‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 125 sur 282 · DÉMONS. ,4S · texte numérisé non relu

DÉMONS. ,4S

ont oublié la main libérale qui les avait comblés de ses grâces. L’orgueil insensiblement s'est emparé de leurs puissances : ils n'ont plus voulu reconnaître Dieu ; et quittant cette première bonté, qui n'était pas moins t’appui nécessaire de leur bonheur que le seul fondement de leur être, tout est allé en ruine. Ainsi donc il ne faut pas s'étonner si d'anges de lumière ils ont été faits esprits de ténèbres , si d’enfants ils sont devenus déserteurs, et si de chantres divins , qui par une mélodie éternelle devaient célébrer les louanges de Dieu , ils sont tombés à un tel point de misère que de s'adonner à séduire les hommes. Dieu l’a permis de la sorte , afin que nous reconnussions dans les diables ce que peut le libre arbitre des créatures , quand il s’écarte de son principe , pendant qu'il fait éclater dans les anges et dans les hommes prédestinés ce que peut sa miséricorde et sa grâce toute-puissante.

Voilà, voilà, mes frères, les ennemis que nous avons à combattre, autant malins à présent comme ils étaient bons dans leur origine, autant redoutalileset dangereux, comme ils étalent puissants et robustes. Car ne vous persuadez pas que, pour être tombés de si haut, ils nient été blessés dans leur disposition naturelle. Tout est entier en eux, excepté leur justice et leur sainteté , et conséquemment leur béatitude. Du reste , cette action vive et vigoureuse , cette ferme constitution , cet esprit délient- et puissant , et ces vastes connaissances leur sont demeurées ; et en voici la solide raison , que la théologie nous apprend.

Le bonheur des créatures raisonnables ne consiste ni dans une nature excellente, ni dans un sublime raisonnement, ni dans la force, ni dans la vigueur; maisseulementàs'unlrà Dieu. Quand donc elles sc séparent de Dieu , comment est-ce qu'il les punit? en se retirant lui-même de ces esprits ingrats et superbes : et par là tous leurs dons naturels, toutes leurs connaissances, tout leur pouvoir, en un mot tout ce qui leur servait d'ornement, leur tourne aussitôt en supplice : ce qui leur arrive, fidèles, selon cette juste, mais terrible maxime , que « chacun est puni par les « choses par lesquelles il a péché : » Perguœ peccat guis ,per hœc et lorguetur O anges inconsidérés ! vous vous êtes soulevés contre Dieu , vous avez abusé de vos qualités excellentes, elles vous ont rendu orgueilleux. L'honneur de votre nature qui vous a enflés, ces belles lumières par lesquelles vous vous êtes séduits, elles vous seront conservées ; mais elles vous seront un fléau et un tourment éternel : vos perfections seront vos bourreaux, et votre enfer ce sera vous mêmes.

1 Sap. XI, 17

SU» LES DEMONS

Comment cela arrivera-t-il, chrétiens? i>ar une opération occulte de la main de Dieu , qui se sert comme il lui plait de ses créatures, tantôt pour lajouissanee d'une souveraine félicité, tantôt pour l'exercice de sa juste et impitoyable vengeance. Ccst pourquoi l'Apôtre nous cric, dans l’ÉpItre aux Épliésiens : « Revêtez-vous, mes frères, des « armes de Dieu , parce que nous n'avons point à - combattre contre la chair ni le sang •, » ni contre des puissances visibles.

Pénétrons la force de ces paroles : ne voyezvous pas, chrétiens, que dans toutes les choses corporelles, outre la partie agissante, Il y en a une autre qui ne fait que soufTrir, que nous appelons la matière? De là vient que toutes les actions des choses que nous voyons ici-bas, si nous les comparons aux aclionsdes esprits angéliques, paraîtront languissantes et engourdies, à cause de la matière qui ralentit toute leur vigueur; mais les ennemis que nous avons à combattre , ce n’est pas, dit l'Apôtre, la chair et le sang : les puissances qui s'opposent à nous , sont des esprits purs et Incorporels; tout y est nctif, tout y est nerveux ; et si Dieu ne retenait leur fureur, nous les verrions agiter ce monde avec la même facilité que nous tournons une petite boule. > Ce

• sont en effet les princes du monde, dit le saint

• Apôtre ; ce sont des malices spirituelles , » s pi ri tualia nequitiœ : où il suppose manifestement que leurs forces naturel les n'ont point étéaltérées; mais que par une rage désespérée ilslesont toutes converties en malice , pour les causes que je m'en vais vous déduire.

Cependant reconnaissons, chrétiens, que ni les sciences , ni le grand esprit , ni les autres dons de nature , ne sont pas des avantages fort considérables, puisque Dieu les laisse entiers aux diables , ses capitaux ennemis , et par cela même les rend non-seulement malheureux , mais encore infiniment méprisables; de sorte que nonobstant toutes ces qualités éminentes, misérables et impuissants que nous sommes, nous leursembions dignes d'envie, seulement parce qu'il plait à notre grand Dieu de nous regarder en pitié , comine vous le verrez tout à l’heure. O importante réflexion I par laquelle il me serait aisé, ce me semble, avec l'assistance divine , de vous porter à profiter de l’exemple de ces esprits dévoyés , si la brièveté que Je vous ai promise ne m’obligeait à passer à la seconde partie de cet entretien, qui vous expliquera les raisons pour lesquelles ces anges rebelles nous persécutent si cruellement , et avec cette haine irréconciliable. Rendez-vous, s'il vous plait , attentifs.

BpSrt VI, II, II.

SECOND POINT

Le péché de Satan a été une insupportable arrogance , suivant ce qui est écrit en Job , que « c’est lui qui domme sur tous les enfants d’or-

• gueil. • Ipso est rex super universos Jilios suerbias *. Or le propre de l’orgueil , c'est de s'attribuer tout à soi- môme ; et par là les superbes se font eux-mémes leurs dieux , secouant le joug de l'autorité souveraine. C'est pourquoi le diable s’étant enflé par une arrogance extraordinaire , les Ecritures ont dit qu'il avaltaffecté la divinité.

• Je monterai , dit-il , et placerai mon trône au-

• dessus des astres , et je serai semblable au Très-

• Haut ’. Mais Dieu , qui résiste aux superbes 1 , voyant scs pensées arrogantes , et que son esprit , emporté d'une téméraire complaisance de scs propres perfections , ne pouvait plus se tenir dans les sentiments d’une créature, du souille de sa bouche le précipita au fond des abîmes. Il tomba du ciel ainsi qu'un éclair, frémissant d’une furieuse colère ; et assemblant avec lui tous les compagnons de son insolente entreprise, il conspira avec eux de soulever contre Dieu toutes les créatures. Mais non content de les soulever, il conçut des lors l'insolent dessein de soumettre tout le monde à sa tyrannie : et voyant que Dieu par sa providence avait rangé toutes les créatures sous l'obéissance de l'homme , Il l'attaque au milieu de ce jardin de délices, où il vivait si heureusement dans son innoeeuce : il tâche de lui inspirer ce même orgueil dont il était possédé, et à notre malheur, chrétiens, il réussit comme vous le savèz. Ainsi , selon la maxime de l'Évangile , > l'homme « étant dompté par le diable , il dev int incontt-

■ nent son esclave : « A quo enim quis svpernlus est, hujus et servus est 4 : et le Monarque du monde étant surmonté par ce superbe vainqueur, tout le monde passa sous ses lois. Enfle de ce bon succès , et n'oubliant pas son premier dessein de s'égaler à la nature divine, il se déclare ouvertement le rival de Dieu ; et tâchant de se revêtir de la majesté divine, comme il n'est pas en sou pouvoir de faire de nouvelles créatures pour les opposer à son maître , que fait-il? • Du moins il i adultère tous les ouvrages de Dieu , dit le grave « Tertullien s; Il apprend aux hommes à eu cor-

■ rompre l’usage , et les astres , et les élémeiits , « et les plantes, et les animaux; il tourne tout en « idolâtrie ; » il abolit la connaissance de Dieu , et par toute l'étendue de la terre il se fait adorer en sa place, suivant ce que dit le prophète : • Les

1 Job. km , ».

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