CHAPITRE PREMIER
La créaUoa , et les premiers looips.
La religion et la suite du peuple de Dieu considérée de cette sorte , est le plus grand et le plus utile de tous les objets qu'on puisse proposer aux hommes. Il est beau de se remettre devant les yeux lesétatsilifférents du peuple de Dieu, sous la loi de natureetsous les patriarches ; sons Moïse et sous la loi écrite ; sous David et sous les prophètes ; depuis le retour de la captivlléjusqu'i Jésus- Christ ; et enfin sons Jésus-Christ même , c'est-ùdire , sons la loi de gréce et sous l'Évangile ; dans les siècles qui ont attendu le Messie , et dans ceux où il a paru ; dans ceux où le culte de Dieu a été réduit A un seul peuple , et dans ceux où , conformément aux anciennes prophéties, il a été répandu par toute la terre ; dans ceux enfin où les hommes , encore infirmes et grossiers , ont eu besoin d’être soutenus par des récompenses et des châtiments temporels; et dans ceux où les fidèles mieux instruits ne doivent plus vivre que par la fui , attachés aux biens étemels , et soufféant , dans l’espérance de les posséder , tous les maux qui peuvent exercer leur patience.
Assurément, Monseigneur, on ne peut rien concevoir qui soit plus digne de Dieu , que de s'être premièrement choisi un peuple qui fût un exemple palpable de son éternelle providence; un peuple dont la bonne ou la mauvaise fortune dépendit de la piété, et dont l’état rendit témoignage à la sagesse et à la Justice de celui qui le gouvernait. C’est par où Dieu ncommcncé, et c'est ce qu'il a fait voir dans le peuple juif. Mais après avoir établi par tant de preuves sensibles ce fondement immuable, que lui seul conduit à sa volonté tous les événementsde la vie présente, i I était temps
BO&itv.T. — T. I.
d’étever les hommes à de plus hautes pensées ; et d’envoyer Jésus-Christ, à ((ui il était réservé de découvrirau nouveau peuple , ramas.sé de tous les peuples du monde, les secrets de In vie future.
Vous i>ourrez suivre aisément l'histoire de ces deux peuples, et remarquer comme Jésus-Christ fait l'union de Tun et de l’autre, puisque, ou attendu , ou donné , il a été dans tous les temps In consolation et l’espérance des enfants de Dieu.
Voila donc la religion toujours uniforme, ou i plutût toujours la même dès l’origine du monde : '' on y a toujours reconnu le même Dieu , comme auteur, et le même Christ , comme sauveur du genre humain.
Ainsi vous verrez qu’il n’y a rien de plus ancien parmi les hommes que la religion que vous professez, et que ce n’est pas sans raison que vos ancêtres ont mis leur plus grande glaire a en être les protecteurs.
Quel témoignage n’cst-cc pas de sa vérité, de voir que dans les temps où les histoires profanes n’ont à nous conter que dés fables , ou tout au plus des faits confus et ù demi oubliés, l’Écriture , c’est -A-dire , sans contestation , le plus ancien livre qui soit nu monde, nous ramène par tant d’événements précis , et par In suite même des choses, a leur véritable principe, c’est-Adlre , a Dieu qui a tout fait ; et nous marque si distinctement la création de l'univers, celle de l’homme en particulier, le bonheur de son premier état, les causes de ses misères et de ses faiblesses, la corruplion du monde et le déluge , l’origine des arts et celle des nations, la distribution des terres, enfin la propagation du genre humain, et d’autres faits de même importance dont les histoires humaines ne parlent qu’en confusion, et nous obligent A chercher ailleurs les sources certaines 1
Que si l’antiquité de la religion lui donne tant d’autorité, sa suite continuée sans interruption et sans altération durant tant de siècles , et malgré tant d’obstacles survenus , fait voir manifestement que la main de Dieu la soutient.
Qu'y a-t-11 de plus merveilleux que de la voir toqjours subsister sur les mêmes fondements dès les commencements du monde , sans que ni l’idolâtrie et l’impiété qui l’environnaient de toutes parts , ni les tyrans qui l’ont persécutée , ni les hérétiques et les infidèles qui ont tâché de la corrompre , ni les lâches qui l’ont trahie , ni ses sectateurs indignes qui l’ont déshonorée par leurs crimes , ni enfin la longueur du temps , qui seule suffit pour abattre toutes les choses humaines , aient jamais été capables, je ne dis pas de l’éteindre, mais de l’altérer?
Si maintenant nous venons à considérer quelle
DISCOUKS
iilw retto religion, dont nous révcron.s l'antiquité, nous donne de son objet, e'est-à-dire du premier être , nous avouerons qu’elle est au-dessus de toutes les pensées humaines , et digne d'étre regardée comme venue de Dieu même.
I-e Dieu qu'ont toujours servi les liébreux et les chrétiens n'a rien de commun avec les divinités pleines d'imperfection , et même de vice , que le reste du monde adorait. Notre Dieu est un , infini , parfait , seul digno de venger les crimes, et de couronner la vertu , parce qu'il est seul la sainteté même.
Il est infiniment au-dessus de cette cause première, et dece premier moteur que les philosoplics ontcannu,sanstoutefuisradorer.Ceuxd'cnlrccux . qui ont été le plus loin , nous ont proposé un Dieu , qui , trouvant une matière étemelle et e.xistante par elle même aussi bien que lui, i'a mise en œuvre , et l’a façonnée comme un artisan vulgaire, contraint dans son ouvrage par cette matière et par ses dispositions <|u’il n’a pas faites ; sans Jamais pouvoir comprendre (|uc si la matière est d'elle-même , elle n’a pas dé attendre sa perfection d'une main étrangère; et que si Dieu est infini et parfait, il n'a eu besoin, pour faire tout ce qu’il voulait, que de {ui-même et de sa volonté toute-puissante. Mais le Dieu denos pères, le Dieu d'Abrnluim, le Dieu dont Moïse nous a écrit les merveilles, n’a pas seulement arrangé le monde ; il l'a fait tout entier dans sa matière et dans sa forme. Avant qu’il eût donné l'être, rien ne l'avaitque lui seul. Ilnouscstrcpréscntécomme celui qui fait tout , et qui fait tout par sa parole , tant à cause qu'il fait tout par raison , qu’à cause qu'il fait tout sans peine, et que pour faire de si grands ouvrages il ne luicn coûte (|u’un seul mot, c’est-à-dire, qu’il ne lui en coûte que de le vouloir.
Kt pour suivre Thistoire de la création, puisque nous l'avons commencée. Moïse nous a enseigné que ce puissant architecte, à qui les choses coûtent si peu , a voulu les faire à plusieurs reprises, et créer l’univers en sixjours , pourmontrer tpi'il n'agit pas avec une nécessité, ou par une im|)étuosilé aveugle, comme se le sont imaginé quelques philosophes. I-e soleil jette d’un seul coup , sans se retenir, tout ce qu'il a de rayons : mais Dieu, qui agit par intelligence et avec une souveraine liberté, appliquesa vertuoüil lui plaît, et autant qu’il lui plaît ; et comme, en faisant lo mondeparsa parole, il montre que rien ne le peine ; en le faisant à plusieurs reprises , il fait voir qu'il est le maître de sa matière, de son action , de toute son entreprise , et qu’il n'a , en agissant , d'autre règle que sa volonté toujours droite par ellemême.
Cette conduite de Dieu nous fait voir aussi que
tout sort immédiatement de sa main. Les peuples et les philosophes qui ont cru que la terre mêlée avec l'eau , et aidée , si vous le voulez , de la chaleur du soleil , avait produit d’elle-même par sa propre fécondité les plantes et les animaux, se sont trop grossièrement trompés. L'Écriture nous a fait entendre que les éléments sont stériles , si la parole de Dieu ne les rend féconds. Ni la terre , ni l’eau, ni l’air, n’auraient jamais eu les plantes ni les animaux que nous y voyons, si Dieu, qui en avait fait et préparé la matière , ne l'avait encore formée par sa volonté toute-puissante , et n'avait donné a chaque chose les semences propres pour se multiplier dans tous les siècles.
Ceux qui voient les plantes prendre leur naissance et leur accroissement par la chaleur du soleil, pourraient croire qu'il en est le créateur. Mais l'Écriture nous fait voir la terre revêtue d’herbes et de toute sorte de plantes avant que le soleil ait été créé , afin que nous concevions que tout dépend de Dieu seul.
Ilaplu àcc grand ouvrier de créer la lumière , avant même que de la réduireà la forme qu'il lui a dounéc dans le soleil et dans les astres ; parce qu'il voulait nous apprendre que ces grands et magnifiques luminaires, dont on nous a voulu faire des divinités , n’avaient par eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont ils ont été composés, ni la forme admirable à laquelle nous les voyons réduits.
Eufiu le récit de la création , tel qu'il est fait par Moisc, noua découvre ce grand secret de la véritable philosophie , qu'en Dieu seul réside la fécondité et la puissance absolue. Heureux , sage , tout-puissant , seul suffisant à lui-même, il agit sans nécessite comme il agit sans besoin ; jamais contraint ni embarrassé ]tar sa matière, dont il fait ce qu'il veut , parce qu'il lui a donné par sa seule volonté le fond de son être. Par ce droit souverain, il la tourne , il la façonne , il la meut sans peine : tout dépend immédiatement de lui ; et si , selon l'ordre établi dans la nature , une chose dépend de l’autre, par exemple, la naissance et l'accroissement des plantes , de la chaleur du soleil , c'est a cause que ce même Dieu , qui a fait toutes les parties de l'univers, a voulu les lier les unes aux autres , et faire éclater sa sagesse par ce merveilleux enchaluement.
Mais tout cc que nous enseigne l’Écriture sainte sur la création de l'univers, n'est rien eu comparaison de cc qu elle dit de la création de l'homme.
Jusqu'iei Dieu avait tout fait en commaudant : - Que la lumière soit; que le firmament - s'étende au milieu des eaux ; que les eaux se ■ retirent ; que la terre soit découverte , et qu'elle
DifjijjL-c Cîo(.)‘^lc
Sun LiiisToinE
• picrme ; qu'il y ait de (punds luminaires <jui
• partap;eut le jour et In nuit ; ({uc les oiseaux et
• les poissons sortent du sein des eaux ; que In
• terre produise les animaux selon leurs espèces
• dUTérentes ' : • mais quand il s'agit de produire l'Iiommc, Moïse lui fait tenir nn nouveau langage : « Foisons l'homme, dit-il à notre
• image et ressemblance. »
Ce n'est plus eette parole impérieuse et dominante; c’est une parole plus douce, quoique non moins efficace. Dieu tient conseil en hil-méinc. Dieu s'excite lui-mémc, comme pour nous faire voir que l'ouvrage qu'il va entreprendre surpasse tous les ouvrages qu'il avait faits jusqu'alors.
Faisons l'hominr. Dieu parle en lui-même; il parle à queUpi'un qui fait comme lui , À quelqu'un dont l'homme est la créature et l’image; il parle à un autre lui-même ; il parle à celui par qui toutes choses ont été faites , à celui qui dit dans son Évangile : • Tout ce que le Père fait , le Fils le « fait semblablement » En parlant à son Fils, ou avec son Fils, il parle en même temps avec l'Esprit tout-puissant , égal et coéteruel A l'un et A l’autre.
C'est une chose inouïe dans tout le langage de l'Ecriture , qu'un autre que Dieu ait parlé de luimême en nombre pluriel , fautons. Dieu même , dans l'Écriture, ne parle ainsi que deux ou trais fois, et ce langage extraordinaire commence ù paraître lorsqu'il s’agit de cri’er l'homme.
Quand Dieu chance de langage , et en quelque façon de conduite, ce u’csl |>as qu'il change en lui-même; mais il nous montre qu'il va commencer , suivant des conseils éternels, un nouvel ordre de choses.
Ainsi l’homme , si fort élevé au-dessus des autres créatures dont Moïse nous avait décrit la génération , est produit d'une façon toute nouvelle. Ijt Trinité commence à se déclarer, en faisant la créature dont les opérations intellectuelles sont une image imparfaite de ces éternelles opérations par lesquelles Dieu est fécond en luiméme.
La parole de conseil , dont Dieu se sert , marque que la créature qui va être faite , est la seule qui peut agir par conseil et par intelligence. Tout l« reste n'est pas moins extraordinaire. Jusque-lu nous n’avlons point vu , dans l'histoire de la Genèse , le doigt de Dieu appliqué sur une matière corruptible. Pour former le corps de l'homme , lui-même prend de la terre t ; et cette terre, arrangée sous une telle main, reçoit la plus belle
* C*n. I, 3, etc
> Ptid. it.
* Joan, V, 10.
* Cen. 11,7.
j'MVERSEl.I.E l„
figure qui eût encore paru dans le monde. L'homme a la taille droite, la tête élevée, les regards tournés vers le ciel : et cette conformation , qui lui est parliculière, lui montre son origine et le lieu ou il doit tendre.
Cette attention particulière, qui parait en Dieu quand il fait l’homme, nous montre qu'il a pour lui un égard particulier, quoique d'ailleui-s tout soit conduit imméxliatement par sa sagesse.
Mais la manit-re dont il produit l'àine est beaucoup plus merveilleuse : il ne la tire (wint de la matière ; il l’inspire d’en haut : c'est uii souflle de vie qui vient de lui-même.
Quand il créa les bêtes, il dit : » Que l'eau " pr(Kluiseles;K)issons;. et il créa de cette sorte les monstres marins, et toute âme vivante et mouvante qui devait remplir les eaux. Il dit encore : . Que la terre produise tonte âme vivante, • les bêtes à quatre pieds et les reptiles '.
C’est ainsi que devaient naître ces âmes vivantes d'une vie brute et bestiale , à qui Dieu ne donne pour toute action que des mouvimients dépendants du corps. Dieu les tire du sein des eaux et de la terre : mais cette iime , dont la vie devait être une imitation de la sienne; qui devait vivre comme lui de raison et d’intelligence; qui lui devait être unie en le contemplant et en l'aimant, et qui pour cette raison était faite A son image, ne pouvait être, tirée de la matière. Dieu , eu façonnant la matière , peut bien former un beau corps; mais en quehiuc sorte qu'il la tourne et la façonne , jamais il n'y trouvera son Image et sa resseinhiance. L'âme faite A son image , et qui peut être heureuse en le iMssédant , doit être produite par une nouvelle création : elle doit venir d'en haut ; et c'est ce que signifie ce sou ffle de vie ’, que Dieu lire de sa bouclie.
Souvenons-nous que Moïse propose aux hommes charnels , par des images sensibles, des vérités pures et intellectuelles. Ae croyons [wis que Dieu souflle A la manière desanimaux. Aeeroyons pasque notre âme soitun air subtil, ni une vapeur déliré. Le souflle que Dieu inspire , et qui (rorte cü lui-même l'image de Dieu , n'est ni air ni vapeur. Ne croyons pas que notre âme soit une portion de la nature divine , comme l’ont rêvé quelques pliilosophcs. Dieu n’est pas un tout qui se partage. Quand Dieu aurait des parties, elles ne seraient pas faites. Car le créateur, l'être incréé ne seraüt pas composé de créatures. L’âme est faite, et tellement faite, qu'elle n’est rien de la nature divine, mais seulement une chose fnileAl imagcet ressemblance de la nature divine, une chose qui doit toujours demeurer unie A celui qui l'a for-
• Ces. I. »>,SI,
> ItiJ. U. 7
DISCOURS
mée : c’est ce que veut dire ce souffle divin ; c’cst ce que nous représente cet esprit de vie.
Voilà donc l'homme formé. Dieu forme encore de lui la compagne qu'il lui veut donner. Tous les hommes naissent d’un seul mariage , afin d’étre à jamais, quelque dispersés et multipliés qu’ils soient , une seule et même famille.
ISos premiers parents ainsi formés sont mis dans cejardin délicieux qui s'appelle le Paradis ; Dieu se devait à lui-méme de rendre son image heureuse.
Il donne un précepte k l'homme, pour lui faire sentir qu’il a un mattre ; un précepte attaché k une chose sensible , parce que l’homme était fait avec des sens ; nn précepte ai.sé , parce qu’il voulait lui rendre la vie commode tant qu'elle serait innocente.
L’homme ne garde pas nn commandement d’mie si facile observance : il écoute l’esprit tentateur, et il s'écoute lui-méme , au lieu d'écouter Dieu uniquement; sa perte est inévitable : mais il la faut' considérer dans son origine aussi bien que dans ses suites.
Dieu avait fait au commencement ses anges , esprits purs et séparés de toute matière. Lui , qui ne fait rien que de bon , les avait tous créés dans la sainteté: et ils pouvaient assurer leur félicité en se donnant volontairement à leur créateur. Mais tout ce qui est tiré du néant est défectueux. Une partie de ces anges se laissa séduire k l'amourpropre. Malheur à la cr^turc qui se plait en ellemême , et non pas en Dieu I elle perd eu un moment tous ses dons. Étrange effet du péché I ces esprits lumineux devinrent esprits de ténèbres : ils n’eurent plus de lumières qui ne se tournassent en ruses malicieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la charité ; leur grandeur naturelle ne fut plus qu’orgucll : leur félicité fut changée en la triste consolation de se faire des compagnons datts leur misère ; et leurs bienheureux exercices , au misérable emploi de tenter les hommes. Le plus parfait de tous , qui avait aussi été le plus superbe , se trouva le plus malfaisant , comme le plus malheureux. L’homme, ÿue Dieu avait mis un peu au-dessous des anges ' , en l'unissant à un corps , devint à un esprit si parfait un objet de jalousie : il voulut l’entrainer dans sa rébellion , pour ensuite l'envelopper dans sa perte. Les créatures spirituelles avaient , comme Dieu même , des moyens sensibles pour communiquer avec l’homme cpii leur était semblable dons sa partie principale. Les mauvais esprits , dont Dieu voulait sc servir pour éprouver la fidélité du genre humain, n’avaient pas perdu le moyen d’entretenir ce commerce avec notre nature,, non
* Tittf 6.
plus qu’un certain empire qui leur avait été donné d’abord sur la créature corporelle. Le démon usa de ce pouvoir contre nos premiers parents. Dieu permit qu'il leur parlât en la forme d’un serpent , comme la plus convenable à représenter la malignité avec le supplice de cet esprit malfaisant , ainsi qu’on le verra dans la suite. Il ne craint point de leur faire horreur sous cette figure. Tous les animaux avaient été également amenés aux pieds d’Adam pour en recevoir un nom convenable, et reconnaître le souverain que Dieu leur avait donné ■. Ainsi aucun des animaux ne causait de l'horreur à l’homme, parce que dnng l’état où il était , aucun ne lui pouvait nuire.
Écoutons maintenant comment le démon lui parla, et pénétrons le fond de ses artifices. II s’adresse à Ève , comme à la plus faible ; mais en la personne d’Ève , il parle k son mari aussi bien qu’a elle ; • Pourquoi Dieu vous a-t-il fait cette « défense’?- S’il vous a faits raisonnables, vous devez savoir la raison de tout ; ce fruit n’est pas un poison; « vous n’en mourrezpas^ • Voilà par où commence l’esprit de révolte. On raisonne sur le précepte, et l’obéissance est mise en doute. • Vous serez comme des dieux libres et indépendants, heureux en vous-mêmes, sages par vous-mêmes : • vous saurez le bien et le mol ; • rien ne vous sera impénétrable. C’est par cea motifs que l’esprit s’élève contre l’ordre du Créateur, et au-dessus de la réglé. Ève, à demi gagnée, regarda le fruit, dont la beauté promettait «n gokt excellent^. Voyant que Dieu avait uni en l’homme l'esprit et le corps, elle crut qu’en faveur de l’homme il pourrait bien encore avoir attaché aux plantes des vertus surnaturelles , et des donsintellectucis aux objets sensibles. Après avoir mangé de ce beau fruit , elle en présenta elle-même à son mari. I-e voilà dangereusement attaqué. L’exemple et la complaisance fortifient la tentation : il entra dans les sentiments du tentateur si bien secondé; une trompeuse curiosité, une flatteuse pensée d’orgueil , le secret plaisir d’agir de soi-même, et selon ses propres pensées, l’attire et l’aveugle : il veut faire une dangereuse épreuve de sa liberté , et il goûte avec le fruit défendu la pernicieuse douceur de contenter son esprit : les sens mêlent leur attrait à ce nouveau charme ; il les suit , il s’y soumet , et il s’en fait le captif, lui qui en était le maître.
En même temps tout change pour lui. La terre ne lui rit plus comme auparavant; il n’en aura plus rien que par un travail opiniâtre : le ciel n’a
' Gcn. Il, 19, üf
* /ôirf. ni, 1.
» Jbitt. 4.
* Ihid. 6.
» ibid. •
SUR LHISTOIRE UNIVERSELLE
plus cet air aerein; les animaux qui lui étaient tous , jusqu' aux plus odieux et aux plus farouches , un divertissement innocent , prennent pour lui des formes hideuses : Dieu, qui avait tout fait pour son bonheur, iui tourne en un moment tout en supplice. Il se fait peine à lui-mème , lui qui s’était tant aimé. La rébellion de ses sens lui Âit remarquer en lui je ne sais quoi de honteux '. Ce n’est plus ce premier ouvrage du Créateur, où tout était beau ; le péché a fait un nouvel ouvrage qu'il faut cacher. L’homme ne peut plus supporter sa honte , et voudrait pouvoir la couvrir ù ses propres yeux. Mois Dieu lui devient encore plus insupportable. Ce grand Dieu, qui l’avait fait à sa ressemblance, et qui lui avait donné des sens comme un secours nécessaire à son esprit , se plaisait à se montrer à lui sous une forme sensible ; l’homme ne peut plus souffrir sa présence. Il cherche le fond des forêts * pour se dérober à celui qui faisait auparavant tout son bonheur. Sa conscience l’accuse avant que Dieu parle. Ses malheureuses excuses achèvent de le confondre. II faut qu’il meure : le remède d'immortalité lui est été ; et une mort plus affreuse, qui est celle de l’ime, lui est figurée par cette mort corporelle & laquelle il est condamné.
Mais voici notre sentence prononcée dans la sienne. Dieu , qui avait résolu de récompenser son obéissance dans toute sa postérité.; aussitét qu’il s’est révolté , le condamne et le frappe , nonseulcment en sa personne , mais encore dans tous ses enfants , comme dans la plus vive et la plus chère partie de lui-mérae : nous sommes tous maudits dans notre principe ; notre naissance est gétée et infectée dans sa source.
N’examinons point ici ces règles terribles de la justice divine , par lesquelles la race humaine est maudite dans sou origine. Adorons les jugements de Dieu , qui regarde tous les hommes comme un seul homme dans celui dont il veut tous les foire sortir. Regardons-nous aussi comme dégradés dans notre père rebelle , comme flétris à jamais par la sentence qui le condamne, comme bannis avec iui , et exclus du paradis où il devait nous faire naître.
Les règles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine , dont elles sont une ombre ; mais elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de cet abime. Croyons que la justice aussi bien que la miséricordo de Dieu ne veulent pas être mesurées sur celles des hommes , et qu'elles ont toutes deux des effets bien plus étendus et bien plus intimes.
• Cm. 111,7
> Jbid. S
Mais pendant que les rigueurs de Dieu sur le genre humain nous épouvantent , admirons comme il tourne nos yeux vers un objet plus agréable , en nous découvrant notre délivrance fbture dès le jour de notre perte. Sous la figure du serpent ', dont le campement tortueux était une vive image des dangereuses insinuations et des détours fallacieux de l’esprit malin , Dieu fait voir à Ève notre mère le caractère odieux et tout ensemble le juste supplice de son ennemi vaincu. Le serpent devait être le plus haï de tous les animaux , comme le démon est la plus maudite de toutes les créatures. Comme le serpent rampe sur sa poitrine, le démon, justement précipité duclel où il avait été créé , ne se peut plus relever. La terre , dont il est dit que le serpent se nourrit , signifie les basses pens^ que le démon nous inspire : lui-même il ne pense rien que de bas , puisque toutes ses pensées ne sont que péché. Dans l’inimitié éternelle entre toute la race humaine et la démon , nous apprenons que la victoire nous sera donnée , puisqu’on nous y montre une semence bénite par laquelle notre vainqueur devait avoir la télé écrasée, c’est-à-dire , devait voir son orgueil dompté , et son empire abattu par toute la terre.
Cette semence bénite était Jésus-Christ , fils d’une vierge , ce Jésus-Christ en qui seul Adam n’avait point péché , parce qu’il devait sortir d’Adamd’unemanièredivine, conçu non de l’homme, mais du Saint-Esprit. C’était donc par ce divin germe , ou par la fémme qui le produirait , selon les diverses leçons de ce passage , que la perte du genre humain devait être réparée , et la paissance Mée au prince du monde, gui ne trouve rien du sien en Jésus- Christ '.
Mais avant que de nous donner le Sauveur, Il fallait que le genre humain connût par une longue expérience le besoin qu’il avait d’un tel secours . L’homme fut donc laissé à lui-même ; ses Inclinations se corrompirent, ses débordements allèrent à l’excès , et l'iniquité couvrit toute la face de la terre.
Alors Dieu médita une vengeance dont il voulut que le souvenir ne s’éteignit jamais parmi les hommes : c'est celle du déluge universel , dont en effet la mémoire dure encore dans toutes les nations , aussi bien que celle des crimes qui l’ont attiré.
Que les hommes ne pensent plus que le monde va tout seul , et que ce qui a été sera toujours comme de lui-même. Dieu , qui a tout fait , et par qui tout subsiste , va noyer tous les animaux avec
' Gen. IIJ, 14. 16.
* JfMn. &iv,
DISCOURS
ts:!
tuiis les hommes , c'est-à-dire qa'il va détruire la plus belle i«irtie de son ouvrage.
Il n'avait besoin que de lui- même pour détruire ee <iu'il avait fait d'une parole ; mais il trouve plus digue de lui de faire servir ses créatures d'instruments à sa vengeance; et il appelle les e.iux pour ravager la terre couverte de crimes.
Il s'y trouva pourtant un homme juste : Dieu , avant que de le sauver du déluge des eaux, l'avait pi-i-servé par sa grâce du déluge de l'iniquité. Sa famille fut réservée pour reireupler la terre, qui u'allait plus être qu'une immense solitude. Par les soins de cet homme juste. Dieu sauve les animaux : afin que l'homme entende qu'ils sont faits pour loi, et qu'il s'en serve pour lu gloire de leur créateur.
Il fait plus; et com ne s'il se repentait d'avoir exercé sur le genre humain une justice si rigou- j rcuse, il promet solennellement de n'envoyer jamais de déluge pour inonder' toute la terre : et il daigna faire ce traité non-.seulement avec le» hommes, mais encore avec Ions les animaux tant de la terre, que de l’air ', pour montrer que sa providence s'étend sur tout ce qui a vie. l.'arcen-ciel parut alors : Dieu en choisit les couleurs si douces et si agia'ahlement diversifiées sur un nuage rempli d'une Iwuignc rusée, plutôt que d'une pluie incommode , jxmr être un téimngnage éternel que les pluies qu'il enverrait dorénavant ne feraient jamais d'inondation universelle. Depuis ee temps , l’are-en-cicl parait dans bas célestes visions comme un des principaux uraemeuts du trône de Dieu * , ^ y “‘'tt impression de scs miséricordes.
I,e monde sc renouvelle , et la terre sort encore une fois du sein des eaux : mais dans cc renouvellement, il demeure une impression éternelle de la vengeance divine. Jusqu'au déluge toute la nature était plus forte et plus vigoureuse ; |Kir ectie immense quantité d'eau que Dieu amena sur la terre, et par le long séjour (lu'elles y firent, les sucs qu'elle enfermait furent altère^; l'air chargé d'une humidité excessive fortifia les principes de la corruption : et la première constitution de l'univers se trouvant affaiblie, la vie humaine, qui se poussait ju.squcs à prés de mille ans, SC diminua peu à peu : les herbes et les fruits n'eureut plus leur première force , et il fallut donner aux hommes une nourriture phis substantielle dans la chair des animaux *.
Ainsi devaient disparaître et s'effacer peu a peu les restes de la première institution; et la nature changée avertissait l'homme i[uc Dieu
> &<-n.u,0, 10. fie.
* Rzeck. I, W. JiW. IV, a.
^ Gtn- IX, 3.
n'était plus le même pour lui , depuis quil avait été irrité par tant de crimes.
Au reste cette longue vie des premiers hommes, marquée dans les annales du peuple de Dieu , n'a pas été inconnue aux autres peuples , et leuis anciennes traditions en ont conservé la mémoire '. La mort, qui s'avançait, fit sentir aux luunmcs une vengeance plus prompte ; et comme tous les jours ils s'enfoncaient de plus en plus dons le crime , il fallait qu'ils fussent aussi , pour ainsi parler, tous les jours plus enfoncés dans leur supplice.
Le seul changement des viandes leur pouvait marquer combien leur état allait s’empirant ; puisqu'en devenant plus faibles, ils devenaient en même temps plus voraces et plus sanguinaires.
Avant le temps du déluge, la nourriture que les hommes prenaient sans violence dans les fruits qui tombaient d'eux-mêmes , et dans les herlies qui aussi bien séchaient si vite, était sans doulh quelque reste de la première innocence, et de la douceur à laquelle nous étions formé-s. Mainteimnt , pour nous nourrir, il faut répandre du sang, malgré l'horreur (|u'il nous cause naturellement; et tous les raffinements dont nous mvus servons pour couvrir nos tables , suffisent à |)cine à nous déguiser les cadav res qu'il nous faut manger pour nous assouvir.
Mais cc n’est là que la moindre partie de nos malheurs. I.n vie déjà raccourcie s’abrége encore par les violenci's qui s'introduisent dans le genre humain. L’homme, qu’on voyait dans les premiers temps épargner la vie des bêtes, s'est accoutumé à n'éiMtrgner plus la vie de scs semblables. C'est en vain que Dieu défendit , aussitôt après le déluge, de verser le sang humain; en vain , pour sauver quelque vestige de la première douceur de notre nature , en permettant de manger la chair des bêles , il en avait réservé le sang *. Les meurtres sc multiplièrent sans mesure. Il est vrai qu'avant le déluge Gain avait sacrifié son fri'rc à sa jalousie Immeeh , sorti de Caïn, avait fait le second meurtre ■* ; et on [leut croire qu'il s’en fit d'autres après ees damnables exemples. Mais les gvierres n’étalent pas encore inventées. Cc fut après le déluge que panirent ces ravageurs de provinces, que l'on a nommés conquérants, qiii , poussés par la seule gloire du commandement, ont exterminé tant d'innocents. Nemrod , maudit rejeton de Cham maudit (xir son père,
' .^-tuülh. Ocroa. Ilnliit. fiie. linmiise. el al. tipnii JoKjt % Ant. iib. I, cap. 4 , ftl. 3. Haiod. Op. et dift.
» tint. IX, 4.
* Utid. IV, 8.
‘ lOlft. U.
SUR LtlISTOlUE UMVERSEU.E.
commença à faire la gnerre seulement pour s’établir un empire Depuis ce temps, l'ambition j s'est jouée, sans aucune borne, de la vie des hommes : ils en sont venus à ce point de s'entretuer sons se haïr : le comble de la gloire et le plus beau de tous Ica arts a été de se tuer les uns les autres.
Cent ans ou environ après le déluge. Dieu frappa le genre humain d’un autre fléau par la division des langues. Dans la dispersion qui se devait faire de la famille de Noé par toute la terre habitable , c’était encore un lien de la société, que la langue qu'avaient parlée les premiers hommes , et qu'.\dam avait apprise ù scs enfants , demeurât commune. Mais ce reste de l'ancienne concorde périt à la tour de Rabel : soit que les enfants d’Adam, toujours inerédn- Ics , n’eussent pas donné assez de croyance à la promesse de Dieu qui les avait assurés qu'on ne verrait plus de déluge , et qu’ils se soient préparé un refuge , contre un semblable accident , dans la solidité et dans la hauteur de ce superbe édiflee , ou qu’ils n’aient eu jiour objet que de rendre leur nom Immortel par ce grand ouvrage , avant ([ue de se séparer, ainsi qu’il est marqué dans la Genèse ■; Dieu ne leur permit pas de le porter, comme ils l’espéraient, jusqu’aux nues; ni de menacer, pour ainsi dire, leciel par l’élévation de ce hardi bâtiment ; et il mit la confusion parmi eux , en leur faisant oublier leur premier langage. Là donc Ils commencèrent à se diviser en langues et en nations. Le nom de Babel , qui signifie confusion , demeura à la tour, en témoignage de ce désordre , et pour être un monument éternel au genre humain , ((ue l’orgueil est la source de la division et du trouble parmi les hommes.
Voilà les commencements du monde , tels que l’histoire de Moïse nous les représente ; commencements heureux d’abord , pleins ensuite de maux Inflnis ; par rapport à Dieu qui fait tout , toujours admirables ; tels enfin que nous apprenons, en les repassant dans notre esprit, à considérer l’univers et le genre humain toujours sous la main du Créateur, tiré du néant par sa parole , conservé par sa bonté , gouverné par sa sagesse , puni par sa justice , délivré par sa miséricorde , et toujours assujetti â sa puissance.
Ce n’est pas ici l’univers tel que font conçu les philosophes; fis né, selon quelques-uns, par un concours fortuit des premiers corps ; ou qui , selon les plus sages, a fourni sa matière il son auteur ; (jui par consé([uent n’en dépend , ni dans le fond de son être, ni dans son premier état, et qui rnstreint à certaines lois que lui-méme ne peut vioicr.
■ OVn X , 9.
Moïse et nos anciens pères , dont Moïse a recueilli les traditions , nous donnent d’autres pontées. Le Dieu qu’il nous a montré a bien une autre puissance : ii peut faite et défaire ainsi qu’il lui plait ; il donne des lois à la nature , et les renverse quand il veut.
Si pour se faire connnitre, dans le temps que la plupart des hommes l'avaient oublié , il a fait des miracles étonnants, et a forcé la nature à sortir de scs lois les plus constantes , il a continué par là à montrer qu'il en était le maître absolu , et que sn volonté est le seul lien qui entretient l'ordre du monde.
C’est justement ce que les hommes avalent oublié : la stabilité d’un si bel ordre ne servait plus qu’à leur persuader que cet ordre avait toujours été , et qu’il était de soi-même ; par où ils étaient portés à adorer ou le monde en général , ou les astres, les éléments, et enfla tous ces grands corps qui le composent. Dieu donc a témoigné au genre humain une bonté digne de lui , en renversant dans des occasions éclatantes cet ordre, qui non-seulerocnt ne les frappait plus, parce qu’ilsy étaient accoutumés, mais encore qui les portait , tant ils étaient aveuglés , à imaginer hors de Dieu l’éternité et l’indépendance.
L’histoire du peuple dç Dieu , attestée par sa propre suite , et par la religion tant de ceux qui l’ont écrito que de ceux qui l’ont conservée avec tant de soin , a gardé comme dans un fidèle registre In mémoire de ces miracles , et nous donne par là l’idée véritable de l’empire suprême de Dieu , maître tout-puissant de ses créatures , soit pour les tenir sujettes aux lois générales qu’il a établies, soit pour leur en donner d’autres quaud il juge qu’il est nécessaire de réveiller par quelque coup surprenant le genre humain endormi
Voilà le Dieu que Moïse noos a proposé dans ses écrits , comme te seul qu’il fallait servir; voilà le Dieu que les patriarches ont adoré avant Moïse; en un mot, le Dieu d’.Abraham, d’Isaac, et de Jacob , à qui notre père Abraham a bien voulu Immoler son fils unique , dont Mcicbisédech , figure de Jésus-Christ , était le pontife ; à qui notre père ^oé a sacrifié en sortant de l’arche ; que le juste Abel avait recoimu , en lui offrant ce qu’il avait de plus précieux ; que Setli , donné à Adam à la plnee d’Abel , avait fait connaître à scs enfants appelés aussi les enfants de Dieu ; qu’.Adam même avait montré à ses descendants comme celui des mains duquel il s’étalt vu récemment sorti , et qui seul pouvait mettre fin aux maux de sn malheureuse postérité.
La belle philosophie , que celle qui nous donne des idées si pures de l’auteur de notre être ! la belle tradition , que celle qui nous conserve la mémoire
* lù/d, Ül, 4, 7.
DISCOURS
IM
de scs oeuvres ma^ninques! Que le peuple de Dieu est saint , puisque , par une suite non interrompue depuis l'origine du monde Jusqu'à nos Jours , il a toujours conservé une tradition et une philosophie si sainte I