‹ suvres de Bossuet De l'instruction de Mgr Le DauphinChapitre 98 sur 518 · III' PROPOSITION · texte numérisé non relu

III' PROPOSITION

Tous les hommes soot frères.

Premièrement, Us sont tous enfants du même Dieu. « Vous êtes tous frères , dit le llls de Dieu *, « et vous ne devez donner le nom de père à per- « sonne sur la terre, car vous n’avez qu’un seul « père qui est dans les deux. »

Ceux que nous appelons pères, et d’où noos sortons selon la chair , ne savent pas qui nous sommes ; Dieu seul nous connaît de toute éternité, et c’est pourquoi Isale disait ^ : « Vous êtes « notre vrai père ; Abraham ne nous a pas connus, « et Israël nous a ignorés : mais vous , Seigneur, « vous êtes notre père et notre protecteur ; votre « nom est devant tous les siècles. »

Secondement, Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant tousnattre d’on seul, qui pour cela est leur père commun, et porte en luimême l’image de la paternité de Dieu. Nous no lisons pas que Dieu ait voulu faire sortir les autres animaux d’une même tige. <* Dieu fit les bêtes « selon leurs espèces; et il vit que cet ouvrage « était bon, et il dit : Faisons l’homme à notre « image et ressemblance ♦. »

Dieu parle de l'homme en nombre singulier, et marque distinctement qu’il n’en veut faire qu’un seul * d'où naissent tous les autres , selon ce qui est écrit dans les Actes* , que « Dieu a fait « sortir d’un seul tous les hommes qui devaient « remplir la surface de la terre. » Le grec porte que Dieu les a faits ( d’un même sang ). Il a même voulu que la femme qu’il donnait au premier

' Gen. U , 5 , 6.

’ MaUh. XXIII, 8, 9.

* h. I.xni , 16.

• Gnt. I, 26 , 28.

‘ .4et. XVU , 26.

TIRÉE DE L’ÉCRITURE. I.IV. I

bommc fAt tirfc de lui , afin que tout fût un dans le genre humain. • Dieu forma en femme la

• c6te qu'il avait tirée d’Adam , et il l’amena A

• Adam , et Adam dit : Celle-ci est un os tiré de

• mes os, et une chair tirée de ma chair : son nom

• même marquera qu’elle est tirée de l’homme ;

• c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa

• mère pour s’attaclier à sa femme, et ils seront

• deux dans une chair >

Ainsi le caractère d’amitié est parfait dans le genre humain ; et les hommes , qui n’ont tons qu’un même père, doivent s’aimer comme flrères. A Dieu ne plaise qu’on croie que les rois soient exempts de cette loi ,ou qu’on craigne qu’elle ne diminue le respect qui leur est dû. Dieu marque distinctement que les rois qu’il donnera à son peuple, • seront tirés du milieu de leursfrères ’ ; ■> un peu après : • Ils ne s’élèveront point au-dessus « de leurs frères par un sentiment d’orgueil ; > et c'est à cette eonditiou qu’il leur promet un long règne.

Les hommes ayant oublié leur fraternité, et les meurtres s’étant multipliés sur la terre. Dieu résolutdc détruire tous les hommes A la réserve lie Noé et de sa famille, par laquelle il répara tout le genre buttuiln , et voulut que dans ce renouvellement du monde nous eussions encore tous un même père.

AussitAt après, il défend les meurtres, en avertissant les hommes qu'ils sont tous frères, descendus premièrement du même Adam , et ensuite du même Noé : • Je rechercherai , dit-il * , la

• vie de l’homme de la main de l’homme et de la

• main de son frère. •

IV* PBOPOsmo.v,

Nul Iwmim u’est étnmgar à un autre bamine.

Notre-Seigneur, après avoir établi le précepte d'aimer son prochain , interrogé par un docteur de la loi , qui était celui que nous devons tenir pour notre prochain , condamne l’erreur des Juifs, f(ui ne regardaient comme tels que ceux de leur ■union. Il leur montre , par la parabole du Samaritain qui assiste le voyageur méprisé par un prêtre et par un lévite, que ce n’est pas sur la nation , mais sur l'humanité en général , que l’union des hommes doit être fondée. ^ Un prêtre vit

• le voyageur blessé , et passa ; et un lévite passa « prèsde luietcontinuasoncbemin.Maisun Sama-

• ritain , le voyant, fut touché de compassion ^ > Il rneonte avec quel soin il le secourut, et puis

■ Cm. Il, SS, n.

■ UtUl. ITII, It, 10.

* Cm. Tl.

4 ntd. Il , S.

5 £hc. \ , si , SS , cIc.

il dit nu docteur ' : • Liupiel de ces trois vou.i

• parait être son prochain? et le docteurTcponilit :

• Celui qui a eu pitié de lui ; et Jésus lui dit : .M-

• lez , et faites de même. >

Cette parabole nous apprend que nul homme n’est étranger A un autre homme, fût-il d’une nation autant haie dons la nêtre , que les Snmaritoins l’etaient des Juifs.

V* PBOPOSITIO.V.

Ciiaque liomnieiioU avuir win des autres lioinines.

Si nous sommes tous frères, tous faits A l’image de Dieu et également ses enfants , tous unn même race et un même sang , nous devons prendre soin les uns des autres ; et ce n’est pas sens raison qu’il est écrit : • Dieu a chargé chaque

• homme d’avoir soin de son prochain ’. > S'ils ne le font pas de bonne foi , Dieu en sera le vengeur ; car, ajoute l’Ecclésiastique ^, • nos voies sont

• toujours devant lui et ne peuvent être cachées A t ses yeux. » Il faut donc secourir notre prochain, comraeendevantrendrecompte A Dieu,qui nous voit.

Il n’y a que les parricides et les ennemis du genre humain qui disent comme Gain 4 ; . Je ne

• sais où est mon frère ; suis-je fait pour le gar- " der?»

• N’avons-nous pas tous an même père? n’est-

• ce pas un même Dieu qui nous a créés? pour- « quoi donc chacun de nous méprise-t-il sou « frère , violant le pacte de nos pères ‘ ? >

VI* paoposiTios.

L’in(ér6t même dous unit.

• Le frère , aidé de son frère , est comme une « ville forte ‘. • Voyez comme les forces se multiplient par la société et le secours mutuel.

■ Il vaut mieux être deux ensemble, que « d’être seul; car on trouve une grande utilité « dans cette union. Si l’un tombe , l’autre le sou-

- tient. Alalheur a celui qui est seul : s’il tombe ,

• il n’a personne pour le i-elever. Deux hommes

- reposés dans un même lit, se réchauffent mu-

- tuellement. Qu’y a-t-il de plus froid qu’un homme

• seul? Si quelqu’un est trop fort contre un seul ,

- deux pourront lui résister : une corde à trois

- cordons est difllcile A rompre •

On se console , on s’ossisle , on se fortifie l’nn l’autre. Dieu voulant établir la société, veut que chacun y trouve son bien , et y demeure attaebo par cet Intérêt.

■ £»<-. i.M.ar.

• ECCI. V*H , 13.

• nui. 13.

• Gtn. nr, s.

• Mtl.il. 10.

• Prov. ivill, I».

1 > CrrI. IV.O, 10, II, IS.

POLITIQÜK

Cest pourquoi il a dohiié aux liomroes divers talents. L'un est propre à une chose , et l’autre à une autre , afin qu’ils puisseut s’cntre-seoourir comme les membres du corps, et que l’union soit cimentée par oc besoin mutuel. • Comme

• nous avons plusieurs membres , qui tous en-

• semble ne font qu’un seul corps, et que les

• membres n’ont pas tous une même fonction ;

• ainsi nous ne sommes tous ensemble qu’un seul

• corpsenJésns<lhrist,etnoussommestousmem-

• bres les uns dra autres '. > Chacun de nous a son don et sa grâce différente.

« Ce corps n’est pas un seul membre, malsplu-

< sieurs membres. Si le pied dit : Je ne suis pas

• du corps , parce que je ne suis pas la main , est-

• il pour cela retranché du corps? Si tout le corps « était œil, ou seraient l’ouïe et l’odorat? Mais . maintenant Dieu a formé les membres , et les « a mis chacun où il luia plu. Que si tous les mem-

• bres n’étaient qu’un seul membre , que devien- « draitle corps? Mais dons l’ordre que Dieu a éta- « bli, s’il y a plusieurs membres, il n’y a qu’un « corps. L’œil ne peut pas dire à la main ; Je n’ai

• que faire de votre assistance; ni la tète ne peut

• pas dire aux pieds : Vous ne m’ètes pas né-

• eessaires. Mais au contraire , les membres qui

< paraissent les plus faibles sont ceux dont on a

• le plus de besoin. Et Dieu a ainsi accordé le

• corps , en suppléant par un membre ce qui man-

• que à l’autre, afin qu’il n’y oit point de dis-

• sension dans le corps , et que les membres aient

• soin les u^^des autres '. »

Ainsi, parles talents différents, le fort a besoin du faible , legrand do petit , chacun de ce qui parait le plus éloigné je lui ; parce que le besoin mutuel rapproche tout , et rend tout nécessaire.

Jésus-Christ , lusmant son Église , en établit l’onité sur ce fondenfttt , et nous montre quels sont les principes de la société humaine.

Le monde même subsiste par cette lui . « Cha-

• queipartie a son usage et sa fonction ; et le tout

• s’entretient par le secours que s’entre-donnent

• toutes les parties »

Nous voyons donc la société humaine appuyée sur ces fondements inébranlables; un même l)ieu , un même objet , une même fin , une origine commune, un même sang, un même intérêt, un Ixsoin mutuel , tant pour les affaires que pour la douceur de la vie.

' fînm. XII , 4, b, 6.

» I. Cor. XII, U.

1 IWl. XUI,‘i4,2.V

ARTICLE n.

De la société générale du genre Humain nait la société civile , c'est-à-dire , celle des Etats , des peuples et des nations.

I" PBOPOSITIO.V.

La société IiiunaiM s été délniile et violée par les poseioos.

Dieu était le lien de la société humaine. Le premier homme s’étant séparé de Dieu , par une juste punition la division se mit dans sa famille , et Caïn tua son frère Abel

Tout le genre humain fut divisé. Les enfants de Seth s’appelèrent les enfants de Dieu , et les enfants de Coin s’appelèrent les enfants des hommes *.

Cesdeux races ne s’allièrent que pour augmenter la corruption. Les géants naquirent de cette union , hommes connus duis l’Écriture ’ , et dans toute la tradition du genre humain , par leur injustice et leur violence.

• Toutes les pensées de l’homme se tournent au ■ mal en tout temps , et Dieu se repent de l’avoir « fait. Noé seul trouve grâce devant lui ^ ; > tant la corruptiou était générale.

Il est aisé de comprendre que cette perversité rend les hommes insociables. L’horanm dominé par ses passions ne songe qu’à les contenter sans songer aux autres. • Je suis; dit l’orgueilleux dans > Isaïe ‘ , et il n’y a que moi sur la terre. >

Le langage de Caïn se répand partout. • Est-

• ce à moi de garder mon frère '•? » c’est-à-dire : Je n’en ai que faire , ni ne m’en soucie.

Toutes les passions sont insatiables. • Le cruel

• ne se rassasie polntde sang r. L’avare ne se rem-

• plit point d’argent *. •

Ainsi chacun veut tout pour sot. • Vous joi-

• gnei , dit Isaïe s , maison à maison , et champ à

• champ. Voulez-vous habiter seul sur In terre? •

La jalousie, si universelle parmi les hommes, fait voir combien est profonde la malignité de leur cœur. Notre frère ne nous nuit en rien , ne nous dte rien ; et il nous devient cependant un objet de hoiue, parce que seulement noos le voyons plus heureux, ou plus industrieux, et plus vertueux que noos. Abel plaît à Dieu par des moyens innocents, et Cainnelepeutsouffrir." Dieu

• regarda Abel et scs présents, et ne regarda pas

• Caïn ni scs présents : et Caïn entra en fureur,

• Ose. IV, s.

• Ibiti. VI, 2.

’ Ibid. 4.

« /birf.5, 0, fl-

• h. XLVII.S.

• CstH. IV, 9.

’ £cr/. XII, IA.

• tfild. V , 9.

TIRÉE DE L’ECRITURE. LIV. I

« «t son visage changea » De là les trahisons et les meurtres. « Sortons dehors, dit Caïn; allons « promener ensemble : et étant au milieu des « champs, Caïn s’éleva contre son frère, et le « tua »

Une pareille passion exposa Joseph à la fureur de ses frères, lorsque, loin de leur nuire, il allait pour rapporter de leurs nouvelles à leur père qui en était en inquiétude « Ses frères , voyant « que leur père l’aimait plus que tous les autres,

« le haïssaient, et ne pouvaient lui dire une pa- « rôle de douceur » Cette rage les porta jusqu’à le vouloir tuer ; et il n’y eut d’autre moyen de les détourner de ce tragique dessein , qu’en leur proposant de le vendre

Tant de passions insensées, et tant d’intérêts divers qui en naissent, font qu’il n’y a point de foi ni de sûreté parmi les hommes. « Ne croyez point « à votre ami , et ne vous fiez point à votre guide : « donnez-vous de garde de celle qui dort dans

• votre sein? le flls fait injure à son père, la « fille s’élève contre sa mère, et les ennemis de

• l’homme sont ses parents et ses domestiques ®. >• De là vient que les cruautés sont si fréquentes dans le genre humain. Il n’y a rien déplus brutal ni de plus sanguinaire que l’homme. «Tousdres- « sent des embûches à la vie de leur frère; un « homme va à la chasse après un autre homme , « comme il ferait après une béte , pour en répan- « dre lesangî. X

« La médisance , et le mensonge , et le meurtre ,

• et le vol , et l’adultère ont inondé toute la terre , « et le sangatouclié le sang * : x c’est-à-dire, qu’un meurtre en attire un autre.

Ainsi la société humaine, établie par tant de sacrés liens , est violée par les passions ; et, comme dit saint Augustin : « Il n’y arien de plus sociable « que l’homme par sa nature, ni rien de plus in- « traitable ou de plus insociable par la corrup- « tion 9. »

II» raoposiTiOiV.

Lâ société huiDaine, dés le commenoeinent des choses,

s’est divisée en plusieure brandies par les diverses ua-

tioiis qui se sont formées.

Outre cette division qui s’est faite entre les hommes par les passions , il y en a une autre qui devait naître nécessairement de la multipi ication du genre humain.

• Cen. IV, 4, B.

» Ibid. 8.

• Htid. \xxvii, 16, 17, etc.

• Ibid. 4.

» Ibid. 20 , 26 , 27 , 28.

• Mich. Vil, B, 6.

1 Ibid. 2.

• Ostt. IV, 2.

' Jug. dt CivU. üei. lib. xii, cap. xxvii t. Ml, col. 32s.

Moïse nous l’a marquée, lorsqu'après avoir nommé les premiers descendants de Noé ‘ , il montre par là l’origine des nations et des peuples. « De ceux-là , dit-il * , sont sorties les nations , « chacune selon sa contrée et selon sa langue. »

Où il parait que deux choses ont séparé en plusieurs branches ia société humaine : i'tme la diversité et l’éloignement des pays où les enfants de Noé se sont répandus en se multipliant ; l’autre , la diversité des langues.

Cette confusion du langage est arrivée avant la séparation , et fut envoyée aux hommes en punition de leur oqpieil. Cela disposa les honunes à se séparer les uns des autres , et à s’étendre dans toute la terre que Dieu leur avait donnée à liabiter « Allons , dit Dieu , confondons leurs langues « afin qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ; « et ainsi le Seigneur les sépara de ce lieu dans « toutes les terres *. »

La parole est le lien de la société entre les hommes , par la communication qu’ils se donnent de leurs pensées. Dès qu’on ne s’entend plus i’un l’autre on est étranger l’un à l’autre. Si j« « n’entends point , dit saint Paul ^ , la force d’une « parole , je suis étranger et Barbare à celui à qui

• je parle , et il me l’est aussL • Et saint Augustin remarque , que cette diversité de langages fait qn’un homme se plaît plus avec son chien qu’avec un homme son semblable

Voilà donc le genre humain divisé par langues et par contrées : et de là il est arrivé qu’habiter un même pays , et avoir une mêmq langue , a été un motif aux honunes de s’unir plus étroitement ensemble.

Il y a même quelque apparence que, dons la confusion des langues à Babel , ceux qui se trouvèrent avoir plus de conformité dans le langage, furent disposés par là à choisir la même demeure ; à quoi la parenté contribua aussi beaucoup : et l’Ecriture semble marquer ces deux causes qui commencèrent à former autour de Babel les divers corps dénotions, lorsqu’elle dit que les hommes les composèrent • en se divisant chacun selon leur

• langue et leur famille »

ni" PBOPOSITION.

La lcrre qu’on habite ensemble sert de lien entre Ica hommes , et forme l'unité des nations.

Lorstpie Dieu promet à Abraham qu’il fera de scs enfants un grimd peuple , il leur promet en même temps une terre qu’ils liabiteront en com-

« Ccn. X.

* Ibid. b.

3 Ibid. XI , 9.

4 Ibid. 8.

* I. Cor. XIV, II.

* dug. de Ciiit. Dci, 11b. xix, cap, Vil, t. vu, col. Ul.

r Geu. X, B

l'OMTIQUE

ao4

mnn. • Je ferai sortir de toi une grande nation ■ Et un peu après : • Je donnerai cette terre à ta

• postérité. >

Quand il introduit les Israélites dans eette terre promise à leurs pères , U la leur loue afin qu'ils l'aiment, il l'appelle toqjours une bonne

< terre, une terre grasse et abondante, qui ruis-

• selie de tous cAtés de lait et de miel *. »

Ceux qui dégoûtent le peuple de cette terre, ([ui le devait nourrir si abondamment, sont punis de mort comme séditieux et ennemis de leur patrie > Les hommes que Moïse avait envoyés

• pour reconnaître la terre, et qui en avaient dit > du mal , furent mis è mort devant Dieu »

Ceux du peuple qui avaient méprisé cette terre en sont exclus et meurent dans le désert. • 'Vous

• n'entrerez point dans la terre que J’ai juré à « vos pèresdeleurdonncr. Vosenfants(innocents

• et qui n'ont point départi votre injuste dégoût)

• entreront dans la terre qui vous a déplu ; et pour

• vous , vos corps morts seront gisants dans ce

• désert •

Ainsi la société humaine demande qu’on aime la terre où l'on habite ensemble; on la regarde comme une mère et une iraurrlce commune ; on s'y attache , et cela unit C’est ce que les Latins appellent charibu patrii soli, l’amour de la patrie : et ils la regardent comme un lien commun entre les hommes.

I.e$ hommes en effet se sentent liés par quelque chose de fort , lorsqu'ils songent que la même terre , qui les a portés et nourris étant vivants , les recevra en son sein quand ils seront morts.

< Votre demeure sera la mienne ; votre peuple sera ■ mon peuple , disait Ruth à sa belle-mère Noé-

• mi ‘ : je mourrai dans la terre où vous serez « enterrée, et j’y choisirai ma sépulture. »

Joseph mourant dit à ses frères ‘ ; « Dieu vous

• visitera et vous établira dans la terrequ’ilapro- - mise à nos pères : emportez mes os avec vous. > Ce fût là sa dernière parole. Ce lui est une douceur, en mourant, d’espérer de suivre ses frères dans la terre que Dieu leur donne pour leur patrie ; et ses os y reposeront plus tranquillement au milieu de ses citoyens.

C’est un sentiment naturel à tous les peuples. Tbrmistocle, Athénien, était banni de sa patrie comme traître ; Il en machinait la ruine avec le roi de Perse , à qui il s’était livré ; et toutefois en mourant il oublia Magnésie , que le roi lui avait donnée, quoiqu'il y eût été si bien traité , et il

■ CtN. Ut, 3, 7.

* Axotf. tll , 9 , et «lUri.

* ibid, XIV. 3(>. 31, 33.

^ Kulh. 1 . 18. >7

I ordonna à ses amis de porter ses os dans P Atticpir, pour les y bihumer secrètement ■ , à cause que la rigueur des décrets publics ne permettait [Mis qu'on le nt d’une autre sorte. Dans les approches de lamort, où la raison revient et où la vengeance cesse , l’amour de la patrie se réveille : il croit satisfaire à sa patrie ; il croit être rappelé de sou exil après sa mort : et comme ils parlaient alors , que la terre serait plus bénigne et plus légère û ses os.

C'est pouiquoi de bons citoyens s'affectionnent à leur terre natale.. J'étais devant le roi, dit

• Néltémias ‘, et je lui présentais à boire, et je . paraissais languissant en sa présence; et le roi . me dit : Pourquoi votre visage est-il ai triste , « puisque je ne vous vois point malade? et je dis

• au roi : Comment pourrais-je n’avoir pas je

• visage triste , puisque la ville où mes pères sont > ensevelis est déserte, et que ses portes sont . brûlées?Si vous voulez me faire quelque grâoe ,

. rrnvoyez-moi en Judée en la terre du sépulcre . démon père, et je la rebâtirai. •

Étant arrivé en Judée, il appelle ses concitoyens, que l’amour de leur commune patrie unissait ensemble. > Vous savez, dit-il’, notre . afliietion. Jérusalem est déserte ; ses portes sont . consumées par le feu : venez, et unissons-nous

• pour la rebâtir. ■

Tant que les Juifs demeurèrent dans un pays étranger , et si éloigné de leur patrie , ils ne cessèrent de pleurer, et d’enfler, pour ainsi parler, de leurs larmes les fleuves de Babylonc, en se souvenant de Sion. Ils t>e pouvaient se résoudre ù chanter leurs agréables cantiques, qui étaient les cantiques du Seigneur, dons une terre étrangère. Leurs instruments de musique, autrefois leur consolation et leur joie , demeuraient suspendus aux saules plantés sur la rive, et ils en avaient perdu l’usage. « O Jérusalem, disaient-ils, si

• jamais je puis t’oublier, puissé-je m’oublier

• moi-méme ’ I • Ceux que les vainqueurs avaient laissés dons leur terre natale s’estimaient heureux , et ils disaient au Seigneur, dans les psaumes qu’ils lui chantaient durant la captivité : • Il . est temps , A Seigneur, que vous ayez pitié de

• Sion ; vos serviteurs en aiment les ruines mêmes

• et les pierres démolies : et leur terre natale ,

• toute désolée qu’elle est , a encore toute leur

• tendresse et toute leur compassion «

* Thuctfd. lii). I.

» ri. Estir. n.l, 2,3,8.

7 Ibid. 17.

* P*. CXXXTI.

* Ibid. Cl, 1«, Ib.

SOS

TTRÉE DE L’ÉCRITURE. LIV. I

ARTICLE III

Pour former les nalions et unir les peuples, il a fallu établir un gouvernement.

1" PBOrOSITION.

Tout se divise ci se partialise panni les liommes.

II ne sufllt pas que les hommes habitent la même contrée ou parlent un même langage , parce qu’étant devenus intraitables par la violence de leurs passions , et incompatibles par leurs humeurs différentes , ils ne pouvaient être unis à moins que de se soumettre tous ensemble é un même gouvernement qui les réglêt tous.

Faute de cela , Abraham et Lot ne peuvent compatir ensemble , et sont eontraints de se séparer. • La terre où ils étaient ne les pouvait

• contenir, parce qu’ils étaient tous deux fort

• riches , et ils ne pouvaient demeurer ensemble :

• en sorte qu’il arrivait des querelles entre leurs

• bergers. Enfin , il fkilut pour s’accorder que

• l’un allêt à droite et l’autre à gauche '. •

Si Abraham et Lot, deux hommes Justes, et d'ailleurs si proches parents , ne peuvent s'accorder entre eux à cause de leurs domestiques, quel désordre n’arriverait pas parmi les méchants I

II' PEOPOSITION.

La seule autoriui du gouvemement peut meure un frein aux pasaiooaetilaviolciice devenue uatureUe aux bom* met.

« Si vous voyez les pauvres calomniés, et des ■ jugements violents , par lesquels la justice est

• renversée dans la province , le mal n’est pas ' sans remède ; car au-dessus du puissant II y a ' de plus puissants ; et ceux-là même ont sur leur > tête des puissances plus absolues ; et enfin le € roi de tout le pays leur commande à tous '. > La justice n’a de soutien que l’autorité et la suboi^nation des puissances.

Cet ordre est le frein de la licence. Quand chacun fait ce qu’il veut , et n’a pour règle que ses désirs, tout va en confusion. Un lévite viole ce qu'il y a de plus saint dans la loi de Dieu. La cause qu’en donne l’Écriture : • C’est qu’en ce

• temps-là il n’y avait point de roi en Israël , et « que chacun faisait ce qu’il trouvait à propos »

C’est pourquoi, quand les enfants d’Israël sont prêts d'entrer dans la terre où ils devaient former un corps d’État et un peuple réglé , Moisc leur dit ; ■ Gardez-vous bien de faire là comme V nous faisons ici , où chacun fait ce qu’il trouve

• à propos ; parce que vous n’ètes pas encore ar-

■ Gen. xm, e, 7, f • Srcl.y.S.R.

> Jml. XVII, 6.

■KWCET. — T. 1

< rivés au lieu de repos , et à la possession que ■ le Seigneur vous a destinée •

lit' PBOPOSITIOX.

C est [lar lu seule autorité du gouvernement que l'uniOD est établie parmi les bomincs.

Cet effet dn commandement légitime nous est marqué par ces paroles souvent réitérées dans l’Ecriture : Au commandement de Saül et de la puissance légitime, • tout Israël sortit comme " un seul homme •. Us étaient quarante mille « hommes, et toute eette multitude était comme « un seul «Voila quelle est runité d’un peuple , lorsque chacun renonçant à sa volonté la transporte et la réunit à celle du prince et du magistrat. Autrement nulle union; les peuples errent vagabonds comme un troupeau dispersé. « Que

• le Seigneur Dieu des esprits dont toute chair est « animée, donne à cette multitude un homme

• pour la gouverner, qui marche devant elle , qui

• la conduise , de peur que le peuple de Dieu ne « soit comme des brebis qui n’ont point de pos-

• teur *. «

IV* PBOPOSITIOX.

Dana un gouvemement réglé, chaque parliruliev renonce au dioit d'occuper par force ce qui lui convient.

Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l'air et la lumière. Dieu dit à tous les hommes ; « Croissez et multipliez , et remplissez la terre ‘. « Il lenrdonne à tous indistinctement • toute herbe

• qui porte son germe sur la terre , et tous les

• bois qui y naissent *. » Selon ce droit primitif de la nature, nul n’a de droit particulier sur quoi que ce soit et tout est en proie à tons.

Dans un gouvernement réglé , nul particulier n’a droit de rien occuper. Abraham étant dans la Palestine demande aux seigneurs du pays jusqu'à la terre où il enterra sa femme Sara. Donnez-

• mol droit de sépulture parmi vous ’. » Moïse ordonne qu’après la conquête de la terre de Chanaan , elle soit distribuée nu peuple par l’autorité du souverain magistrat. • Josué , dit-il , vous con- « duira. « Et après il dit à Josué lui-même : • Vous

• introduirez le peuple dans la terre que Dieu

< lui a promise , et vous la lui distribuerez par « sort*. •

La chose fût ainsi exécutée. Josué, avec le

• Brtit. XB, «, ».

■ I. /trg. XI, 7, et alibi.

> I. Etdr. U , M.

a A'icm. XX vu, la, 17.

a Ce». I, ts; IX, 7.

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