffit que , soit qu'on admette , soit qu’on rejette cette action , ccia ne fait rien à la liberté. Car ceux qui admettent dans nos âmes cette action qu'ils n’entendent pas , admettront bien pius facilement l'action de la liberté , dont ils ont une idée si claire ; et ceux qui ne voudront pas reconnaître cette faculté motrice , ni son action, seront d'un très -mauvais raisonnement, s’ils sont tentés de rejeter la connaissance de leur liberté , qu'ils ont si distincte , parce qu'ils se seront défaits de l’impression confuse d’une faculté et d'une action de leur âme, qu'ils n'ont jamais ni sentie ni entendue.
Il faut dire la même chose touchant l'action que quelques-uns attribuent aux corps pour se mouvoir les uns les autres. Ceux qui ne peuvent concevoir qu’un corps tombe , sans agir sur luiméme, ni qu'il se fasse céder la place, sans agir sur celui qu'il pousse, concevront beaucoup moins que l'âme choisisse sans exercer quelque action : et comme ils veulent que les corps ne laissent pas d'étre conçus comme agissants , quoique le premier moteur soit la cause de leur action , ils n'auront garde de conclure que l'âme n'agisse pas , sous prétexte que son action reconnaît Dieu pour In cause. Car ils tiennent pour assuré que deux causes peuvent agir subordonnément, et que l'action de Dieu n'empéche pas celle des causes secondes. Nous n’avons donc ici à nous défendre que contre ceux qui rejettent l'action des corps , avec Platon ; et nous dirons à ceux-là ce que nous leur avons déjà dit, quand ils comparaient leur liberté avec une certaine faculté motrice 'de leur âme , inconnue à elle-même. Puisqu’ils ne rejettent cette action des corps, que parce qu'ils soutiennent qu'eile n'est pas inteiligibie , devant que de pousser leur conséquence jusqu'à l’actiou de la volonté , ils doivent considérer auparavant s’ii n'est pas certain qu'ils l'entendent. Mais afin de les aider dans cette considération , en leur montrant la prodigieuse différence qu'il y a entre l’action que quelques-uns attribuent aux corps , et celle que nous attribuons à nos volontés , examinons dans ie détail ce que nous concevons distinctement dans les corps; après quoi nous repasserons sur ce que nous avons connu distinctement dans nos âmes.
Nous voyons qu'uu certain corps étant mù selon les lois de la nature , Il faut qu'un autre corps le soit aussi. Nous voyons, dans un corps, que d’avoir une certaine figure , par exemplo, d’étre
aigu , dispose à communiquer à un autre corps une certaine espèce de mouvement ; par exemple , d’étre divisé. Nous ne nous trompons point en cela ; et pour exprimer cette vérité , nous disons que d'étre aigu dans un couteau , est la cause de ce qu'il coupe ; et qu'être continuellement agité dans l'eau , est la cause de ce que la roue d’un moulin tourne sans cesse ; et que c'est à cause des trous qui sont dans un crible , que certains grains peuvent passer à travers. Tout cela est très- véritable, et ne veut dire autre chose sinon que le corps est tellement disposé ou par sa figure ou par son mouvement , que de son mouvement ou de sa figure il s'ensuit qu'un tel corps , et non un autre est mû , de telle manière et non d'une autre. Voilà ce que nous entendons clairement dans les corps. Que si nous passons de là à y vouloir mettre une certaine vertu active, distincte de leur étendue, de leur figure et de leur mouvement, nous dirons plus que nous n'entendons ; car nous ne concevons rien dans un corps par où il soit entendu en mouvoir un autre , si ce n’est son mouvement. Quand une pierre Jetée emporte une feuille ou un fruit qu'elle atteint, ce n’est que par son mouvement qu'elle l’atteint et l’emporte. C'est en vain qu’on voudrait s’imaginer que le mouvement soit un* action dans la pierre, plutôt que dans la feuille, puisqu’il est partout de même nature; et que la pierre , qui est ici considérée comme mouvante , en effet est elle-même jetée. Et non-seulement la roue du moulin, mais la rivière elle-même, doit recevoirson mouvement d'ailleurs. Que si on dit quq la rivière fait aller la roue, c’est qu’on regarde par où la matière commence à s'ébranler, et par ou le mouvement se communique. Ainsi, en considérant cette roue qui tourne , on voit bien que ce n'est pas elle qui donne lieu au mouvement de l'eau ; mais au contraire que c'est la rapidité de l'eau qui donne lieu au mouvement de la roue. En ce sens, on peut regarder la rivière comme la cause , et le mouvement de la roue comme l'effet . Mais en remontant plus haut à la source du mouvement , on trouve que tout ce qui se meut est mû d'ailleurs , et que toute la matière demande un moteur; de sorte qu'en cllc-méme , elle est toujours purement passive , comme Platon l'a dit expressément ; et qu' encore qu'un mouvement particulier donne lied à l'autre, tout le mouvement en général n'ad’autre cause que Dieu. Et on se trompe visiblement, quand on s'imagine que tout ce qu'on exprime par le verbe actif, soit également actif. Car quand on dit que la terre pousse beaucoup d'herbe, ou qu’une branche a poussé un grand rejeton , si peu qu'on approfondisse , on voit bien qu'on ne veut dire