DR MARIE-THERESE D'AUTRICHE
d'y contribuer pur la persévérance de scs vœux.
Pendant que ce grand roi la rendait la plus illustre de toutes les reines , vous la faisiez , monseigneur, la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l’ont consolée de la perte de ses autres enfants. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce prince' qui fait vos délices et 1rs nAtres ; et elle a trouvé une fille digne d’elle dans celle auguste princesse , qui par son rare mérite, autant que par les droits d'un nœud sacré , ne fait avec vous qu'un même cœur. Si nous l’avons admirée dès le moment qu’elle parut , le roi a confirmé notre jugement ; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d’une cour dont un si grand roi fait le soutien , elle est la consolation de toute la France.
Ainsi notre reine , heureuse par sa naissance, qui lui rendait la piété aussi bien que la grandeur comme héréditaire , par sa sainte éducation , par son mariage , par la gloire et par l'amour d'un si grand roi , par le mérite et par les respects de ses enfants , et par la vénération de tous les peuples, ne voya t rien sur la terre qui ne fut au-dessous d’elle. Élevez maintenant, A Seigneur! et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incomparable beauté d’une Ame que vous avez toujours habitée , qui n'a jamais « affligé votre Esprit saint * , » qui jamais n'a perdu - le goût du don céleste 1 ; » afin que nous commencions , malheureux pécheurs , A verser sur nous-mêmes un torrent de larmes ; et que ravis des chastes attraits de l'innocence , jamais nous ne nous lassions d’en pleurer la perte.
A la vérité, chrétiens, quaud on voit dans l’Évangile la brebis perdue3, préférée par le bon pasteur A tout le reste du troupeau ; quand on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé, et ce transport d'un père attendri qui met en joie toute sa famille , on est tenté de croire que la pénitence est préférée à l’innocence même , et que le prodigue retourné reçoit plus de grdees que son aîné, qui ne s'est jamais échappé de la maison paternelle. Il est l’ainé toutefois; et deux mots, que lui dit son père, lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses avantages : - Mon fils, lui dit- « il , vous êtes toujours avec moi ; et tout ce qui « est à moi est à vous s. » Cette parole , messieurs,
’ Il s'apil Ici (le Look de France, dit Momeigntur, ou le grand Dauphin, élevé de Bossuet. Il Cpousa Merlc-Anne- Cli rétine- Victoire de Bavière, De* six enfants qur Imite XIV eut de Marie-Tbéptae , ce prince est le seul qui ail survécu à sa mère.
1 NoUle contristera Splrllam sancUlm Del. { Eph, cap. iv , an.)
» Gostaverant donum ccrlesie. ( Htbr. cap. VI, 4. >
* Luc. cap. sv, a, 50.
1 FUI , tu aeanper tnrcuul es, et omnia mea tua sunl. tlbij. Il)
ne se traite guère dans les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dons les mœurs. Expliquons-la toutefois , puisque notre illustre sujet nous y conduit, et qu’ellca une parfaite conformité avec notre texte, l'ne excellente doctrine de snint Thomas nous la fait entendre, et eoncilie toutes choses. Dieu témoigne plus d'amour au Juste toujours fidèle : il en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié ; mais en deux manières différentes. L’un paraîtra plus favorisé , si l’on a égard A ce qu’il est , et l’autre , si l’on remarque d’où II est sorti. Dieu conserve au juste un plus grand don ; il retire le pécheur d’un plus grand mal. Le juste semblera plus avantagé , si l'on pèse son mérite, et le pécheur plus chéri , si l’on considère son indignité. Le père du prodigue l’explique lui-même : * Mon
* fils , vous êtes toujours avec moi , et tout ce qui « est à mol est A vous ■ ; • c’est ce qu’il dit A celui A qui il conserve un plus grand don : • Il fallait
* se réjouir, parce que votre frère était mort , et
* il est ressuscité * ; » c’est ainsi qu’il parle de celui qu’il retire d’un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d’une joie soudaine par la gréce Inespérée d’un beau jour d’hiver, qui , après un temps pluvieux , vient réjouir tout d’un coup la face du monde , mais on ne laisse pas do lui préférer la constante sérénité d’une saison pins bénigne : et , s’il nous est permis d’expliquer les senti mentsdu Sauveur par ces sentimentshumains, il s'émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis , qni sont sa nouvelle conquête ; mais il réserve une plus douce familiarité aux justes , qni sont ses anciens et perpétuels amis : puisque s’il dit, parlant du prodigue : • Qu’on lui rende sa pre- « ittierc robe 3 , * il ne lui dit pas toutefois : * Voos êtes toujours avec moi ; » ou, comme saint Jean le répète dans l’Apocalypse : • Ils sont toujours avec
* l’Agneau , et paraissent sans tache devant son
* trône : a Sine macula sunt ante thronum Dei*.
Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de tentations , et parmi les illusions des grandeurs du monde; vous l’apprendrez de la reine. Elle est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l’Apocalypse : « Celui qni sera victorieux , je le
* ferai comme une colonne dans le temple de mon
* Dieu : » Faciam ilium eotumnam in templo J0eimeii. lien sera l’ornement , il en sera le soutien par son exemple : il sera hant , il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine. Il ne sor-
' Luc. cap. xr, si.
1 Gaiulrr* opurlabat , quia (rater tuua hic taortuoa erat, et revlxit. ( Ibid . 35.)
* Dixlt pater mi serves sues : Ole proîertr slolaia priiuali» el Induite ilium. ( Luc. cap. xv , Si. I
4 Apoc. eap. xiv, 4, s.
* Ibid. cap. in, 12.
ORAISON rr.NKBRE
* tira jamais du temple : > Foras non egredictur 1 aniplius '. Immobile comme une colonne, il aura «a demeure fixe dans In maison du Seigneur , et n'en sera jamais séparé par aucun crime. « Je le ferai , •> dit Jésus-Christ , et c’est l'ouvrage de ma pré ce. Mais comment a ffcrmira-t-il cette colonne? Ecoutes , voici le mystère : . et j'écrirai dessus ’, » poursuit le Sauveur : j'élèverai la colonne , mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable, lié! qu'écrirez- vous, ô Seigneur? Trois noms seulement , afin que l'inscription soit aussi courte que magnifique. - J’y écrirai , dit-il ,
■ le nom de mon Dieu , et le nom de la cité de
■ mon dieu , la nouvelle Jérusalem , et mon nou-
• veau nom ’. » Ces noms , comme la suite le fera paraitre, signifient une foi vive dans l’intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l'Église , et la fréquentation des saints sacrements : trois moyens de conserver l'innocence , et l'abrégé de la vie de notre sainte princesse. C'est ce que vous verrez écrit sur la colonne et vous lirez dans sou inscription les causes de sa fermeté. Et d’abord : « J'y écrirai , dit-il , le nom de iuod Dieu , » en lui inspirant une foi vive. C’est , messieurs , par une telle foi , que le nom de Dieu est gravé profondément daus nos cœurs. Une foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons : car d ou viennent nos inconstances , si ce n'est de notre foi chancelante? parce que ce fondement est mal affermi, nous craignons de biltir dessus, et nous marchons d'uu pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant ; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne : Fuies sperandarum substantia rerum. « La foi dit-il, est une substance1, > un solide fondement, un ferme soutien. Mais de quoi? de ce qui se voit dans le monde? Comment donner une consistance, ou pour parler avec saint Paul , une substance et un corps à cette ombre fugitive? La foi est donc un soutien , mais des . choses qu'on doit espérer. • Et quoi encore? Arjurnenlnm non apparenlium : « c’est une pleine conviction de ce qui ne parait pas. - La foi doit avoir eu elle la conviction. Vous ne l'avez pas , direz-vous : j'en sais le cause ; c'est que vous craignez de l'avoir, au lieu de la demander à Dieu qui la donne. C'est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs , et vos sens trop décisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l'apotrc, si ce
' Jpoc. cap. m, 12.
3 Scribam superam nomen Del nul, el nomen civilatis Del mri, nova? JemMkm.- fl nomen meum novum. ( Ibid. )
* Fidcs sperandarum sutalanlia rerum , argunu-nlum non •pparenlunn. ( llebr. cap. xi, j. )
n est, comme il dit ailleurs, « une soumission de « l'intelligence entièrement captivée', sous l'nu- « torité d*un Dieu qui parle? • Considérez la pieuse reine devant les autels, voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce n'est pas par sa suite qu’on la connaît , c’est par son attention , c#t par cette respectueuse immobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche : ah ! la foi du centurion , admirée par le Sauveur même, ne fut pas plus vive, et il ne dit pas plus humblement : « Je ne suis pas - digne'. * Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente, comme elle se reproche les moindres péchés, comme elle abaisse cette tête auguste devant laquelle s’incline l'univers. La terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la recevoir : elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive dans le fond du cœur ce que disait Isaïe : « Cherchez des antres « profonds ; cachez-vous dans les ouvertures de
* la terre devant la face du Seigneur, et devant < la gloire d'une si haute majesté3. •
Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. O spectacle merveilleux , et qui ravit en admiration le ciel et la terre ! Vous allez voir une reine, qui, à l'exemple de David, attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l’orgueil qu’elle inspire : vous verrez dans les paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine, et vous en reconnaîtrez tous les sentiments : Domine, non est exaltatum cor meum! « O Seigneur, mou « cœur ne s’est point haussé4 ! * voilà l’orgueil attaqué dans sa source. Ncque elati sunt ocuti mei ;
* mes regards ne se sout pas élevés : » voilà l’ostentation et le faste réprimés. Ah! Seigneur, je n’ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampants, et qui fait dire à l’âme arrogante : « Il n’y a que moi sur
* la terre 5. *> Combien était ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux ! et dans une si haute élévation, qui vit jamais paraître en cette princesse ouïe moindre sentiment d’orgueil, ou le moindre air de mépris? David poursuit : Neque ambulavi in magnis , ncque in Mi rabilibus super me : « Je ne marche point dans de vastes pen- « sées, ni dans des merveilles qui me passent. » Il combat ici les excès ou tombent naturellement les grandes puissances. * L’orgueil , qui monte
• In captivitataro rédigent» omnem intcltactum in obs» quium Chrihti. ( II. Car. cap. x , 6. )
3 Malh. cap. vni, », lo.
3 Insratan? in petram , el abscondrre in fossa humo a facta liroorb Domlni, cl a glorin niajoslatls ejiis. (Isa. cap. il, 10. )
4 Psnt. CKXX , I.
4 Dicis in conta tuo : Ego suin , et non est prster roc ani plias. { Isa. cap. xlvii. 8. )