‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 13 sur 282 · BOSSUET. — T. II · texte numérisé non relu

BOSSUET. — T. II

ORAISON FUNÈBRE

sainte princesse , et qui portiez cet encens au dessus des nues, pour le faire brûler sur l’autel que saint Jean a vu dans le ciel , racontez-nous les ardeurs de ce ca*ur blessé de l’amour divin, faites-nous paraître ces torrents de larmes que la reine versait devant Dieu pour scs péchés. Quoi donc , lésâmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumes de la pénitence? Oui sans doute , puisqu’il est écrit que « rien n’est pur sur la terre ' , et que « celui qui dit qu’il ne pèche pas se trompe h lui-même *. Mais ce sont des péchés légers , légers par comparaison , je le confesse : légers en eux-mêmes ; la reine n'eu connaît aucun de cette nature. C’est ce que porte en sou fonds toute fl me innocente. La moindre ombre se remarcpie sur ses vêtements qui n'ont pas encore été salis, et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants.' Chrétien1, tu sais trop la distinction des péchés véniels d’avec les mortels. Quoi ! le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres? Sais-tu que ces péchés , qui semblent légers , deviennent accablants par leur multitude, à cause des funestes dispositions qu'ils mettent dans les consciences? C’est ce qu'enseignent d’un commun accord tous les saints docteurs, après saint Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés, qui seraient véniels par leur objet, peuvent devenir mortels par l’excès de rattachement? Les plaisirs innocents le deviennent bien , selon la doctrine des saints ; et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop goûtés. Mais qui sait le degré qu’il faut pour leur inspirer ce poison mortel? et n’est-ce pas une des raisons qui fait que David s'écrie : Dclieta quis intrlliyit / Qui peut connaître ses péchés * ? - Que je hais donc ta vaine science et ta mauvaise subtilité, âme téméraire, qui prononces si hardiment : Ce péché que je commets sans crainte est véniel. L'âme vraiment pure n’est pas si savante. Ut reine sait en général qu’il y a des péchés véniels, car la foi l'enseigne ; mais la foi ne lui enseigne pus que les siens le soient. Deux choses vous vont faire voir l’éminent degré de sa vertu. Nous le savons, chrétiens, et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels : elle a dit souvent, duos cette bienheureuse simplicité qui lui était commune avec tous les saints , qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul péché, pour petit qu'il fût.

1 Orlî non cunt muodi in conspectu eju». ( Job. cap. xv,

* SI dlxerimus quoniam pcccMam non hahemas , Ipei no» Mdurimus. ( 1. Joan cap- 1. a.)

J Celte apostrophe esl vive et belle; mai» tout ce long morcrau raidu nenre des sermon». {L'abbé de HiWKtUea. )

4 r$ai itiii, t3.

Elle ne disait donc pas , Il est véniel : elle disait , Il est péché; et son cœur innocent se soulevait. Mais comme il échappe toqjours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disait pas, Il est léger; encore une fois , Il est péché , disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s’il arrivait quelque malheur à sa personne, à sa famille, fl l’état, elle s’en accusait seule. Mais quels malheurs , direz- vous, dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités? Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre? ou qu’un royaume est un remède universel fl tous les maux , un baume qui les adoucit, un charme qui les enchante? Au lieu que par un conseil de la Providence divine , qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contre- poids , cette grandeur que nous admirons de loin comme quelque chose au-dessus de l’homme, touche moins quand on y est né, ou so confond elle-même dans son abondance ; et qu’il se forme au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont lo coup est d’autant plus rude, qu’ou est moins préparé à le soutenir.

Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles, parce que nonseulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le Père céleste se plaît à les regarder dans ce secret, et comme H sait leur préparer leur croix , il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles? Non , messieurs : elle était toujours tremblante, parce qu’elle voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop facilement hasardée. Vous avez vu scs terreurs : vous parierai -je de ses pertes , et de la mort de ses chers enfants? Us lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince', que les Grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains (pardonnez-moi ces expressions); il me semble que je vois encore tomber cette fleur \ Alors , triste messager d’un événement si funeste , je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, d’un côte de In douleur la plus pénétrante, et de l'autre des plaintes les plus lamentables ; et

' F.n Ifl7î , Bossuet, alors précepteur du Dauphin, avait I été chargé d'annoncer & Louis XIV rl a la reine la mort du î jeune duc d’Anjou, leur second llls. Il rappelle cet événement avec un rhnrme d’expression et de M-iudbililé qui retrace les images les plus touchante! de Virgile. ( U cardinal de Ihiuxut.

I * Quand Bossuet se sert d'une métaphore qui parait hasardée, il s’en excuse quelquefois; mai» aussitôt il renchérit sur cette première Image qu’il ne trouve ni wr grande, niasse/ hardie . au #ré de son Imagination. {Ix cardinal Maury i

ni- MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE.

sous dos formes différentes, je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux côtés In foi également victorieuse; je vis le sacrifice agréable de l'àmc humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d'un commun accord leur propre cœur.

Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur In terrible menace du ciel irrité , lorsqu'il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même , notre plus chère espérance? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi si je renouvelle vos frayeurs ; il faut bien , et je le puis dire , que je me fasse à moi-même cette v ioleuce , puisque je ne puis montrer qu'à ce prix la constance de la reine. Nous vîmes alors dans cette princesse, au milieu des alarmes d'une mère , la foi d’une chrétienne ; nous vîmes un Abraham prêt à immoler lsaac , et quelques traits de Marie quand elle offrit sou Jésus. Ne craignons pont de le dire , puisqu'un Dieu ne s’est fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les états : la reine , pleine de foi , ne se propose pas un moindre modèle que Marie ; Dieu lui rend aussi son (Ils unique , qu'elle lui offre d'un citur déchiré1 , mais soumis , et veut que nous lui devions encore une fois un si grand bien.

On ne se trompe pas , chrétiens , quand on attribue tout à la prière. Dieu, qui l'inspire, ne lui peut rien refuser. « Un roi , dit David, ne se

• sauve pas par ses armées ; et le puissant ne se

• sauve pus par sa valeur1. - Ce n’est pas aussi aux sages eonsrils qu'd faut attribuer les heureux succès. « 11 s'élève, dit le Sage , plusieurs pen- - sécs dans le cœur de l'homme ’ : - reconnaissez l'agitation et les pensées incertaines des conseils humains: « mais, poursuit-il, la volonté du Sel-

• gneur demeure ferme ; • et pendant que les hommes délibèrent, il ne s'exécute que ce qu'il résout. » Le Terrible , - le Tout-Puissant , • qui Atc, » quand il lui plaît ■ l'esprit desprinces1,, le leur laisse aussi quand il veut , pour les confondre davantage, ■ et les prendre dans leurs pro- . près finesses1.- Car - il n'y a point de prudence, ■ il n'y a point de sagesse, il n'y a point de con- « scil contre le Seigneur s. « LesMachabécsétaient vaillants; et néanmoins il est écrit . qu'ils com- . battaient par leurs prières . plus que par leurs armes : Perorationcs congressi suai6 : assurés.,

1 Non wlvatur rvx per i nul Uni virliitem : ut gigas non univabitur in multitudioe vlrtuti* »u x.(Ptal. ixxti , i«.)

* Mullat amitaliom-s in corde virl ; voluutns autein Domtiit permanobit. {Prov. cap. xi* , il.)

* Yovete et reddite Domino Deo vestro... Icrribili , et ci qui aufert spirilum principium. {PmI. lxxv, 12, 13.)

1 Qui apprehendit saptentes in astuliaeorum. {Job. cap. T, 13. L. C’Or. cap. ni , 10.)

1 Non rat itapienUa , non eut prudunUa. non eat cotullluin contra Doininum. ! Prov . cap. xxi, X.)

* II. Macbab. cap. \y, 26.

par l’exemple de Moïse , (pie les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis , et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, ou les murailles tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux sur la reine , et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait tant de villes.

Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien plus leur accorde-t-il les vrais biens, c'est-à-dire, les vertus? Elles sont le fruit naturel (Tune âme unie à Dieu par l'oraison ; l'oraison qui nons les obtient , nous apprend à les pratiquer, non-seulement comme nécessaires , mais encore comme reçues . du Père des lu- « mières, d'où descend sur nous tout don parfait1 ; « et c'est là le comble de la perfection , parce que c'est le fondement de l'humilité. C’est ainsi que MxaiE-TiiBBriB attira par la prière toutes les vertus danssonàme. Des sa première jeunesse elle fut , dans les mouvements d’une cour alors assez turbulente , In consolation et le seul soutien de la vieillesse inflrinedurol son père. La reine sa bel lèmere , malgré ec nom odieux , trouva en elle nonseulement un respect, mais cucore une tendresse, que ni le temps ni l’éloignement n'ont pu altérer; aussi pleure-t-elle sans mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect , quelle soumission n'a-t-elle pas eue pour le rot! toujours vive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire , uniquement attachée aux intérêts de son Etat , infatigable dans les voyages , et heureuse, pourvu qu’elle fût eu sa compagnie; femme enfin où saint Paul aurait vu l’Église occupée de Jésus-Christ, et unie à ses volontés par une éternelle complaisance’. Si nous osions demander au grand prince qui lui rend ici avec tant de piété les derniers devoirs , quelle mère il a perdue , il nous répondrait par ses sanglots ; et je vous dirai eu son nom (ce que J’ai vu a» ec joie , ec que je répète avec admiration ) que les tendresses inexplicables de Mabie-Tuf.bèse tendaient toutes à lui inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu, un attachement inviolable pour le roi, desentraillesde miséricorde pour les malheureux, une immuable persévérance dans tous ses devoirs, cl tout ce que nous louons dans la conduite de ce prince. Parlerai-Je des bontés de la reine tant de fols éprouvées par scs domestiques , et ferai-je retentir encore devant ees autels les cris de sa maisou désolée? Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu'on lui dit que sestrésors étaient épuisés;vous première-

1 Omn. (Islam optimum , rl nmne itonum prrfertum flrsarsam est , descemlens & Pâtre lumiimm. (Jac. cap i , U.)

7 Kphtt. cap. v, 2i.

ment, pauvres volontaires, victimes de Jèsus- Cbrist, religieux, vierges sacrées, âmes pu res dont le monde n'était pas digne; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez , pauvres connus , pauvres honteux, malades impotents, estropiés,

« restes d'hommes ' , ■ pour parler avec saint Grégoire de Nazinnzc, car la reine respectait en vous tous les caractères de lacroix de Jésus-Christ : vous donc tpi 'elle assistait avec tant de joie, qu'elle visitait avec de si saints empressements, qu elle servait avec tant de foi , heureuse de se dépouiller d'une majesté empruntée , et d'adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ ; quel admirable panégyrique prononceriez-vous, par vos gémissements , A la gloire de celte princesse, s'il m'était permis de vous introduire dans cette auguste assemblée? Recevez, lière Abraham , dons votre sein , cette héritière de votre foi ; comme vous , servante des pauvres , et digne de trouver en eux , non plus des anges , mais Jésus-Christ même. Que dirai-je davantage? Écoutez tout en un mot : fille, femme, mère, maîtresse, reine, telle que nos vceux l'auraient pu faire , plus que tout cela chrétienne , elle accomplit tous ses devoirs sans présomption , et fut humble non-seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus.

J'expliquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits sur In colonne mystérieuse de l'Apocalypse, et dans le cœur de la reine. Par le « nom de la sainte cité de Dieu *, la - nouvelle Jérusalem , » vous voyez bien , messieurs, qu’il faut entendre le nom de l'Église catholique , cité sainte dont toutes « les pierres sont ■ vivantes1 , - dont Jésus-Christ est le fondement , qui « descend du ciel » avec lui , parce qu’elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie; cité qui se répand par toute la terre, et s'élève jusqu'aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l'Église , toute la foi de In reine se réveillait. Mais une vraie fille de l'Église, non contente d'en embrasser la sainte doctrine , en aime les observances , ou elle fait consister la principale partie des pratiques extérieures de la piété.

L'Église inspirée de Dieu, et instruite par les saints apôtres, a tellement disposé l'année, qu'on y trouve avec la vie , avec les mystères , avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ , le vrai fruit de toutes ces choses dans les admirables ver-

1 Yttrium homlnum misera rellqalæ. {Oral, xvi, t. 1 »

1 Qui vicerit... seribam super mm nomrn... civitaUs DH mei , riov* Jérusalem, quœ dorendll <lc cœlo a Dco rneo. [A)xh- cap- iii, la.)

3 Ad qu«-iu (Clirislum) accedmtrs lapidem vivum... ci i psi Liinqiiani lapides vivi superadiliramini , domus spirituaii». (1 l\ tr. cap. il, 4 , 5.)

FUNÈBRE

tus de ses serviteurs , et dans les exemples de ses saints ; et enfin un mystérieux abrégé de l'Ancieu et du Nouveau Testament et de toute l’histoire ecclés astique. Par ià toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens ; tout y est plein de Jésus-Christ , qui est toujours « admirable ’, «• selon le prophète, et non-seulement en Jui-méme, mais encore " dans ses saints *. • Dans cette variété , qui aboutit toute h l’uftlté sainte tant recommandée par Jésus-Christ 3, l’Ame innocente et pieusetrouve avec des plaisirs célestes une solide nourriture, et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps convenables , afin que l’Aine, toujours sujette aux tentations et au péché , s’affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avaient dans la reine l’effet bienheureux que l’Église même demande : elle se renouvelait dans toutes les fêtes , elle se sacrifiait dans tous lesjeûnes et dans toutes les abstinences. L’Espagne sur ce sujet a des coutumes que In France ne suit pas ; mais la reine se rangea bientôt à l’obéissance- : l’habitude ne put rieu contre la règle ; et l’extrême exactitude de cette princesse marquait la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole : « Qui vous écoute « m’écoute 4 ? ^ Jésus-Girist nous y enseigne cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la conduite particulière de scs serviteurs , qui exercent son autorité dans son Église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dansl’exercicede leur ministère, et il n’y avaitaucune vertu où elle ne put être élevée par son oliélssauce. Quel respect n’avait-elle pas pour le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ, et pour tout l’ordre ecclésiastique I Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues , et dont on ne peut demander la fin avec trop de gémissements? Le nom même et l’ombre de divisions faisait horreur à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu'on ne s'y trompe pas , le saint-siège ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au saint-siège : et ceux qui , pour leurs intérêts particuliers , couverts, selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété, semblent vouloir irriter le saintsiège contre un royaume qui en a toujours été le principal soutien sur la terre , doivent penser qu'une chaire si éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être flattée par les hommes, mais honorée selon la règle avec une soumission profoude; qu’elle est faite pour attirer

• Vocahitur nomenrjus : admirabilis. rap. ix , fl.)

1 Mirnhiliij» in tumclU suis. (PmI LXVII , 3(5.)

3 l*o rro unum rot nemsarium. ( /.ur, rap. i , 42.)

Qui vos audit, inc audit. (Ibid. io.)

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