IV. Ils concluaient en disant : * Que cette iristi
« tution du sacrement a sa force dans l'Église, et « ne dépend pas de la dignité ou indignité du mi*
• nistre , ni de celui qui reçoit.
« V. Que pour les indignes , qui , scion saint Paul , « mangent vraiment le sacrement, le corps et le « sang de J ésus Christ leur sont vraiment présentés ,
• et qu'ils LES üBçoiVBKT VBBITABLEMENT, quand " les paroles et l'institution de Jésus-Christ sont
• gardées.
• VI. Que néanmoins ils le prennent pour leur « jusemeiit, comme dit le même saint Paul, parce « (|u’il$ abusent du sacrement en le recevant sans « |>éiiitence et sans foi »
Luther n'avait rien , ce semble , à désirer davantage. Quand on lui accorde que reuebaristic consiste en deux choses, l’une céleste, et l’autre terrestre, et que de là on coitf lut que le corps de Jésus-Christ est substantiellement présent avec le pain», on montre assez qu'il n’est pas seulement présent à l’esprit et par la foi : ma[s LuUier, qui n’ignorait pas les subtilités des sacramentaire.s, les pousse encore plus avant, et leur fait dire que ceux-là même qui nont pas la foi ne laissent pas de recevoir véritablement le corps de noire Seigneur^.
On n'avail garde de les soupçonner de croire que le corps de Jésus-Christ ne nous fdt présent que par la foi, puisqu'ils avouaient qu’il était présent, et véritablement reçu par ceux qui étaient sans/oi et sans pénitence.
Après cet aveu des sacrainenlaircs, Luther se |>ersuada aisément qu'il n’avaU plus rien à en exiger, et il jugea qu'ils avaient dit tout ce qu'il fallait pour confesser la réalité : mais il n’avail pas encore assez compris que ces docteurs ont des secrets pailiculiers pour tout expliquer. Quelque claires que lui parussent les proies de l'accord , Bucer savait par où en sortir. Il a fait plusieursécrits, où il explique aux siens en quel sens îi a entendu chaque parole de l'accord : là il déclare que « ceux qui, selon saint « Paul , sont coupables du corps et du sang , ne re- « çoivenl pas seulement le sacrement , mais en effi-l > la chose même , et qu'ils ne sont pas sans foi ; en- « core, dit-il, qu'ils u'aient pas cette fol vive qui « nous sauve, ni une véritable dévotion de cœur »
Qui aurait jamais cru que le^ défenseurs du sens figuré pussent avouer dans la cène une véritable réception du corps et du sang de notre Seigneur, sans avoir la foi qui nous sauve? Quoi donc! une foi qui ne suflit pas pour nous justifier, suffit-elle , selon leurs principes , pour nous communiquer vraiment Jésds-Christ ? Toute leur doctrine résiste à ce sentiment de Bucer; et ce ministre lui-inémc , fût-il
’ thtp p. 2, a». 1535. f. us. /n tib Conc. 721». — * Art. l. — ^ Art. V, «U vi. — * (tctlar. Conc. l’H. W. ap. Ho%p. >tH.I530, Itv.rtseq.
cont fois plus sulitil, ne peut jamais accorder co qu’il dit ici avec scs autres maximes, Mais il ne s'agit pas en ce lieu d’examiner les subtilités par lesquelles Bucer se démêle de l'accord qu'il avait .signé à Vitemberg : il me suflit de remarquer ce fait constant, que toutes les Églises d'Allemagne qui défendaient le sens figuré, assemblées en corps par leurs députes, ont accordé par un acte authentique, « que le « corps et le sang de Jé>us-Christ sont vraiment et
• subslauticlleineut présents , donnés et reçusdans
■ la cène avec le pain et le vin; et que les indignes
> qui sont sans foi ne laissent pas de recevoir ce « corps et ce sang, pourvu qu'ils gardent les paroles
> de l'institution. »
Si ces expressions peuvent s'accorder avec le sens figuré, on ne sait plus désormais ce que les mots signifient, et nous trouverons tout en toutes choses. Des hommes qui ont accoutumé leur esprit à tourner en celte sorte le langage humain, feront dire ce qu'il leur plaira et à l'Écriture et aux Pères; et il ne faut pas s'étonner de tant de violentes interprétations qu'ils donnent aux {ussnges les plus clairs.
Savoir maintenant si Bucer avait un dessein formel d'amuser le monde par des équivoques affectées, ou si quelque idée confuse de réalité lui fil croire qu'il pouvait de bonne foi souscrire à des expressions si évidemment contraires au sens figuré ; j’en laisse lo jugement aux protestants. Ce qui est certain, c'est que Calvin son ami , et en quelque façon son disciple , quand il voulait exprimer une obscurité blâmable dans une profession de foi, disait qu’iV n’y ara// rien de si embarrassé, de si obscur j de si ambigu, de si tortueux dans bucer même
Ces artificieuses ambiguités étaient tellement do l'esprit de la nouvelle réforme, que Melnnchton même , c'esl-à-dirc le plus sincère de tous les hommes par son naturel , et celui qui avait le plus condamné les équivoques dans les matières de foi , s’y laissa entraîner contre son inclination. Nous trou-, vons une lettre de lui en 1A41 , où il écrit que rien n'était plus indigne de l'Église , « que d’user d'équi-
• voques dans les Coiifession.s de foi , et de dresser
• des articles qui eussent besoin d’autres artiele.>î
■ pour les expliquer; que c’était en apparence faire « la paix, et en effet exciter la guerre » ; » que c'clait « enfin , à l’exemple du faux concile (le.Sirmic et des " ariens, mêler la vérité avec l'erreur^. » Il avait raison ; et néanmoins dans le même temps, lorsqu'on tenait la première assemblée de Bntisbonne pour concilier la religion catholique avec la prote.slante ,
• Melanchton et Bucerfee ne sont pas les catholiques qui l’écrivent, c’est Calvin qui était présent, et intime confident de l'un et de l’autre) ■> Melanchton , « dis-je, et Bucer composaient sur la transsubstan-
• tialion des formules de foi équivoques et trompeu-
• ses, pour voir s’ils jKJurraient contenter leurs ad-
■ versaires en ne leur donnant rien^. »
Calvin était le premier à condamner ces obseurîtés affectées et ces honteuses dissimulations.
• Vous blûniez, dit-il^, et avec raison, les obscu-
• Kp. Catv. p. W. — » iï6. I, 25, i5tl. —»//>(/. r;>. 70. — * fip. ( » Fp p. 50.
• rités de Bucer. Il faut parler avec liberté « disait-
« îl en un autre endroit : il n*est pas permis d'em- « barrasser par des paroles obscures ou «lui voques ce « qui demande la lumière Ceux qui veulent ici
• tenir le milieu abandonnent la défensede la vérité. • Et à I egard de ces pièges dont nous venons de parler, que Buoer et Melanditoti tendaient dans leursdiscoursambigusauxcaUioliquesnoininéspour conférer avec eux a Hatisbonne, voici ce qu'en dit le même Calvin « : Pour moi, je n’approuve {>as leur
• dessein , encore qu'ils aient leurs raisons : car ils « espèrent que les matières s'éclairciront d'elles-
• mêmes. C’est pourquoi ils passent par-dessus beau-
• coup de choses, et n'appreliendent point cesainbi-
• guTtés : ils le font à bonne Intention ; mais iis s'ac- ■ commodent trop au temps ^ > C’est ainsi que, par de mauvaises raisons, les auteurs de la nou>elle réforme ou pratiquaient, ou excusaient la plus criminelle de toutes li« dissimulations, c'est-a-dire h« équivoques affectées dans les matières de la foi. suite nous fera paraître si Calvin , qui parait ici autant éloigné de les pratiquer lui-même qu'il témoigne de facilité à les excuser dans les autres, sera toujours de même liuineur; et il nous faut revenir aux artilires de Bui'er.
Au milieu des avantages qu’il donna aux luthériens dans l'accord de Vileml>erg, il gagna du moins une chose : c’est que Luther lui laissa passer <iue le corps et le sang de Jésus-Christ n'avaient pas d'union durable hors l’usage du sacrement avec le pain et le vin ; et que le corps n'etait pas présent quand on le montrait, ou qu’on le portait en procession*.
Ce n’etait pas le sentiment de Luther : jusqu’alors il avait toujours enseigné que le corps de Jésus-Christ était présent, des qu'on avait dit les paroles, et qu'il demeurait présent, jusqu'à oc que les espèces fussent altérées^ ; de sorte que, selon lui, il était présent même quand on ie fyortait en procession; encore qu'il ne voulût pas approuver celte coutume.
Kn effet , si le corps était présent en vertu des paroles de l'instilution , et qu’il fallût les entendre à la lettre, comme Luther le soutenait, il est clair que le corps de notre Seigneur devait être présent à l'instant qu'il dit : ceci est mon corps; puisqu’il ne dit pas : Ceci sera, mais, Cedest, Il était digne de la puissance et de la majesté de Jésus-Christ, que CCS paroh*s eussent un effet prcseiU, et que l’effet en subsistât au.ssi longtemps que les choses demeuraient en même état. Aussi n'avait-on jamais douté, des les premiers temps du christianisme, que la partie de l'eucharistie qu’on réservait pour la communion des malades, et pour celle que les lidêlcs pratiquaient tous les jours dans leurs maisons, ne fût autant le vrai corps de notre Seigneur, que celle qu'on leur distribuait dans rassemblée de l’Église. Luther l’avait toujours entendu de cette sorte; et néanmoins on le porta, je ne sais comment, à tolérer l'opinion contraire, que Bucer proposa au temps de l'accord.
‘ Ep C -l/l» p. sa. — * Art. Il, lit. — * Luth. Serm. conl. Soerm, K, epitt, adqucmd, Ho$p. 1. p. 14,41, 13S. tte.
Il ne lui souffrit pourtant pas de dire que le corpi ne se trouvât dans l'eucharistie, précisément que dans l'usage, c'est-à-dire dans la réception; mais seulement • que hors l'usage il n'y avait point d’u- « nion durable entre le pain et le corps. » Kile était donc cette union, même hors de l'usage, c’està-dire hors de la communion; et Luther, qui faisait lever et adorer le saint sacrement , même {lendant que se lit l'accord * , n'eût pas souffert qu'on lui eût nié que Jésus-CJirisl y fût présent durant ces cérémonies : mais pour ùter la présence du corps de notre .Seigneur dans K*s tabernacles et dans les processions des catholiques, qui était ce que Bucer prétendait, il suflisuit de lui laisser dire que la présence du corps et du sang dans le pain et le vin n'etait pas de longue durée.
Au reste, si on eût demandé à ces docteurs, combien daiic devait durer cette présence, et à quel tenqisils déterminaient l'effet des paroles de notre Siigneur, on les eût vus dans un étrange embarras. La suite le fera paraître, cl on Aerra qu'en abandonnant le sens nat urel des parolesde notre Seigneur, comme on ii'a plus de règle, on n'a plus aussi de ternies précis, ni de croyance certaine.
Tel fut révénement de l'accord de Vilemberg. I.cs articles en sont rapportés de la même sorte par les deux partis de la nouvelle réforme, et furent signés sur la fin de mai, 153G*. Ou convint que l'accord n'aurait de lieu qu'étant approuvé par les Églises. Bucer et les siens doutèrent si peu de l’approbation de leur parti, qu'aussitut après l'accord signé ils (irent la cène avec Lutlier, en signe de paix |)crpétuclle. Les luthériens ont toujours loué cet accord. Le.s sacramentairesy ont recours comme à un traité authentique, qui avait réunis tous les protestants, llospinien prétend que les Suisses, du moins une partie de ce corps, et Calvin même, l'ont approuvé*. On en trouve en effet rapprohatioii expresse panni les lettres de Calvin 4 : de sorte que cet accord doit avoir rang parmi les actes publics de la nouvelle réfonne, puisqu’il contient les sentiments de toute rAllemagnc protestante, et presque de la reforme tout entière.
Bucer eût bien voulu le faire agréer à ceux de Zurich. Il leur alla tenir, dans leur nssemhh'C, de grands et vagues discours, et leur présenta ensuite un long écrit*. Cest dans de telles longueurs que .se cachent les équivoques, et à expliquer siiiiplcnient la foi, on n’a besoin que de peu de parole.s. Mais il eut beau déplovor toutes ses subtilités, îl ne put faire digérer aux Suisses sa présence substantielle, ni sa coiniminion de.s indignes : ils voulurent toujours expliquer leur pensée telle qu’elle était, en termes simples, el dire, comme Zuingle, qu'il n’y avait point de pré.sence ph)siqne ou naturelle, ni substantielle ; niai.s une présence par ta foi, une présence par le Samt-Lxprlt; se réservant la liberté de parler de ce mystère comme ils trouveraient le plus convenable, et toujours le plus simplement
• Farm. .ViM. t. II. Hotp. an. I&as, I4S- — * Coiir. p. 779. Hosp. a. p. /«/. US. Chyt. hUt. Co*^. Aug. — * An. ISM, liîf, 38. — * Catv. tp. p. TM. — ‘ llosp. p. a./. ïv) ci i«q.
DES VARIATIONS, LTV. IV
f t le plus intelligiblement qu*il se pourrait. (Test ce qu’IIsérrivircnt à Luther; et Luther qtii^à peine revenu d’une dangereuse maladie, et fatigué peutêtre de tant de disputes, ne voulait alors que du ri'jtos, renvoya de .son rôtéraffaire à Buccr, avec lequel il eroyaitêlre d’accord.
Mais comme il avait mis dans sa lettre, qu'en convenant de la présence, il fallait abandonner la manière à la toute-puissance divine, ceux de Zurich, étonnés rju'on leur parl.1t de touie-puissnnce dans une action où ils n'avaient rien conçu de miraculeux. non plus que leur maître Zuingle, s'en plaignirent à Biicer, qui se tourmenta beaucoup pour les satisfaire : mais, plus il leur disait qu'il y avait quelque chose d'incompréhensible dans la manière dont Jésus-Christ se donnait à nous dans la cène, plus les .Suisses lui répétaient au contraire que rien n'était plus aisé. Une figure dans cette parole, Ceci est mon corps, la méditation de la mort de notre Seigneur, et l'opér.ition du Saint-Ksprit dans les cfciirs , n'avaient aucune diffioiüté, et ils n’y voulaient point d'autres miracles. Cest en effet comme parleraient les sacramentaires, s’ils voulaient parler naturellement. Les Pères, à la vérité, ne parlaient p.vs de cette sorte, eux qui ne trouvaient point d’exemple trop haut pour amener les esprits à la croyance dece mystère; et y employaient la création, l’incarnation de Notre-Seigiieur, sa naissance miraculeuse, tous les miracles de l’ancien et du nouveau Te.sl.imeiit, le cl)angcment merveilleux d'eau en sang, cl d’eau en vin; persii.-uJcs qu'ils étaient que le miracle qu’ils reconnaissaient dans l’eucharistie n’était pas moins un ouvrage de toute-puissance, et ne cédait rien aux merveilles les plus incomprt'hensihles de la main de Dieu. Ce.sl ainsi qu'il fallait parler dans la doctrine de la présence réelle; et Luther avait retenu avec cette foi les mêmes expressions. Par une raison contraire, les Suisses trouvaient tout facile, et aimaient mieux tourner en figure les paroles de Notre-Seigneur, que d’appeler sa toute-puissance pour les rendre véritables : comme si la manière la plus simple d'entendre rf.criture sainte était toujours celle où la raison a le moins de peine, ou que les miracles coûtassent quelque chose au Fils de Dieu , quand il nous veut donner un témoignage de son amour.
Quoique Bucer ne pût rien gagner sur ceux de Zurich, durant deux ans qu’il traita continuellement avec eux après l’accord de Vilemberg, et qu'il prévh bien que Luther ne serait pas long-temps aussi paisible qu’il l'était alors; il n’oubliait rien pour l'entretenir dans cette douce disposition. Pour lui , il persista tellement dans l’accord, que toujours depuis il fut regardé par ceux de ta Confession d’Augsbourg comme membre de leurs Églises, et agit en tout conjointement avec eux.
Pendant qu’il traitait avec les Suisses , et qu’il tâchait de leur faire entendre dans la cène quelque chose de plus haut et de plus impénétrable qu'ils ne pensaient, il leur disait entre autres cho-
* Ilotp- p. 3. /. 167.
ses, qu'encore qu’on ne pût douter que Jésus-Christ ne fût au ciel, on n’entendait pas bien où était ce ciel, ni ce que c’était, et que le ciel était même dans la cène* ; ce qui emportait une idée si nette de la présence réelle, que les Suisses ne purent l'éconter.
Les comparaisons dont il sc servait tendaient plutôt à inculquer la réalité qu’à l’affaiblir. Il alléguait souven l celle action ordinaire de loucher dans la main les uns des autres* : exemple très-propre à faire voir que la même main, dont on se sert pour exécuter les traites , peut être un gage de la volonté qu’on a de les accomplir ; et qu’un contrat passager, mais réel et substantiel, peut devenir par l'institution et par l'usage des hommes le signe le plus efficace qu ils puissent donner d’une perpétuelle union.
Depuis qu’il eut commencé a traiter l’accord, il n'aimait point à dire, avec Zuingle, que l'eucharistie était le corps , comme la pierre était Christ , et comme l'Agneau était la Pâque : il disait plutôt qu’elle l'était comme la coloml)e est appelée le Saint-Esprit : ce qui montre une présence réelle; puisque personne ne dmite que le .Saint-Esprit ne fût présent, et encore d'une façon particulière, sous la forme de la colombe.
Il opporlail^aussi l’exemple do Jésus-Christ souf. n.inl sur les apôtres, et leur donnant en même temps le Süiiit-Esprit ^ ; co qui démontrait encore que le corps de Jésus-Christ n’est pas moins coiniminiqué ni moins présent que le Saint-Esprit le fut aux apôtres.
Avec tout cela, il ne laissa pas d'approuver la doctrine de Calvin toute pleine des idées des sacranientaires, et ne craignit point souscrire à une Confession de fol , où le même Calvin disait que la manière dont on ircovait le corps et le sang de Jésus-Christ dans la cène consistait en ce que le Saint-Esprit y unissait ce qui était séparé de lieu. C’était , ce semble, clairement marquer que Jésus- Christ était absent. Mais Bucer expliquait tout, et il avait sur toute sorte dedifficultés des dénoûinents merveilleux. Ce qu'il y a ici de plus remarquable, c’est que les disciples de Bucer, et. comme nous l'avons dit, les villes entières qui s'étaient tant éloignées sous sa conduite de la présence réelle, rentraient insensiblement dans celte croyance. Le$ paroles de Jésus-Christ furent tant considérées et tant répétées, qu’enfin elles firent leur effet; et on revenait naturellement au sens littéral.
Pendant que Bucer et ses disciples, ennemis si déclaré-s de la doctrine de Luther sur la présence réelle, s’en rapprochaient; Melancliton, le citer disciple du même Luther, l’auteur de la Confession d'Augsbourg et de l’apologie , où il avait soutenu la réalité, jusqu’à paraître incliner vers la transsubstantiation, commençait à se laisser ébranler.
Ce fut en 1535 ou environ que ce doute lui vint
* fhtxp. 103. — * Bp. nd lUtl. imi. Calp. fp p. 44. — * Jhtd, — * int. fp. Coi», p. 306.
es
IIISTOIRR
dan» l’esprit •; car auparavant on a pu voir jusqu’à quel point il était ferme. Il avait même composé un livre du sentiment des saints Pères sur la cène, où il avait recueilli beaucoup de passages très-exprès pour la présence réelle. Comme la critique en ce temps n’clait pa.s encore fort fine, il s’aper(jut dans la suite qu'il y en avait quelquesuns de supposés •, et que les copistes, ignorants ou peu soigneux, avaient attribué aux anciens des ouvrages dont ils n’élaienl pas les auteurs. Cela le troubla, encore qu'il edt produit un assez bon nombre de passages incontesubles. Mais ce qui l’embarrassa davantage, c'est de trouver dans les anciens beaucoup d'endroits où ils appelaient iVucliaristie une figure Il ramassait les passages; et il était étonne, disait-il, d'y voir une yrande dicerslté : faible théologien , qui ne songeait pas que l’étal de la foi ni de cette vie ne permettait pas que nous iouissions de Jésus-Christ à découvert; de sorte qu'il se donnait sous une forme étrangère, joignant nécessairement la vérité avec la figure, et la présence réelle avec un signe extérieur qui nous la couvrait. C’est de là que vient dans les Pères cette diversité apparente qui étonnait Melanchton. La même chose lui eût paru, s’il y eût pris garde de près, sur le mystère de rincarnation, et sur le divinité du Fils de Dieu, avant que les disputes des hérétiques eussent obligé les Pères à en parler plus précisément. El en général, toutes les fois qu'il faut accorder ensemble deux vérités qui semblent contraires, comme dans le mystère de la Trinité et dauji celui de rincarnation, être égal et être au-dessous, et dans le sacrement de IVucharistie être présent et être en figure; il se fait naturellement une espèce de langage qui paraît confus; à moins qu’on n'ait, pour ainsi parler, la clef de l'Rglise, et l'eiilière compréhension de tout le mystère : outre les autres raisons qui obligeaient les saints Pères à envelopper les mystères en certains endroits, donnant en d’autres des moyens certains de les entendre. Melanchton n'en savait pas tant. Ébloui du nom de réforme, et de l'extérieur alors assez spécieux de Luther, il s’était d’abord jeté dans son parti. Jeune encore et grand humaniste, mais seulement liuiiwniste; nouvellement appelé par l’électeur Frédcric, pour enseigner la langue grecque dans runiversité de Vitemberg, il n’avait guère pu appremlre d’antiquité ecclésiastijjue avec son maître Lulher;'et il était lournumU* d’une étrange sorte des contrariétés qu’il croyait voir dans lessninu Pères.
Pour achever de l'embarrasser, il fallut encore qu’il allât tomber sur le livre de Berlram ou de Uatramne, qui cwmmeiiqait alors à paraître * : ouvrage ambigu , où l'auteur constamment ne s'entenibil pas toujours lui-méme. Les zuingliens en font leur fort. Les luthériens le citent pour eux, et trouvent seulement à dire quil oit jeté des semences do iranssubstanliation Il y a en effet
• Hntp. on. tsas , 137. — > Lih. ni, I ii.tuljoan, Brnttf. — * Jbté. Hi. ep. lnn. at{ /'il. Thfodl. —
i Onfur. 9. fil//. 1. inclin. dt^t. iil.de Cun,
de quoi contenter, ou plutût de quoi embarrasser les uns et les autres. Jésus-Clirist dans Teucharistic vsX si fort un corps humain par sa substance, et il est si dissemblable à un corps humain dans ses qualités, qu'on peut dire que c'en est un, et que ce n’en est pas un à divers égards : qu’en un sens, et en n’y regardant que la substance, c’ot le même corps de Jésus ne de Marie; mais que dans un autre sen.s, et en n’y reganlant que les manières , c'en est un autre qu'il s’est fait lui même par sa parole, qu’il cache sous des ombres et sous des figures dont la vérité ne vient pas jusqu'aux sens, mais se découvre seulement à la foi.
C'est ce qui fit nu temps de Ratramne une dispute parmi les fidèles. I.es uns, ayant égard à la substance, disaient que le corps de Jésus-(Jirist était le même dans les entrailles de la sainte Vierge et dans reucharistie : les autres, ayant égard aux qualités, ou plutôt à la manière d'étre, voulaient que c'en fût un autre. Ainsi voit-on que saint Paul, parlant du corps ressuscité, en fait comme un autre corps fort différent de celui que nous avons en cette vie mortelle quoiqu’au fond ce soit le même : mais à cause des qualités différentes dont ce corps est revêtu , saint Paul en fait comme deux corps, dont il appelle l’un corps animal, et l’auiro, corps sj)irltuel*. Dans ce même sens, et à plus forte raison, on pouvait dire que le corps qu'on recevait dans l’eucharistie n’etait pa.s celui qui était sorti des entrailles bénites de la Vierge. Mais quoiqu’on le pAt dire ainsi en un certain sens, d'autres craignaient en le disant de détruire la vérité du corps. C'est ainsi que les docteurs catholiques, d'accord dans le fond, disputaient des manières; les uns suivant les expressions de Paschase Radbcrt, qui voulait que l'eucharistie contint le mêinecorps sorti de la Vierge ; les autres s’attachant à celles de Ratramne, qui voulait que ce ne fût pas le même. A cela se joignit un autre embarras : c’est que la forte persuasion de la présence réelle qui était dans toute l’Église, et en Orient comme en Occident, avait porté beaucoup de docteurs à ne pouvoir plus souffrir dans reucharistie le terme de figure, qu’ils croyaient contraire à la vérité du corps; et les autres, qui considéraient que Jésus- Christ ne se donne pas dans reiichnri.stie en sa propre forme, mais sous une forme étrangère, et d'une manière si pleine de mystérieuses significations, voulaient bien que le corps du Sauveur se trouvât réellement dans l'eucliaristic, mais sous des figures, sous des voiles, et dans des mvstères : ce qui leur paraissait d’autant plus nécessaire, qu’il était constant d'ailleurs que c'était un privilège réservé au siècle futur, de posséder Jésus-Christ en sa vérité manifeste, sans qu’il fût couvert d'aucune figure. Tout cela était vTai dans le fond ; mais avant qu’on l'eût bien expliqué, il y avait de quoi disputer longtemps. Ratramne, qui suivait le dernier parti, n’avait q?s assez pénétré toute cetto matière; et, sans différer au fond d'avec les autres
’ 1. Cvr. \v, 37 et seq. — * I. Coc. \v. 42 , 49 . U.
DES VARIATIONS, LIV. IV
catholiques, il se jetait quelquefois dans dc's ex* pressions obscures, et qu'il était assez malaisé de bien concilier ensemble : c’est ce qui fait que tous ses lecteurs, et les protestants aussi bien que les catholiques, l'ont pris en tant de divers sens.
Melanchton trouvait que cet auteur donnait plutôt à deviner , qu'il n'expliquait clairement sa pensée < ; et il se perdait avec lui dans une matière <]ue ni lui ni son maitre Lutlier ii'avaicnt jamais bien entendue.
Par ces lectures et ces rédexions il tomba 'dans une déplorable incertitude : mais quelle qu'ait été son opinion, dont nous parlerons d.ins la suite, il romnuMirait à s'éloigner de son maître, et il souhaitait avec une ardeur exlnnne qu’on lit une assemblée où la matière se traiuU de nouveau, sa/w passion f sans sophisterie , et sans tt^rannh*.
Cf dernier mot regardait visiblement Luther : car dans toutes les assemblées qui s'élaient tenues jusqu'alors dans le parti, dès que Lutlier y était et qu’il avait parlé, Melanchton nous apprend luiméine que les autres n'avaient qu'à se taire , et tout était fait. Mais pendant que, dégoûté d'un tel procédé, il demandait de nouvelles délibérations, et qu'il s'éloignait de Luther, il ne laissait pas de so réjouir de ce que lîurer s'en rapprocliail avec les siens. Nous venons de le voir lui-môme approuver l'accord où la présence réelle est plus que jamais atlacbcc aux symboles extérieurs*, puisqu’on y eonvienl qu’elle Retrouve dans la communion des indignes, quoi qu'il ny ail ni foi ni jn-nUenee. Qn'on jette ici un moment les yeux sur les ternies de l'accord de Vilemberg, non-seulement souscrit, nuis encore procuré par !\lelancbtün, pour bien voir comliicn positivement il y convient d'une chose sur laquelle il était entré dans un doute si violent,
C'est que I.ulhcr avançait tonjour.s, et qu’il était si ferme sur cette matière, qu’il n'y avait (>as moyen de le contredire. L’année d'après l'accord, c'est-à-dire en 1537, pendant que Jîuccr coatinuail à négocier avec les Suisses, les hillH'riens se trouvèrent à Smalcalile, lieu ordinaire de leurs assHiîl)léi*s et où se sont traitées toutes leurs ligues. Celle assemhicc fut tenue a roccasiori ilu concile convoqué par Paul lil. il fallait bien que Luther ne fut pas tout-à-fait content de la Confession d'Augsbourg et de l'apologit'. ni de la manière dont sa doctrine y avait été expllqm^e, puisqu'il dresse lui-ménie de nouveaux articles, afm , dit-tl 4 , qu'on sache queU sont les points dont U ne se ceut jamais tiêpariirî et c'est pour cela qu'il procura cette assemblée. Bucer s'expliqua si formelloment sur la pré.sencü réelle, qu'il satisfit^ dit Malanchton, et le dit avec grande joie, m/*mecettx des nôtres gui ora<V«/ fVé les plus difficiles^. Il satisfit par conséquent Luther : et voilà encore Melanchton ravi qu'on s'atlaciuU aux sentiments de Luther, lorsque lui-méme il s'en détachait, c'est-à-dire qu'il était ravi devoirrAllemagneprotestanietonteréu-
* Mfl. au. m , fp. iss. — * Lib. il, 4*>. iri, tp. l.sM, IfiTi. — > t.fh. m. IM. tu! liirnt. — * Àrf. Smufr. Pnr/. in fih. Cour. — ‘ fn. flnsp. un I:.37, P'i. JV . liw.
nie. Buccr avait donné les mains : la ville de Stras- Imurg s'élait déclarée avec son docteur pour la Confession d'Augsbourg : la politique était contente, c'est ce qui pressait; et pour la doctrine, on verrait après.
Il faut pourtant avouer que Luther y allait de meilleure fui. Il voulait parler nettement sur la matière de reuchariiitic : et voici comme il coucha l'article VI, du sacrement de l'autel : •> Sur le sacre- « ment de l'autel , dit-il ' , nous croyons que le pain « et le vin sont le vrai corps et le vrai sang de A notre .Seigneur; et qu'ils ne .sont pas seulement
• donnés et reçus p.ir les chrétiens qui sont pieux,
• mais encore par ceux qui sont impies. » Ces derniers mots sont les mêmes que nous avons vus dans l'accord de Vitemberg; sinon, qu'au lieu du terme d'indignes, il se sort de celui d'impies, qui est plus fort, et qui éloigne encore davantage l'idée de la foi.
Il faut aussi remarquer que Luther ne dit rien dans cet article contre la pré.sence hors de l'usage, ni contre l'union durable; mais seulement que te pain était le vrai corps, sans déterminer quand il l'était, ni combien de temps.
Au reste, cette expression, que le pain était le vrai fory>x, jusque-là n'avait été insérée par Luther dans aucun acte public. Les termes ordinairc.s dont il se servait, c'est que le corps et le sang étaient donnés sous le pain et sous te vin* : c'est ainsi qu'il s'explique dans son petit Catéchisme. Dans le grand il ajoute un mot, et dit : que te corps nous est donné dans le pain el sous le vin *. Je n’ai pas pu dcinétcr encore dans quel temps ont été fait.s CCS deux catéchismes ; mais il est certain que le. s luthériens les reconnaissent comme des actes aiitlienliqiies de leur religion. Aux deux particules en et sous, la Confession d'Augsbourg ajoute avec; et c'est la phrase ordinaire dos vrais luthérien.^, q\t€ le corps et le sang sont reçus dans, sous et avec le pain et le vin : mais on n’avait dit encore , dans aucun acte public de tout le ()arti,que le pain et le vin fussent le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur. Luther tranche ici le mot; et il fallut que Melanchton, avec toute la repugrunee qu’il avait à unir le pain avec le corps, passât même jusqu'à sou.HTÏre que le pain était le vrai corps.
liOS hitbérien.s nous assurent, d.ins leur livre de In Concorde que Luther fut porté à cette expression par les .suhlltilés des sacramentaires, qui trouvaient moyen d’accommoder à leur présence morale ce que T.ulher disait de plus fort et de plus précis pour la présence réelle et substantielle : par où, en passant, on voit encore une fois qu’il ne faut pa.s s'étonner si les défenseurs du sens figuré trouvent moyen de tirer à eux les saints Pères; puisque Luther même, vivant et parlant, lui qui connaissait leurs subtilités, et qui entreprenait de les combattre, avait peine a trouver des ter nés qu’ils ne fissent venir à leur sens avec leur> interpiX'lations. Fatigué de Ituirs subtilités, il voulut chercher quel-
' C>me. p. 330.—* tbid. p. 380. — * tbid. î'W- — * Pùâ P 710
niSTOIRE
qnc« wprïssions qu'ils ne pussent plus détourner, et il dressa l'arliclc de Smalcalde en la forme que nous avons vue.
En effet , comme nous l’avons d^jà remarqué * , si le vrai corps de Jésus-Christ, selon l'opinion des sacramentairrs, n'est reçu que par le moyen de la foi vive, on ne peut pas dire avec Luther, que les Impies le reroirent; et tant qu'on soutiendra que le pain n'est le corps de Jésus-Christ qu'en figure, assurément on ne dira pas, avec l'article de Smalcalde , qne te pain est le vrai rorps de Jésus-Christ : ainsi Luther par cette expression excluait le sens figuré, et toutes les interprétations des Sacranicn- Uires. Mais il ne s'aperçut pas ipi'il n'excluait pas moins sa propre doctrine; puisque nous avons fait voir que le pain ne peut-être le vrai corps, qu'il ne le devienne par ce changement véritable et substantiel que Luther ne veut point admettre.
Ainsi quand Luther et les luthériens , après avoir tourné en tant de diverses façons l'article de la présence réelle, tJehent enfin de l'expliquer si précisément, que les équivoques des sacramentaires demeurent tout-à-fait bannies ; on les voit insensiblement tomber dans des expressions qui n'ont aucun sens selon leurs principes, et ne peuvent se soutenir que dans la doctrine catholiipie.
Luther s'explique à Snialcahle tres-rlurement contre le Pape, dont, comme nous avons vu, on n'avait fait nulle mention dans Ire articles de foi de la Confession d'Augsbourg, ni dans l'apologie; et il met parmi les articles dont il ne se veut jamais re- I/lcher • : . que le Pape n'est pas de droit divin : que
• la puissance qu'il a usurpée est pleine d'arrogance
. et de blasphème : que tout ce qu'il a fait et fait ; . encore en vertu de cette puissance est diabolique :
. que l'Église peut et doit subsister sans avoir un . chef ; que quand le Pape aurait avoué qu'il n'est . pas de droitdivin, mais qu'on l'aétabli seulement . pour entretenir plus commodément l'unité des . chrétiens contre les sectaires , il n'arriverait Ja- . mais rien de bon d'une telle autorité; et que le . meilleur moyen de gouverner et de conserver l'É- . glise, c'est que tous les éïéqiies, quoique inégaux . dans les dons, demeurent pareils dans leur iiii-
• nistère sous un seul chef, qui est Jésus-Christ;
qu'enfin lo Pape est le vrai Antéchrist. •
Je rapporte exprès tout au long ces décisions de Luther, parce que Melanchton y apporta une restriction qui ne peut être assez considérée.
A la fin des articles on voit deux listes de souscriptions, où paraissent les noms de tous les ministres et docteurs de la Confession d’Augsbourg L Melanchton signa avec tous les autres; mais parce qu'il ne voulait pas convenir de ce que Luther avait dit du Pape, il fit sa souscription en ces termes * : . Moi Philippe Melanchton, j'approuve les articles . précédents comme pieux et chrétiens. Pour le . Pape, mon sentiment est que s'il voulait recevoir . l’Évangile, pour la paix et la commune tranquil-
• lité de ceux qui sont déjà sous lui, ou qui y se-
• a-de«us. lie. 0. — ’ Art IV. p. 3IS. - • Coac. p 336.
i6id.p.338.
« ront à l'avenir, nous lui pouvons accorder la su-
> périorité sur les évêques, qu'il a déjà de droit
> humain. »
C’était l'aversion de Luther que cette supériorité du Pape, en quelque manière qu’on l’étaMlt. Depuis que le Pape l’avait condamné, il était devenu irréconciliable avec cette puissance, et il avait fait signer à Melanchton même un acte par lequel toute la nouvelle réforme disait en corps : Jamais nous n approuverons que te Pape ait le poutoli' sur tes autres éréques '. Melanchton s’en dédit à Smalcalde. Ce fut la première et la seule fois qu’il dédit son maître par acte public : et parce que sa complaisance, ou sa sounii.ssion, ou quelque autre semblable motif, quel qu'il soit , lui firent passer, malgré tous ses doutes, le point bien plus difficile de l'eucharistie, il faut croire que de puissantes raisons l'engagèrent à résister sur celui-ci. Ces raisons sont d'autant plus dignes d’être examinées, que nous verrons dans cet examen l’état véritable de la nouvelle réforme; les dispositions particulières de Melanchton ; la cause de tous les troubles dont il ne cessa d'être agitéjusqu'à la fin de sa vie; comment on s'engage dans un mauvais parti avec de bonnes intentions générales, et comment on y demeure au milieu des plus violentes agitations que puisse jamais sentir un homme vivant. I,a chose mérite bien d'être entendue; et ce sera Melanchton lui-même qui nous la découvrira dans ses écrits.