XI.VII
* ht P.utlm. XI. vn , n* 7, I. IX, Col 4?0.
SUR L'ÉGLISE
quello est sa doctrine 7 O homme vainement curieux I je ne m'informe pas de sa doctrine : il est impossible qu’il enseigne bien , puisqu'il n'enseigne pas dans l'Église. Un martyr illustre, un docteur très-éelairé , saint Cyprien , [ va vous le déclarer]. Antonianus, un de ses collègues, lui avait écrit au sujet de Novatien, schismatique, pour savoir de lui par quelle hérésie il avait mérité la censure ; le saint docteur lui fait cette belle réponse, Desiderasli ut rescriberem tibi
quant hœresim Novatianus inlroduxisset
Quisquis itle fueril, multumdese licctjactans, rtsibi plurimum vindicans,profanus est, aliénas est, Jolis est'. « Pour ce qui regarde Nova- « tien , duquel vous désirez que je vous écrive
• quelle hérésie il a introduite ; sachez première-
• méat que nous ne devons pas même être curieux
• de ce qu'il enseigne, puisqu'il enseigne hors de
• l'Église : quel qu'il soit, et de quoi qu'il se
• vante, il n’est pas chrétien , n'étant pas en l'É-
• glise de Jésus-Christ >
L’orgueildeshérétiquess’éiève: Quoi, je croirai sur la foi d'autrui! je veux voir, je veux entendre moi-même. Langage superbe : reconnaissczle , mes chers frères ; c'cst celui que vous parliez autrefois. L’Église l’a dit, n'cst-cc pas assez? Mais elle se peut tromper ! Enfant , qui déshonores ta mère , en quelle Écriture as-tu lu que l'Église puisse tromper ses enfants? Tu reconnais qu’elle est mère; elle seule peut engendrer les enfants de Dieu : si elle peut les engendrer, qui doute qu’elle puisse les nourrir? Certes', la terre, qui produit les plantes, leur donne aussi leur nourriture : la nature ne fait jamais une mère, quelle ne fasse en même temps une nourrice. L’É. glise sera-t-elle seule qui engendrera des enfants, et n'aura point de lait à leur donner ? Ce lait des fidèles, c'est la vérité, c'est la parole de vie. Enfants dénaturés, qui sortez des entrailles et rejetez les mamelles; si j'ai des entrailles qui vous ont portés, j'ai des mamelles pour vous allaiter : voyez , voyez le lait qui en coule , ta parole de vérité qui en distille ; approchez-vous , sucez et vivez, et ne portez pas votre bouche à des sources empoisonnées. Mais il faut connaître quelle est cette Église. Ah ! qu'il est bien aisé d’exclure la vôtre , dressée de nouveau ! 6 Église bâtie sur le sable ! Vous croyez , A divin Jésus 1 avoir béU sur la pierre ; c’est sur un sable mouvant ; c’est la confession de foi. Donc votre édifice est tombé par terre : il a fallu que Luther et Calvin vinssent le dresser de nouveau. Mes enfants, respectez mes cheveux gris; voyez cette antiquité vénérable : je uc vieillis pas, parce que Je ne meurs jamais ; mai;
(’ypr F.p. UI , ad 4nt*n. p. M , U
je suis ancienne. Pourquoi vous vamez-vous de m'avoir rétablie ? Quoi , vous avez fait votre mère! Mais si vous l'avez faite, d'où êtes- vous nés? Et vous dites que je suis tombée ? je suis sortie de tant de périls.
Laissons-lcs errer, mes frères : Dieu n'a perdu pour cela pas un des siens. Ils étaient de la paille, et non du bon groin ; le vent a soufflé, et la paille s'en est allée; « ils s'en sont allés en leur lieu > ;
• ils étaient parmi nous , mais ils n’étaient point
* des nôtres ». » Pour nous, enfants de l’Église, et vous que l’on avait ex posés dehors comme des avortons , et qui êtes enfin rentrés dans son sein , apprenez à n'être curieux qu’avec l'Église, à ne chercher la vérité qu'avec l'Église , et retenez cette doctrine. Dieu aurait pu , sans doute , car que peut-on dénier a sa puissance? il aurait pu nous conduire à la vérité par nos connaissances particulières ; mais il a établi une autre conduite ; il a voulu que chaque particulier fit discernement de la vérité , non point seul , mais avec tout le corpsct toute la communion catholique, à laquelle son jugement doit être soumis. Cette excellente police est née de l'ordre de la charité , qui est la vraie loi de l'Église; car si quelqu'un cherchait en particulier, et si les sentiments se divisaient, les cœurs pourraient enfin être partagés. Mais pour nous unir tous ensemble par le lien d'une charité indissoluble, pour nous faire chérir davantage la communion et la paix , il a établi cette loi. Voulez-vous entendre la vérité: allez au sein de l’unité , au centre de la charité ; c’est l'unité catholique qui sera la chaste mamelle d’où coulera sur vous le lait de la doctrine évangélique; tellement que l’amour de la vérité est un nœud qui nous lie à l'unité et A la société fraternelle. Nous sommes membres d'un même corps : cherchons tous ensemble ; laissons faire les fonctions ù chaque membre ; laissons voir les yeux, laissons parler la bouche . Il y a des pasteurs à qui le Saint- Esprit même a appris è dire sur toutes les contestations qui sont nées : « Il a plu au Saint-Es- ■ prit et à nous5. » Arrêtons-nous là , chrétiens, et ■ ne soyons pas plus sages qu’il ne faut; mais « soyons sages avec retenue 4 , » et selon In mesure qui nous est donnée.
TROISIÈME POINT
Jusqu’ici , mes frères, tout ce que j'ai dit est glorieux à l'Église : j'ai publié sa constance dans les tourments, sa victoire sur les hérésies, tout cela est grand et auguste; mais que ne puis-je maintenant vous cacher sa bonté , je veux dire
' Act. I, 25
* I. Joan. il , I».
* Act. IV, 2».
* Rom. 111,3.
SUR L'ÉGLISE
les mœurs dépravées de ceux qu’elle porte en son sein ? Mais puisqu'à ma grande douleur cette corruption est si visible, et que je suis contraint d’en parler, je commencerai à la déplorer par les éloquentes paroles d’un saint et illustre écrivain. C’est Salvien, prêtre de Marseille, qui, dans le premier livre qu'il a adressé À la sainte Église catholique , lui parle en ces termes : * Je ne sais ,
• dit-il, A Église ! de quelle sorte il est arrivé que
• ta propre félicité combattant contre toi-méme,
• tu as presque autant amassé de vices, que tu
• as conquisde nouveaux peuples : • Ptescio quomodo pugnante contra temetipsam tua felicitate, quantum libi auctum est poputorum, tantum pene vitiorum >. » La prospérité a attiré les
• pertes ; la grandeur est venue , et la discipline
• s’est reléchée. Pendant que le nombre des fl-
• dèles s'est augmente, l’ardeur de la fol s’est ra-
• lenlie , et l’on t'a vue , A Église, affaiblie par
• ta fécondité, diminuée par ton accroissement, « et presque abattue par tes propres forces : » Quantum libi copim accessit, tantum disciplines
recessit Multiplicatis fidei populis, fuies
imminutaest factaque es Ecclesia, profectu
taie Jœcunditatis injirmior, atque accessu relabens, et quasi viribus minus valida \ Voilà une plainte bien éloquente ; mais , mes frères, notre honte, elle n'est que trop véritable. L'Église n'est faite quepour les saints; il est vrai, les enfants de Dieu y sontappelésde toutes parts; tous ceux qui sont du nombre y sont entrés; « mais
• plusieurs y sont entrés par-dessus le nombre : > lltultiplicati sunt super n umerum *. L'ivraie est crue avec le bon grain, et la charité s’étant refroidie, le scandale s'est élevé jusque dans la maison de Dieu. Voilà ce qui scandalise les faibles , voilà la tentation des infirmes. Quand vous verrez , mes frères, l’iniquité qui lève la tête au milieu même du temple de Dieu , Satan vous dira : Estce là l'Église? sont-ce là les successeurs des apôtres? et il tâchera de vous ébranler, imposant à la simplicité de votre foi.
U faudrait peut-être un plus long discours pour vous fortifier contre ces pensées ; mais étant pressé par le temps , je dirai seulement ce petit mot , plein de consolation et de vérité. Ne croyez pas , mes frères, que l'homme ennemi , qui va semer la nuit dans le champ4 , pnisse empêcher de croître le bon grain du père de famille, ni lui Ater sa moisson; il peut bien la mêler, remarquez eeci, il peut bien semer par-dessus; mais il ne peut pas ni arracher le froment , ni corrompre la
' Jdvtr. stvsril. tib. 1, D* I.P SU.
' IUrl.
• Pt. mu. «.
1 Mstth. un, SI elsuiv.
bonne semence. Il y en a qui profanent les sacrements; mais il y en a toujours qu'ils sanctifient ; U y a des terres sèches et pierreuses où In parole tombe inutilement ; mais il y a des champs fertiles où elle fructifie au centuple. Il y a des gens de bien , il y a des saints : le bras de Jésus- Christ n’est pas affaibli; l’Église n'est pas devenue stérile ; le sang de Jésus-Christ n'est pas inuti le ; la parole de son Évangile n’est pas infructueuse à l'égard de tous. Déplorez donc, quand il vous plaira, la prodigieuse corruption de mœurs qui se voit même dans l'Église ; je me joindrai à vous dans cette plainte : je confesserai, avec saint Bernard ’, • qu’une maladie puante infecte quast à tout son corps. ■ Non, non, le temple de Dieu n’en est pas exempt : Jésus-Christ en enrichit qui le déshonore; Jésus-Christ en élève qui servent à l'Antéchrist : l’iniquité est entrée comme uu torrent ; on ne peut plus noter les impies , on ne peut plus les fuir, on ne peut plus les retrancher, tant ils sont forts , tant ils sont puissants , tant le nombre en est infini : la mnison de Dieu n'en est pas exempte. Mais au milieu de tous ces désordres, sachez que ■ Dieu connaît ceux qui - sont à lui *. *• Jetez les yeux dans ces séminaires ; combien de prêtres très-charitables I dans les cloîtres; combien de saints pénitents I [dans le monde ; combien] demaglstrats[recommandables par leur zèle pour la justice , et leur amour pour la vérité]! combien qui « possèdent comme ne pos- « sédant pas , qui usent du monde comme n’en • usant pas, sachant bien que la figure de ce « monde passe1 : - les uns paraissent, les autres sont cachés ; selon qu'il plaît au Père céleste , on de les sanctifier par l'obscurité, ou de les produire par le bon exemple.
Mais il y a aussi des méchants ; le nombre en est infini; Je ne puis vivre en leur compagnie. Mon frère, où Irez-vous? vous en trouverez par toute la terre , ils sont partout mêlés avec Us bons : ils seront séparés un jour; mais l'heure n’en est pas encore arrivée. Que faut-il faire eu attendant? Se séparer de cœur; les reprendre avec liberté, afin qu’ils se corrigent; et s'ils ne le font les supporter en charité, afin de les confondre. Mes frères, nous ne savons pas les conseils de Dieu : il y a des méchants qui s'amenderont ; et il les faut attendre en patience : Il y en a qui persévéreront dans leur malice; et puisque Dieu les supporte , ne devons-nous pas les supporter ? Il y en a qui sont destinés pour exercer ta vertu des uns , venger le crime des autres , on les êtera du milieu , quand ils auront accompli
• /« Cant. Sens, xxxni, n* Il . I. |, col. Iles.
1 II. Tim. H, 19.
* I. Cor. t ti , 30, 31.
Sllt LES DEMONS.
leur ouvrage: laissez aceoucher cette criminelle, ; avant que de In faire mourir. Dieu sait le jour de tous , il a marque dans ses décrets étemels le jour de la conversion des uns, le jour de la damnation des autres; ne précipitez pas le discernement. * Aimez vos frères, dit saint Jean ', et vous « ne souffrirez point de scandale : » Pourquoi?
■ parce que dit saint Augustin ’, celui qui aime * son frère, il souffre tout pour l'unité : - (J m thli'jit fratrem tolérai omnia propter imitaient,
Aimons donc, mes frères , cette unité sainte; aimons la fraternité chrétienne , et croyons qu'il n’y a aucune raison pour laquelle elle puisse être v iolée. Que les scandales s'élèvent, que l'impiété l règne] dans l'Église, qu'elle paraisse, si vous voulez , jusque sur l'nulel ; c'est là le triomphe de la charité , d'aimer l’unité catholique, malgré les troubles, malgré les scandales , malgré les déréglements de la discipline. Gémissons-en devu .t Dieu; reprenons- les devant les hommes, si notre vocation le permet : mais si nous avous un bon zèle , ne crions pas vainement contre les idius; mettons la main à l'ouvre sérieusement, et commençons chacun par nous-mêmes la réformation de l'Église. Mes enfants, uous dit-elle, regardez l’état où je suis ; voyez mes plaies, voyez mes ruines. Ne croyez pas que je veuille me plaindre des anciennes persécutions que j’ai souffertes, ni de celle dont je suis menacée à la fln des siècles : je jouis maintenant d'une pleine paix sous la protection de vos princes, qui sont devenus mes enfants , aussi bien que vous ; mais c'est cette paix qui m’a désolée : Acre, ecce in pace amaritudo mea amarissima1 * *. Il m'était certainement bien amer lorsque je voyais mes enfants si cruellement massacrés; il me l'a été beaucoup davantage lorsque les hérétiques se sont élevés , et ont arrache avec eux, en se retirant avec violence . une grande partie de mes entrailles : mais les blessures des uns m'ont honorée, et quoique touchée au dernier point de la retraite des autres, eufin ils sont sortis de mou sciu comme des humeurs qui me surchargeaient. Maintenant,
» maintenant mon amertume très-amère est dans » la paix : » liccc, in pacc amaritudo mea amarissima. C'est vous, enfants de ma paix , c'est vous, mes enfants et mes domestiques, qui me donnez les blessures les plus sensibles par vos mœurs dépravées : c’est vous qui ternissez ma gloire, qui me portez le venin au cœur, qui couvrez de honte ce front auguste sur lequel il ne devait paraître ni tache, ni ride 4. Guérissez-
1 1. JlMUt. Il, 10-
1 /« Epitt. Joan. Tract, i, a9 12, t. ui, part, il, col. 834.
> Im. xxxtiti. 17.
« Ephet. v, 27.
moi [en travaillant à guérir en vous-mêmes ce» plaies profondes que tant d'iniquités ont faites à votre conscience et votre honneur, et qui sont devenues les miennes].
Que reste-t-il après cela, sinon qu'elle vous parle des intérêts du ces nouveaux frères que sa charité vous a donnés? elle vous les recommande. Le schisme lui a enlevé tout l’Orient ; l’hérésie a gâté tout le Nord : 6 France, qui étais autrefois exempte de monstres , elle t'a cruellement partagée! Parmi des ruines si épouvantables, l’Église, qui est toujours mère, tâche d’élever un petit asile ' pour recueillir les restes d'un si grand naufrage; et ses enfants dénaturés l'abandonnent dans ce besoin : le jeu engloutit tout; ils jettent dans ce gouffre des sommes immenses : pour cette oeuv re de piété si nécessaire , il ne se trouve rien dans la bourse. Les prédicateurs élèvent leur voix avec toute l'autorité que leur donne leur ministère , avec toute la charité que leur inspire la compassion de ces misérables ; et ils ne peuvent arracher un demi-éeu; et il faut les aller presser les uns après les autres; et ils donnent quelque aumône chétive, faible et inutile secours : et encore ils s’estiment heureux d'échapper ; au lieu qu’iis devraient courir d'euxmêmes pour apporter du moins quelque petit soulagement à une nécessité si pressante. O dureté des cœurs ! ô inhumanité sans exemple ! mes chers frères , Dieu vous en préserve! Ah! si vous aimez cette Église , dont je vous ai dit de si grandes choses , laissez aujourd'hui , en ce lieu où elle rappelle ses enfants dévoyés, quelque charité considérable. Ainsi soit-il.
PREMIER SERMON
rota
LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
SUR LES DÉMONS
Leur existence, la dignité de leur nature, et leurs forci*. PriiM ip«* de leur chute, et ses Milles. I.eur ha! ne contre nour : quels w mhiI la cause et les effets : comment nous devons leur résider et les combattre.
DtK tus est Jésus in desertum a Spirîtu , ut lentaretur a
diabolo.
Jésus fut conduit par l’Esprit dans le désert, pour
y être tenté par le diable. Mattli. iv, 1.
Si la mort de Jésus est notre vie, si son infirmité est notre force , si ses blessures sont notre guérison, aussi pouvons-nous assurer que sa tentation est noire victoire. Ne nous persuadons pas, chrétiens, qu'il eût été permis a Satan do
1 Les nouveaux catholiques , ou ce sermon a été prêche.
SUR LES DEMONS
tenter aujourd'hui le Sauveur, sans quelque haut conseil de la Providence divine. Jesus-Christ étant le Verbe, et la raison, et la sapience du Père, comme toutes ses paroles sont esprit et vie , ainsi toutes ses actions sont spirituelles et mystérieuses; tout y est Intelligence, tout y est raison. Mais parce qu’il est la sagesse incarnée, qui est venue accomplir dans le monde l'ouvrage de notre salut, toute cette raison est pour notre instruction , et tous ces mystères sont pour nous sauver. Selon cette maxime , je ne doute pas que comme on vous aura exposé aujourd'hui le sens profond de cet évangile , vous n'ayez bien compris les renseignements que nous donne la tentation de Jésus. C'est pourquoi il n’est pas nécessaire que je vous entretienne par un long discours. Seulement pour satisfaire votre piété, autant qu’il plaira à notre grand Dieu m’enseigner par son Saint-Esprit, je tâcherai de vous exposer quel est cet esprit teutateur qui ose attaquer le Sauveur Jésus. Implorons les lumières célestes pour découvrir les fraudes du diable; et contre la malice des démons demandons l’assistance de la sainte Vierge, que les anges ont toujours honorée, mais particulièrement depuis qu’un des premiers de leur hiérarchie , envoyé de la part de Dieu, la salua par ces belles paroles : Air, Maria.
Qu'il y ait dons le monde un certain genre d’esprits malfaisants que nous appelons des démons , outre le témoignage évident des Ecriture» divines , c’est' une cnose qui a été reconnue par le consentement commun de toutes tes nations et de tous les peuples. Ce qui les a portés à cette créance, cc sont certains effets extraordinaires et prodigieux qui ne pouvaient être rapportés qu'à quelque mauvais principe et à quelque secrète vertu dont l'opération fut maligne et pernicieuse. Les histoires grecques et romaines nous parlent en divers endroits de voix inopinément entendues, et de plusieurs apparitions funèbres arrivées à des personnes très-graves, et dans des circonstances qui les rendent très-assurées; et cela se confirme encore par cette noire science de la magie, à laquelle plusieurs personnes trop curieuses se sont adonnées dans toutes les parties de la terre. Les Chaldéens et les sages d'Égypte,et surtout cette sectede philosophes indiens que les Grecs appellent gymnosophistes , étonnaient les peuples par diverses illusions, et par des prédictions trop précises pour venir purement par la connaissance des astres. AJoutons-y encore certaines agitations et des esprits et des corps , que les païens mêmes attribuaient à la vertu des démons, comme vous le verrez par une obser-
vation que nous en ferons en la dernière partie de cet entretien. Ces oracles trompeurs et ces mouvements terribles des idoles, et les prodiges qui arrivaient dans les eutraillcs des animaux, et tant d’autres accidents monstrueux des sacrifices des idolâtres , si célèbres dans les auteurs profanes ; à quoi les attribuerons-nous, chrétiens, sinon à quelque cause occulte, qui, se plaisant d’entretenir les hommes dans une religion sacrilège par des miracles pleins d’illusion , ne pouvait étriqué malicieuse? Si bien que les sectateurs de Platon et de Pythagore, qui, du commun consentement de tout le monde , sont ceux qui de tous les philosophes ont eu les connaissances les plus relevées, et qui ont recherché plus curieusement les choses surnaturelles, ont assuré comme une vérité très-constante qu’il y avait des démons, des esprits d’un naturel obscur et malicieux : jusque-là qu’ils ordonnaient certains sacrifices pour les apaiser, et pour nous les rendre fav arables. I gnorants et aveugles qu’ils étaient , qui pensaient éteindre par leurs victimes cette haine furieuse et implacable que les démons ont conçue contre le genre humain , comme je vous le ferai voir eq son temps. Et l’empereur Julien l’Apostat, lorsqu’en haine de la religion chrétienne, il voulut rendre le paganisme vénérable, voyant que nos pères en avaient découvert trop manifestement la folie, il s'avisa d’enrichir de mystères son impie et ridicule religion : il observait exactement les abstinences et les sacrifices que ces philosophes avaient enseignés; il les voulait faire passer pour de saintes et mystérieuses institutions tirées des vieux livres de l’empire et de la secrète doctrine des platoniciens. Or ce que je vous dis ici de leurs sentiments , ne vous persuadez pas que ce soit pour appuyer ce que nous croyons, par l’autorité des païens. A Dieu ne plaise que j’oublie si fort la dignité de cette chaire et la piété de cet auditoire, que de vouloir établir par des raisons et des autorités étrangères, ce qui nous est si manifestement enseigné par la sainte parole de Dieu et par la tradition ecclésiastique ; mais J’ai cru qu’il ne serait pas inutile de vous faire observer en ce lieu que la malignité des démons est si grande, qu’ils n’ont pu la dissimuler, et qu'elle a même été découverte par les idolâtres qui étaient leurs esclaves, et dont ils étaient les divinités.
D’entreprendre maintenant de prouver qu’il y n des démons par le témoignage des saintes Lettres, ne serait-ce pas se donner une peine inutile; puisque c’est une vérité si bien reconnue , et qui nous est attestée dans toutes les pages du Nouveau Testament? Partant, pour employer a quelque instruction plus utile le peu de temps que
SUR LES DEMONS
noui nous sommet prétérit, j'irai avec l'assistance divine reconnaître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins, le vous dirai en premier lien, avec les saints Pères, de quelle nature sont ces esprits malfaisants, quelles sont leurs forces , quelles sont leurs machines. Après je tâcherai de vous exposer les causes qui les ont mus à nous déclarer une guerre si cruelle et si sanglante. Et comme j'espère que Dieu me fera la grâce de traiter ces choses , non par des questions curieuses , mais par une doctrine solidement chrétienne , il ne sera pas malaisé d'en tirer une instruction importante, en faisant voir de quelle sorte nous devons résister A cette natiou de démons conjurés à notre ruine.
PBEHIER POINT.
Chaque créature a scs caractères propres, avec ses qualités et ses excellences. Ainsi la terre a sa ferme et immuable solidité, et l'eau sa liquidité transparente, et le feu sa subtile et pénétrante chaleur. Et ces propriétés spécifiques des choses sont comme des bornes qui leur sont données , pour empêcher qu’elles ne soient confondues. M ais Dieu étant une lumière infinie , il ramasse en l’unité simple et indivisible de son essence toutes ces diverses perfections qui sont dispersées deçà et delà dans le monde : toutes choses se rencontrent en lui d'une manière très-éminente, et c’est de cette source que la beauté et la grâce sont dérivées dans les créatures; d'autant que cette première beauté a laissé tomber sur les créatures un éclat et un rayon de soi-méme. Nous voyons bien toutefois, chrétiens, qn'cllc ne s'est pas toute Jetée en un lieu, mais quelle s'est répandue par divers degrés, descendant peu à peu depuis les ordres supérieurs jusqu’au dernier étage de la nature. Ce que nous observerons aisément , si nous prenons garde qu'au-dessns des choses in sensibles et inanimées Dieu a établi la vie végétante, et un peu plus haut le sentiment , au-dessus duquel nous voyons présider la raison humaine d'une immortelle vigueur, attachée néanmoins à un corps mortel. Si bien que notre grand Dieu, pour achever l'univers, après avoir fait sur la terre une âme spirituelle dans des organes matériels , il a créé aussi dans le ciel des esprits dégagés de toute matière , qui vivent et se nourrissent d'une pure contemplation. C’est ce que nous appelons les anges, que Dieu a divisés en leurs ordres et hiérarchies , et c'est de cette race que sont les démons.
Après cela , qu'est-il nécessaire que je vous fasse voir par de longs discours la dignité de leur nature? Si Dieu est la souveraine perfection ,
ou plutôt s'il est toute perfection , comme nous vous le disions tout à l'heure , n'est-ce pas une vérité très-constante que les choses sont plus ou moins parfaites , selon qu'elles approchent plus ou moins de cette essence infinie? Et les anges ne sont-ils pas, parmi toutes les créatures, celles qui semblent toucher de plus près à la majesté divine? Puisque Dieu les a établis dans l'ordre suprême des créatures pour être comme sa cour et scs domestiques, c'est une chose assurée que les dons naturels dontnousavons reçu quelques petites parcelles, la munificence divine lésa répandus comme à main ouverte sur ces belles intelligences. Et de même que ce qui nous parait quelquefois de si subtil et si inventif dans les animaux, n'est qu'une ombre desopérations immortelles de l’intelligence des hommes; ainsi pouvons-nous dire en quelque sorte que les connaissances humaines ne sont qu’un crayon imparfait de la science de ces esprits purs , dont la vie n'est que raison et intelligence. Vous trouverez étrange peut-être que je donne de si grands éloges aux anges rebelles et déserteurs; mais souvenez-vous, s’il vous plait, que je parle de leur nature, et non pas de leur mal ce; de ce que Dieu les a faits, et non pas de ce qu'ils se sont fhits eux-mêmes. J'admire dans les anges damnés les marques de la puissance et de la libéralité de mon Dieu ; et ainsi c’est le Créateur que je loue, pour confondre l'ingratitude de ses ennemis.
Mais il s'élève ici une grande difficulté. Hélas! comment s’est-il pu faire que des créatures si excellentes se soient révoltées contre Dieu? Que nous autres pauvres mortels, abîmés dans une profonde ignorance , accablés de cette masse de chair, agités de tant de convoitises brutales, nous abandonnions si souvent le chemin difficile de la loi de Dieu ; bien que ce soit une grande insolence, ce n’est pas un événement incroyable. Mais que ces intelligences pleines de lumières divines, elles dont les connaissances sont si distinctes et les mouvements si paisibles, qui n'ont pas comme nous à combattre mille ennemis domestiques, qui étant indivisibles et Incorporelles, n'ont pas comme nous des membres mortels où la loi du péché domine : qu'elles se soient retirées de Dieu, encore qu'elles sussent très- bien qu'il était leur souveraine béatitude, c'est, mes frères , ce qui est terrible; c’est ce qui m'étonne et qui m'effraye; c'est par où je reconnais trèsévidemment que toutes les créatures sont bien peu de chose.
Les fous marcionites , et les manichéens , encore plus insensés , émus de cette difficulté , ont cru que les démons étaient méchants par nature : ils n'ont pu se persuader que s’ils eussent jamais
sun LES
été bons , ils eussent pu »c séparer de Dieu volontairement ; et de là ils concluaient que la malice était une de leurs qualités naturelles. Mais cette extravagante doctrine est très-expressément réfutée par un petit mot du Sauveur, qui parlant du diable , en saint Jean , ne dit pas qu'il a été créé dans le mensonge; mais • qu'il n’est pas dé-
• meure dans la vérité : » In veritate non sietit Que s'il n’y est pas demeuré , il y avait donc été établi ; et s'il en est tombé , ce n'est pas un vice de sa nature , mais une dépravation de sa volonté. Pourquoi vous tourmentez-vous , 6 marcionites, à chercher la cause du mal dans un principe mauvais, qui précipite les créatures dans la malice ? Ne comprenez- vous pas que Dieu , étant lui seul la règle des choses , il est aussi le seul qui ne peut être sujet à faillir : et sans avoir recours à aucune autre raison , n'est-ce pas assez de vous dire que les anges étalent créatures, pour vous faire entendre très-évidemment qu’ils n'étaient pas impeccables?
Dieu est tout, ainsi qu'il disait à Moïse : ■ Je
• te montrerai tout bien, quand je te manlfeste-
■ rai mon essence ' ; • et puisqu'il est tout, il s’ensuit très-évidemment que les créatures ne sont rien d'elles-mêmes ; elles ne sont autre chose que ce qu’il plaît à Dieu de les faire. Ainsi le néant est leur origine, c'est l'ablme dont elles sont tirées par la seule puissance de Dieu : de sorte que ce n’est pas merveille si elles retiennent toujours quelque chose de cette basse et obscure origine, et si elles retombent aisément dans le néant , par le péché qui les y précipite. C’est ce que nous explique le grave Tertullien par une excellente comparaison. • De même qu’une peinture , bleu
• qu'elle représente tous les linéaments de l'ori- « ginal , ne saurait exprimer sa vigueur, étant
■ destituée de vie et de mouvement : ainsi , dit
• ce grand personnage, les natures spirituelles
• et raisonnables expriment en quelque sorte la « raison et l’intelligence de Dieu , parce qu'elles
• sont ses images; mais elles ne peuvent jamais » exprimer sa force, qui est le bonheur de ne
• pouvoir pécher. ■ Imago, cum omnes lineas exprimât ve ri lotie, tri tamen ipsa caret , non habens motum; ita et anima imago spirilus solam rim ejus exprimera non valait, ni est, non dctinqueniii fe/icitatem 5. De IA il est arrivé que les anges rebelles se sont endormis en euxmêmes dans la complaisance de leur beauté : la douceur de leur liberté les a trop charmés ; Ils en ont voulu faire une épreuve malheureuse et funeste ; et , déçus par leur propre excellence , ils
1 Jean TUI l«
■ F.xmt. min, IB.
1 Lib. a, adc. Nardon. n’ B.