SUR L’UTILITÉ I)F.S SOUFFRANCES
ni même ce voile obscur qu’elles nous mettent tant ils s'étalent mis dans l'esprit que tout de- j
subtilement devant les yeux. valt être grand et magnifique dans le Fils de
Considérez les apOtres : vous avez oui les pa- Dieu ! tant ils s'étaient rempli l'imagination des rôles par lesquelles le Fils de Dieu leur explique opinions judaïques touchant le règne pompeux les opprobres de sa passion et l'ignominie de sa de leur Messie I C’est pourquoi , dans quelque mort prochaine ; et vous avez reconnu qu’il n’y a évidence que Jésus-Christ leur puisse parler de rien ni de plus clair ni de plus formel. Toutefois sa croix et de ses souffrances, ils ne peuvent vous le voyez : ils sont tellement occupés de la rien comprendre dans ses paroles; < et leur prefausse imagination des grandeurs mondaines « mier préjugé est un voile qui les empêche (car c'est là ce qui les tient arrêtés), du règne ■ d'en sentir la force : » Et erat vetatum ante temporel du Messie , de son trône , de ses triom- eos , ut non sentirent illud phes, qu’ils se figurent semblables à ceux que Que si vous me demandez d'où naissait dans le monde admire , qu’ils ne peuvent comprendre les saints apôtres une si violente préoccupation , ses discours. Et remarquez, chrétiens, qu'ils je vous le dirai, messieurs, en peu de paroles : avaient déjà entendu que Jésus était le Fils de c'est qu'ils voulaient juger des desseins de Dieu Dieu. Saint Pierre l'avait confessé, lorsqu'il selon la mesure du sens humain. Je l'ai déjà dit, avait rendu au nom de tous ce témoignage ad- messieurs, queeequi est cause que nous jugeons mirable que la chair et le sang ne lui avaient mal,e’estque nous jugeons précipitamment, et point révélé; témoignage qui changea Simon en que notre esprit trop prompt se laisse emporter,
Pierre, et le fit véritablement fils de la colombe, penche d'un côtéou d'un autre, avant que de bien et le fondement de l'Église : « Vous êtes le entendre ; parce que, si notre esprit évitait cette » Christ , Fils du Dieu vivant’. > Mais aussitôt précipitation , il aimerait mieux s’arrêter et.dequ'il commence à parler des traitements inhu- meurer en suspens, que de prendre mal son parti, mains que lui feront les anciens du peuple et les Mais il faut encore (goûter qu’à l'égard des chosoribes, et de sa croix ; non-seulement ils n'en- scs divines , quelque soin que nous apportions à tendent plus , mais encore ils le contredisent de les pénétrer, et avec quelque considération que toute leur force, jusqu'à s'en faire appeler Sa- nousbalancions,pouralnsidire,notrejugemcnt, tan. ■ A Dieu ne plaise, Seigneur, disent-ils; nous sommes toujours téméraires et précipités,
■ cela ne vous arrivera pas : » Absit a te. Do- lorsque nous espérons connaître, ou que nous mine, non erit tibi hoc'. « Allez, Satan, dit osons Juger par nous-mêmes. Pour connaître les
• Jésus à Pierre, vous m’êtes un scandale, choses de Dieu , il faut que Dieu nous enseigne ,
• parce que vos sentiments ne sont pas selon et forme lui-même notre jugement :Et erunt om-
• Dieu , mais selon les hommes. » Étrange effet nés docibites Dei,... docti a Domino ■ : • Et ils
de la prévention ! les apôtres se sont élevés au- « seront tous enseignés de Dieu, instruits du Seidessus du ciel et de toute la nature , pour con- ■ gneur. • Car il est tellement au-dessus.de nous , templer Jésus-Christ dans le sein de son Père que tout ce que nous en pouvons penser de nousoéieste, et découvrir le secret de sa génération mêmes, nous est un obstacle invincible pour enéternelle; et ils ne peuvent entendre le sacré tendre ce qu’il est. C'est pourquoi ce sublime mystère de ses humiliations. Et toutefois , chré- théologien , dont saint Denis aréopagite ne désatiens, n’est-il pas bien plus difficile de croire vouerait jamais la doctrine ni les sentiments, dans qu'un homme soit Fils de Dieu, que de croire cetrnltéadmirablequ'ilacomposédelathéologie qu’un homme soit exposé aux accidents com- mystique , dit que nous ne sommes capables muns de l'humanité? Le chemin n’est-il pas de d’entendre Dieu que par une entière cessation de beaucoup plus long et la chute bien plus étrange toute notre intelligence : n*<jr,ç ri(î yvûuicox ividu ciel en ia terre , du sein du Père céleste dans 3. Il faut entendre , mes frères , que tout
celui d’une créature mortelle , «que de là à la l'effort que nous faisons de nous-mêmes pour mort et au sépulcre? Et néanmoins les apôtres connaître Dieu , ce premier Être , toute notre acont bien entendu cette première démarche, et tivité et notre pénétration naturelle ne sert qu’à ils ne peuvent entendre que leur maître fasse obscurcir et confondre notre intelligence; nous la seconde ; ils no peuvent s’imaginer ni qu’il ne faisons que tournoyer. Il ne suffit pas de nous souffre ni qu’il meure. J'ai même remarqué que élever au-dessus des sens avec Moïse sur la monta résurrection choque leur esprit, parce que tagne, dans la plus haute partie de l'esprit; il pour ressusciter il faut mourir; et ils ne conçoi- faut imposer silence à nos pensées, à nos discours vent pas que le Sauveur se rabaisse jusque-ià :
1 Luc. IX , 46.
■ Joan. ti, It . LIT, 13.
* Dt myti. fheol. câp. I.
• Matth. XVI, 18.
• Ibid. m,m.
SUR L'UTILITÉ DES SOUFFRANCES. sos
et A notre raison, et entrer avec Moïse dans la nuée , c’est-à-dire, dans les saintes ténèbres de la foi , pour connaître Dieu et ses vérités. Que s’il est si fort au-dessus de nons , ne s’ensuit-il pas aussi qu’il ne pense pas comme nons , qu’il ne résout pas comme nous? mais plutôt, comme il dit lui-mémc par son prophète Isaïe : • Mes « pensées ne sont pas vos pensées, et mes voies « ne sont pas vos voies ; cnr autant que le ciel est
• élevé par-dessus la terre , autant sont élevés
• mes conseils au-dessus de vos conseils , et mes
• voies au-dessus de vos voies *. *
Et il ne faut pas distinguer ici les grossiers d’avec les subtils; car la plus haute subtilité de l'esprit humain , qu’est-ce autre chose devant Dien qu’une misérable ignorance? C’est pourquoi il parle ainsi dans son Écriture : « Où sont les « sages, où sont les savants, où sont lesdocteurs?
• n'est-ee pas moi qui ai confondu toute la sa- « gesse du siècle ’ ? ■ Et ailleurs : Qui dal secretorum scrutatorcs quasi non sinl, ac judices terræ relut inane fecit 3 : « C’ est lui qui anéantit « ceux qui se mêlent de pénétrer les secrets, « et réduit à rien les pensées de ceux qui entre- « prennent de juger de toutes choses. •
Et en elTct , écoutons ee que dit ie Fils de Dieu dans notre évangile : • Nous allons à Jérusalem,
> et ce qui est écrit du Fils de l'homme sera ae-
• cnmpli : ■ Quoi I les prophéties de son régne? nullement. « Il sera livré entre les mains des
• Gentils , et il Bera moqué , flagellé , attaché à
• un bois infâme. > O Dieu I quel est ce mystère? Appelons ici pour un moment notre sens humain , et voyons si nous en pouvons espérer quelque secours. Seigneur, que nous dites-vous? vous êtes notre Dieu , notre Rédempteur ; vous êtes venu pour nous délivrer de la main de nos ennemis , et régner sur nous éternellement : pourquoi donc tant d'opprobres, tant d'ignominies? O profondeur des conseils de Dieu , et hauteur impénétrable de ses pensées I Jésus-Christ se fait admirer par sa doctrine céleste; on admire l’autorité avec laquelle il enseigne. Ceux qui venaient pour le prendre et se saisir de sa personne sont pris eux-mêmes ; et comme arrêtés intérieurement par la force de ses discours, ils s’écrient, ravis et hors d’eux-mèmes : ■ Jamais homme n’a parié « comme celui-là : » Nunquam sic locutus est homo sicut hic homo Jésus-Christ étonne le monde par ses miracles, il éclaire les aveuglesnés , il fait marcher les paralytiques , il délivre les possédés , il ressuscite les morts : ce n’est pas
* I. Cor. I, ».
* Jf. XL, 23.
4 Joan. vu, 44.
là qu’il nous sauve. Jésus-Christ est livré à ses ennemis , et se laisse écraser comme un ver de terre : c’est la qu’il devient notre Rédempteur. O Dieu ! qui le pourrait croire ? Il ne nous rachète pas en se montrant Dieu ; il nous rachète en se rabaissant au-dessous des hommes : il ne nous rachète pas en faisant des miracles incompréhensibles; il nous rachète en souffrant des indignités inouïes. C'est pour cela que nous [voyons] dans son Evangile que , pendant que tout le peuple était étonué d’un miracle qu’il venait de faire , Omnibus miranübus in omnibus quw faciebat, il parle ainsi à ses disciples : « Mettez, vous au- « très, ces paroles dans vos cœurs : le Fils de
• l’Homme sera livré entre les mains des hom- « mes : « Ponite , vos, in conlibus veslris sermonés istos : Filius enim Hominis futurum est ut tradatur in manus hominum' . De même que s’il eût dit : Celte nation infldèle s’attache seulement à mes miracles ; mais vous , qui êtes mes disciples , je veux que vous vous attachiez à mes souffrances : ne regardez pas tant les maux que Je guéris dans les autres , que ceux que j’endurerai moi-même pour votre salut. Sachez que j’opérerai votre salut , non en guérissant dans les antres les maux corporels , mais en les souffrant moimême : « Mettez cccl dans vos cœurs. • Voyez qu'il parle de sa passion comme d’une chose incompréhensible , à laquelle l’esprit répugne , et qu’ona peine ày faireentrer quand il est préoccupé des pensées du monde.
En effet , que voient les yeux de la chair dans la passion de Jésus? que voient-ils, messieurs, autre chose que des témoins subornés , des juges corrompus , des soldats insolents , une populace irritée , et un innocent accablé par le concours de ses envieux , « et rangé avec les méchants? » Et cum inïquis reputntus est'. Mais faisons taire la raison humaine; entrons dans les voles deDien , sous la conduite de Dieu même. Ces plaies sont notre santé; cette croix c’est notre autel ; cette couronne d’épines nous assure la couronne de gloire; ce sang répandu est notre baptême; ce visage défiguré et ce corps déchiré inhumainement par les coups de fouet nous promettent l’Immortalité. « O merveille I s’écrie ici le philosophe
• martyr, je veux dire saint Justin 3 , b échange
• incompréhensible, et surprenant artifice de la « sagesse de Dieu ! Dieu flrappe son Fils innocent ■ pour l’amour des hommes coupables , et par-
• donne aux hommes coupables pour l’amour de
• son Fils innocent : un seul est frappé, et tous - sont délivrés; le juste est déshonoré, et les
1 Luc. IX , 44.
* U. un, IS. Mare, xv, ».
1 EpisL ad Dioqnet. d° tf, p 338.