‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 106 sur 282 · S DR LUTIUTÉ DES SOUFFRANCES · texte numérisé non relu

S DR LUTIUTÉ DES SOUFFRANCES

la gré ce Je son Saint-Esprit par l'intercession de la bienheureuse Vierge , en lui disant avec l'ange : Ave, Maria.

Quand Jésus-Christ propose aux peuples avec des paroles sublimes les impénétrables secrets qu’il a vus dans le sein de son Père; quand il enveloppe dans des paraboles les mystères du royaume de Dieu , afin , comme il dit lui-méme , que les hommes ingrats et superbes • en voyant « ne voient point, et en écoutant n'entendent

• point' ; « on ne doit pas s'étonner beaucoup, chrétiens , si les apôtres ne comprennent point ces mystérieux discours. Mais qu'ils n'aient pu concevoir les choses que le Fils de Dieu leur dit aujourd'hui en termes si clairs, je vous confesse, mes frères, que j’en suis surpris. En effet, écoutez , je vous prie , de quelle sorte il leur parle dans notre évangile. • Nous montons, leur dit-il, en « Jérusalem ; et toutes les choses que les prophètes

• ont écrites du Fils de l'Homme, seront bientôt

• accomplies : car il sera livré aux Gentils, il sera

• moqué, flagellé, on lui crachera au visage; et

• après l’avoir fouetté, ils le feront mourir, et II

• ressuscitera le troisième jour1. » Je vous demande, messieurs, en quelle partie de ce discours vous trouvez de l'obscurité : au contraire , ne parait-il pas que tout y est fort intelligible? Il spécifle tout fort distinctement; et il ne s'était pas énoncé en termes plus clairs , quand les apôtres lui dirent en un autre endroit : « Maître,

• vous nous parlez à cette heure tout ouvertement ,

• et vous n usez d'aucune ligure ni parabole : - Ecce nunc patam loque ris, el proverbium nulhtm dicis ’. Et toutefois admirez que Jésus ayant dit ces choses sans aucune ambiguité , saint Luc remarque aussitôt qu'ils ne comprirent rien en tout son discours : et comme si c'était peu de l'avoir observé nnc seule fois , il continue en disant :

• Cette parole leur était cachée : * et enfin il ajoute encore : • Et lis n'entendaient pas ce qu'il lenr

• disait. ■

Certainement ce n'est pas en vain que l'évangéliste insiste si fort sur cette ignorance des apôtres : il veut que nous entendions, par ces fréquentes répétitions, combien étaient épais les nuages qui enveloppaient leurs esprits ; et tout ensemble il nous avertit qu'il ne faut point passer ici légèrement , mais nous arrêter avec attention , et sérieusement réfléchir sur une telle ignorance. Or, mes frères , pour me conformer à l'intention de l'auteur sacré et à celle du Saint-Esprit , j’ai dessein de vous proposer les réflexions que j'ai faites. Ci que je découvre d'abord , c'est qu’il ne

• Siarr. pr. 11.

• Ims. imn, 3i, 32, a*

• Joan. ivi , 30

suffit pas que le soleil luise , et que les flambeaux soient allumés , si la vue est mal disposée , et que la clarté se présente en vain, lorsque les yeux sont malades. Mais quel était cet aveuglement qui empêchait les apôtres d’entendre des paroles si manifestes , et de voir, pour ainsi dire , dans un si grand jour? C'est ce qu'il nous faut rechercher ; et c'est lé qu'en trouvant la cause qui offusque leur intelligence , nous connaîtrons les empêchements qui obscurcissent aussi si souvent la nôtre. Pour pénétrer ce secret , conférons un autre passage avec celui-ci : c'est une excellente méthode pour entendre les Écritures ; je m'en servirai en ce lieu, et saint Luc nous expliquera les sentiments de saint Luc.

Après qu’il a rapporté, dans son neuvième chapitre , un discours du Sauveur des âmes sur le sujet de sa passion et de sa mort , semblable à celui qu'il tient dans l’évangile de ce jour, il remarque pareillement que les apôtres n’y comprirent rien ; « Et les disciples , dit-il , n'enten-

• dirent point cette parole, et elle était comme « voilée devant eux, en sorte qu'ils n'en sen-

• taient pas la force; et iis craignaient de l'in-

• terroger sur cette parole : ■ Al illi ignorabant verbum istud, et eral velalum ante eos, ut non sentirent illud : et timebant eum inlerrogare de hoc verbo'. Cette ignorance les tient quand Jésus leur parle de sa passion. Je vois, si je ne me trompe, les deux causes de l'aveuglement. Si les apôtres n’entendent pas les paroles trèsévidentes du Sauveur Jésus , c’est que non-seulement leur esprit , mais encore leur volonté , est mal disposée. Premièrement ils n’entendent pas, parce qu'ils ont l'esprit occupé par d'autres pensées , et obscurci par les préjugés qui naissent des sens; et voilà ce voile qui est devant eux, et les empêche de voir. Et crut velalum ante eos. Secondement ils n’entendent pas, parce qu’ils refusent de chercher l'éclaircissement nécessaire ; ils craignent d'être éclaircis ; et ils ne découvrent pas la lumière , à cause qu'ils détournent les yeux délibérément. « lis apprèhen- « daient, dit l’évangéliste , de l'interroger sur ■ cette parole : » Et timebant eum interrogarede hoc verbo. Voilà donc les deux grands obstacles qui nous empêchent d'entendre les paroles de Jésus-Christ : obstacle de la part de l'entendemeut, qui, prévenu de ses pensées, et couvert de scs préjugés comme d’un voile ténébreux, ne peut pénétrer à travers ce voile qui lui couvre les vérités évangéliques , ni le percer par ses regards : obstacle de la part de la volonté, qui fuit l’éclaircissement, et ne veut pas être instruite. Telles sont les causes profondes de l'a-

' Luc. ix, vs.

SUR L’DTILITÉ DES SOUFFRANCES. soi

vcuglement des mortels sur la passion du Sauveur. L'esprit préoccupé ne peut recevoir la lumière; la volonté dépravée l'évite et la craint. O Jésus! dans quelque évidence que vous exposiez le mystère de vos souffrances , les hommes n'entendront jamais ; et notre aveuglement sera sans remède , si nous ne déracinons ces deux maux extrêmes qui nous empêchent de voir; la préoccupation dans l'esprit, et une crainte secrète dans la volonté qui nous fait appréhenderla lumière. C’est aussi ce que j'entreprends, avec le secours de la grâce , dans les deux parties de mon discours.

PREMIER POINT

Saint Thomas voulant nous décrire ce que

c’est qu'un bon entendement, et quel est l'homme bien sensé , dit que c'est celui dont l’esprit est disposé comme une glace nette et bien unie,

. où les choses s'impriment telles qu’elles sont,

« sans que les couleurs s'altèrent , ou que les ■ traits se courbent et se défigurent : * In quo objecta non distorta, sed simplici intuitu recta videntur'. Qu'il y a peu d'entendements qui soient disposés de cette sorte ! que cette glace est inégale et mal polie ! que ce miroir est souvent terni, et que rarement 11 arrive que les objets y paraissent en leur naturel ! Mais il n’est pas encore temps de nous plaindre de nos erreurs : il en faut rechercher les causes ; et tous les sages sont d’accord que l'une des plus générales , ce sont nos préventions, nos vains préjugés , nos opinions anticipées.

Le même saint Thomas remnrque qu’il y a un certain mouvement dans nos esprits qui s'appelle précipitation ; et je vous prie , messieurs, de le bien entendre. Ce grand homme, pour nous le rendre sensible , nous l’explique par la ressemblance des mouvements corporels’. Il y a beaucoup de différence entre un homme qui descend , et un homme qui se précipite. Celui qui descend , dit-il , marche posément et avec ordre,

et s'appuie sur tous les degrés : mais celui qui se précipite, se jette comme à l’aveugle par un mouvement rapide et impétueux , et semble vouloir atteindre les extrémités sans passer par le milieu. Appliquons ceci , avec saint Thomas , aux mouvements de l'esprit. La raison , poursuit ce grand homme, doit s'avancer avec ordre, et marcher, aller considérément d'une chose à l'autre ; si bien qu’elle a comme ses degrés par où il faut qu'elle passe avant que d’asseoir son jugement : mais l'esprit ne B'en donne pas toujours le loisir; car il a je no sais quoi de vif qui fait

qu'il se hâte toujours et se précipite. Il aime mieux juger que d'examiner les raisons , parce que la décision lui plaît et que l'examen le travaille. Comme donc son mouvement est fort vif et sa vitesse incroyable, comme 11 n'est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits, il s'avance témérairement, il juge avant que de connaître : il n’attend pas que les choses se découvrent et se représentent comme d’elles-mêmes , mais il prend des impressions qui ne naissent pasdes objets , et , trop subtil ouvrier, il se forme lui-même de fausses images. C’est ce qui s’appelle précipitation; et c'est la source féconde de tous les faux préjugés qui obscurcissent notre intelligence.

En effet, messieurs, ces préventions et ces opinions anticipées sont autant de nuages devant l'esprit, autant de taches sur ce beau miroir, qui empêchent que lu vérité n’y soit Imprimée. Vous sollicitez un juge , vous vous excusez envers un maître , vous voulez instruire un égal ; vous le trouvez prévenu : A le grand et inutile travail !

A que vos paroles sont faibles , et que vous vous consumez par un vain effort ! L’esprit est engagé et a pris sa forme ; les idées qui sont déjà au dedans repoussent tout ce qui vient du dehors : Et conversum est retrorsum judicium, et justitia longe sletit; quia corruitin platea veritas, et icqvitas non potuil ingredi ' : « Le jugement ■ s’est retiré de nous, et la justice s’est tenue éloi-

* gnée , parce que la vérité a été renversée dans

* les places publiques, et que l’équité n’y a trouvé « aucune entrée. » La vérité se présente, on ne la voit plus , on ne l’entend plus. Combien de fols on ferme l’oreille aux plaintes des Innocents 1 Ah 1 mes frères, donnons-nous garde de cette dangereuse précipitation. Laissons agir les raisons , laissons faire les choses; c'est-à-dire, recevons les Impressions que la vérité fera sur notre esprit ; mais n'en prenons point de nous-mêmes. Apprenons à arrêter cette mobilité inquiète, car ensuite, pour l'ordinaire, on ne revient plus : et comme si notre entendement avait fait son effort , il semble n’avoir plus d’activité que, pour suivre l’impression qu'il s’est donnée à luimême , et s’engager dans la route qu’il a commencée; car ces pernicieuses préoccupations nous troublent tellement la vue, que « la lu-

* mière de nos yeux n’est plus avec nous : » Lumen ocutorum meorum et ipsum non est mecum’;e t nous enchantent de sorte, si vous me permettez de parler ainsi , que nous ne sommes capables de voir ni les objets qui se présentent ,

1 II. a. Quati. u, art s.

’ Ibid, liii , art. 3.

1 />. ux, 14.

» Pt. xxxvu , H>.

Page 1