LIVRE V
Réflexions générales sur les agitations de Melanchton, et sur l’état de la réforme.
SOMMAIRE
Les Agltatloav, les regrelv, les Ineertitodes île Melanchton. I.a cause de scs erreurs, et ses espiTancca decuea. Le Irblc suect’» de la réforme, pt 1k malhrurrux moüb qui y allirrnt I» pouples, avoum par Ik aiitriira du paru. Melaurhiou cunlnœ pq vain la pcrpt^lult« de TRgllar . l'autorll^ dp m<s Juttroipota et celle de aea prélats. La Justice imputaUve renlrairH>, enrnre qu'il reconnaisse qu'il n'en trouve rien dans les Pères, ni même loint AugusUn dont U s'était autrefois appuyé.
Les commencements de lAither, durant lesquels Melanchton se donna tout à fait à lui , étaient spécieux. Crier contre des abus, qui n'étaient que trop véritables, avec beaucoup de force et de liberté; remplir ses discours de pensées pieuses, reste d'une bonne institution; et encore avec cela mener une vie, sinon parfaite, du moins sans reproche devant les hommes, sont choses assez attirantes. Il ne faut pas croire que les hérésies aient toujours pour auteurs des impies ou des libertins , qui de propos délibéré fassent servir la religion à leurs passions. Saint Grégoire de Nazianze ne nous représente pas les hérésiartpics comme des hommes sans religion , mais comme des hommes qui prennent la religion de travers. • Ce sont, dit-il >, de grands esprits; . car les âmes faibles sont également inutiles pour
• Mtl. lie. X. ep. 76. — • Ont un. lom. I, p. ««.
DES VARIATIONS, LIV. V. Ci
• le bien et pour le mal. Mais ces grandi esprits, « poursuit'il, sont en même temps des esprits ar- « dents et impétueux , qui prennent la religion avec ■ nne ardeur démesurée, * c'est-à*dire qui ont un faux zèle, et qui, mêlant h la religion un chagrin superbe, une hardiesse indomptée, et leur propre esprit, poussent tout h l'extrémité : il y faut même trouver une régularité apparente, sans quoi où serait la séduction tant préfiite dans l'Ecriture? Luther avait gotUé la dévotion. Dans sa première jeunesse, effrayé d’un coup de lonnerredontil avait pensé périr, il s'était fait religieux d’assez bonne foi. On a vu ce qui se passa dans l'affaire des indulgences. S'il avançait des dogmes extraordinaires, il se soumettait au Pape. Condamné par le Pape, il réclama le concile que toute la chrétienté réclamait aussi depuis plusieurs siècles, comme le seul remède des maux de l'Eglise. La réformation des mœurs corrompues était désirée de totit l'univers; et quoique la saine doctrine sub.<^istât toujours également dans rEglise, elle n'y était pas également bien expliquée |>ar tous les prédicateurs. Plusieurs ne prêchaient que les indulgences, les pèlerinages, l'aumône donnée aux religieux, et faisaient le fond de la piété de ces pratiques, qui n'en étaient que les accessoires. Ils ne pariaient pas niitaut qu'il fallait de 1a gr.lce de Jésus-C.hrist; et Luther, qui lui donnait tout d’une manière nouvelle par le dogme de la justice imputée, parut à Melanchlon, jeune encore, et plus versé dans les belles-lettres que dans les matières de théologie, le seul prédicateur de l'Évangile.
Il est juste de tout donner à Jésus-Christ. L'Église lui donnait tout dans la justiücation du pécheur; aussi bien et mieux que lailher; mais d’une autre sorte. On a vu que Luther lui donnait tout, en ôtant absolument tout à l’homme; et que l'Église au contraire lui donnait tout, en regardant comme un effet de sa grôce tout ce que l’homme avait de bien, et rnrine le bon usage de son libre arbitre dans tout ce qui regarde la vie chrétienne, nouveauté delà doctrine et des pensées de Luther fut un charme pour les beaux esprits. Melanchton en était le chef en Allemagne. Il joignait à l'érudition , à ta politesse et à l'élégance du style une singulière modération. On le regardait comme seul capable de succéder dans la littérature à la réputation d’Érasme; et Érasme lui-même l’eût élevé par son suffrage aux premiers honneurs parmi les gens de lettres, s'il ne l'eût vu engagé dans un parti contre l'Église : mais la nouveauté l'entraîna comme les autres. Dès les premières années qu’il s'étiit attaché à Luther, il écrivit à un de ses amis : • Je n'ai pas en-
• core traité comme il faut la matière de la justihea-
• tion, et Je vois qu'aucun des anciens ne l'a encore « traitée de cette sorte » Ce.s paroles nous font sentir un homme tout épris du charme de la nouvelle doctrine : il n'a encore qu’eflleuré unes! grande matière; et déjà il en sait plus que tous les anciens. On le voit ravi d'un sermon qu'avait fait Luther sur le jour du sabbat *; il y avait prêché le repos
• £iè. IT, ep. IM, S74. — * Ibid. cot. STS.
MMCCT. — TOn IV.
où Dieu faisait tout, où l'homme ne faisait rien. Un jeune professeur de la langue grecque entendait débiter de si nouvelles pensées au plus véhément et au plus vif orateur de son siècle, avec tous les ornements de sa langue naturelle, et un applaudissement inouï : c'était de quoi être transporté. Lutlier lui parait le plus grand de tous les hommes, un homme envoyé de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de la nouvelle réforme le conOrme dans ses pensées. Melanchton était simple et crédule : les bons esprits le .sont souvent : le voilà pris. Tous les gens de belles-lettres suivent son exemple, et Lutlier devient leur idole. On l’allaque, et peut-être avec trop d'aigreur. L’ardeur de Melanchton s'échauffe; la confiance de Luther l'engage de pins en plus; et il se laisse entraîner à la tentation de réformer avec son maître, aux dépens de l’iinilé et de la paix , et les éveques, et les papes , et les princes, et les rois, et les empereurs.
Il est vrai , Lutlier s'emportait à des excès inouïs : c'était un sujet de duiileur à son disciple modéré. 11 tremblait lorsqu'il pensait à la colère implacable de cei .dchiUe, et il ne craignait " rien « moins de la vieillesse d’un liomine dont les pas- « sinns étaient si violentes, que les emportements •> d’un Hercule, d'un Piiiloctète, et d’un Marias ' : » c'est-à-dire qu’il prévoyait ce qui arriva en effet, quelque chose de furieux. Cesl ce qu’il écrit con- Odemment, et en grec , à son ordinaire , à son ami Camerarius; mais un bon mot d'Érasme (que ne peut un bon mot sur un bel esprit.’) le soutenait. Érasme disait que tout le monde opiniâtre et endurci comme il était, avait besoin d’un maître aussi nide que Luther» : c’était à dire, comme il l’expliquait, que Luther lui paraissait nécessaire au monde, comme les tyrans que Dieu envoie pour le corriger, comme un Nabucliodonnsor, comme un Huloferne, en un mot comme un fleau de Dieu. Il n'y avait pas là de quoi se glorifier : mais Melanchton l'avait pris du beau côté, et voulait croire, nu commencement, que , |>our réveiller le inonde , il ne fallait rien moins que les violences et le tonnerre de Luther.
Mais enfin l'arrogance de ce maître impérieux sa déclara. Tout le monde se soulevait contre lui , et même ceux qui voulaient avec lui réformer l’Église. Mille sectes impies s'élevaient sous ses étendards , et sous le nom de réformation, les armes, les séditions, les guerres civiles ravagaient la chrétienté. Pour comble de douleur, la querelle sacraiiientaire partagea la réforme naissante en deux partis presque égaux : cependant Luther poussait tout à bout, et ses discours ne faisaient qu'aigrir le.s esprits au lieu de les calmer. Il parut tant de faiblesse dan.s sa conduite, et ses excès furent si étranges, que Melanchton ne les pouvait plus ni excuser, ni supporter. Depuis ce temps scs agitations furent immenses. A chaque moment on lui voyait souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans et VEtbct disait-il lui-même avec tous scs
' Lib. nr . fp. 240, 315. - » Ub. x»ui ; tp. 15, xni , S. — ^ Lit. nr, cp. lun, MO, S4J. — * lÀb. Il, ep. Soa.
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lllSTOiaE
(lofs J tif lui aurait }yu fournir assez d'eau pour pliMirrr 1rs mnlhrurs de b reforme divisée.
I.es suceès inespércs de Ijitlier, dont ü avait été ébloui d ab tiI, et qu’il prenait avec tous les au> très pour une manpie d:i doiiit de Dieu, n'etirenl plus pour l(ii qu'un faible aurèincnl, lorsque le temps lui eut deeoinert IfS véritables causes de res praiids progrès, et 1 urs effets deplurables. li ne fut pas len;^-ti‘inps san'j s’apercevoir que la licence et rindépeadance faisaient la plus grande partie de la pélbrinntion. Si l’on voyait les villes de l’empire atM'Ourîrcn foule à ce nouvel évangile, re n’etalt pas qu'elles se sonriassent de la dorlrine. Nos refonnes souffriront avec |>elncce discours; mais r’e<t Melanriitoii qui récrit, et qui l'écrit à Luther' :
■ Nos gens me bhlmenl de ce que je rends la ju-
• ridietinn aux évêques. Le peuple, accoutume
• à la liberté, nprè.s avoir une fuis .secoué ce joug,
• ne le veut plus recevoir, cl les villes de l'Kinpire
• sont ci’llcs qiii baissent le plus cette domination.
• Llles ne se mettent point en peine de la doctrine
• et de la religion, mais scnlcmeiU de l'Krnpire et
• de la liberté. » Il répète encore celle plainte nu même fitiiher : « Nos a.ssoncs, dit-il*, disputent
• non pourl'Lvangilc, mais |)our leur domination. » Ce n était donc pas la doctrine, c’était riinlépendance que cherchaient les villes; et si elles haïssaient leurs évêques, ce n'était pas tant parce qu’ils étaient leurs pasteurs, que parce qu’ils ctaicut leurs souverains.
Il faut tout dire ; Melnnchton n'était pas be,iucoup en peine de ri-talj(ir la puissance temporelle «les évéïjues : ce qtril voulait rétablir, c’était la police erclésia.'^liquc, la juridiction spirittiCile, et en un mot raduiinistration épiscoiiale; parce qu’il voyait que sans elle tout allait tomber en confusion. •• i’IiU il Dieu , pItU à Dieu que je pusse, non point « conlinner la domination di*s évêques, mais en « rétablir radniiuLslration ! car je vois quelle É- « glisc nous allons avoir, si nous renversons la po- « lice ecclésiastique, Je vois queia Tvn4MMESEiiA - PUIS îNSlJPPORTAnLE QPP. JAMAIS » L’cst CC qui arrive toujours quand on secoue le joug do l’autorité légitime. Ceux qui soulèvent les peujdes sons prétexte de lilrertc, se font eux-mèmes tyrans; et si on n’a pas encore assez vu que Luther était de ce nombre, la suite le fera paraître d’une manière à ne laisser aucun doute. Melanchton continue; et après avoir bblmé ceux qui n'aimaient F.iitber fpi'a cause que par son moyen ils se sont défaits des ér- 'fites , il conclut « qu’ils se sont donné « une libeiic <]ui ne ferait aucun bien à ta |H).sté-
■ rite. Car quel sera, poursuit-il, rétal de rCgIise, « si nous changeons toutes les coutumes anciennes, « et qu’il n’y ait plus de prélats ou de conducteurs « certains? •
Il prévoit que dans ce désordre chacun .se rendra le inaîîro. Si If s puissances crclt'Sia.sli(pies , a qtii l'autorité d. s r.pôtres est venue par suc»T>.},inn , ne sont point reetmmies , les muivonu.x inmistrcs qui ont pris leur place, comment Mjbsihterunt-ils.' Il
‘ l<b. I, l/y. 17. — * Ibib. fp 20. — î /.jf*. \\ y;» J6J.
ne faut quVntomlio parler Capiton, collrgiie de niirer dans le ininistèré de l'Éplise de Stra.sbourg : « l/aiilorite des ministres est, dit-il ■, entièrement « abolie : tout se perd . tout v,a en ruine. Il ny . a p.yini nous aueime Kplise, pas même une seule, . où il V ail de la diseipline.... Le peuple nous dit
• bardimeiit : Vous voidez f.iire les tyrans de l’É-
• plise, (Jiii est libre : vous voidez établir une nou- . vellc papauté'. . Et un peu après ; . Dieu me . fait eonnaitre ce i|ue e'est qiiVtre pasteur, et le ■ tort que nous avons fait à rfiuli.ve par le juge- " ment précipité . et par la véhémence ineoiisidérée
" qui nous a fait rejeter le pape. Car le peuple, aeeou-
" tumé et eominc nourri ii la lieciiee, a rejeté tout- " à-fait le fri'in; eoTimie si en détruisant la piiis- . sanee des papistes, nous allons détruit en même " teiiqis toute la force des sacrements et du minis- " 1ère. Ils nous crient : Je sais assez l'Cvangilc :
• qu’ai je besoin de votre secours pour trouver Jé-
• sus-ebrist.’ -Allez pnVber ceux qui veulent vou.s . entendre. . Quelle Babylone esl plus confuse i|ue cette figlise , qui sc vantait d être sortie de l'Église romaine comme d'une Babylone? Voilà quelle idait l'Église de Straslioiirg , cllé que tous les nouveau» reformés proposaient sans ces.se à Érasme , lor«|u'il se plaignait de leurs désordres, comme la (dus réglée et la plus modeste de toutes leurs figlises ; voilà quelle elle était environ l'an 1 S37, c'est-à-dire dans sa force et dans sa lletir.
Bueer, le collègue de Capiton, n'en avait pas meilleure opinion en l.î l», et il avoue qu'on n'y avait rien tant reeliercbé i/ue le plaisir de riere à sa fantaisie *.
I.'n autre ministre se plaint à Calvin qu'il n'ya nul ordredans leurs Églises, et il eu rend cette raison ;
• qu'une grande partie des leurs croit s'élre tirée
• de la puissance de l'Anteehrist, en se jouant â
• sa fantaisie des biens de l'Église, et en ne reeon- . naissant aucune discipline >. » Ce ne sont pas là des discours où l'on reprenne les désordres avec exagération. C'est ce que les nouveau» pasteurs s'écrivent eonlidemment les uns au» autres; et on y voit les tristes effets de la réforme.
Un des fruits qu'elle produisit fut la servitu.lc où tomba l'Égli-se. Il ne faut pas s'étonner si la nouvelle reforme plaisait .au» princes et au» iiiagistrals, qui s'y rend.iient maîtres de tout, et mémo de la doctrine. I.e premier effet du nouvel Évangile dans une ville voisine de Genève ( c'est Montliéliard) , fut une nssemblée qu’on y tint des prineipaii» babitaiits, pour apprendre ce que te prince ontnnnerait île ta cène >. Calvin s'élève inutilement contre cet abus : il y esi>ére peu de remède; et tout ce qu'il peut faire est de s’en plaindre comme du plus grand désordre qu'on pilt introduire dans I Église. .tlyeon, siieci'sseiir d’OEeolampaile dans le niinislére de Bâle, fait l.i aéine plainte aussi vainement. les laïques, dit-il s’attribuent tout , et le maijistrat s’est fait pape.
* Fp. Fnrt-f, tnt. rp C-ifr. ;i. 5. — ' tnl rp. Cfih'.p. MX», DIO. — » H»'t. p. 43. - • Cutv. rp. p. r.t , &2. * In(. ep.
Oiiv. p. M.
DES VARIATIONS, LIV. V
C'était un malheur inévitable dans la nouvelle réforme ; elle s'était établie en se soulevant contre les pv«niues, SUT les ordres du magistrat. Le magistral suspendit la messe à Strasbourg, l’abolit en d'autres endroits, et donna la forme au service divin. Tj(« nouveaux pasteurs étaient institués par son autorité : il était juste après cela qu’il edt toute la puissance dans rÈglise. Ainsi ce qu’on gagna dans la réforme, en rejetant le Pape ecclésiastique successeur de saint Pierre , fut de se donner un pape laïque , et de mettre entre les mains des magistrats l’autorité des apôtres.
Luther, tout Ûer qu’il était de son nouvel apostolat, ne se put défendre d’un tel abus. Sciie ans s’étaient écoulés depuis l’éublissement de sa réforme dans la Saxe sans qu’on eût seulement songé n visiter les Églises, ni à voir si les pasteurs qu ou y avait éublis faisaient leur devoir, et si les peuples savaient du moins leur catéebUme. On leur avoit « fort bien appris , dit Luther * , à manger de la « chair les vendredis et les samedis, à ne se confesser - plus , à croire qu’on était justifié par la seule foi
• et que les bonnes œuvres ne méritaient rien. • ^lais pour prêcher sérieusement la pénitence, LuUier fait bien connaître que c’était à quoi on pensait le moins. Les réformateurs avaient bien d’autres affaires. Pour enfin s’opposer à ce désdrdre en 1538 , on s’avisa du remède de la visite , si connu dans les canons. • Mais personne, dit Luther*, n’élait en- ■ core parmi nous appelé à ce ministère; et saint
• l^ierre défend de rien faire dans rKglise, sans " être assuré par une députation certaine que ce
• qu’oii fait est l'œuvre de Dieu : » c'est-à-dire en
• un mot , qu'il faut pour cela une mission , une vocation, une autorité légitime. Remarquez que les nouveaux évangélistes avaient bien reçu d’en liaut une mission extraordinaire pour soulever les peuples contre leurs évêques , prêcher malgré eux et s’attribuer l'administration des sacrements contre leur défense : mais pour faire la véritable fonction épiscopale, qui est de visiter et de corriger, personne n’en avait re<ju la vocation ni I ordre de Dieu; tant cette céleste mission était imparfaite; l.inl ceux qui la vantaient s’eu défiaient dans le fond. Le remède qu’on trouva 6 ce defaut, fut d'avoir recours au prince, comme à la puissance indubUaùlementordonnée de Dieudans ce pays iTestainsI que parle Luther. Mais celte puissance établie de Dieu , l'a-t-elle été pour cette fonction? Non , Luther l’avoue * et il pose pour fondement que la visite est une fonction apostolique. Pourquoi donc ce recours au prince? C’est dit Luther, qu'encoreyue par sa puissance séculière il ne soit point chargé de cet office . il ne laissera pas par charité de nommer des visiteurs , et Luther exhorte les autres princes à suivre cet exemple : c’est-à-dire qu’il fait exercer la fonction des évêques par l’autorité des princes; et on appelle cette entreprise une charité dans le langage de la réforme.
• f'isiL Saz. cap. de doel. cap. de libert. Christ, rtc. —
• Ibid. Pnrf. — ^ /'ûit Sax. cap.dedocLcap.de tibert. Christ.
Ptnf.
Ce récit fait voir que les saernmeAtairA n’étaient pas les seuls qui, destitués de l'autorité légitime, avaient rempli leurs Églises de confusion. Il est vrai que Capiton , après s'être plaint , dans la lettre qu’on vient de voir, que la discipline était inconnue dans les Églises de la secte, ajoute qu'il n'y av>ait de discipline que dans tes Églises luthériennes '. Mais Melanchton , qui les connaissait, raconte en parlant de ces Églises en 1632 , et à peu près dans le même temps que Capiton écrivit sa lettre :
« que la discipline y était ruinée; qu'on y doutait
• des plus grandes choses : cependant qu’on n’y vou- « lait point entendre, non plus que parmi les autres, « àexpliquernettementlesdogmes; etqueoes maux ■ étaient incurables * : « si bien qu’il ne reste aucun avantage aux luthériens , si ce n’est que leur discipline, telle quelle, était encore si fort au-dessus de celle des sacramentaires , qu’elle leur faisait envie.
Il est bon d’apprendre encore de Melanchton comment les grands du parti traitaient la théologie et la disdpline ecclésiastique. On parlait assez faiblement de la confession des péchés parmi les luthériens; et néanmoins le peu qu’on y en disait et ce petit reste de la discipline clirétienne qu'on y avait voulu retenir, frappa tellement un homme d'importance, qu’au rapport de Melanchton il avança dans un grand festin ( « car c’est là, dit-il, ^ « seulement qu'ils traitent la théologie) qu’il s’y fal- « lait opposer ; que tous ensemble ils devaient pren- > dre garde à ne se laisser pas ravir la libeqtb « qu’ils avaient recouvbêe; autrement qu’on « les replongerait dans une nouvelle servitude, et
• que déjà on renouvelait peu à peu les anciennes
• traditions. « Voilà ce que c’est d'exciter l’esprit de révolte parmi les peuples , et de leur inspirer sans discernement la haine des traditions. On voit dans un seul festin l’image de ce qu’on faisait dans les autres. Cet esprit régnait dans tout le peuple : et Melanchton dit lui-même à son ami Camerarius, en parlant de ces nouvelles Églises : f'ocur voye* les emportements de la muUlludey et ses aveugles désirs ^ ; on n’y pouvait établir la règle.
Ainsi la réformation véritable, c’est-à-dire celle des mœurs, reculait au lieu d’avancer, pour deux raisons : l’une, que l'autorité était détruite; l’autre que la nouvelle doctrine portait au relâchement.
Je n’entreprends pas de prouver que la nouvelle justification avait ce mauvais effet , c’est une matière rebattue, et qui n’est point de mon sujet. Mais je dirai seulement ces faits constants, qu'après l’établissement de la justice imputée ,ia doctrine des bonnes œuvres laissa tellement, que des principaux disciples de Luther dirent que c’était un blasphème d’enseigner qu'elles fussent nécessaires. D'autres passèrent jusqu'à dire qu’elles étaient contraires au salut; tous décidèrent d'un commun accord qu'elles n'y étaient pas nécessaires. On peut bien dire dans la nouvelle réforme que les bonnes œuvres sont nécessaires comme des choses que
' IhL Eplsi. Calv.p.t, H. 7. — *Lib. IV, ep. 106. — 5 /Birf. ep. 71. — ^ Lib. IV, rp. 769.
I>ieu exige de rhomtno : mais on ne peut pas dire qu’elles sont nécessaires au salut. Kt pourquoi donc Dieu les exige-t-il? N'est-ce pasafin qu’on soit sauvé? Jésus-Christ n’a-t-il pas dit lui-méme : Si vom vou- /Ci entrer dans la vie, garde* les commarule- 7nrnts*? Cesl donc pr^isement pour avoir la vie et le salut éternel que les bonnes osuvres sont nécessaires selon l'Évangile; et c’est ce que prêche toute l’Écnlure : mais la nouvelle réforme a trouvé celte subtile distinclioo , qu’on peut sans üifQculté les avouer nécessaires, pourvu que ce ne soit pas pour le salut.
Il s’agissait des adultes : car pour les petits enfants, tout le monde en était d’accord. Qui edt cru que la réformalion dût enfanter un tel prodige, et que celte proposition , tes bonnes oeuvres sont nécessaires au salut , piUjamais être condamnée ? Klle le fut par Melancliton et par tous les luthériens • , en plusieurs de leurs assemblées, et en ixTrliciilier (kns celle de Worms en I5ô7, dont nous verrons les actes en son temps.
Je ne prétends pas ici reprocher à nos réformés leurs mauvaises maurs; les nôtres, à les regarder dans la plupart des hommes, ne paraissaient pas meilleures : mais c’est qu’il ne faut pas leur laisser croire que leur réforme ait eu les fruits véritables qu’un si beau nom faisait attendre, ni que leur nouvelle justification ait produit aucun bon effet.
Érasme disait souvent que de tant de gens qu’il voyait entrer dans la nouvelle réforme {et il avait uneélroile familiarité avec la plupart et les principaux), il n’en avait vu aucun qu’elle n'eût rendu plus mauvais , loin de le rendre meilleur. Quelle race évangélique e>t ceci? disait-il^; jamais on ne vit rien de plus liceucieiix , ni de plus séditieux tout ensemble, rien enfin de moins évangélique que ces évangéliques prétendu.^ ; iis retrnncltent les veilles et les offices delà nuit et du jour. C'était, disent-ils* des superstitions pliarisaïqucs : mais il fallait donc les remplacer de quelque chose de meilleur, et ne pas devenir épicuriens à force de s’éloigner du judaïsme. Tout est outré dans cette réforme : on arrache ce qu’il faudrait seulement é|mrer ; on met le feu à la maison, pour en consumer les ordures. l.«s mœurs sont négligées ; le luxe, les débauches , les adultères se multiplient plus que jamais, il n'y a ni règle ni discipline. Le peuple indocile, après avoir secoué le joug des supérieurs, n’en veut plus croire personne ; et dans une licence si désordonnée. I,uther aura bientôt h regretter cette tyrannie , comme il l'appelle, des évéques. Quand il écrivait de cette sorte à scs amis protestants des fruits malheureux de leur réforme * , ils en convenaient avec luide bonnne foi. • J'aime mieux, leur disait-iP, • avoir affaire aux papistes que vous décriez tant. > Il leur reproche la malice d’un Capiton; les médisances malignes d'un Farel, qu'OtUxilainpade, à la table duquel il vivait, ne pouvait ni souffrir ni ré-
• iiatth. XIX, 17. — * Met. ep. lib. I, 70. col. M. — * Sp. p. SIS, fl22. lib. XIX, Ep. 3, XXXI, 47, p. 70&3, eU. L. VI. 4, XVJH, n, 21 . 49; xit ,.1,4, 113; xxi;S, xxxi, 47, M, etc— * • XIX , i; XXX ,«2. — * XIX, 3.
primer; l’arrogance et les violences de Zuinglc; et enfin celles de Luther, qui tantôt semblait parler comme les apôtres , et tantôt s’abandonnait à de si étranges excès et à de si plates bouffonneries , qu’on voyait bien que cet air apostolique, qu’il affectait quelquefois , ne pouvait venir de son fond. I^s autres qu’il avait connus ne valaient pas mieux. Je trouve , disait-il * , plus de piété dans un seul boa évêque catholique, que dans tous ces nouveaux évangélistes. Cequ’il en disait n'était pas pour flatter les catholiques, dont il accusait les déréglementa par des discours assez libres. Mais outre qu'il trouvait mauvais qu’on fit sonner si haut la réformation sans valoir mieux que les autres , il fallait mettre grande différence entre ceux qui négligèrent les bonnes œuvres par faiblesse et ceux qui en diminuaient la nécessité et la dignité par maxime.
Mais voici un témoignage pour les protestants qui les serrera de plus près : ce sera celui de Rucer. Kn f.) I2,ft plus de vingt ans après la réformation , ce ministre écrit h Calvin, que parmi eux les PLusÉvANOKLïQUBsnesavaicnt pas seulement ce guec’étail que la véritable pénitence* : tant on y avait abusé du nom de la réforme et de l’Évangile ! Nous venons d’apprendre la même chose de la bouche de Luther*. Cinq ans après cette lettre de Bucer et parmi les victoires de Charles V, Buccr écrit encore au même Calvin < : « Dieu a puni
• l’injure que nous avons faite à son nom par notre
• si longue et très -pernicieuse hypocrisie. » C’était assez bien nommer la licence couverte du titre de réformalion. En tô49, il marque en termies plus forts le peu d'effet de la réformatioii prétendue, lorsqu’il écrit encore à Calvin * : " Nos gens ont passé de l'hyporrisie si avant
• enracinée dans la papauté, à une profession telle € quelle de Jésus-Christ; et il n’y a qu’un Ires- « petit nombre qui soient tout -à- fait sortis de « cette hypocrisie. » A cette fois U cherche querelle , et veut rendre l’Église romaine coupable de Fhypocrisie qu’il reconnaissait dans son parti : car si par l’hypocrisie romaine il entend , selon le style de la réforme, les vigiles, les abstinences, les pèlerinages, les dévotions qu'on faisait à l’honneur des saints, et les autres pratiques semblables, on ne pouvait pas en être plus revenu qu’étaient les nouveaux réformés ; puisque tous Ms avaient passé aux extrémités oppo.sées : mais comme le fond de la piété ne consi.stait pas dans ces choses extérieures , il consistait encore moins à les abolir. Que si c'était l'opinion des mérites que Bucer appelait ici notre hypocrisie , la réforme n’était encore que trop corrigée de ce mal, elle qui ôtait ordinairement jusqu'au mérite, qui était un don de la grôce, bien que la force de la vérité le lui fît quelquefois reconnaître. Quoi qu’il en soit , la réformation avait si peu prévalu sur l’hypocrisie , que très-peu , selon Bucer, étaient sortis d’un si grand mal. « Cesl « pourquoi , poursuit-il , nos gens ont été plus sot-
' Lib. \\%x,episl. 69, eoJ. SUS. — * fnt. ep. falv p. 64.
• yiiit. Snx. cap. rte doci. c. de lib. Chr. etc. , p.
6R0. — * Int. ep. Catv. p. ÏW. — ‘ Ibid. 6>09, 610.
DES VARIATIONS, UV. V.
« gneiu de paraître disciples de Jésus-Christ, que « de rétre en effet; et ijuand il a nui à leurs intc- « réts de le paraître , Ms se sont encore défaits de « cette apparence. Ce qui leur plaisait, c'était de « sortir de la tyrannie et des supersti tions du Pape, « ET DE VIVBB A LEUB FANTAISIE. » Un peU après : « Nos gens , dit-il , n'ont jamais voulu sio- « cèretnent recevoir les lois de Jésus-Christ; aussi
• n'ont-ils pas eu le courage de les opposer aux au-
• très avec une constance chrétienne.... Tant qu'ils n ont cru avoir quelque appui dans le bras de la « chair, ils ont fait ordinairement des réponses as-
• sez vigoureuses : mais ils s'en sont très-peu sou- « venus, lorsque ce bras de la chair a été rompu ,
■ et qu'ils n’ont plus eu de secours humain. »
Sans doute jusqu'alors la réfonnation vérit.ible ,
c’est-à-dire celle des mœurs , avait de faibles fondements dans la réforme prétendue; et l’œuvre de Dieu, tant vantée et tant désirée , ne s’y faisait pas.
Ce que Mebnchton avait le plus espéré dans la réforme de Luther, c'était la liberté clirétienne, et l'alTranchissemeiit de tout joug humain : mais il se trouva bien déçu dans ses espérances. Il a vu près de cinquante ans durant l'Église luthérienne toujours sous la tyrannie, ou dans la confusion. Klle porta longtemps la peine d'avoir méprisé l’autorité légitime. 11 n’y eut jamais de maître plus rigoureux que Luther, ni de tyrannie plus insupportable que celle qu'il exerçait dans les matières de doctrine. Son arrogance était si connue , qu'elle faisait dire à Muncer, qu'il y avait deux papes : l'uu celui de Rome, et l'autre Luther; et ce dernier le plus dur. S'il n'y edt eu que Muncer, un fanatique et un chef de fanatiques , Melanditon eût pu s'en consoler : mais Zuingle , nuis Calvin, mais tous les Suisses, et tous les sacranientaires , gens que Melanclhon ne méprisait pas, disaient hautement, sans qu'il les pût contraire, que Luther était un nouveau pa|)e. Personne n’ignore ce qu'écrivit Calvin à sou confident Bulinger « r ■ Qu'on ne pouvait plus souffrir « les emportements de Luther, à qui son amour- « propre ne permettait pas de connaître ses défauts, « ni d’endurer qu'on le contredît. » Il s'agissait de doctrine , et c’eUit principalement sur la doctrine que Luther se voulait donner cette autorité absolue-. T.a chose alla si avant , que Calvin s'en plaignit à Melanchton même : avec quelemportemeni, ditil •, /oK</roi> votre Périclésf Cétail ainsi qu’on nommait Luther, quand on voulait donner un beau nom à son éloquence trop violente. « Nous lui de- « vons beaucoup , je l’avoue , et je souffrirai aisé- « ment qu'il ait une Très-grande autorité, pourvu
• qu'il sache se commander à lui-méme; quoique « enfin il serait temps d'aviser combien nous
■ voulons déférer aux hommes dans l'Église. Tout
• est perdu lors<jue quelqu'un peut seul plus que
• tous les autres, surtout quand il ne craint pas « d’user de tout son pouvoir.... Et certainement
• nous laissons un élrauge exemple à la postérité, « pendant que nous aimons mieux abandonner no-
’ £p. p.bia. — * Catv. tp. ad Mel. p. 71.
« tre liberté, que d'irriter un seul homme par la
• moindre offense. Son esprit est violent, dit-on , « et ses mouvements sont impétueux ; comme si « cette violence ne s'emportait pas davantage , « pendant que tout le monde ne songe qu'à hit « complaire en tout. Osons une fois pousser du « moins un gémissement libre. •
Combien est-on captif quand on ne peut pas même gémir en liberté! On est quelquefois de mauvaise humeur, je l’avoue ; quoiqu'un des premiers et des moindres eRets de la vertu soit de se vaincre soimême sur cette inégalité : mais que peut-on espérer quand un homme , et encore un homme qui n’a pas plus d'autorité ni peut-être plus de .savoir que les autres, ne veut rien entendre, et qu'il faut que tout passe à son mot?
Melanchton n’eut rien à répondre à ces justes plaintes, et lui-même n'en pensait pas moins que les autres. Ceux qui vivaient avec Luther ne savaient jamais comment ce rigoureux maître prendrait leurs sentiments sur la doctrine. Il les menaçait de nouveaux formulaires de foi , principalement au sujet des sacramentaires, dont on accusait Melanchton de nourrir l'orgueil par sa douceur. On se servait de ce prétexte pour aigrir Luther contre lui , ainsi que son ami Camerarius l'écrit dans sa vie*. IMelanchton ne savait point d'autre remède à ces maux que celui de la fuite; et son gendre Peucer nous apprend qu'il y était résolu*, il écrit lui-même que Luther s'emporta si violemment contre lui , sur une lettre reçue de Ruccr, qu’ il ne songeait qu'à se retirer éternellement de sa présence^. Il vivait dans une telle contrainte avec Luther, et avec les chefs du parti, et on l'accablait tellement de travail et d’inquiétude, qu’il écrivit, n'en pouvant plus, à son ami Camerarius : • Je suis, dit-iM, en servi, «tude comme dans l'antre du cyclope; car je ne « puis vous déguiser mes sentiments, et je pense
• souvent a m'enfuir. • Lutlier n’était pas le seul qui le violentait. Chacun est maître à certains moments, parmi ceux qui se sont soustraits à l'autorité légitime; et le plus modéré est toujours le plus captif.
Quand un homme s'est engagé dans un parti pour dire son sentiment avec liberté, et que cet app.1t trompeur l’a fait renoncer au gouvernement établi; s’il trouve après que le joug s'appesantisse, et que non- seulement le maître qu’il aura ehoisi, mais-encore ses compagnons , le tiennent plus sujet qu'auparavant, que n'a-t-il point à souffrir? et faut-il nous étonner des lamentations eontinuelle.v de Melanchton? Non, Melanchton n'a jamais dit tout ce qu’il pensait sur ta doctrine, pas même quand il écrivait à Augsbourgsa Confession deToi et celle de tout le parti. Nous avons vu qu'il accommodait ses dognves à l’occasion * : il était pj-él à dire beaucoup de choses plus douces, c’est-à-dire, plus approcliaules des dogmes reçus par les caiholiqnes,sf ses compagnons l'avaient permis. Con-
* C<m. in vit. Phil. Mel — » Pmc. tp. ad. vit. Theod. Notp. p.l.f. I93et»q. — * Met. lié. iv, ep. 31&. —