‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 5 sur 518 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Bossuet vivait encore , lorsqu'une voix hardie * , pariant d'avance le langage delà postérité, le sa-

< Astnnblile de I700.

* Anemblée de lass.

» Difen*t de In Dcctaration du clrrfé de Frence, $ur tapuiuanee eetUaiaslique. publiée «ealetnenten ITM, plu» de vlDgl-cloq am »peès la mort de Boaauet.

* La Bruyère, dana aoo Dùcoun de récepti^m à démie /éûnfahe. le isjulo ifiW.Boamiet n'eal mori qd*sn I7ut.

* SaiDt-Sli&oa.

XH

ÉLOGE DE ROSSUET.

ilia d’un titre que depuis longtemps le monde ne eonnnissnit plus , du grand titre de Père de l'Église. Cétait dans une assemblée littéraire , dans celle qui honore aujourd'hui sa mémoire, et qui alors s'enorgueillissait de sa présence, que le peintre ingénieux et profond des mœurs du siècle, le distributeur sévère de la louange et du blùmc, lui adressait , sous des termes si pompeux et si vrais , l'hommage de l’admiration universelle. Kn repassant les mérites singuliers qui JustiGaient un tel langage , il prit soin de rappeler que le plus rare de tous, c’était son éloquence. Peut-être , dans l’entJiousiasme de sa gloire théologique, l’avait-on en effet trop oublié. Peut-être s'étonna-t-on d’abord d’un jugement qu’on a quelque honte de répéter aujourd’hui , tant il est devenu vulgaire. A qui faut-il apprendre que Bossuet est non-seulement un rare orateur, mais un orateur unique.’ >e le comparons plus à ceux qui lui disputèrent la palme de la parole, et auxquels on s’imagina qu’il l'avait cédée, pour courir à des triomphes plus éclatants Ne lui opposons pas la hardiesse et l’éclat de Mascaron; l’élégance et l'harmonie de Fléchier; cette évangélique austérité, cette forte et pressante raison de Rourdaloue; la pureté, les grâces, le charme attendrissant, qui nous attachent et nous pénètrent à la lecture de Massillon. Bossuet est désormais sans rival , non-seulement dans nos chaires, mais dans celles où il prit ses modèles, et dont il reproduisit, en les corrigeant par le godt de son siècle et la perfection de son génie, les sublimes mais irrégulières beautés. La tribune antique elle-même, le barreau d’Athènes et de Rome n’oseraient lui préférer leur Cicéron , leur Démoslhène : aussi véiiément, aussi inagniGque, il s’élève au-dessus d’eux de toute la hauteur de la religion qu’il annonee; il les a remplacés dans le privilège de représenter l’idée de l’éloquence : c’est pour nous ce génie inconnu que chercha vainement l’Orateur romain , ou que plutôt il se flattait d’avoir trouvé en lui-même.

Qui pourra déGnir l’éloquence, ou seulement expliquer ces hommes choisis entre tous pour en offrir l’expression vivante? Nous savons ce que leur donnent l’art et le travail , nous savons quels intérêts les inspirent : mais la nature même de cette inspiration, le secret de cette force merveilleuse, qui leur soumet les âmes , nous l’ignorons, et ils l’ignorent eux-mêmes. Bornons-nous donc à saisir c»\s traits extérieurs et visibles auxquels s’arrête, non pas la curiosité, mais le regard de la critique. Étudions-lesdans ces discours de Bossuet, si grand, si fort, si impétueux ; si plein d’éclat et de simplicité; si hardi , si nouveau ; qu’on nous pardonne de le répéter, si puissant.

Porté vers ces vérités divines qui comprennent tous les objetsde la connaissance humaine, Bossuet attire darw cette sphère les sujets offerts à son génie. A peine les a-t-il touchés, qu’ils s’élèvent et

■l.’abbé dn Clérembault, directeur de l’Académlc français, dans ta Hrpoiise au Discours de rreepUon de l'abbé, «.cpu » canlinal, de PoHgnac : passage cité par M. de Bniis- •el, livre XIII de .son Hisloir< ^ loin, iv, 4Ih.

s'agrandissent. Ses plans sont vastes et simples , et il en parcourt l’étendue d’un élan facile et rapide. Point de ces divisions étroites, qui semblent ménager des repos à la faiblesse; point de ces détails oiseux, où elle s’arrête et se consume; point de ces liens subtils et factices , qui l’aident à rattacher la suite rompue de ses courtes inspirations. Ce ne sont quegrandes idées, unies entre elles par leurs rapports les plus généraux , les plus naturels. On nous découvre un immense horizon; mais l’œil l’embrasse d’une seule vue : on nous transporte, à des hauteurs inaccessibles, sur des sommets inconnus ; mais nous y respirons à l’aise : l’esprit est étonné et satisfait; il jouit du sentiment de sa force; il oublie l’art qui le soutient, qui le soulève; il croit monter par son propre essor, et voler de lui-même vers le terme sublime où le ravit l’orateur.

Avec quelle autorité , quel empire, nous sont annoncés les oracles 4e la vérité! Ce n’est pas un philosophe qui doute, qui ignore, qui nous remplit de ses incertitudes. Bossuet afQrme, et ses paroles ont une force de conviction qui nous impose déjà sa foi, avant qii’il nous l’ait persuadée. Cependant il ne néglige aucune ressource humaine pour remuer et entraîner les esprits : toujours il est dans l’action, aux prises avec un adversaire qui résiste, qui dispute, qu’il faut réduire et convaincre; il parle au cœur, il parle à la raison ; il mêle la passion à la dialectique; il presse, il conjure, il réfute, il s’indigne; on ne peut compter les mouvements où l’emporte l’ardeur de sa cause. Quelle fougue ! quelle véhémence I que de transports imprévus et audacieux! Il s’écarte, dit-on, il s’égare, il s’engage dans des voies perdues; n’en croyez pas une critique indiscrète et inattentive : sous cette apparence irrégulière, qui la trompe, se cache un ordre secret, un progrès invisible vers le but auquel tend l’orateur, et où il arrive tout à coup avec ses auditeurs à sa suite , sans que le plus souvent il leur ait laissé le loisir d’apercevoir sa trace. On l’a souvent comparé à un aigle qui fend les airs ; mais il ne faut pas abuser de cette image pour l’accuser d’un vol capricieux et inégal. Comme l’aigle, il connaît sa route dans les deux ; et à travers ces nuages où il s’en fonce, ces tempêtes où il se joue, il va droit au trône de Dieu, où il Gxede loin son intrépide regard, et au pied duquel nous l’apercevons qui se repose de sa course.

C’est de là sans doute qu'il était descendu avec ces foudres, ces éclairs, ces paroles enflammées qui illuminaient, qui embrasaient son discours. C’est du commerce des prophètes qu’il avait rapporté ces Ggiires si vives , dont on pouvait à peine soutenir l’éclat. Mais quel étrange changement ! Estce bien là le poète qui prêtait aux affections de son âme les accents du Psalmiste; qui instruisait avec Salomon, se lamentait avec Jérémie, menaçait avec. Ézéchiel , publiait avec Daniel et Isaïe la gloire et la puissance du Très-Haut? Est-ce là l’orateur qui nous rendait les grâces touchantes , le tour ingénieux d’Augustin , la majestueuse et douce abon-

ELOGI-: DE BÜSSUICT.

daiicc de Chrysostôine, les inventions extraordinaires de T^rtullien , toutes les inspirations de la chaire Olirétienne rassemblées en lui seul ? Qu’est devenu ce sublime , cet harmonieux , ce inagtuflque Bossuet? Il se dépouille tout à coup de celte riche éloquence, et la foule à ses pieds; il ne veut plus que le modeste vêtement de l'Évangile; il se plaît dans celte rudesse, ou, comme il ose dire, dans cette bassesse familière qui fit triompher les apôtres, et qu’il a louée dans saint Paul

Ce qui surprend le plus chez Bossuet, c’est assurément ce mélange inattendu de simplicité et d’élévation , de parure et de négligence. Et qu’on ne pense pas qu’il y a ici un calcul de l’art , une ruse de la rhétorique, pour relever le discours par les jeux piquants du contraste. Bossuet n’écrivait pas à cette époque d’épuisement , où, dans le dégoût de l’élégance et de la noblesse, on revient, non sans travail, à l’antique naïveté. Il mêlait involontairement dans son style ce qui s’unissait dans sa vénération, dans son enthousiasme, la poésie de l’ancienne loi, IMnimble lang.vge de la nouvelle. Ces touches heurtées, ces brusques pas- .sages, répondaient aux oppositions de sa pensée, toujours tourmentée à la fois et de la majesté divine et de la misère humaine , de notre gloire et de notre néant. Après avoir porté jusqu’au ciel l’excellence de notre nature, il ne trouvait pas de termes pour la dégrader; et, comme cet éternel objet de son dédain et de son respect , sa parole se trouvait tout ensemble vulgaire et sublime. Du reste , rien de cherché, rien d’affecté , rien de contraint : ce qu'il a dit de la véritable grandeur, qui, toujours égale à elle-même, ne se hausse ni ne s’abaisse , on peut le dire de son génie, supérieur aux prétentions, aux bienséances ordinaires , trop sûr de lui pour vouloir rien ajouter à sa dignité, ou pour craindre d'en rien perdre. Jamais écrivain ne parut plus indifférent à l’effet littéraire. Son idée l’occupe seule; les mots viendront comme ils pourront, sans que seulement il y regarde. Ces ornements que lui fournit son abondante mémoire , sa riche imagination , il ne les a pas cherchés, mais rencontrés sous sa plume ; ces fleurs de l'élocution , il ne les cueille pas pour s’cHjmret >, comme il l’a si bien dit d’un autre; mais , dans son cours orageux, il les arrache à ses rivages et les roule avec ses ondes.

On ne peut cependant trop admirer comment ce style , si plein d’abandon , s’applique, s’ajuste à sa pensée, se prête avec souplesse à en suivre tous les mouvements, l’enveloppe de formes flexibles qui la font voir et toucher. L’abstraction n’a rien de si subtil qui ne s’y tourne en images sensibles, et ne prenne, sous le pinceau de ce peintre créateur, de la couleur et de la vie. C’est là peut-être le caractère le plus constant du langage de Bossuet ; on le retrouve partout le même, dans l’innombrable variété de ses ouvrages. Mais que dire d'un autre caractère qu’on n’en peut séparer, tant il

' Panégyrique de $aint Paul, Sermon du î* dimanche de l’Avent, etc.

i > Oraison funèbre du P. Bourgoing.

s’y mêle intimement; de cette harmonie, de cette musique qui, par le mystérieux rapport du son à la pensée , l'interprète à notre oreille, tandis qu’elle s’explique à nos yeux ; de sorte qu’elle pénètre dans l’esprit par tous les sens à la fois? Ce sont là, nous le savons, des qualités communes à tous les grandsécrivains. .Mais aucun ne les posséda comme Bossuet : aucun n’eut, à ce degré, cette expression libre et hardie qui ose tout, parce qu’elle peut tout ; qui s’aventure dans les entreprises les plus délicates, les plus hasardeuses; qui toucheaux chos<*s les plus rebelles à la parole , et les force à recevoir l’empreinte qu’elle leur impose; qui dit tout ce qu’elle veut , et comme elle le veut, ce que jamais homme n'a dit. De là ces mots forcés à des usages si étranges et si nouveaux ; cette langue extraordinaire , qu’il semble que personne n’ait encore parlée, et que cependant tout le monde etitend ; qui subjugue tous les esprits, comme elle dompte tous les sujets.

Bossuet n’a rien de trop sublime pour les plus humbles intelligences , rien de trop bas pour les plus hautes ; il parle à toutes à la fuis , et peut , scion le besoin, se proportionner à chacune. Ce docteur qui instruit l’Église, ce philosophe, cet historien ,dont les doctes et les habiles.viennent écouter les leçons , cet orateur qui compte des rois dans son auditoire, sait descendre de ces hauteurs et s’abaisser jusqu’au simple, jusqu’à l’ignorant; il sait fortifier l’infirme et consoler le pauvre; il sait, avec l’enfant , bégayer les mots du Symbole. Sa voix môle et ficre ne dédaigne pas de s’unir à la prière des récluses , et de soupirer avec elles dan.s cet asile retiré , dans cette paix , dans ce silence , où expirent les derniers bruits du monde et les derniers murmures des passions, des hymnes d'adoration et d’amour. Il trouve,, pour ces transports qui élèvent l’âme vers les divins mijstéresoa la plongent dans la méditation de la sainte parole , des accciit.s d’une angélique tendresse, d’une céleste pureté. C'est un merveilleux commerce entre Dieu etsa créature, qui s’en approche, qui le contemple, qui se perd avec délicesdans l’incompréhensible, dans l’ineffable immensité de ses perfections. C’est un entretien mystérieux où la conscience converseaveceiiernême, s’interroge, se répond, s’écoute, et recueille , dans la partie la plus secrète de nous-mêmes , loin des illusions des sens, des fantômes de l’imagination, ces vérités qui s’y révèlent «. Non , Fénelon lui-même ne prête pas à la piété une parole |>lus élevée, plus vive, plus touchante. Voilà l’éloquence qui parlait au cœur d’une la Vallière et détournait vers le ciel ses affections trompées; voilà celle qui putentreprendrede réconcilier par la pénitence l’amante délaissée et son altière rivale. Elle s’épanche, elle se répand dans ces lettres rapides, où les mots se précipitent, et semblent encore trop lents pour les mouvements de la religion et de l’amitié. Quel est le sentiment , l'idée qui ne reçoive de Bos-

' Élévations sur les mystères; Méditations sur l’Mvuii' gile ; Discours sur la rie cachée en Dieu, etc.

KKOGE I)E BOSSUET.

suw unt' vertu persuasive? Où sont les cœurs, les esprits qui se déroberaient à son empire? Sur quels n ngs.sur quelles fortunes n*a*t'il pas des droits? Venez Tentendre , grands ou petits, pauvres ou ri* ches, savants ou ignorants; venez, prêtres, venez, laïques; hommes du monde, hommes du cloître, venez : il ne préfère, il ne néglige personne ; il a des paroles pour tous ; son langage est inépuisable et universel , comme son zèle et sa charité. On va voir se renouveler, dans ritumainè région de ses facultés , le iniraclu des aputres, lorsque la divine parole , à peine sortie de la bouche de ces orateurs inspirés, se traduisait dans toutes les langues de 1,1 terre , et intruis.iit à la fois des auditeurs de toute nation, qui ne s'entendaient pas les uns les autres et s'étonnaient de comprendre le même discours.

Bossuet monte dans la chaire, et avec lui l'éloquence chrétienne y reparaît. S'il conserve d’abord cfuelque chose drs defauts de son siecle, il s'en délivre hient'ïl par l'énergie d une franche et vigoureuse nature. Plus de ivlte emphase , de cette subtilité , de cette recherche, plus de celte érudition tout ensemble pédantesque et profane, qui déshonoraient le ministère de la parole. C’est aux Ecritures seulement qu’il veut devoir sa grandeur, ses gr/ici'S, s.i science. Il les cite et les cite &ms cesse, non pour SC parer mondainement des trésors de sa mémoire, mais pour montrer, dans ces textes sacrés, la règle de nos devoirs, la garantie de nos espérances. I/Evangileest quelqucchose de plus pour lui que rccca* sion, rorncnietit an ideniel de.son discours. II en est la matière, il en est l'ilme ; tout en sort et y retourne; Jésus-Christ est le /;rfrf/co/c«rhu'liï6/cqui enseigne ses auditeurs , qui les convainc et les persuade. Otte gravité apo8toli(|tie expliquerait seule , par sa nouveauté et sa convenance, rcs|>èeed',accIamation et d'applaudissement qui accueillirent le jetine orateur, si d'ailleurs il u'avatt marqué les essais de son éloquence de cette originalité commune à toutes ses productions, et qui sans doute n'a pas dd manquer à la première vivacité de son génie et de son zèle.

Un critique célèbre ' a écrit que Bossuet , sublime dans sesCfraisons funèbres f est médiocre dans ses Sermons. Bossuet mcdiocreî voilà des mots dont l'alliance parait étrange. Quelque préoccupation particulière égnrail-ellc un jugement d'onlinaire plus droit et plussdr? l’extrême imperfection où sont restés ces beaux discours, les négligences, les inégalités qui les déparent, lui dérobaient elles des mérites sans doute bien peu vulgaires? Un choix de sujets toujours graves, élevés, importants; une abondance d’autorités et de preuves, que fortifie encore leur rigoureux enchaînement; une profondeur de pensées qui semble renouveler la vérité ellemême*, une marche vive et naturelle, une variété de mouvements soudains et pressants, un langage simple et hardi : voilà qui les élève au premier rang des chefs-d'œuvre de la chaire, voilà qui peut faire douter s'il ne faut p.*is les préférer à des composi-

' l.x P trpe, Co*in tit UUtriiluri.

lions plus pures, plus aciievées, mais moins grandi t, moins surprenantes. Du moins Bosiuel renipurli . t il sur ses plus illustres successeurs par un tour extraordinaire et inattendu , qui commande l'attention et impose aux esprits; par une allure libre et Hère, que n'arrétent ni les entraves de l'argumentation scolastique, ni le soin curieux des détails. Ce n’est pas la m.irche trop froidement didactique de Bourdaiouc; ce n'est pas cette activité, en quelque manière immobile, qui retient M.issillon sur chacune de ses idées , jusqu’à ce qu'il les ait épuisées par la singulière facilité de son imagination et de smi style. C’est quelque chose de plus agile et de plus vite i <*e sont l(*s saillies d’une éloquence vigoureuse, qui s’élève comme par bonds, et ne touche jHis àb rre.

i.’adiniratinn redouble quand on se souvient que CCS discours n'ont été pour la plupart prononr«*s qu’une seule fols; que leur auteur ne les a jamais revus; qu’à peine les a-t-il écrits; qu’appelé pendant dix années à porter de chaires en chaires son éloquence partout désirée, distrait d ailleurs par tant d'autres soins, il lui restait peu de loisir pour im travail de .style auquel peut-être n’eùt-il pas daigné descendre. Il pensait comme Fénelon (et cette ressemblance mérite d’être rcmar«|ue^), qu’il doit siifflre en générai à un orateur chrétien de la tronnaissance de la religion, de la méditation de son sujet , de l'esprit de son ministère, pour se présenter en assurance à (les chrétiens. Ce fut dans sa vieillesse la seule préparation que lui permirent les travaux do l'épiscopat, la seule qu'il recommandait aux prêtres de son diocèse. Ces morceaux qui nous sont venus sous le titre de scs .Sermons ^ tout admirables et toot précieux qu'ils nous paraissent, n'étaient pourtant que des ébaudies jetéi‘S négligemment et à grands traits, pour être livrées plus tard aux développe menu imprévus de ta parole. Il sc contentait d’ariêter un I plan, un ordre d'idées; il disposait quelques mouvements, qti( Iques images, fixait le tout dans son esprit par une rédaction rapide; et s'abandonnant ensuite aux inspiratiousdulieu et du moment, s’enflammant au spectacle de la foule qui l'entourait, s’onimajUdes émotions que sa présence faisait naître autour de lui, s'excitant par ses propres transports à des transjmrts nouveaux , on le voyait rep:is.scr impetueusemeiit parcette route qu'il avait tracée d’avance à sa pensée, s'emparer, au passage, des formes de langage mises en dépôt dans sa mémoire, ou , bien souvent, les négliger pour en saisir de plus vives et de plus frappantes.

Nous ne connaissons de Bossuet que sa parole écrite. Mais cette parole qu’on voyait naître sur scs lèvres, qui pourra nous la rendre? que nous eu reste-t-il ? les souvenirs de quelques contemporains, auxquels ont apparu i^s créations sublimes desoii intelligence. Us nous ont appris quels nombreux auditeurs Bo.ssuet avait le pouvoir de convoquer au pied de sa chaire; ils nous ont peint la cour et l.i ville attirées tout entières parson éloquence, et . au milieu de ce concours, les maîtres et les dis«ipU> de Vor! Royal eux mcmes, sortant de leur désert

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ELOGE DE BOSSUET

pour Tenir l’entendre. Kous pouvons , d’après leurs paroles, nous flgurer l'impression profonde qu’il laissait dans les âmes, et la longue rumeur qui, malgré la sainteté du lieu , suivait chacun de ses discours.

De quelles pensées était-il agité, lorsqu'il promenait ses regards sur tant d’illustres, de puissants, de doctes personnages; ou bien lorsqu'il rencontrait les yeux attendris de son père, témoin assidu de ses triomphes, de cet heureux père que, par une distinction Ingénieuse et délicate, un roi, qui savait récompenser le génie comme il savait le .sentir, envoyait féliciter du bonheur d'avoir un tel lils.’ Des accidents d'un noble et touchant intérêt variaient chaque jour les succès comme le talent de roratenr. C’était un Turenne, secrètement mclé à une f^lise qui allait bientôt cire la sienne , et qu’il avertissait , par une expression détournée, des vœux et des e.spérances de la communion catholique '. C’était un Coudé , qui le surprenait de sa présence imprccue, et devant lequel il continuait d’humilier la gloire humaine, après l’avoir quelques moments admirée en ta personne d’un tel auditeur. C’étaient des reines, qui descendaient de leur rang auguste pour venir avec la foule prêter l'oreille à cette parole qui foudroyait toutes les grandeurs.

Mais c'est sur le tliéàtre même de la grandeur et de la gloire , c’est en face de ce trône où s'asseyent ensemble la puissance et la jeunesse, et que décorent ù l’envi les arts et la victoire, qu’il faut entendre Bossuet, d’un accent ferme et mesuré, avec le respect d’un sujet et la liberté d’un apôtre, proclamer le néant des choses humaines. Dans le silence profond de l’éloquence politi(|ue, une autre éloquence s’élève plus lière et plus hardie. Au nom de la religion , qui la fait parler et lui prête sa force, elle abaisse cet empire orgueilleux devant lequel tout s’incline; elle efface cet éclat qui éblouit et enchante tous les regards ; elle flétrit ces faiblesses que parent tant de grôccs cl de majesté, et que protègent les respects du monde.

Bossuet, dans cet âge brillant, semblait avoir reçu l’austère mission de dissiper les prestiges de la gloire mondaine. C’est lui qui préside à ces cérémonies saintes où la nai.ssance et la fortune, la jeunesse et la beauté, quelquefois une innocence craintive qui fuit les séductions terrestres, quelquefois une pa.ssion blessée qui offre à Dieu ses souffrances et ses remords, vont s’ensevelir ensemble sous le voile de la pénitence et de la solitude : c’est lui qui con- .sacre, par de graves et touchantes instructions, ces funérailles de l’âme mourant aux pensées du siècle. Pipus le retrouvons au chevet des*grands et de.s princes, qui les aide à quitter la vie, ou qui, devant leur cercueil , mêle aux regrets de leur perte les consolations, les enseignements , que la religion fait sortir même de la douleur.

Ce genre d’éloquence , que dut ignorer l’antiquité païenne, et qui naquit sur les tombes des premiers chrétiens, Bossuet semble l’avoir créé, tant il se

' Srrmon sur la conversion des Gentils.

l’est rendu propre. Ce n’est pas à tort que l’admiration publique , parmi ses chefs-d’œuvre oratoires, a particulièrement adopté ses Oraisons funèbres. Il y a rassemblé et reproduit, en traits plus sublimes encore , ctsous une forme plus correcte et plus pure, tout ce qu’il avait répandu ailleurs de pensées fortes et profondes sur la vie et la mort , le temps et l’éternité. Il y a de plus introduit la variété et le mouvement des intérêts humains, l’accent pathétique du désespoir, les éclats de l'enthousiasme.

Oui, ce contempteur superbe de la grandeur et de la gloire, qui exerce sur elles de si terribles justices, en est touché comme nous; car il est homme en même temps qu'il est apôtre. Il les admire et les aime ; il leur donne .sans scrupule ses louanges et ses larr))os; il sait trop quel est le terme où se précipite son discours ,et qu’en nous entourant dans ses tableaux des plus flatteuses di.stinctions de la nature et de la fortune , il ne fait que parer pour un instant la victime de la mort. .\ti milieu des spectacles éclatants qu’il étale, le pressentiment de l’inevilable catastrophe l’obsède sans cesse, et il y arrive enfin , à travers toutes ces prospérités mensongères, poussé par l’invincible nécessité de son sujet. Alors il quitte le ton de la plainte et de l’éloge; il s’arme d'une mélancolique amertume, d’une ironie dédaigneuse, pour célébrer le triomplic de cette puissance fatale qui fait disparaître devant elle toutes les choses (i’ici-bas, la vie, la santé, les plaisirs, les grâces et les talents, les honneurs et la puissance, les grands desseins, les vastes pensées, jusqu’à ce courage indompté qui la bravait au moment suprême, jusqu'à cette esfyérance de lui échapper, en quelque chose , par la douleur qu’on laisse après soi, par la perpétuité de .son nom et de ses œuvres; jusqu'à ces derniers cl tristesdébris qu'elle poursuit au fond du cercueil, sous les fastueuses représentations qui les décorent et les défendent. Voilà le double aspect d’élévation et de misère que nous découvre Bos- I suel; et quand il les a oppostïs l’un à l’autre avec I un inexprimable mélangedcssentimentsles plus contraires, d’orgueil et d’humilité, de joie et de tristesse; quand il a poussé à bout le vain objet de nos attachements, qu'il l’a convaincu de n’êtrequecequ’il est,MnMom, un songe, une apparence, unevapeur qui s'exhale, des esprits qui s’épuisent, des ressorts qui se démontent et se déconcertent, une machine qui se dissout et se met en pièces, alors, du sein de cette ruine et de cette cendre, il fait sortir l’âme chrétienne, qui prend son vol vers sou créateur.

Dans cet ordre d’idées, simple et grand, qui est celui de tous ces discours et qui permet de les considérer comme les parties séparées d’un vaste ensemble, se développe l’histoire du temps avec ses événements et scs personnages. Bossuet ne la raconte pas seulement en historien, mais en théologien et en philosophe, en orateur et en poète : majestueux et sublime, lorsqu’il s'agit de faire voir le souverain des deux qui conduit les événements de la terre : profond et sentencieux, en expliquant les ressorts cadiés par lesquels s’exécutent les des-

ÉLOGE DE BOSSUET

fceinsdfla politique divine, et qui remuent, vers un c IkiI ignoré d’eux ,les peuples et les rois ; plein de d Uni et de vie, transporté des passions qu il retrace, 1 lorsqu’il se jette au milieu des troubles religieux et d politiqucsde l'Angleterre, desoragesde laFronde, i des guerresde Flandre et d’Allemagne; qu’il y ren- c contre les vivantes ligtires de Gustave, de Turenne, c de Coudé, de Betz,de Mazariii, de Cromwell ; qu’il t contemple, plein dcpouvante et de douleur, les i royales disgrâces de Charles et irilenrielle. A ces c graves et fortes peintures succèdent des traits d’un t intérêt doux et tendre : du même pinceau qui sut i rendre le génie du politique et du guerrier, il ex* < prime ce charmede lalnmlé et de la grâce qui Icju* j ^ père la dignité d'une haute fortune. Mais quels cris t déchirants il trouve pour le trépas d'une jeune princesse , enlevée , par un accident éfrangry aux espé* i rances d’une vie glorieuse et fortunée! ils retentis- ; sent encore, après tant d’atmees, à notre oreille et dans nos cœurs. Quelles larmes amères il répand sur la cendre de ce héros qui fut son ami! Qu’il parait touchant, lorsqu’à la suite de ce corU'ge funèbre, de tous CCS hommes célébrés, de tous ces hauts personnages, do ce siècle, qu’il mène au tombeau, il s'avance enün le dernier, occupé de sa mort prochaine, et montrant ses cheveux blancs, qui l'en avertissent!

Au milieu de telles beautés , à peine remarque-t-on l’immense richesse, la perfection inünie de cette élocution, qui suffit ù tous les besoins d'une pensée si féconde cl si variée, et atteint sans effort nu sublime et au pathéti(pie , à la force et à la délicatesse. Avec que) art singulier l’orateur sait-il cacher, sous un tour ingénieux, sous une noble image, une circonstance naïve et familière ; desarmer, par l’indulgence de l'expression, la sévérité d’un reproche, que lui arrache la vérité; sauver, dans une rencontre difficile, la gloire de son héros; quelquefois la relever par le voisiiiagcd'une gloire étrangère; enlln, car il faut tout dire, avec quelle habileté ménagc-t-il une majesté ombrageuse cl jalouse, qui voulait être pnisente dans toutes )e.s scènes de son regne, et entrer en partage de toutes les louanges !

Mais que faisons-nous ici? et comment nous arrêtons-nous aces détails, tout merveilleux qu’ils sont, quand nous devrions être remplis de cette grandeur où ils sf* perdent.’ Oiia dit de (j<*éron que la dignité de son génie répondait a celle de l’empire romain. Ne pourrait-on pas dire de Bossuet que ses conceptions égalent la dignité de rdme humaine, dont elles embrassent à la fois les gloires périssables et la gloire immortelle? Bornons-nous à cet éloge, qui comprend tous les autres. Aussi bien qu'y ajouter encore? l’admiration même la plus vive est inipuis.sante à se satisfaire, quand il s'agit d'un tel homme. Apres s’être bien fatigué a commenter, à continuer scs pensées, à imiter le tonnerre de sa parole, à contrefaire sa voix, on en vient toujours, par déses|}oir, à quelcjuc citation qu'on lui emprunte, comme au seul lionimage qui puisse soutenir tant de gloire et de génie.

G'est une longue histoire à faire que Céllc de son

éloquence. C'est l'histoire de tous ses écrits, coiniiK de toutes ses paroles. Il nous faut encore la suivre hors des travaux de la controverse et de la chaire . dans des productions qui appartiennent à la science humaine pres<]ue autant qu’à la théologie, dans ce traités où quelques-unes des plus hautes questions qui aient été livras à la dispute des hommes s'éclairent par la double lumière de la raison et de la foi < . Ce n’est pas eu courant qu’il convient de juger l'œuvre (le l'étude et do la méditation, de discuter les solutions données sur les grands problèmes de notre nature par un esprit de cet ordre. Disons seulement qu'à la solidité des pensées, à la clarté, à la précision, à la rapidité de l'expression, s’unit encore ici celle chaleur qui n'abandunne Jamais le style de Bossuet.

Ce mérite brille surtout dans quelques pages, qu’on doit ranger parmi ses premiers titres à la gloire de grand ^rivain. Jamais peut-être les séductions de l'art dramatique n’ont été peintes avec des couleurs plus animées que dans la sévère censure qu’il en a faite >. C'est sa puissance même qu'il I redoute; s’il le condamne en chrétien, il le loue I en poète : comme Platon , il ne l’exile qu’après l’a • voir couronné.

La vivacité de ses expressions tient-elle à une imagination active, qui sait se rendre présentée qu’elle ignore, et décrire ce qu’elle devine? Ou bien cst-ce un souvenir encore vivant, après tant d'années, des impressions de sa jeunesse? On sait que le désir de se perfectionner dans l’exercice de la parole l'avait conduit, comme quelques-uns des plus célèbres orateurs de la chaire, a l’école profane du théâtre. Peut-être aussi , dans un temps où il n’était pas encore lié par les engagements sévères de son état, avait-il cédé à l’envie de contempler de plus près les génie de Corneille, qui Axait alors tous les regards. Car c’était à peu près à la même époque, dans ces tourmentes publiques où les esprits prenaient tant de ressort, dans ce travail (le ta France , prête à enfanter le règne mirant^ leux (le. Louis qu’avaient paru ces deux grands hommes, vraiment conlemporains par cette énergique rudesse que devait polir, peut-être en raffaiblissaiit, l’art des Racine et des ÎMassilIon.

Une occasion se présente, qui va pennettre à Bossuet d’entrer en conquérant dans le domaine des connaissances humaines, et, comme on l'a dit, de l’ajouter à l’empire de la religion. L’Étal le dispute à l’Église : le vœu du monarque , devancé par celui de son peuple, lui remet la plus importante fonction dont puissent être honorés le zèle et le mérite d’un sujet. Bossuet et Montausier (ne séparons pas des noms unis par le respect et la recortmiîssance publics) élèveront pour le troue de la France le fils de Louis XIV , le prince de qui doit sortir l’élève de Beauvilliers et de Fénelon. Siècle heureux, où le génie et la vertu s’ofTrnient de toutes parts au choi.x du souverain, où les grands hommes succédaient aux grands hommes, et trou-

» Traités sur PaMour de Dieu, sur la eoncupiscrncc, Hii U libre arbitre, rtc.

* Letlr<' du P. Caffarrij Maximes sur la citinédie.

ELOGE DE BOSSUET

voîeut encore au-dessous deux , pour lej associer au fardeau de leurs devoirs , des Huet et des Fleury!

Uécetnmenl chargé de gouverner une des églises de France, Bossuet se reprocherait de sacrifier l’imérét sacré qui l’y appelle, même a l’intérét du prince et du pays. Il se démet de son évéché de tliMidoiii, et, par cet acte de scrupule religieur et de desinteressement, il fait connaître quel dévouement consciencieux va l’animer à son nouvel emploi. On le voit s’y renfermer tout entier, rassembler et augmenter encore les connaissances acquises par scs longs travaux, recommencer sa studieuse vie. Il s’entoure de ce que la France a de pUissagesetpIus savants homme.s ; il appelle à son œuvre le concours de toutes les lumières et de tous les talents. Autour de luise forme une espèce d'académie littéraire et scientifique ; là se préparent les leçons qu'il destine à son royal élève; car il ne veut céder à personne le droit de les lui transmettre ; il veut présider à tous les details de son éducation; le prince ne recevra que de lui les plus élémentaires comme les plus hauts enseignements. Chose reniarquaUe, cl qui donne la mesure de sa vaste cajKicité autant que de son infatigable ardeur! de toutes les sciences auxquelles il occupe l’esprit de son disciple, les inalliéinutiques sont la seule qu'il ne se charge pas de lui enseigner, la seule par conséquent qu'il faille excepter de son universelle instruction. I.’histoire de scs louables efforts pour former un prince digne du trône nous a été consk*rvce par iui-méme dans une relation préeleUM pour la science de l’èdiicalion, et où la critique littéraire peut recueillir des jugements pleins de goiU .sur Tautiquilé classique'. Mais c'est surtout un témoignage bien honorable de son esprit d’exactitude et de sagesse. On y voit quelle Juste idée il s'était faite de sa tfiche , et combien il méritait peu qu'on lui reprochât d’embarrasser l’e.^prit d'un jeune homme, destiné à la vie active et aux grandes affaires , du savoir minutieux d’un érudit. 11 se montre au contraire soigneux de lui donner seulement ces connaissances générales et variées dont ne peut se passer celui qui doit juger de toutes choses. Il s’attache, par le choix et l’ordre de ses études, à le rendre ce que ne l’avait pas fait la nature, et ce qu’ilfallait qu’ildevint, attentif, applique, sérieux, capable de suite et d’efforts. Toujours il a devant les yeux que c’est un roi qu'il élève , et , dès ses plus tendres années, il cherche, dansrlinquc circonstance , h lui inspirer les qualités m-cessaires à ce haut office, à pénétrer son âme du sentiment des devoirs qui l'y attendent. Ces leçons, dont la gravité toujours croissante se proportionne aux progrès de l'âge et de la raison , se résument dans d'importants ouvrages, qui doivent en prolonger l'effet pour un âge plus mür, et qui, couronnant par d’immortels monuments cette éducation vraiment royale, l’ont fait survivre dans la mémoire des

hommes aux grandes espérances qu’elle avait fait naître, et que malheureusement elle trompa.

L’objet le plus naturel , le plus noble , le plus utile de la curiosité humaine pour tout homme, sujet ou roi, est sans doute cette connabsaiirtf e/e nouM-mémes, qui nous révèle, avec la notion d’un être supérieur à nous, celle de nos devoirs. Tel est, en quelques mots, le sujet, le plan, le titre du traité par lequel Bossuet se proposa d’/ntraduire son élève à ta phUasophie Il ne voulut rien de plus que l’amener jusqu’au seuil des questions profondes et obscures où habite la métaphysique. Il le retint dans l'enceinte de l’observation facile et journalière, permise à tout homme qui se regarde. Ce livre, si remarquable par on habile mélange de Descartes et des anciens, par Texposition , nouvelle alors dans notre langue, des principes de la physiologie, par une description attentive et exacte des faits les plus apparents de rintelligciice , parla clarté delà méthode et la netteté du langage, par la simplicité et l'élévation (les idées , l’est , avant tout , par une force qui se modère, qui, s’arrêtant où le jour lui manque, s’abstient d'aller plus avant et de creuser dans l’ombre. On s'étonne , avec justice , qu’une production de ce mérite, qui présente une instruction accessible et usuelle, soit plus admirée qu'elle n’est lue , et que pendant bien longtemps elle n'ait été ni lue ni admirée. Ne serait-ce pas que cet esprit de sagesse et de réserve, qui s'est appliqué à n'y admettreque des vérités hors de doute , à en écarter Ica recherches subtiles, les hypothèses, les systèmes , en la sauvant de la contradiction , l’a en niéme temps dérobée h la renommée philosophique?

La po/Uigue sacrée, également destinée à l’éducation du Dauphin, et qui passa, comme un héritage de famille , du père aux enfanta , de Bossuet à Fénelon , est moins une théorie sur l'art du gouvernement qu’un livre de morale pour les peuples et lpsroi.s. Ils y apprennent, les uns h être obéissants et fidèles , les autres humains et Justes , à fuir également In tyrannie et la révolte, également détestées et châtiées de Dieu. Bossuet ne s'embarrasse pas bcancotip de rechercher les inconvénients et les avantages des diverses sortes de constitutions politiques; elles lui semblent toutes respectablea par cela qu’elles existent, et que, permises pour le maintien des sociétés, elles sont toutes, à ce titre , d'instiliilion divine : en profes.sant la soumission et le dévouement à /a puissancepubtigue, il entend, sous ce terme général, toutes les formes que peut prendre sur la terre l’autorité légltiipe. Toutefois, il vit sous la monarchie; c'est pour la monarchie qu’il prépare l'auguste enfant confié à ses leçons, il ne s’interdit pas de marquer la haute préférence qu'il lui donne, et de la proclamer le plus naturel desgouverncineiits, le plus anciennement, le plus universellement établi, le plus stable, le plus heureux. Il la conçoit comme la conce-

' iBtroduriinn à la philosophie , oü De la çoaaaissûf>-* de Dieu et de soi-mtme.

* Lettre au pope /anocent XI.

IKVI

ÉLOGE DE

vait I/)uis XIV, et commell l’avait faite, suprême, souveraine, mais non pas arbitraire;!! le

déclare,etn'a^rit son livre que pour opposer à ses excès les seules limites qu'elle lui paraisse pouvoir souffrirdans sonlibre exercice, la considération des eommandemenls, la craintedes jusemenis de Dieu, ces droits sacrés , qu'il a lui-métne établis , et qu'il n'est pas donné aux triomplies passagers de la vio* leneede prescrire etd'annuler. Ilpeutnous paraître aujourd'hui que sa doctrine ne protège pas assez les sujets contre le souverain, et le souverain contre lui-méme; mais certes elle n'a rien de servile et de lâche , et le langage qui l’exprime est ici , comme partout, aussi fier qu'il est respectueux. Humble serviteur, il emprunte, pour faire In leçon aux rois, l'autorité et les paroles de celui par qui ils rèsnent. Tout son ouvrage n'est qu'un long extrait des Écritures , une suite de citations. II les enchaîne, selon sa coutume, dans cet ordre historique, où parait la constance d’une même docU ine ; et il les traduit avec une majesté de style, un éclat d'imnginalion , qui se communique à ses propres pensées, et ne permet pas toujours de distinguer des textes sacrés leur sublime commentaire.

Ainsi conspirent ensemble à former rhéntier du trône la philosophie et la religion. M«ais qui s'uuil à elles, pour lui apprendre la science de la vie et du gouvernement.’ C’est l'iiistoire , cette conseillère, cette maîtresse des rois. Les annales de toutes les uatious se succèdent sous les yeux du jeune prinire, débarrassées par une patiente recherche, une judicieuse critique, de tous les faits oiseux et obscurs qui les surchargent; réduites au vrai etàTutile, à ce passé toujours vivant par l’éternelle foi des témoignages qui l'nttestent, l'éternelle autorité des leçons qu’il renferme. La France surtout se montre à lui, au milieu de l’uiiivers, avec la longue succession de scs rois, le cours changeant , mais jamais arrêté, de sa fortune, le mélange de vertus et de crimes, d’utiles conseils et de téméraire conduite, de prospérités et de revers, d'où elle est enfin sortie si forte et si brillante. Présentés chaque jour par Bossuet , ces tableaux sont aussi tût reproduits par son élève, qui en fait la matière de ses exercices littéraires, et qui, déjà familier avec l'histoire des autres peuples, devient encore l'historien du peuple qu’il doit un jour conduire.

Que manque-t-il à dos eiiseignemems si nombreux et si complets, sinon un enseignement pins général et plus haut, qui permette d’en saisir les rapports et l'ensemble? Rossuci l'a compris; et de tous ces récits particuliers il compose un seul récit, où Ite développera, à travers la multitude et la variété des événements, le cours entier des destinées humaines, Y ULsioire uniüerseile. Ainsi, des ruisseaux et des rivières dont les eaux se confondent, se forment les grands fleuves, qui de tous les points de la terre vont se perdre dans l'Océan.

Il s’en faut de quelque chose que cette image exprime fldèlemeiit et l’infinie multiplicité des details qui reiup''ssent Discours sur nUifoiit

BOSSUET

universelle^ et l'immense compréhension de la pensée qui les embrasse. On n'y voit pas dans quel étroit espace tant d'objets sont contenus. Or, s’il est vrai, comme Bossuet l'a dit quelque part, que teffet d'un art consommé soit de réduire en petit tout un grand ouvrage ^ jamais sans doute il ne s'est montré lui-méme un plusexce/Zeni ouvrier. II a mis dans bien peu de pages tous ses travaux , toutes ses méditations , les effets les plus divers de son éloquence. Après avoir considéré à part chacun des mérites qu’il offre a notre admiration^ nous pouvons les contempler tous à la fois dans cette étonnante production , qui est comme un abrégé de son génie.

Là est cette théologie à laquelle se représente truite la suite de la religion, depuis les premiers jours du monde jusqu’aux temps les plus modernes , et l’ancienne loi et la nouvelle, et la tradition de l’Église, avec l'inconstance des hérésies et des sectes que sa doctrine a traversées. aussi est celte science des alTaires humaines, qui pénètre d.ans leurs eausr-s profondes, et découvre un enchaînement nécessaire où l'on ne voyait que les jeux du hasard. Nous y admirons de nouveau avec quelle force d’esprit il rapproche ces deux ordres de choses, unit dans ses conceptions le monde de la religion et le monde de la politique , qui composent l'univers; comment, transportant dans l'histoire la gravité et l'élévation de ses idées, il l’agrandit à la fois et par la profondeur de la spéculation philosoplnque , et par cette hauteur divine que, dans les compositions profanes, le merveilleux ajoute à répo|K'c. Enfin c'est toujours cette méino parole qui tantôt plane avec majesté sur les passions et lt‘S intérêts de l'homme, tantôt se mêle à leur tumulte; qui, tour à tour calme et vive, émue d’admiration et de pitié, ou animée d'un dédain sublime, semble être tout ensemble de la terre et du ciel.

On a souvent nommé Bossuet l'historien, l’interprète, le confident de la Providence. Et en effet, ces magnifiques expressions se présentent d'abord pour designer la manière étrange et nouvelle dont il raconte les choses humaines. Il en parle avec une simplicité familière, comme fait à cc grand spectacle , et dans le secret de ce qui le produit. On dirait véritablement que, du sein des conseils suprêmes, il aperçoit tous les lieux et tous les temps rassemblés sous son regard. Avec quelle rapidité il les parcourt! L’espace se resserre, les années se pressent, U>s siècles passent comme des instants, et viennent s'enfermer dans l’énergique brièveté de son expression , dans des mots spacieux , qui les comprennent tout entiers. De la hauteur où il s'est placé , quelques hommes à peine attirent son attention : cc sont les peuples, les empires eux-mêmes , qu’il voit wiarcAer, courir ^ chanceler^ tom' ber les uns sur tes aidres, mourir enfin, comme des hommes. Voilà les véritables héros de ce grand drame auquel il nous fait assister avec lui ; il nous les montre qui , par la diversité de leurs génies et de leurs caractères, travaillent tous ensemble avee

XtTll

ÉLOGE DE

anleurà une œuvre inconnue , aveugles et fragiles r iostrumeots que brise la main qui les conduit. C'est Dieu qui les pousse » qui les élève , qui les précipite ; qui, par toutes les révolutions de la terre, établit et l>erpkuc Tenipire de sa loi immortelle. Ces agita* lions passagères vont se perdre dans le cours tou* jours égal de la religion , seule immuable au milieu de tant de vicissitudes, et qui s'affermit de chaque secousse qui ébranle le monde.

Il s'est trouvé des critiques qui, effaçant de ee tableau ce qui en fait la grandeur, la religion qui le remplit, n'y laissant que l'homme «vec ses in* téréts mortels, se sont étonnés après cela d'y voir toutes les nations liées au sort d'une nation ignorée, et ont reproché à Ilossuet d'avoir, par cet étroit sv'stème, qu'ils substituaient à son vaste plan, rapetissé Tunivers. On s'est plaint qu'il ait omis des empires , considérables , U est vrai , par la durée, par le territoire, mais isolésdurestcdu monde, séparés du mouvement général, peu connus d'ailleurs de son temps, comme du temps de ses censeurs, et qu'il a pu négliger, sans que l’on doive pour cela refuser I à son lüstoire le titre d'unlpersc/te. Ce n’est pas I parce qu’elle dit tout, qu'une histoire mérite ! d'étre ainsi appelée , mais parce qu'elle comprend , dans son dessein, même ce qu'elle ne dit pas. F.n ce sens, celle de Bossuet est complète, mal* gré les détails qui y manquent, et quoique son auteur ne l'ait pas achevée. Nous y replaçons par la pensée les événements qu'il n'a pas eu le temps de décrire , ceux même qui ont paru après lui dans le monde, et que, par In vertu prophétique de ses paroles, il semble avoir racontés d'avance. Il lui est arrivé la même chose qu’à ce |K)êie dont il aimait, dit-on, à s'inspirer. En présence des grandes catastrophes, les anciens invoquaient le souvenir d’Homère , comme si ses vers eussent été la seule expression ((ui piU alors répondre à leurs pensées. même au.ssi, quand on a vu tomber tes trdneset.s’écroulerlesempirw!, on arappelé Bossuet 5 ces spectacles, comme rélernel témoin, Vunlrersel historien de tout ce qui se fait de grand sur la terre.

Nou.s avons, bien longuement |>eut-étre, et toutefois plus brièvement que ne le voudrait un sujet si étendu, montré tour à tour dans Bossuet te théologien, l'orateur, le philosophe, Thistorien, V/iomtne dr foutes tps scieners et de fous tes tairnfs , ainsi qu'on l'a pu nommer, sans exagération, du haut de la chaire de vérité '. Mais ce que nous li'arons pu diiV assez, c'est que tous ces cnractè* res se trouvèrent constamment mêlés dans l'unité de son génie et le mouvement de son zèle. Le discours est moins puissant que ne rétaient une si forte intelligence , une religion si active; ce qu'elles embrassaient, dans leurs vastes efforts, de soins et de travaux divers , il lui est difllcile de le rassembler sous un même aspect.

On le sait : cet homme, dont l'Église universelle semblait remplir la pensée, trouvait encore de la idace pour tous les devoirs du ministère sacré, toutes les fonctions du gouvernement épiscopa. .

' MiUsilloff, Oraito» /wni^' de Mgr. Louu, dauphin.

BOSSUET

pour tant d*ooenpations de tout genre que lui imposaient et la confiance générale et le dévouemeot de sa charité. Réclamé de tous, ü se donnait h tous , au public et aux particuliers , comme un bien dont chacun pouvait prétendre sa part, et qu'il était seulement chaîné de distribuer et de répandre. Prédications saintes , instructions et controverses théologiques, conférences et directions spirituelles, entretiens religieux, pieuses correspondances, rien ne lui était étranger, et il savait suffire à tout en même temps. On le voyait commencer incessamment de nouveaux ouvrages, qu'il interrompait et reprenait, selon les nécessités pressantes de la religion et de l'Église, sans chagrin, sans dégoût, indifférent à la fortune et h la renommée, ne songeant point à son avenir en ce monde, et bornant toute son ambition à remplir de son mieux cette tâche de chaque jour que Dieu lui envoyait. Ce n'est pas un des moindres traits de son éloge, que cette ardeur désintéressée qui, le menant sans cesse d'un travail à l'autre, et le plus souvent les lui faisant conduire de front, donna au cours de sa vie quelque chose de si tumultueux et de si confus. Obligés d'y introduire une suite plus régulière , nous ne pouvons nous dissimuler à nous-mêmes , et nous ne voulons pas cacher aux autres, que nous lui avons par lik retiré un de ses caractères les plus frappants. Lorsque la science humaine décompose la création pour en pénétrer le secret, lorsqu’elle la fait entrer dans ses classifications et dans ses systèmes, sans doute elle la rend plus accessible à la faiblesse de nos conceptions ; mais l'imagination regrette, dans ce tableau symétrique, où l'œuvre de Dieu est ramenée aux proportions de notre intelligence, et refaite, pour ainsi dire, à notre image , l’étendus infinie, la diversité, le désordre, la majestueuse obscurité du dessein original.

On SC demande comment Bossuet eut de quoi satisfaire à ce continuel et laborieux emploi de ses facultés. (Vest qu’elles étaient immenses, c'est qu'un e.\ercice de tous les moments ne cessait d’y ajouter. Bossuet ne connut point les vains plaisirs, le.s soins frivoles, qui emportent nos heures et nus jours, cotte vie tout extérieure qu'il appelait une vie morte. Il lui fut toujours impossible de s'y arrêter, lors même que, dans sa vieillesse, la maladie lui eut rendu le repos et la distraction

nécessaires Je le sens bien, disait-il alors, je

payerai cher la vie sérieuse que j'ai menée; Je n'ai jamais pu et ne pourrai jamais m’amuser de tout ce qui remplit ordinairement la vie de

la plupart des hommes » •. Et en effet ses

délassements étaient encore de graves et sévères occupations ; l'étude le poursuivait jusque dans sbn sommeil , dont elle abrégeait ie cours. Forcé d'accorder quelque chose aux bienséances du monde, il avait peine à souffrir le vide et le désoeuvrement de son commerce ; il portait dans la foule la solitude <fua esprit toujours livré à sesspécu-

I \oyes VHUtoire du cardloal de Baoswt, llv. XMI, t. IV, p«g. 161.

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