‹ suvres de Bossuet Histoire des variations des églises protestantesChapitre 63 sur 192 · CINQUIÈME A · texte numérisé non relu

CINQUIÈME A

pie ni dans l'ancienne ni dans la nouvelle nionarehie, ni on n'en voit rien dans niisloirc sainte, ou dans Josèplic, ou dans Pliilon, ou dans aucun ancien auteur ; au contraire, tout y répuitne, et on n'a jamais vu en Israël de ju;;enicnt humain contre les rois, si ce n'est peut-être apres leur mort, pour leur décerner l'Iionneur de la sépulture royale, ou les en priver : coutume qui venait des Égyptiens, et dont on voit quelque vestigedans le peuple saint, * lorsque les rois impies étaient inhumés dans les lieiu particuliers, et non pas dans les tomlteaux des rois. Vodà tout le jugement qu'on exerçait sur les rois, mais après leur mort, et sous l'autorité de leur successeur; et cela même était une marque que leur maji'Ste était jugée iuviolahie pendant leur vie. Voilà ilunc comme on a régné parmi les Juils, toujours dans le même esprit d'independance absolue, tant sous les rois de la première institution , que dans la monarchie renaissante sous les .Maehabeics. Qii'ai-je besoin d'éeouter ici les frivoles r.iisunuements de votre ministre? Voila un fait constant qui les détruit tous. Car que sert d'alléguer en l'air qu'il n'y a ni possibilité ni vraisemblance qu’un peuple ait pu donner un pouvoir qui lui serait si nuisible*? Voilà un peuple qui l'a donné, et ce peuple était le peuple de Dieu , le seul qui le eonmlt et le servit, le seul par conséquent qui eut la véritable sagesse; mais le seul que Dieu gouveriult, et à qui il eût donné des lois : c'est ce peuple qui ne se réserve aucun pouvoir contre ses souverains. Lorsqu'on allègue cette loi fameuse ; que la loi suprême et le s.dutdu peuple*; Je l'avoue : mais ce peuple a mis son salut à réunir toute sa puissance dans un seul; par l■ons^■'quent à ne rien pouvoir contre ce seul à qui il transportait tout. Ce n’était pasqu'on n'edt vu les inimnvénients de l'indépendance du prince, puistpi'un avait vu tant de mauv.ais rois, tant d'insupportables tyrans; mais c’est qu'on voyait encore moins d'inconvénient à les souffrir quels qu'ils fussent , qu'à laisser à la multitude le moindre pouvoir. Que si l'État à la fin était péri sous ces rois qui avaient abandonné Dieu , on n'allait p.is s’imaginer que ce fût faute d'avoir laisse quelque pouvoir au peuple ; puisque toute l'Écriture atteste €|ue le peuple n'était pas moins insensé que ses rois.

. Nous avons pt'-ehé, disait Daniel', nous et nospe-

• rcs, et nos rois, et nos princes, et nus .saerifiea-

• tours, et tout le peuple de la terre ; .. Ksdras et Néhémiasen disent .autant. Ce n'était donepasd.ms

le peuplequ'on imaginait le renièdeaux dérèglements,

ou la re.ssource aux calamités publiques: au contr.ai. re, c'était au peuple même qu’il fallait opposer une puissance indépeuil.ante de lui, |K>ur larn'ter; et si ce remedene réussissait, il n'y avait rien à attendre que lie la puissance divine. C'est donc pour cette raison que, malgré les expériences de l'ancienne mim.areliie, on ne l.iissa pas de fonder sur les mêmes principes la monarchio renaissante. Elle pi .-it par les dissensions qui arrivèrent dans la maison rovale. Le peuple, qui voyait le mal, ne

* Ju' un. Ml ri «TU. - . àvr. Iliij. I Dan. is, C. 0.

ERTISSEME.NT

songea p,as seulement qu’il pdt y remédier. Les Uomains se rendirent les in.iîtres’ et donnèrent le royaume à Ilérode, sous qui sans doute on ne songeait lias que la souveraine puissance résidât dans le peuple. Quand les Romains la reprirent sous les Césars, le peuple no songeait non plus qu'il lui restât le moindre pouvoir pour se gouverner, loin de r.avoir sur ses maîtres ; et c'est cet état de’ .souveraineté, si indépendante sous les Césars, que Jésus-Christ autorise, lorsqu’il dit : Rendez à César ce qui est à Osar.

Il ny a donc rien do plus constant que ces monarchies où l’on ne peut imaginer que le peuple ait aucun pouvoir, loin d'avoir le pouvoir suprême sur ses rois. Je ne prétends pas disputer qu'il n'y en puisse avoir d’une autre forme , ni examiner si celle ci est la meilleure en elle même; au contraire, sans me perdre ici dans de vaines spéculations , je respecte dans chaque peuple le gouvernement que I usage v a consacré, et que l’experieiice a fait troiiverlemeillettr. Ainsi je n’empéche pas que plusieurs peuples ii’aient excepté ou pu excepter contre le droit eommiin de la royauté, ou, si l'on veut, imaginer la royauté d'une autre sorte, cl la tempérer plus ou moins, suivant le génie des nations et les diverses constitutions des États. Quoi qu'il en soit, il est dé-

montreque ces exceptions ou limitations du |iouvoir

des rois, loin d'être le droit commun des monardiie.s, lie sont pas seulement connues dans celle du peuple de Dieu. .Mais celle-ci n'ay.ant rien eu de particulier, puisqu’aii contraire on la voit établie sur la forme de toutes les autres ou de la plupart, la démonstration passe |ilus loin, et remonte jiisqii’anx monarchies les plus anciennes et les plus célèbres de l'univers : de sorte (pi'on peut conclure que toutes ces monarchies n ont pas seulement connu ce prétendu pouvoir du peuple, et qu’on ne le connaissait pas dans les empires que Dieu même et Jésus- Christ ont autorisés.

/•rincipes de la poUlù/ue de M. Jurieu, et leur absurdité.

J'ai vengé le droit des rois etdetoiites les puissances souveraines; car elles sont également attaquées, s’il e.st vrai . comme on le prétend , que le peuple domine partout, et que l’état populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de tous les États. J’ai répondu aux autorités de l'Écriture qu’on leur oppose. Celles-là sont considérables; et toutes les fois que Dieu parle, ou qu'on objecte ses decrets, il faut répondre. Pour les frivoles raisonnements dont se servent les sjicenlalifs pour régler le droit des piiissanees qui gouvernent l'univers , leur propre majesté les en défend; et il ii'y aurait qu'à mépriser ces vains politiques, qui, sans connaissance du monde ou des affaires publiques, pensent louvoii assujettir les trônes des rois aux lois qu'ils dressent

parini leurs livres, ou qu’ils dictent dans leurs écoles.

Je laisserais donc volontiers discourir M. Jurieu sur les droits du peuple ; et je n'empêeherais pas qu'il ne se rendit l'arbitre des rois, à même titre qu’il est prophète : mais afin que le monde, qui est cton-

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

né de son audace, soit convaincu de son ignorance, je veux bien, en fliiissant cet Avertissement, parmi leg absurdités iiitinies de scs vains discours en re* lever quatre ou cinq des plus grossières.

Dans le dessein qu'avait M. Jurieu de faire l’a* pologie de ce qui se passe en Angleterre, il paraissait naturel d'examiner la constitution parlu iiliére de ce royaume ; et s'il sVlait tourné, de ce cùté*là, j'aurais laissé à d'autres le soin de le réfuter. Car je déclare encore une fois que les lois particulières des Etats, non plus que les faits personnels, ne sont pas l'objet que je me pro|K>se. Mais ce ministre a pris un autre tour; et soit que l'Angleterre seule lui ait paru un sujet digne de ses soins, ou qu'il ait trouvé plus aisé de parler en l'air du droit des peuples, que de rechercher les histoires qui feraient connaître la oonsliliition de celui dont il entreprend la défense, il a bâti une politique également propre à soulever tous les Etats *. En voicâ l'abrégé ; ■ Le peuple failles souverains et donne " la souveraineté : donc le peuple possède la sou-

• veraineté , et In possède dans un degré plus émi-

• nent ; car celui qui communique doit posséder « ce qu*il communique, d'une manière plus parfai- •• te : et quoiqu'un peuple qui a fait un souverain

• ne puisse plus exercer la souveraineté par lui-mé- « me, c'est pourtant la souveraineté du peuple qui « est exercée par le souverain ; et l'exercice de la sou- « veraineté, qui se fait par un .s(>ul , n'cmpéclie pas « que la souveraineté ne soit dans le peuple comme « dans sa source, et même comme dans son pre- «I mier sujet. » Voilà les principes qu'il pose dans la xvi*^ lettre; et il en conclut , dans les deux suivantes, que le peuple peut exercer sa souveraineté en certains cas, même sur les souverains , les juger, leur faire la guerre , les priver de leurs couronnes, cluinger l'ordre de la succession , et même la forme du gouvernement.

Ce qui d'abord se fait sentir dans ce discours , ce sont les contradictions dont il est plein. Lepeupie , dit-on, donne la souveraineté : donc U la /wj.çséde. Ce serait plutôt le contraire qu'il faudrait conclure; puisque si le peuple l'a cédée , il ne l'a plus ; ou en tout cas, pour parler avec M. Jurieu, il ne l'a que dans le souverain qu'il a créé, (^est ce que le ministre vient d'avouer, en disant <|u'f/A peuple gui a fait un souverain ne peut plus exercer sa souveraineté par lui-ménief et que sa souoeraineié est exercée par le sottrerain qu'il a lait.

Il n’en faut pas davantage pour renverser tout le système du ministre. Car tout ce on il veut venir par ses principes, c'est que le peuple peut faire la loi à son souverain en certains cas, Jusqu’à lui déclarer la guerre , le priver, comme on l’a dit , de sa couronne, changer la succession et meme le gouvernement. Or tout cela est contre la supposition que le ministre vient de faire. Car sans doute ce ne sera pas par le souverain que le peuple fera | la guerre au souveralu même , et lui ôtera sa cou-

■ Lett. XVI, n.i, p. 123. ^

ronne; ce sera donc par lui-même que le peupi* exercera ces actes de souveraineté, encore qu'on ait suppose qu'il n'en peut exercer aucun.

.Mais, sans encore examiner les conséquences du système, allons à la source, et prenons la politique du ministre par l'endroit le plus spécieux. Il s'est imaginé que le peuple est nniurellement souverain; ou. pour parler comme lui, qu'il pos.Hcde naturellement la souveraineté, puisqu'il ladonneàqui il lui plaît : or, cela, c'est errer dans le principe, et ne pas entendre les termes. Car, à regarder les hommes coin. ne i!ssontiialureliem€nt,eiavant toutgouvernement établi, on ne trouve que raiiarchie, c'està-dire, dans tons les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre, et en même temps tout contester ; où tous sont en garde , et par cunséquent en guerre continurUc contre tous; où la raison ne peut rien, pa ce que clixcun appelle raison la pas.sum qui le tr4nsporte; où le droit même de la nature demeure sans force, puisque la raison n'en a point; où par conséquent il n’y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à dire vrai, aucun droit, si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui l’est; puisque chacun tour à tour peut le devenir , selon que les passions feront conjurer ensiunble plus ou moins de gen.s. Savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cei état, ou quels peuples y ont été et en quels endroits, ou comment et par quels degrés on en est sorti; il faudrait, pour le décider, compter rindm , cl comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le c<cur de l'homme. Quoi qu'il en soit, voilà l'état où l'on imagine les homim s avant tout gouvernement. S'imaginer maintenant, avec M . J urieu, dans le peuple considéré en cet état, une souveraineté, qui est déjà une espèce de gouvernement, c'est mettre un gouvernement avant tout gouvernement, et se contredire soi-méme. Loin que le peuple en cet état soit souverain , M n'y a p:is même de peuple en cet état. Il peut bien y avoir des familles , et encore mal gouvernées et mal assurées; il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde , une multitude confuse : mais il ne peut y avoir de peuple; parce qu'un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse quelque conduite réglée et quelque droit établi : ce qui n'arrive qu'à ceux qui ont déjà commencé à sortir do cet état malheureux, c’est-à-dire, de l'anarchie.

C'est néanmoins du fond de cette anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernements, la monarchie, l'aristocratie, l'état populaire et les autres; et c'est ce qu'ont voulu dire ceux qui ont dit que toutes sortes de magistratures ou de puissances légitimes venaient originairement cfe la multitude ou du peuple. Mais il ne faut pas conclure de là , avec M. Jurieu , que le peuple, comme un souverain , ait distribué les pouvoirs à un ch.i- ' cun : car pour cela il faudrait déjà qu’il y eût eu on I un souverain, ou un peuple règle; ce que nous voyons qui n'etait pas. Il ne faut non plus s'imagi- I ner que la souveraineté ou la puissance publique soit uoe chose comme subsistaute, qu'il faille avuir

iT..

CINQUIÈME AVERTISSEMENT

[lour la donner ; elle se forme et résulte de la cession des particuliers, iorstiue , faliitués de l’état où tout le monde est le maître, et où personne ne l’est, ils SC sont laissés persuader de renoncer à ce droit (|iii met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre .à tout le monde, en faveur d’un gouvernement dont on eonvient.

S'il plaît à M. iurie» (rappeler souveraineté cette lil>erlé Indocile qu'on fait céder à la loi et au magistrat, il le peut ; mais c'est tout confondre : c’est confondre l’indépendance de clinque homme dans l'anarchie, avec la souveraineté. Mais c'est là tout au contraire ce qui la détruit. Où tout est indépendant, il n*y a rien de souverain : car le souver.iin domine de droit ; cl Ici le droit de dominer n'est pas encore : on ne domine que sur celui qui est dépendant. Or nul homtne n'esl supposé tel en cet état ; et chacun y est indépendant, non-seulement de tout autre, mais encore de la multitude: puisque la multitude elle-même, jii.squ'à ce qu'elle se réduise h faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force.

Voilà donc le souverain de M. Jurieu : cVst dans ranarchle le plus fort; c'est-à-dire, la multitude et le grand nombre contre le petit : voilà le peuple qu’il fait le maître et le souverain au-dessus de tous les rois et de toute puis.sance légitime ; voilà celui (ju’il appelle fc et le défenseur na-

turel de la véritable religion ; voilà celui en un mot qui, selon lui, n’a pas besoin(f avoir raison pour ra^ ilder ses actes : car, dit M. Jurieu *, ce/te autorité n'est quedatis le pvuple ; et on voit « qu'il appelle le peuple. Que le lecteur se souvienne de celle rare politique : la suite en découvrira les absurdités; mais maintenant je n’en veux montrer que le bel endroit.

Cest la doctrine des pactes, que le ministre explique en ces termes : • Qu’il est contre la rai-

• son qu'un peuple se livre à un souverain sans « quelque pacte, et qu’un tel traité serait nul

• et contre la nature. • Il ne s'agit pas , comme «m voit, de la constitution particulière de quelque fitat ; il s’agit du droit naturel et universel , que le ministre veut trouver dans tous les États. Itest, dit-il * , contre la nature de se livrer sans quelque pacte , c'est-à-dire, de se livrer sans se réserver le dfoit souverain; car c’est le pacte qu’il veut établir; comme s’il disait: Il est contre la nature de hasarder quelque chose pour se tirer du plus affreux de tous les états, qui est l’anarchie : il est contre Va nature de faire ce que tant de peuples ont fait , comme on a vu. Mais laissons toutes ces raisons. Comme cespaetesde M. Jurieu ne se trouvent plus, et qu'il y a longtemps que l'original en est perdu , le moins qu'un puisse demander à ce ministre, c’est qu’il prouve ce qu’il avance. Kt il le fait en cette sorle^ : « Il ti'y a point de relation nu monde qui ne

• soit fondée sur un pacte mutuel ou exprès ou « tacite, excepté l’esclavage, tel qu’il était entre

' XTi . i. — * Leti. XTMi, p. Ho — * Utt. »vi, / rji. — ♦ ititd. s fo/.

« les païens, qui donnait à un nniltre pouvoir de " vie et de mort sur son esclave, sans aucune con- « naissance de cause. Ce droit était faux, tyraii- « nique, purement usurpé, et contraire à tous les € droits de la nature. » Kt un |>eu après : • Il est

• donc certain qu’il n'y a aucune relation de mal- « tre, de serviteur, de j)ère, d’enfant, de mari, de

• fQinme, qui ne soit établie sur un pacte mutuel « et sur des obligations mutuelles : en sorte que

• quand une partie anéantit ces ohlinations, elles

• sont anéanties de l’autre. « Quelque spt^ieux que soit ce discours , en général ; si un y prend gan'e de près , on y trouve autant d'ignoratiee que de mots. Commencions par la relation de maître et Je serviteur. Si le ministre y avait fait quelque réflexion, il aurait songé que l'origine de la servitude vient des lois d’une Juste guerre, où le vainqueur siyant tout droit sur le vaincu, jusqu'à pouvoir lui ôter la vie, il la lui conserve : ce qui même , comtne on sait, a donné naissance au mot de servi, qui, devenu odieux dans la suite, a été dans son origine un terme de bienfait et declémence, descendu du mot servare, conserver. Vouloir que l’esclave en cet étal fasse un pacte avec son vainqueur, qui est son maître, c’est aller directement contre la notion de la servitude. Car l’un , qui est le maître, fait la loi telle qu’il veut ; et l’autre, qui est l’esclave, la recroît telle qu'on veut la lui donner : rc qui est la chose du inonde la plus oppo.sée à la nature d’un pacte, où l’on est libre de part et d'autre, et où l'un se fait la loi mutuellement.

Toutes les autres servitudes, ou par vente ou par naissance ou autrement, sont formées ctdéfinies sur celle-là. En général , et à prendre la servitude dans son origine, l'esclave ne [>eut rien contre personne qu’autant qu’il plaît à son maître ; les lois disent qu’il n’a point d'état, point de tête, caput non hahet; c'est-à-dire quece n’est pas unepersoime dans l'Ktat. Aucun bien , aucun droit ne peut s'attacher à lui. Il n’a ni voix en jugement , ni action, ni force, qii'antant que son maître le permet; à plus forte raison n’en a-t-il |>oint contre son maître. l>e condamner cet étal, ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés ; c'est-à-dirc, danslessentimentsde ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce serait non-seulement condamner le droit des gens, où (a servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la l>ouche de saint Paul* , de demeurer en leur état, et n’oblige point leurs maîtres à les affranchir.

Cela va plus loin que ne pense àf. Jurieu. Car il méprise le droit de conquête, jusqu'à dire que la conquête est une pitre violence • : ce qui est dire manifestement que toute guerre en est une ; et par conséïjuent, contre les propres principes du ministre , qu'il ne peut jamais y avoir de justice dans la guerre, puisqu’il n’y a rien qui s'accorde moins que la justice et la violence. Mais si le droit de servitude

• /. C>tr. TU, Î4. EpK. vi, 7, f/«*. — » Utt. xvi, p. ss, r c.

sua I.ES LETTaES DE M. JUaiEU.

est vûritalile, |>arccque c'est le droit du rninqueur sur le vaincu; comme tout un peuple peut être vaincu jusqu'ù être nbli:té de se rendre à discrc' tion^tout un peuple peut être serf; en sorte que Sun seigneur en puisse disposer comme de son bien, jusqu'à le donnera un autre, sans demander son consentement, ainsi que Salomon donna à lliram, roi deTyr, vingt villes de Galilée*. Je ne disputerai pas davantage ici sur ce droit de conquête , parceqiie je sais que M. Jurieu , dans le fond , ne peut le nier. Il faudrait condamner Jephté, qui le soutient avcctant de force contre le roi de Moab*. il faudrait condamner Jacob, qui donne à Joseph ce qu'il a conquis avec son arc et son épée^. Je sais que .M. Jurieu ne soutiendra pas ces extravagances; et je ne relève ces choses qu'aÜn qu’on remarque , qu’éblo n par de vaines apparences, il jette en l’air de gran !s mots dont il ne pèse pas le sens, comme il lui e«t arrivé lors<]u’ii a confondu les conquêtes avec L‘s pures riotences.

La seconde relation que notre ministre établit sur pacte exprès ou tacite, est celle de pèrea enfant t ; ce qui est la chose du monde la plus insensée. C ir qui cst'cc qui a stipulé pour tous les enfants avec tous les pères? Les enfants qui sont au berceau ont-ils fait aussi un pacte avec leurs parents, pour les obliger à les nourrir cl à les aimer plus que leur vie? Mais les parents ont-ils eu besoin de faire un pacte avec leurs enfants, afin de les obliger a leur obéir? C’est bien écrire sans réfiexioii, que d’allcguer ces prétendus pactes.

Il y a plus de vraisemblance à établir sur un pacte la relation de mari à femme, pareequ’en effet ily a une convention. Mais si l’on voulait considérer que le fond du droit et de la société conjugale, et celui de Tobéissance que la femme doit à son mari , est établi sur la nature et sur un commandement exprès de Dieu, on n'aurail pas vainement tdché à rétablir sur un pacte. Qui ne volt, en tout ce discours , un homme emporté par une apparence trompeuse, qui a confondu le terme de pacte avec celui d'obligation et de devoir? Et, en effet, il confond trop grossièrement ces deux mots, lorsqu’il dit que les relations dontnousvenonsde parler deserviteur à maître , d’enfant à père, et de femme à mari , sont établies sur des i>ac(es mutueU et sur des ohliga^ lions »ia/</e/^e5^;sans vouloir seulement considérer qu'il y a des obligations mutuelles, qui viennent à la vérité d’une convention entre le.s parties; et c’est ce qu'on appelle pacte ; mais aussi qu’il y en a qui sont établies par la volonté du supérieur, c’est-àdire de Dieu, qui ne sont point des pactes ni des conventions, mais des lois tuprêm(*s et inviolables, qui ont précédé toutes les conventions et tous les pactes. Car qui jamais a ouï dire qu'îl soit besoin d’une convention , ou même qu’on en fasse aucune , pour se soumettre à la loi, eteneoreà la loi de Dieu? Comme si la loi de Dieu empruntait sa force du eonsentement des parties, à qui elle prescrit leurs devoirs! Cest faute d’avoir entendu une chose si

• in. Heg. IX, II. — • jHd. xi. — > lien. XLvin, 22. - 4 Lcit. XVI. p. J21. — 5 /Wrf.

manifeste, que le ministre fait ce pitoyable raisdunement : > Il n’y a rien de plus inviolable et déplu» > sacré que les droits des pères sur les enfants: « néanmoins les jièrcs peuvent aller si loin dans l’abus « de CCS droiLs , qu’ils les perdent. • Qui jamais a ouï parler d‘un tel prodige, que par l’abus dudrolt paternel un père le perde ? Cela serait vrai , si le père n’avait de droit sur son enfant que par uu paru mutuel, comme le ministre a voulu se rimaginrr. Mais comme le devoir d'un fils est fondé sur quelque chose de plus haut, sur la loi du supérieur, qui est Dieu ; loi qu’il a mise dans les cccurs avant que de l’écrire sur la pierre ou sur le papier : si un père peut perdre son droit , comme dit .M. Jurieu ,' c'est Dieu même qui perd le sien. Il n’e.st pas moins ridicule de dire avec ce ministre , • qu’un mari qui « abuse de son pouvoir sur sa femme, par cela « même la met en droit de demander la protection « des lois , de rompre tout lien et toute communion , •> de résister, en un mot, à toutes ses volontés. • Ne dirait-on pas que le mariage est rompu , et que ce n’est plus seulement l’adultère qui l'anéantit , selon la réforme , mais encore toute violence d'un inariPQue si, malgré tout cela , le mariage subsiste, qui peut dire, sans être insensé, que tout lien et toute communion soit rompue, et qu’u/ie/emwc acquiert le beau droit de résister à toutes tes volontés d’un mari? Mais n’est-il pas vrai, dit-il, que les enfast.s et les femmes sont autorisés par les lois divines et humaines, à résister aux injustes volontés d'un mari et d’un père? n’est-il pas vrai que le pouvoir des maîtres sur les esclaves les plus vils a des bornes? Qui ne le sait? mais qui ne sait en même tempa que ce n’est point en vertu d'une convention volontaire, qui ne fut jamais ni ii’a pu être, mais d’un oixlre supérieur? C'e.st que Dieu, qui a prescrit certain;! devoirs aux femmes, aux enfants, aux esclaves, eu a prescrit d'autres aux maîtres, aux pères, aux maris : c'cstque la puissance publique, qui renfemvi toute autre puissance sous la sienne, a réglé les actions et les droits des uns et des autres ; c'est qu’oïi il n'y a point de loi, la raison, qui est la sourcu des lois , en est une que Dieu impose a tous les hommes : c'est que les devoirs les plus légitimes, comme, par exemple, ceux d’une femme ou d’un fils, peuvent bien être suspendus envers un mari et envers un père que son injustice et sa violence empêche de les rtrevoir; mais que le fond d'obligation puisse être altért;, ou que la disposition du cŒur puisse être changée, on ne peut le dire sans extravagance.

J’avoue donc, selon ces principes, à M. Jurieu , qu’il y a des obligations mutuelles entre le prince et le sujet ; de sorte qu’à cet égard il n’y a point de pouvoir sans bornes, puisque tout pouvoir est borné par la loi de Dieu et par l’équité naturelle : mais que de telles obligations soient fondées sur un pacte imitucl , loin que M. Jurieu nous l’ait proavé, il n'allègue pour le prouver que de faux princip(*s, que lui-même ne peut soutenir de bonne foi dans son cœur, et que par conséquent il n’entend point quand il les avance.

Depuis qu’on se mêle d’ècrirc , je ne crois pu

CINQUIÈME AVEPiTlSSEMENT

qu'on ail rien écrit «le plus téméraire que c« qu'a écrit M. Jurieu* : « Qu’on ne voit point d'érections

• de monarchies, qui ne se soient faites par des « traités où les devoirs'Jes souverains soient expri-

• mes aussi bien que c«*ux des sujets. • Qui ne croirait, ù l'entemlre, qu’il lui a passé sous les yeux btsaucoup de semblables traités? Il en devrait donc rapporter quelqu’un; et surtout s'il avait trouvé ce contrat primordial, du roi et du peuple, qu’on prétend que le roi d‘Aii;;l«'terrp a violé, il n'aurait pas dd le dissimuler : car il aurait relevé la convention , dont il entreprend la défense, d'un ^rand embarras; surtout si l'on trouvait dans ce traité, qu'il serait nul en cas de contravention de part ou d'autre, et que le peuple reviendrait en même état que s’il n’avait jamais eu de roi. Mais par malheur M. Juricu, qui avanrequ’onne voit/>oi/«/«/’crcc/wnff<s monarchies où l'on ne trouve de telstraiti’S, non-seulement n'a pas trouvé eelui ci , mais encore n’en a trouvé aucun, et n entreprend même pas de prouver par aucun fait positif qu’il y eu ait jamais eu. Il raille quelque part le docte Grotius de ce qu'avt'c de l>e;m grec et de beau latin il croit nous persuader tout ce qu'U veut; et il a peut-être raison de reprendre oc savant aoleurde l’excès de sescitations. ^lais qu'aussi, Je ne dirai pas sans latin ni grec , mais sains exemple , sans autorité , saustémoiguage ni de poète, ni d’orateur, ni d'histoiicn. ni d’aucun auteur quel qu’il soit, notre ministre ait osé poser eu fait qu'on ne voit aucune (rrefionde wio/m/ccù/c qui ne soit faite sous des traites tels tpie ceux ipi’il imagine, et que tous les peuples du mimde , anciens et mo«Iern«, mémo «reux qui regardent leurs rois comme di*s dieux, ou plutôt qui n'osent les regarder, et ne connaissent d’autres lois que leurs volontés. 8c soient résené sur eux un droit souverain , et encore .sans le connaître cts;ms en avoir le moindre soujicon : en vérité c’est un autre excès qui n'a point de nom , et on ne pi*ut pas abuser davantage de la foi publique.

Four moi , sans vouloir me perdre dans des propositions générales, je vois dans niistoiro sainte rércclioii de deux monarchies du peuple de Dieu , ou, loin de remarquer ces prétendus traités mutuels entre les rois et les |H»uples, avecla clause de nullité rn cas de contravention de la part des rois , Je vois manifestement la clause contraire; et M.Jurleii ne le peut nier. Car , selon la doctrine de ce ministre , le traitement que Samuel déclara n«i peuple qti'il recevrait de sou roi était hranni«]ue, et uu abus inniiifcste de la puissance. C'est le principe de M. Juricu; par conséquent il doit ajouter que la royauté fut d’abord proposée nu peuple hébreu avec sou abus : nranimilris le peuple passa outre; «'l Inin de se réserver la moindre espece de droit «*ontre le roi «lo il voulait avoir, nous avons vu clairement qu'il ii'y a pas seulement songé *. Ce peuple, encore un coup, ii'a jamais songé qu'il se fdt réservé un droit sur son souverain ; je ne dis pas dans les abus médioc-res de la puissance royale que Samuel lui pro-

' LU. I , P 126. * Ci d«MUs.

posait, mais au milieu des plus grands excès de U tyrannie, tels que sont ceux que nous avons vus dans l'Histoire sainte sous les rois les plus impies et les plus cruels , sans que le peuple ait songé a se relever de ses maux parla force, bien plus, après les avoir éprouvés, et toutes les suites les plus funestes qu'ils pouvaient avoir, le même peuple revient etnxire sous les Machabées dans la liberté de former son gouvernement ; et il ne le forme pas sous d'autres lois , ni avec moins d’indé|>endance du côté des princes, qu'il avait fait la première fois. Nous en avons rapporté raelc*. Voila des faits positifs, et non pas des discours en l’air ou de vaincs spéculations.

Je trouve, dans Hérodote, rétablissement de la monarcliie des Mèdes sous Diqocès, et je n’y vois aucun traité de part ni d’autre; ejicore moins la résolution du traité en cas de contravention : mais co qui est bien constant par toute la suite, c'est que l'empire des rois mèdes a dû être pr son'origine le plus imlé|)endanlde tout l’Orient; puisqu'on y voit d'abord cette indépendance d'une maniéré si éclatante, qu'elle n’a été ignorée de personne. Ainsi ces titres primordiaux ne sont pas tous favorables à la prétention du ministre; et il tombe dans J'inconvénient de donner aux peuples uti droit souverain sur eux-mêmes et sur leurs rois, sans que les |M‘uple.s, à qui il le donne, en aient jamais eu le moindre soiqu^on.

M. Jurieu nous demande quelle raison pourrait avoir eue un peuple de se donner un mnilre si puissant à lui faire du mal. H m’est aisé de lui répondre. C’est la raison qui a obligé les peuples les plus libres, lorsqu’il faut les mener à la guerre, de renoncer n leur liberté, pour donner à leurs gémeaux un pouvoir absolu sur eux : on aime mieux hasarder de périr même injustement par les ordres de son général, que de s’exposer par la division à une perte assurée de la main des ennemis plus unis. C’est par le même principe qu’on a vu un peuple très-libre , tel qu’était le peuple romain , se créer, même dans la paix, un magistrat absolu , pour sc procurer certains biens et éviter certains maux, qu’on ne peut ni éviter ni se procurer qu’à ce prix. C’est encore ce qui obligeait le même peuple à se lier par des lois que lui-même ne piU abroger : car un fHMJple libre a souvent liesoin d'un tel frein contre lui-même; et il peut arriver «h*s cas où le rempart dont il se couvre ne sera pas assez puissant pour le «léfendre, si lui-même |K*iit le forcer. C.’esl ce qui fait admirer à Titc-I.ive la sagme du peuple romain, si capable de porter le joug d’un commandement li'gitinic, qu’il oppo.sait volontairement à sa lilierift quelque chose d’invincilile à elle-même, de peuMju’elle ne devint trop licencieuse : ,v/èf

invicta qmedamjMtirntissimajtistiimj^iicivtfns fecerat. C’est par de semblables raisons qu’un peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les horreurs de l'anarchie, donne tout pour les éviter; et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui qui UC puisse tourner contre lui-iuàne, il aime mieux

' Q OCAMS.

hasarJrr d'^lre maltrailé quelquefois par un soumaiiiyque de se mettre en état d'avoir à souffrir ses propres fureurs, s’il si réservait quelque pouvoir. Il lie croit pas pour ceb donner h se.s souverains un |>ouvoir sans bornes. Car, sans parler des bornes de la raison et de l'équité, si les honimi^s n'v sont pas assez sensibles, il y a les bornes du propre intérêt, qu'on ne manque jîuêre de voir, et qu'on ne méprise jamais quanti on les voit. C'est ce qui a fait tous les droits des souverains, qui ne sont pas moins les droits de leurs peuples que les leurs.

Le peuple , forcé par son besoin propre à se donner un maître, ne peut rien faire de mieux que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tête. Lui mettre l'Etat entre les mains, afin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen tres-press.'inlde l'intéresser. Mais c’est encore l’enpfu;er au bien public par des liens plus étroits, que de donner l'empire à sa famille, afin qu’il aime l’Etat comme son propre héritaffc, et autant qu'il aime ses enfants. C’est même un bien pour le peuple que le pouvernemenl devienne aisé; qu’il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le penre humain, et qu’il aille, pour ainsi dire, avec la nature. Ainsi, les peuples où b royauté est héréditaire , en apparence se sont privés d'une faculté, qui est celle d’élire leurs princes ; mais dans le fond c’est un bien de plus qu’il-s se procurent : le peuple doit regarder comme un avantage de troiiverson souverain tout fait, et de n’avoir pas, pour ainsi parler, à remonter un si grand ressort. Oc celle sorte, co n'est pas toujours abandonneinenl ou faiblesse, de se donner des maîtres puissants; c’estsouvent, selon le génie des peuples et la constitution des Etats, plus de sagesse et plus de profondeur dans ses vui*s.

(rest donc une grande erreur de croire , avec M. Jurieu , qu'on ne puis.se donner des bornes ii la puissance souveraine, qu’en se réservant sur clic un droit souverain. Ce que vous voulez faire faible ù vous faire du mal , par la condition des choses humaines le devient autant à proportion à vous faire du bien ; et .sans borner b puissance, par la foreeque vous vous pouviez réserver contre elle ; le moyen le plus naturel pour l’cmpêcher de vous opprimer, c’est de rinté*resser à votre salut.

Je ne sais s'il y eut jamais dans un grand empire un gouvcrneinent plus sage et plus modéré qu’a été celui des Romains dans les provinces. Le peuple romain n’avait garde d'imaginer aucun reste de souveraineté dans les peuples soumis, puisqu'il les ^ avait réduits par la force, et qu’une de ses maximes, pour établir .son autorité, était de pousser b xicloire jusqu’à convaincre les peuples vaincus de leur impuissance absolue à résister au vainqueur. Mais | encore qu'ils eussent poussé b puissance Jii.sque-Ià, ! sans s'imaginer dans ces peuples aucun pouvoir lé- j gitime qu'ils pussent opposer au leur, l'intérêt de ^ l'Etat les retenait dans de justes bornes. On sentait : bien qu'il ne fallait point tarir les sources publiques, ni accabler ceux dont on tirait du secours. Si quel* | quefuis on oubliait ces belles maximes ; si le sénat, ^

si le peuple, si les princes, lorsqu'il y en eut, quittaient les règles du lion gouvernement, leurs successeurs revenaient a l’intérêt de l'Etat, qui dans le fond était le leur : les peuples se rctaliiissaient; et, sans en faire des souverains, Marc-Aurèle se proposait d'établir, dans b monarchie la plus absolue, b plus parfaite liberté du peuple soumis ; ce qui est d’autant plus aisé que les monarchies les pins absolues ne bissent pas d'avoir des bornes inébranlables dans certaines lois fondamentales, contre lesquelles on ne peut rien faire qui ne soit nul de soi. Ravir le bien d’un sujet pour le donner à un nuire, c’est un acte de cette nature; on n'a pas iie.soin d'armer l’uppressé contre l’oppresseur : le temps combat pour lui, la violence réclame contre ellemême ; et il n’y a point d'homme assez*lnscnsé pour croire assurer b fortune de sa famille par de tels actes. Le prince même a intérêt de les empêcher : il sent qu’il faut faire aimer le gouvernement, pour le rendre stable et porpéluel. Comme on a vu qiio te vrai intérêt du peuple e»t d'intéresser à son salut ceux qui gouvernent; le vrai inlérêl de ceux qui gouvernent est d'intéresser aussi à leur conservation les iKMiples soumis. Ainsi l'étranger est repoussé avec zèle, le mutin et le séditieux n'est pas écouté; le gouvernement va tout seul , et se soutient , |>our ainsi dire , de son propre poids. .Sans craindre qu'on les contraigne, les rois habiles se donnent eux-memrs des bornes pour s’empêcher d’être surpris ou prévenus ; ils s’astreignent à certaines luis, pareeque la puissance outrée se détruit enfin elle-même. Pou.sscr plus loin la précaution , c'est, pour ne rien dire de plus, autant inquiétude que liberté , autant indocilité que prévoyance et sagesse, autant esprit de révolte et d'indépendance que zèle du bien public; et enfin (car je ne veux pa.s étendre plus loin ces réflixions) on voit assez clairement que les maximes otiiri'cs de M. Jurieu répugnent à la rai.son, et même a rexpérienre de la plus grande partie des peuples de l’univers.

Il faut néanmoins encore exposer ce que ce ministre croit avoir de plus convaincant. Il croit nous fermer la bouche, en nous dctuamiaiit «• ce qu'il « faudrait faire à un prince qui commanderait à la ■ moitié d’une ville de massacrer l'autre, sous pré- « texte de refus d’ol>éis.sance sur un commandt^ « ment injuste*. <• (^u'un homme se mette dans l'esprit de fonder des règles de droit et des maximes de gouveniemeiU sur des cas bizarres et inouïs parmi les hommes! MaLs écoutons néanmoins . et voyons où l'on veut aller. * Celte moitié « de la ville, pnur.sult-il , n’est |>as obligée de imis- « sacrer l'autre : on en demeure d’accord ; cor on <t donne des bornes à l'oliéissance active. Mais si

• ce souverain après cela a le droit de inassaerei « toute cette ville, sans qu'elle ait le droit desc

• défendre, il est clair que le prince aura le droit « de ruiner In société entière. » Puisqu'il voulait conclure a la ruine de toute la société en ce ens, que n'ajoutait-il eucore que celte ville fdt la siule où

• Lfit- xxt,p. vii.

CLNQUIÈME AVEnriSSEMENT

fc prioco fût souverain, ou qu’il en voulût faire autant à toutes les autres qui coni{)Oseraient son Etat ; en sorte qu'il y restât seul pour n’avoir plus de contradicteurs, (’t pour pouvoir tout sur des corps morts qui feraient dor<^nnvant tous ces sujets ? Le ministre n'a osé construire ainsi son hypothèse, pareequ’il a bien senti qu'on lui dirait qu'elle est insenscv; et c{uc c’est encore quelque chose de plus insejisé de fonder des luis, ou de donner un entpire au peiiplc, sous prétexte de remédier à îles maux qui ne sont que dans la tète d'un spéculatif, et que le genre humain ne vit jamais.

Comme donc, à parler de bonne foi, ce prince de M. Jurieu, qui voudrait tuer tout l’univers, ne fut jamais, et que la fureur et la frénésie n'ont pas même encore été jusque-là ; demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui aurait conni un semblable dessein, c'est en autres termes demander ce qu’il faudrait faire à un prince qui dcviendr.iit furieux ou frénétique nu-dela de tous les exemples que le genre humain connaît : en ce dis , la réponse serait trop aisi-e. Tout le monde dirait au ministre qu’on a donné des tuteurs à des princes moins I Insensés que celui qu'il nous propose. Son prétendu ^ empire du peuple n'esl ici d'aucun usage : le successeur naturel d'un prince dont le cerveau serait si malade, ou les tranqwrts si violents, ferait naturellement la charge de régent. Lorsque Ozias, frappé de la lèpre par un coup manifeste de la main de Dieu, prit in Ltite tout hors de lui-méine, on entendit inen que la volonté de Dieu était qu’on le séquestrât, selon la loi, de la soriété du peuple; et Joalhain , son iils aîné, qui était en état de lui succéder s'il fût mort, prit en main le gouvernement du royaume. On conserva le nom de roi au père : le nis gouverna sous son autorité ; et on n'eut pas besoin d’avoir recours à cette chimérique souveraineté dont on veut flatter tous les peuples.

Mais, après tout, où veut-on aller par cet empire du peuple.’ Ce peuple , à qui on donne un droit souverain sur ses rois, en a-t-il moins sur toutes les autres puissances? Si, parce qu'il a fait toutes les formes de gouvernement, il en est le maître; il est le maître de toutes, puisqu’il les a toutes faites également. M. Jurieu prétend, par exemple, que la puissance souveraine est partagée en Angleterre entre les rois et les parlements, à cause que le peuple l'a voulu ainsi. Mais si le peuple croit être mieux gouverné dans une autre forme de gouvernement , il ne tiendra qu’à lui de l'établir; et il n’aura pas moins de pouvoir sur le parlement, qu’on veut lui en attribuer sur le roi. Il ne sert de rien de répondre que le parlement cVst le peuple lui-même. Caries évéques ne sont pas le |>euple , les pairs ne sont pas le )>euple, une chambre-haute n’esl pas le peuple : si le peuple est persuadé que tout cela n’cst qu’un soutien de la tyrannie, et que les pairs en sont les fauteurs, on abolira tout cela. Cromwell aura eu raison de réduire tout aux communes, et de réduire les communes mêmes 6 une nouvelle forme. On établira, si l’on veut,uncrépublique, si l’on veutrétat populaire, comme on en aeu le dessein, cl que tant de gens l’ont

peut-être encore. Si les provioeet ne conviennent de la forme du gouvernement, chaque province s’eo fera un comme elle voudra. Il n'est pas de droit naturel que toute l'Angleterre fosse un même corps. L’Ecosse, dans la même Ile, fait bien encore un royaume à part. L’Angleterre a été autrefois p.irtagee entre cinq ou six rois. $i on en a pu faire plusieurs monarchies, on en pourrait faire aussi bien plusieurs républiques, si le parti qui l’entreprendrait était le plus fort : le peuple, qui est le vrai souverain, l’aurait voulu. Mais le sage Jurieu, qui aétablîl’empiredu peuple, a prévu cet inconvénient, et a bien voulu remarquer que le peuple peut abuser de son pouvoir. Je l’avoue : il l’a dit ainsi. Il semble même donner des bornes à la puissance du peujvie, > qui, dit-il *, ne doit jamais résister à » la volontédu souverain, que quand elle va direc- ■ tPincnt et plcineinent à la ruine de la société. • Mais qui ne voit que, de tout cela, c'est encore le peuple qui en est le juge? c’est , dis-je , au peuple à juger quand le peuple abuse de son |H)uvoir. I..e peuple, dit ce nouveau politique, est cette puissance s^uie n'a ^xjxf^soin d'aooir raison pour vaUder set or/es*. Qui donc dira au |>euple qu’il n’a pas raison? Personne ii’arieii à lui dire; ou t»ien il en faut venir, {vour le bien du peuple, à établir des puissances contre lesquelles le peuple lui-meme ne puisse rien : et voilà en un moment toute la souveraineté du peupleà bas, avec le système «lu ministre.

Quelle erreur de se tourmenter à former une politUpie opposée aux règles vulgaires, pour être enfin obligéd’y revenir î C'est comme dans une forêt, après avoir longtemps tournoyé parmi des sentiers embarnissés , se retrouver nu |)oint d'où on était parti. Mais examinons encore ce rare principe de M. Jurieu : • Il faut qu’il y ait dans lus sociétés une « certaine autorité qui n'ait pas besoin d'avoir rala son pour v.ilider ses actes. Or, celte autorité

• n'esl que dans le p^^uple » C'est par où il tranche ; c'est la finale rcsululion de toutes les difllcullés. Un de ses confrères lui a objecté celle téméraire maxime ; et notre ministre lui répond^ comme on va voir : « Celte maxime ne peut avoir de mauci vaise conséquence, qu'en supposant qu’on veut « dire que tout ce qu’iMi peuple fait par voie de « sédition doit valoir; mais c'est bien peu entendre « les ternies. Qui dit un acte, dit un acte juridique,

• une résolution prise dans une assemblée de tout « un peuple , comme peuvent être les parlements « et les états. Or, il est certain que si les peuples

• sont le premier siège de la souveraineté, ils n'ont «I pas besoin d’avoir raison pour valider leurs actes, « c'est-à-dire, pour les rendre exécutoires. Car, « encore une fois, les arrêl.s, soit des cours sou-

• veraines, soit des souverains, soit des assemblées ■ souveraines, sont exécutoires , quelque injustes « qu’ils soient. « Je le prie, si ses pensées ont quelque ordre , s'il veut nous donner des idées nettes, qu’il nous dise ce qu'il entend par exécutoires. Veut-

« UU. XVI, p. m. — * U-dessus. — 3 LtU. xvni, p. IM, • L u. \\J , p. 107.

SUR UES LETTRES DE M. JURIEÜ

il dire que tous les arrêts justes ou injustes des souverains et des assemblées souveraines sont exécutés en effet? Bien certainement cela n'est pas. Yetit il dire qu'ils le doivent être, et enfin qu'ils le sont de droit? Voilà donc, selon lui-même, un droit de mal faire, un droit contre la justice, qui est précisément, comme on a vu, ce qu'il a voulu éviter; et néanmoins par nécessité il y retombe.

Qu'il cesse donc de nous demander quel droit a un prince d'opprimer la religion ou la justice : car il avoue a la ün que, sans avoir droit de mal ordonner ou de ma) faire, (car personne n'a un tel droit, et ce droit même n'est pas), il y a dans la pui:>sance publique un droit d'agir, de manière qu'on n'uit pas droit de lui résister par la force, et qu'on ne puisse le faire san.s attentat.

Que s'il dit que, selon ses maiimes, ce droit n’est que dans le peuple, et que le peuple a seul cette autorité de valider ses actes sans raison : il est vrai qu'il Ta dit ainsi dans la lettre xviii*; mais il n’est pas moins vrai qu’il s'eu est dédit dans la lettre XXI®, où nous avons lu ces paroles, que, nonseulement les arrêts du peuple , mais encore ceux des cours souveraines ou des souverains , ou des assemfdé'^s souveraines , sonl execu/oires de droit : et .ainsi cette autorité n’est pas seulement dans le peuple, comme il l'avait posé d’abord.

S il rt'pond qu'a la vérité elle peut être dans les souverains ou dans les cours de justice, mais quelle n'est en sa perfection que dans le peuple; et c-ucore, non pas dans un peuple séditieux, mais, comme il l'a défini, dans une assenil^ii'e où il fait un acte juridique et légitime : ne voit-il pas que la question revient toujours? Carqu'esl-ce <fu’une assemblée , et qu'est-ce qu’un acte juridique ? L’acte qu’on passa sous Cromwell pour supprimer l'épiscüpal et la chambre-Iiaute, et attribuer aux communes la suprême aulorilé de la nation , jusqu'à celle de ju^er le roi , n’étail-ce pas l'acte d’une assemblée qui prétendait représenter tout le peuple et en exercer le droit? Car qu’csi-ce enfin que le peuple, selon M. Jurieu, si ce n'est le plus grand nombre? El si c'est le petit nombre ; qui peut Itii donner son droit, si ce n'est le grand? L'a-t-il par la loi de Dieu, ou par la nature? El s'il Ta par l’instilulion et la volonté du peuple, le même peuple, qui l’a donné, ne peut-il pas l’oter ou le diminuer comme il lui plaît? Et quelles bornes M. .îurieu pourr.vt-il donnera sa souveraine puissance? Sera-ce les lois du pays et les coutumes déjà établies? Comme si M. Jurieu ne les fondait pas sur l’autorilé du peuple, ou que le peuple n'en fiU pas autant le maître sous Cromwell , qu'il l’est à présent, et autant cette puissance suprême qui n’a pas h<‘Soin d’avoir raison pour rendre ses actes valides et exécutoires de droit. Dira-t-U enfin que Cromwell agissait par la force, et avait les armées en sa main? Quand donc on a une année, l'acte n'est pas légitime; ou bien est-ce peut-être qu'une armee de citoyens, telle qu'était celle de Cromwell, annule les actes, et qu'une armée d’étrangers rend tout légitime? Avouons que M. Jurieu nous parle d'un

peuple qu’il ne saurait définir; et cela qu'cst-ce autre chose que ce petiple sans loi et sans règle , dont il a été parlé au commencement de ce discours ?

M. Jurieu ne rougit pas de flatter un tel peuple, et il appelle ses adversaires les flatteurs des rois. Mais puisqu'il trouve plus beau d’être le fbtleur du peuple , il doit songer que les gens d'un caractère si bas , sous prétexte de flatter les peuples, sont en effet des flatteurs , des usurpateurs et de4 tyrans. Car, en parcourant toutes les histoires des usurpateurs, on les verra presque toujours flatteurs des peuples. Cest toujours ou leur liberté qu'un veut leur rendre, ou leurs biens qu'on veut leur assurer, ou leur religion qu'on veut rétablir. I.e |>euple se laisse flatter, et reçoit le joug. C’est à quoi aboutit la souveraine puissance dunt on le flütte; et il se trouve que ceux qui flattaient le peuple sont en effet les sii|>pdts de la tyrannie. C'est ainsi que les l'Uats libres se font des monarques absolus, et deviennent insensiblement; mais que dis-je? ils deviennent manifestement l'annexe d’une moiiarcliie étrangère. C'est ainsi que les États monarchiques se font des maîtres plus absolus que ceux qu'on leur fait quitter, sous pretexte de les affrancliir. Les lois qui servaient de rempart à la liberté publique s'abolissent, et le prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. Deux peuples se lient l'un l'autre, et concourent ensemble à rendre invincible la puissance qui les tient tous également sous sa main : on a fait cet ouvrage en les flattant.

On a fait beaucoup davantage , et on a changé les maximes de la religion. M. Jurieu en convient , et , pour défendre la convention, ü attaque directement l’Église anglicane. • C’est, dit-il', ici un

• endroit à faire s^mtir à l’Eglise anglicane coin- « bien les principes qu'elle a voulu établir depuis

• le retour du roi Charles II, sont incompatibles « avec la droite raison et avec la lil)erlé d'Angle- •> terre. » C'est donc l'Eglise anglicane qu'il prend à partie directement, et il va lui découvrir ses variations. Il commence par la flatterie , car c’est en la carcs.s^int qn’on veut lui faire avaler le poison d'une nouvelle doctrine. « La mort de Charles l®\ n continue notre mini.stre , leur a fait horreur; et

• il.s ont eu raison en cela. Ils ont cherché une théo- « logie et une jurisprudence qui püt prévenir de

• semblables attentats; en quoi ils n'ont pas eu « tort. Ils ont reconnu que les ennemis des rois « d'Angleterre étaient aussi les leurs; car les fa- « natiques et les indépendants n'en veulent pas « moins à l'Eglise anglicane qu’à la royauté. Ils a ont cherché les moyens de mettre à couvert

• l'É4;lise anglicane : on ne saurait les blâmer là-

• dedans. Ils ont voulu mettre la souveraine au- « torité des rois et leur propre conservation sous

• un même asile : c'est la souveraine indépendance « des rois, enseignant que, sous quelque prétexta

• que ce soit, soit de religion, soit de con^rra- « tion de lois ou de privilèges , il n'est jamais per-

' Lett. XTIJI , f. iti>

CINQÜIÈMK AVEnilSSEMKM.

• mis de résister aux princes, el d’opposer la force

• à la Tioience. • Voilà donc les maximes qu'avait établies l'Eglise anglicane, de l'aveu de M. Jurieu ; des maximes directement opposées à celles qu'on a suivies dans la convention, directement opposées à celles que M. Jurieu a établies pour la défendre. Voici maintenant la décision de ce ministre : « lis « ne se sont pas n^ierçus « (les évéques et les universités qui ont établi par tant d’actes la maxime de la souveraine indépendance des rois, si contraire aux maximes de la convention , et de M. Jurieu, qui la defend); « ils ne se sont pas aperçus pre-

• miéremeiit, que cela ne pouvait leur servir de « rien; secondement, qu'ils se mettaient dans un « état de contradiction, et renversaient toutes les « lois d'Angleterre. • C’est à quoi en voulait venir ce ministre, avec tout ce beau semblant et cet air flatteur : lU ont eu raisoHy ih n ont pas eu for/, on ne saurait les blâmer. Que veut-ü conclure par là.’ Que ces docteurs, qu'il faisait semblant de vouloir louer, se sont mis dans tm état de contradiction, et ont renversé toutes les lois de leur jxtys.

Mais, après tout, que veulent dire ces fades louanges qu'il donne à l'Eglise anglicane : « Klle n'a pas

• eu tort, elle a eu raison ; on ne saurait la blJmer

• d’avoir cherché les moyens de se mettre à coii- « vert des fanatiques, qui n'étaient pas moins ses « ennemis que ceux de la royauté, eide mettre sous « un même asile la souveraine autorité des rois et ■ sa propre conservation? » Que veulent dire, encore un coup, tous ces l^aux discours, si ce n'est que les decisions de l’Eglise anelicane n'étaient qu’une politique du temps, qu’il fallait maintenant changer, comme contraires aux vrais intérêts de la nation? Il n'en faut pas davantage pour enrichir rilistoire des Variations d'un grand exemple, de l’aveu même de M. Jurieu : L’Église anglicane avait posé, comme une maxime de religion, la som eraine indépendance des rois* ; en stirle qu’il ne fût jamais permi.s de leur résister par ta force, sous quelque prétexte que ce fût, pas meme sou.s celui de la religion , ou de la conservation des lois et des priciléges. I/Anglelerre agit maintenant par des maximes contraires ; l'Angleterre a donc cliangé les maximes de religion qu'elle avait établies. M. Jurieu l'avoue, et Hlistoire des Variations est augmentée d'uu si grand article.

Mais venons encore un peu au fond de ce changement. Selon M. Jurieu, ce qui donna lieu dans l’Eglise anglicane aux maximes de la souveraine indépendance des rois fut le parricide aimmiiiable de Charles I" ; c’est-à-dire que ce fut le désir d'extirper le cromwellisme et la doctrine qui donnait au jieuple le pouvoir déjuger ses rois à mort, sous prétexte d'avoir attaqué la religion ou les lois : car c’était l’erreur qu’il fallait combattre, el le grand principe de Cromwell. Mais voyons si M. Jurieu l’a bien détruit. • K n'est rien , di'l-il », de plus injuste

• que d’attribuer à notre théologie le triste supplice

^ Leli. xvtil, III. - * lùid. p. IJ7.

« de Charles 1". C'est la fureur des fanatiques et le$

• intrigues des papistes qui ont fait nette action . épouvantable..,. Mc sait-on pas que c’est le fait de . Cromwell, qui se servitdes fanatiques pour rendre

• vacante une place qu'il voulait occuper.’ . Laissons croire à qui le voudra ces curieuses intrigues des papistes, et leur secrète intelligence avec Cromwell Venons aux vrais auteurs du crime. C'est Cromwell, et les fanatiques, je l’avoue. Mais de quelles masimes sc servirent-ils pour faire entrer les peuples dans leurs sentiments? quelles maximes voit-on encore dans leurs apologies ; dans celle il’iin Milton, et dans cent autres libelles dont le.s croimvellistes inondaient toute l’Kurope? De quoi sont pleins tous ces livres, et tons les actes publies cl particuliers qu'on faisait alors, que de la souveraineté absolue des peuples sur les rois, et de toutes les autres maximes que ^I. Jurieu soutient cneoru .ai>rès Biic!i.anan ,qiie la convention a suivies, et où rilglise anglicane se laisse entraîner, malgré ses anciens décrets? Il n'est pas question de dite.ster Cromwell et de le comiwrcr à Catilina, qii.ind après cela on suit toute sa doctrine. Car écoutons comme 5 en défend M. Jurieu. . Mous ne disons pas, dil-

• il ■ , qu'il soit permis de i-ésister aux rois jusqu'à

• leur cuuper la tétc. Il y a bien de la difli-rence

• entre attatpier et se defendre. La défense est lé- - gilime contre tous ceux qui violent le droit des

• gens et les lois des nations : mais il n’est pas ■ permisd'attaquerdesrois, etdes rois innocents, . pour leur faire souffrir un honteux supplice. .’ Il semblait dire quelque chose eu faveur des rois, en leur accordant du moins qu'il n’e.st pas permis de les attacpier, ni même de leur rcxlster Jusqu'à leur faire souffrir le dernier supplice; mais il n’ose soutenir ce peu qu’il leur dotiiie. Il craint de s’engager trop en disant qu'il n’e.sl lias permis de pousser les rois jusque-là, el II en vient aussitôt à la restriction lies rois innoeeuls. En effet, si les peuples sont toujours et en toute forme d'Llat les principaux souverains; si les rois sont leurs ju.sticiablc3

et relèvent de ce tribunal ; si on peut leur faire la guerre, appeler contre eux l'étranger, les priver de la royauté, les réduire par conséquent à un état particulier; qui empêche qu'on n'aille plus loin; et qui pourra les garantir des extrémités que je n'ose nommer? Leur inmu-ence, dira ,M. Jurieu, comme les derniers du peuple. Mais encore qui sera le juge de leur ijinoceace , si ce n’est encore le peuple ; ce pt'uplequi n'a pas mêjiie besoin d'avoir raison pour rendre ses actes valides, juridiques et exécutoires comme parle ,M. Jurieu? Qui ne voit donc que pai^ les maximes de ce ministre, et par celles que l’Angleterre vient de suivre, le cromweltisnie prévaut , et qu'il n'y a rien à lui opposer que les maximes' qu'on reconmait être celles de l'ftglisc anglicane, mais qu’elle voit niainlenaut ensevelies avec la succession de ses rois?

Après la condamnation de ses anciennes maximes, il faut encore qu elle souffre les insultes d’ua

• Ull. XVIU.p. 137.

Jy

SUR LES LETTRES DE M. JURIEÜ

M. Juricij.qui se moque ü’clle en la louant, et qui ose lui reprocher que ce qu’elle a fait sous Cliarles II était l'effet d'une mauvaise politique, et un entier renversement des lois du pays.

Mais, après l’avoir ainsi désimnorée, il espère de l’accabler par ces paroles ' : • Je voudrais bien qu’on

• me répondit à ce raisonnement : Etre chef de >• l'Epiise anglicane et membre de l’Église pro*

• testante, c'est aujourd'hui la même chose.

« lois d’Angleterre , depuis Henri Vlll, ordonnent

• que le roi sera chef de l’Église anglicane : donc

• elles ordonnent qu'il sera membre de l’Eglise pro- « testante. » l.e ministre se persuadeque t’Angle* terre, en oubliant ses dogmes, oubliera jusqu’à son histoire. Elle oubliera que Henri Vlll, a qui le tniiiistre même attribue la loi par laquelle les rois d'Angleterre sont chefs de l’Eglise, ne laissa pas d'appeler à sa succession Marie sa lîlle trcs-cathuli* que, avant même Élisalieth protestante. Elle oubliera qu’on avait re<;u le testament de ce prince connue un acte conforme aux lois fondamentales du royaume, qu'on se soumit à la reine Marie, qu’on punit de mort les rebelles qui avaient osé soutenir qu’elle était incapable de régner, et que depuis on lui demeura toujours lidcle. Elle oubliera, pour ne point parler de tout ce qui s’est passé sous Citarles H en faveur de la succession à laquelle tes factieux ne purent Jamais donner d'atteinte, elle oubliera, dis-je, que Jacques II, son magnanime frère, a été reconnu dans toutes les formes et avec tous les serments accoutumés, sans aucune contradiction, et a régné pai.siblcmeiit plusieurs années. L’Angleterre oubliera tout cela; et M. Jurieii, un ministre presbytérien , un étranger qui a oublié son pays, apprendra aux Anglais le droit du leur, et reformera les maximes de leur f-^iise.

Quoi qu'il en soit, le ministre a montré assez clairement à l'Eglise anglicane sa prodigieuse cl soudaine variation sur le sujet de robéissance due aux rois. Cet avertissement a fait paraître dans toutes les Églises protestantes, et en particulier aux prétendus réformés de ce royaume, un semblable changement, et tout ensemble une manifeste opposition de leur conduite et de leurs maximes avec celles de l'ancien christianisme. Il n'y a qu'à entendre encore une fois Calvin, lorsqu'il présente à François I*' l’apologie de tout le parti, dans la lettre où il lui dédie son Institution, comme la commune Confe.ssion de foi de lui et des siens*. On ne peut rien alléguer de plus autlieiititpie (pi’une apologie présentée à un S! grand roi par le chef des prétendues Eglises de France , au nom de tous ses disciples. Calt in l’a composf'e, autant qu’il a pu, sur le modèle des anciennes apologies de la religion chrétienne, presentéesaux em|>erciirs qui la persécutaient: il proteste, sur ce fundi'inent, qu’on accuse en vain ses sectateurs de roulüir ôter le sce/>tre aux rois , et trouhier la police ^ le repos et l'ordre des États C’était donc un crime qu’il détestait, ou qu'il faisait

* Lu. iviii, p. 142. * Pr*/. ud ng. Cuti. -* Init. EihU.

aJ Franc. J.

semblant de détester. Mais les nouvelles Églises n'ont maintenant qu’à examiner si elles n’ont point troublé les royaumes, attaqué la puissance souveraine par leurs actions et par leurs maximes, et été le sceptre aux rois. Calvin témoigne (\u'ilalouloun pour sa f>atrie , encore qu'il en soit chassé , toute l'aj/ection convenable, et que les autres bannis et fugitifs y comme lui *, conservent toujours les mêmes sentiments pour elle. Nos prétendus réformes n'ont qu'à songer s'ils conservent ces sentiments que Calvin attribuait à leurs ancêtre.s , et s’ils ne macliinent rien contre leur patrie et contre leur prince; contre un prince( pour ne point parler des qualités liéroïques qui lui ont attiré l’admiruliun et ensuite la jalousie de toute l’Europe) que ses inclinations bienfaisantes rendent aimable à tous les Français, dont une fausse religion n'a pas encore entièrement corrompu le cœur. Calvin sc plaint, à la Vérité, pour lui et pour les .siens, qu’on émeut de tous côtés des troubles contre eux; mais pour eux , qu*i/jr n'en ont Jamais ému aucuns *. Mais il n’y a qu'a lire l’Hisloire de Hèze, pour voir s’il y eut jamais rien de plus inquiet, de plus tumultueux, de plus hardi, de plus pret à forcer les prisons, à envahir les églises, à se rendre maître des villes^, en un mot a prendre les armeset à donner des batailles contre ses rois, qucce peuple réformé. Calvin, qui faisait à François Kr ces belles protestations, les a vues oubliées vingt ans après , et cette feinte douceur changée en fureurs civiles. Il ne s’en est point ému ; il ne s’est point plaint de se voir dédit de ce qu'il avait autrefois prote.sté aux rois, au nom de tout le parti. Bien plus, il a approuvé ces guerres sanglantes^, lui qui se vantait que son parti n’était pas seulement soupçontié d’avoir causé la moindre émotion.* Nous sommes, dit-il en parlant des « émotions populaires, injustement accii.sés de tel- « les entreprises, desquelles nous ne donnâmes ja- « mais le moindre soupçon. Et il est bien vraisembln- « bie, poursuit-il en insultant ses accusateurs, il « est bien vraisemblable que nous, desquels n’a ja- « mais été ouïe une seule parole séiÜtieuse, et des- « quels la vie a toujours été connue simple et pai- « sible, quand nous vivions sous vous, .Sire, ma-

• chinions de renverser les royaumes! • Cependant on sait ce que firent ces gens si simples et si paisibles, à qui il n'etait jamais échappé de fxiroles séditieuses, loin qu’ils fussent capable.s de songer à renverser les royaumes. Calvin les a vus changer lui-même. Il leur a vu commencer les guerrt'S dont le royaume ne s'est sauvé que par miracle. Rèze, son fidèle disciple et le compagnon de ses travaux, se glorifie, deratit toute la chrétienté, d’en avoir été l’instigateur, * en induisant tant M. le prince

• (ieCoiulé que M. l’amiral, et tous autres seigneurs •• et gens de toute qualité, à maintenir, par tous « moyens à eux |>ossibles, l’autorité des édits et

• l’innocence des pauvres oppressés^. • Il comprend nommément entre ces moyens possibles la prisa

• Ef/isi. ad Franc. /. sub Hn. — * Ibid. iuit. — » /'«•. lib. X. — * ibid. — * Ibid. Hist. dé Bcs. l. vi , p. 29t.

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des armes, l) impose aux princes du sang, aux officiers de la couronne, aux grands seigneurs du royaume, et afin que rien n’échappe à sa vigilance, aux gens de toute qualité^ ce nouveau devoir d'entripreudre la guerre civile : elle devient juste et n«‘essaire, selon lui : il en a écrit riiistoire pour servir d’exemple aux siècles futurs; et il ii'a point rougi de nous rapporter la protestation des ministres contre la paix conclue à Orléans , afin que la postérité fAt avertie comme Us se sont portés dans cette affaire*. Ih-st constanlquM ne.s’agissaitni de la silrelé des personnes, ni même de celle des biens et des honneurs, puisque le prince deCondéy avait pourvu ; mais seulement de quelques légères modifications qu’on apporta aux édits. Cependant les ministres réclamèrent , et ils ne voulurent pas, non plus que Bèze leur historien, que la postérité igiioriit qii’ilsélaient prélsacontinuerla guerre civile, a rompre une négociation , tout commerce, tout traité de |Kiix , cl à mettre en feu tout le royaume, pour dt“s causes si pou importantes. Voilà ces gens si palsiblesf dont Calvin vantail la douceur. Mais il ajoutait encore : » Comment pourrions-nous songer à ■ renverser le rovnume, puisque maintenant, étant « diassés de nos maisons, nous ne laissons point « de prier Dieu pour votre prospérité c l celle de voit tre règne? ■ M. Jurieu et les réfugiés savent bien les vœux qu’ils font pour la prospérité de leur roi cl du royaume, contre lequel iis ne cessent de soulever de tout leur pouvoir toutes les puissances de l’Europe, et ne méditent rien moiusqiiesa ruine totale. Ils savent bien quels sentiments ont succédé .à celte feinte douceur que Calvin vantait; et leur imni>trc nous s avoué que ce nVsl rien moins que la fureur et que la rage. Enfin Calvin finissait l’apologie de nos réformés en adressar.l ces paroles à François I" : « Si les détractions des malveillants empêchent lel- « lement vos oreilles, que les accusés n'aient aucun

• lieu dese defendre; si ces impétueuses furies, sans

• que vous y mettiez ordre, exercent toujours leur « cruauté par prisons, fouets, gênes, coupures, hni-

• lures : • voilà toutes les extrémités prévues et rapportées par nos réformés; et Calvin, bien assuré dans Genève, les y envoyait sans crainte, à l’exeniplc des autres reformateurs, aussi tranquilles que lui. Mai.s que promettent-ils au roi en cet état? • Nous , « certes, comme brebis dévouées à la boucherie, sc-

• rons jetés en toute extrémité , tellement, iican-

• moins, que nous imsséderons nos âmes en patien- « ce, et attendrons la main-forte du Seigneur. • Ainsi il reconnaissait qu’il n’y avait que ce seul refuge contre son prince et sa patrie , ni d'autres armes à employer que la patience. Les protestants d'alors y souscrivaient, et sc croyaient du moins obligéfià soutenir le langage des premiers chrétiens, dont ils se vantaient de ramener l’esprit. Mais ou c’éuil fiction ou hypocrisie, ou en tout cas celle patience St tût oubliée n’avait pas le caractère des choses divines , qui de leur nature sont durables; si ce n’est que nous voulions dire, avec M. Jurieu ;

que des paroles si douces sont bonnes lorsqu’on est faible, et <|u’on veut sc faire honneur de sa patience, en couvrant son impuissance de ce beau nom. Mais ce n’est pas cc qu'on disait au commencement, et ce que disait d’abord Calvin lui-niéme. Ainsi tout cc que lui et tous scs disciples, d'un commun accord, ont dit depuis; tout ce que les synodes ont décidé en faveur des guerres civiles; tout ce que M. Jurieu tâche d'établir pour donner des bornes à la puissance des souverains et à l'obéissance des peuple.s, n’est qu’une nouvelle preuve que la réforme, faible et variable, n'a pu soutenir ce qu'elle avait d'abord montré de chrétien, et ce qu’elle avait vainement tâché d'imiter des exemples et des maximes de ranrieime Eglise.

DÉFRISE

tir.

L’IÏISTOIRE DES VARIATIO.NS

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