VIU
ËLOGE DE
(allons ; renfermée en elle*méme , sa pensée habi* Ult un sanctuaire que ne troublaient ni le bruit ni l'agitation du dehors. C'est de ce recueillement pro> fond, de cette méditation, de cette prière sans fin, qu'il sortait tout à coup, à l'appel de la religion, avec ces forces toujours nouvelles que nous avons peine à concevoir.
Heureux celui qui, regardant en arrière, peut s'arrêter avec confiance sur ses anciens engagements, sans crainte d'y trouver sa condamnation! Bossuet eut ce bonheur; mais, disons-Ie à sa gloire, il ne l'eut pas sans ces scrupules délicats qui troublent quelquefois la vertu et la font douter d'elle-même.
11 s'était prescrit de tels devoirs, que jamais il ne put croire sa tâche accomplie. Après des travaux si nombreux qu'on ne peut les compter, il lui sem* blait encore qu'il avait fait trop peu. Quel spectacle touchant II nous offre, lorsque, parvenu au terme de sa carrière, épuisé de fatigues et d'infirmités, il monte pour la dernière fois dans sa cliaire épis« copale, ou siège dans son dernier synode avec les coopérateurs de son ministère ' ! Il rassemble dans ces instructions , qu’il ne renouvellera plus , et qui sont comme le testament de sa charité mou* ranle, toutes les vérités dont il a si assiddment entretenu ses auditeurs ; il les conjure avec larmes de les garder, de les pratiquer, de les rendre fécondés par leur conduite ; de racheter ainsi ce qui a pu manquer au zèle de leur interprète : et en même temps il découvre sa télé blanchie; tl parle du Jugement de Dieu, où il va comparaître; il semble préparer le compte qu'il lui faudra rendre de cette parole qui a été mise en sa bouche |K)ur le salut de ses frères. Cependant le moment fatal approche; ses forces tombent, niais non son ardeur; la maladie n'a pas d'heures oisives pour cet esprit qui résiste à la décadence du corps : au milieu des douleurs ou des faiblesses de sa lente agonie, il touche encore d'une maiu défaillante tant de grands ouvrages qu'il a biissés imparfaits; il rappelle sa pensée qui s'égare et se trouble; soldat infatigable de la religion, il veut qu'elle ait son dernier soupir, et combat encore pour elle des restes de son courage expirant. Ainsi s’achève cette vie pleine d'œuvres comme de jours, et dont l'éternité , qui en était le seul objet , devait aussi être le seul repos.
Bossuet , si grand par la vertu , par le génie, fut simple par le caractère. Oonnons lui encore cette louange , qu'on n'a pu lui refuser sans injustice. En vain l'éclat de ses travaux , la sublimité de ses talents , lui avaient fait une place à part du reste des hommes ; il se plut à se confondre avec eux par la pratique scrupuleuse des devoirs les plus ordinjires, par la facilité et la douceur de son commerce. •
Nous aimerions à retracer celle scène familière de sa vie, à le montrer dans cet intérieur, où le grand homme ne voulait plus être qu'un homme
' Voyez l'ffu/oiredu cardinal de Btouet, llv. VII, l. u, pag. S«4, et liv. XUI, t. IV. pag.
BOSSUET
qui M reposait de l'admiralion publique par la se* crête douceur des affections privées. On le verrait au milieu des Petlisson et des la Bruyère, des Fleury et (les Fénelon , des Mabillon et dés Santeuil , de ce nombreux et illustre cortège d'amis , dont il marchait toujours entouré. On le suivrait avec eux à Meaux et à Germigny , sous les glorieux ombrages de Chantilly et de Saint-Germain , parmi les pompes et le tumulte de Versailles , dans celte allée que les courtisans avaient abandonnée aux promenades d'une si grave compagnie, et qu'ils nommaient Vallée des philosophes.
Mais qui se fiatterait de faire revivre dans ses tableaux tous ces sages, ces savants, ces docteurs, et concile, comme on disait alors? qui répéterait leurs entretiens, dignes de Tusculum et de l'Académie? Comment se représenter Bossuet dans toute la négligence de la grandeur, tout l'abaudon de l'amitié, parlant d'histoire et de politique , de morale et de religion ; jetant en foule ces traits hardis , ces idées frappantes , que n'avaient pas épuisés ses ouvrages ; passant, pour se distraire de ses spéculations habituelles et égayer sa pensée par quelque souvenir de jeunesse , à des questions de littérature et de critique profanes ; jugeant les modernes avec godt et avec franchise ; louant les anciens avec entliousiasmc ; ne pouvant se lasser de parler, à des auditeurs qui ne se lassaient point de l'entendre, de la siMimUé dUomère H de la douceur de / irgite • ?
Si, dans ces épanchements d'une confidence intime, sa supériorité se trahissait encore, c’était malgré lui et â son insu. Il n'avait pas cette fausse modestie du monde , où l'on ne se cache guère que pour se montrer; la sienne était sincère et sérieuse. La considération toujours pré.sente de nos imperfections et de nos faiblesses le défendait contre les séductions de la vanité et de l’orgueil. vanité» l’orgueil , sa grande âme ne les connut jamais ; jamais elle Dédaigna songer aux récompensesd’une ambition vulgaire; la gloire même lui parut un prix peu dignede ses efforts. Qu'oii ne le regarde pas comme un auteur qui travaille à sc faire un nom. Voyez comme il néglige, comme il oublie ses plus beaux ouvrages, quand l'intérêt de la religion ne le sollicite pas à les pro<Juire! La plupart ne seront connus que de la postérité : c'est soixante ans après sa mort qu'on retrouvera par hasard , dans la poudre , dans les ténèbres d'un cabinet, dans tout ledcsordre où les a laissés une composition précipitée , ces SermoM , ces Panégyriques, qui ont annoncé au monde le premier des orateurs. Ces Oraisons funèbres ellesmêmes, immortels monuments de l’éloquence humaine, il ne les a publiées qu’à regret, par déférence pour d'augustes prières : c'étaient, pensait-il, d'inutiles paroles que devait emporter la circonstance, une décoration d’un jour, dressée pour une cérémonie publique, et qui disparaît avec elle.
Mais peut-être cette indifférence se démentira-
* Journal ioétiit df l'abbè Le Dieu . secréUlre de Bovuit.
ÉLOCE DE
t elle liaDS le cours de sa longue vie ; peut-(tre , à ses derniers moments , aocordera-t-il un regard II son génie qui va s’éteindre, i cette grandeur mortelle qui lui échappe. Chrétiens, venez voir mourir celui qui a raconté tant de trépas chrétiens ; ce sera sa dernière , sa plus éloquente leqon. Ou sein de cette langueur, de oet accablement où s'engourdissent déjà ses sens et sa pensée, il croit distinguer le mot de gloire , murmuré à son oreille par un de ses serviteurs. U se ranime aussitdt, il se relève ; il retrouve un reste de forces pour s'écrier : • Cessez, cessez ces discours, et demandez à Dieu pour moi pardon de mes péeliés ! • Ainsi donc le senti-
BOSSUET
ment de l’humaine infirmité , voila tout ce que Bossuet emporte du monde, où il laisse une telle mémoire.
A cette expression sublime de sou humilité , l'admiration demeura interdite et muette : elle se tut devant son lit de mort , mais elle parla sur sa tombe, et y commença un éloge qui n'aura point de On. Jamais le nom de Bossuet ne cessera de retentir dans la bouche des hommes : c’est un des plus grands qu'ils répètent , et le concert de leurs acclamations est si éclatant , qu'on ne peut se promettre, en y mêlant sa faible voix, d'en augmenter le bniit.
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