SLR L’UTILITE DES SOUFFRANCES
nullement qu’ils ne dussent participer à tous les états de sa vie. C’est pourquoi j’ai observé dans son Évangile qu’ils avaient une grande pente et beaucoup de facilité à reconnaître ses grandeurs; parce qu'ils se laissaient flatter à une douce espérance d’entrer en société de sa gloire. Que les hommes croient facilement ce (pii favorise leurs inclinations , et ce qui flatte leurs espérances ! Ils entendaient parler avec joie de son règne , de ses victoires, de son auguste souveraineté, et même de sa divinité. Nous ne lisons pas , si je ne me trompe, qu’ils eussent peine à recevoir ces magnifiques vérités ; et il leur fâchait seulement qu’il ne déclarait pas assez tôt sa toute-puissance. Il n’y a que les mystères de sa passion qu’ils ne veulent pas comprendre , de peur d’étre enveloppés dans les disgrâces de leur Maître : aussi comme ils avaient vu en plusieurs rencontres la haine furieuse et envenimée qu’avalent contre lui les principaux de Jérusalem, quand ils virent qu’il y allait , ils furent saisis d’étonnement : et saint Marc a observé « qu’ils le suivaient en « tremblant : » Et sequentes thnebant' . Et quand il se déclara sur les maux qu’il allait souffrir, vous avez déjà vu , mes frères , combien ils appréhendaient ces paroles. En effet, saint Matthieu remarque que ce fut aussitôt après qu’il eut achevé ce qu’il leur avait dit de sa passion , que les deux enfants de Zébédéc , comme pour changer de discours et dissiper ces idées funèbres , s’approchèrent pour lui demander les premières places de son royaume * : tant il est vrai qu’ils ne voulaient croire que les grandeurs de leur Maître pour y avoir part avec lui , et refusaient d’entendre parler de ses peines, par la crainte d’être appelés à cette société !
Mais j’ai pris garde au contraire , en lisant les saintes paroles de Jésus-Christ Notrc-Seigncur, que c’est dans le même temps qu’il déclare le plus ses grandeurs divines, qu’il appuie aussi le plus fortement sur ses humiliations. Quand ces deux disciples inconsidérés lui demandent les places d’honneur autour de son trône, il leur présente le calice de sa passion 3. Au jour de sa glorieuse transfiguration, il s'entretient avec Moïse et avec Élie de la fin tragique qu’il devait faire en Jérusalem ; et vous verrez , en saint Matthieu , que ce fut dans le temps précis qu’ils reconnurent sa divinité , qu’il s’attacha plus que jamais à les instruire des cruautés inouïes qu’il devait endurer à Jérusalem par la malice de ses envieux 4. Tout cela se fait-il en vain? et au contraire ne voyez-vous pas que le Sauveur veut
' Marc, x , W.
» Matth. x\ , *0.
• Ibid. M.
* Lue. u, 31. VaUk. XVI, 31.
■omit. — T. IL
faire entendre aux apôtres , et non-seulement à eux , mais encore a nous , à nous qui avons été baptisés en sa croix et en sa mort , qu’il n’y a point d’espérance d’avoir part à ses grandeurs, si nous n’entrons généreusement dans la société de ses souffrances?
La voilà , messieurs, cette parole que les apôtres n’entendaient pas, et qu’ils ne voulaient pas entendre : c’est qu’il faut souffrir, c'est qu’il faut mourir, c’est qu’il faut être crucifié avec Jésus-Christ. O qu’ils l’ont entendue depuis, lorsqu'ils s’estimaient si heureux d’être maltraités pour son nom? Mais nous, mes frères, l’entendons-nous, cette parole fondamentale du christianisme? Chrétiens, enfants de la croix et des plaies de Jésus-Christ, qui n’approchez jamais de sa sainte table sans communiquer à sa mort et à ses blessures, songez-vous qu’il n'y a point de salut pour vous, si vous ne souffrez avec lui? O que ce discours est véritable! mais aussi qu’il est dur aux sens! ils ne veulent point qu’on l’approfondisse. Et que j’appréhende, mes frères, que vous ne craigniez de m’interroger sur cette parole 1 mais aussi n’attendrai -je pas que l’on m’interroge : mais je vous dirai en finissant ce que Jésus-Christ et ses apôtres nous ont enseigné sur l'étroite obligation que nous avons tous de participer à sa croix.
Il y a deux sortes de peines qui exercent les enfants de Dieu , dont les unes résultent nécessairement de l'observation de ses saints préceptes, et les autres nous sont envoyées par une occulte disposition de son étemelle providence. Pesez donc , chrétiens , avant toutes choses , que la vie chrétienne est laborieuse , parce que la voie du ciel est étroite, et les préceptes de l'Évangile forts et vigoureux , qui vont à séparer l’homme de lui-même , à le faire mourir à ses sens , à lui apprendre à crucifier sa propre chair : car si le Sauveur des âmes est entré dans sa gloire par sa croix , il a donné la même loi à tous ceux qui marchent sous ses étendards. « Si quelqu'un veut * venir après mol , qu’il se renonce soi-même , et « qu'il porte sa croix tous les jours et me suive *. ** A qui dit-il cette parole? est-ce aux religieux et aux solitaires? Ouvrez l’Évangile, lisez : Dicebat ( tu ton ad omnes * : « Et Jésus disait à tous. « Vous le voyez , c’est à tous qu’il parle , à vous , mes frères, qui écoutez, aussi bien qu’à mol qui vous prêche. 11 faut que nous entendions que la vie chrétienne est un travail sans relâche , parce qu’il faut à chaque moment nous arracher à ce qui nous plaît , combattre tous les jours nos mau*
* Luc. n , 33.
» Ibid.