II. XIV
» m. Reg. XIX, II.
SUR LA PENITENCE
une précipitation plus impétueuse que le Jourdain ne fait à la mer, il saura bien arrêter cc cours. Fussiez-vous demi-pourri dans le tombeau, il vous ressuscitera comme le Lazare. Seulement écoulez l'apôtre , et ne recevez pas en vain la grâce de Dieu : flortamur vos ne tn vacuum gratiam ÎJri rccipiatis.
Mais il faut avouer, mes frères , qu'on voit peu d'effets de cette grâce ; on remarque peu dans le monde ces grands changements de mœurs qui puissent passer pour de nouvelles naissances : et la cause d'un si grand mal , c'est que nous recevons trop mollement la grâeede la pénitence ; nous en énervons toute la vigueur par notre délicatesse. Il y a une pénitence lâche et paresseuse, qui n'enlrcprend rien avec effort : il ne faut pas attendre , mes frères , quelle fasse jamais de grands changements, ni qu’elle gagne rien sur les habitudes. Telle est la condition de notre nature, qu’ii faut nécessairement que le bien nous coûte . Nous ne pouvons manger notre pain que dans la sueur de notre visage 1 : la pénitence, pour être efficace, doit nécessairement être violente. Et d'où lui vient cette violence? Chrétiens , en voici la cause : c’est la colère et l'indignation qui fait naître les mouvements violents : or, j'apprends de saint Augustin que « la pénitence n'est autre chose • qu'une sainte indignation contre soi-mème : » Quid est enim panitentia, nisi sua in seipsum iracundia ’?
Écoutez parier ce saint pénitent : Afflictus sum et humiliatus sum nimis; rugiebam a gemitu rordis met 1 * : - Je me suis affligé avec excès. » Ce n otait pas un gémissement comme celui d'une colombe, mais un rugissement semblable a celui d’un lion : c’était la plainte d’un homme irrité contre ses propres vices, qui ne peut souffrir sa langueur, sa lâcheté , sa faiblesse. Cette colère l'emporte jusqu'à une espèce de fureur : Turbalus est a furore o cul us meus * : « La fureur a rempli - mon œil de trouble. » Car, ne pouvant souffrir scs rechutes , il prend des résolutions extrêmes contre sa leuteur et sa lâcheté : il ne songe plus qu’â se séquestrer des compagnies qui le perdent ; il cherche l'ombre et la solitude. Dirai-je le mot du prophète ? Il est comme ces oiseaux qui fuient la lumière et le jour, « comme un hibou dans sa « maison : » Foetus sum sicut nycticorax in domieilio s. Dans cette solitude, dans cette retraite, il s'indigne contre soi-même, il frémit contre soi-même; il fait de grands et puissants efforts pour prendre des habitudes contraires aux sien-
1 Gènes. III, 10.
» Serm. XIX, tl‘ 2, t. ▼, col. 102.
1 Pt. XXXVII , 8.
Ibid. VI, 7.
* Ibid. CH , 7.
nés,, aiin, dit saint Augustin, que la coutume
• de pécher cède à la violence dé la pénitence » ut viotentiœ peenitendi cédât consuetudo peccandi'.
C'est ainsi que l’on surmonte , mes frères , et ses inclinations et scs habitudes. Et si vous me demandez pourquoi il faut tant de violence , 1 1 est bien aisé de répondre : c’est que la conversion du pécheur est une nouvelle naissance; et c'est la malédiction de notre nature , qu'on ne peut enfanter qu’avec douleur : in dolore paries ftlios luos *. C’est pourquoi la pénitence est laborieuse ; elle a ses gémissements, elle a son travail , parce que c'est un enfantement : Ibi dolores ut parturientis , dit saint Augustin 5, dolores pœnitentis. Il faut enfanter un nouvel homme, et il faut pour cela que l'ancien pâtisse. Mais parmi ces douleurs , parmi ces détresses , ayez toujours présente en l’esprit cette parole de l’Évangile :
■ La femme en enfantant a de la tristesse ; mais
• après qu’elle a enfanté , elle ne se souvient plus
■ de ses maux, tant son cœur est saisi de joie ,
• parcequ’elle a mis un enfant au monde *. • Parmi ces travaux de la pénitence, songez, mes frères , que vous enfantez ; et ce que vous enfantez , c'est vous-mêmes. SI c'est une consolation si sensible d’avoir fait voir la lumière et donné la vie à un autre, qu’elle efface en un moment tous les maux passés , quel ravissement doit-on ressentir de s'être éclairé soi-même, et de s’être engendré soi-même pour une vie immortelle ! Enfantez donc, ô pécheurs, et ne craignez pas les douleurs d an enfantement sf salutaire : perpétuez , non votre race , mais votre être propre ; conservez, non pas votre nom, mais le fond même de votre substance.
Vierges de Jésus-Christ, voilà l'enfantement que Dieu vous ordonne; enfantez l'esprit de salut : renouvelez-vous en Notre-Seigneur parmi les angoisses de la pénitence; continuez à faire voir aux pécheurs qu’on peut surmonter la nature dans ses inclinations les plus fortes : et afin de les convaincre par votre exemple, déclarez au vice une sainte guerre, et particulièrement à celui qui est le plus caché, le plus délicat, et qui s’élève sur la ruine de tous les autres. Et pour nous , chrétiens , mettons une fois la main sur nos blessures Invétérées. Quoi! pauvre blessé, vous tremblez , vous ne pouvez toucher à la plaie, ni vous faire cette violence? Eh! ne vaut-il pas bien mieux, chrétiens, souffrir ici-bas quelque violence? Ambulate dum lucem hubetis 4 : > Mar-
1 In Joan. tract, xlix ,«•!*, t. m , part, u , col. en.
1 Gcn. ni, la.
’ In Pt. II. VU, 0* 5, t IV, col. 41 H.
4 Jwm. xvi, ai.
4 lu. XII, ü&.
Digitizi
SUR LA PÉNITENCE
■ chez tandis que vous voyez encore la lumière , ■ et n'abuser, pas dn temps que Dieu vous accorde. C'est par où je m’en vais conclure.
TBOISIÈUB POINT.
Dieu qui ne veut pas la mort des pécheurs , mais plutôt qu'ils se convertissent , nese contente pas de les exciter par la bouche des prédicateurs ; mais il anime, pour ainsi dire, tonte la nature pour les inviter à la pénitence : rar cette suite continuée de jours et d'années , qu’ils voient si souvent revenir, est comme une voix publique de tout l'univers qui rend témoignage A sa patience, et avertit les pécheurs de ne pas abuser du temps qu’il leur donne. > Ignorez-vous, dit
• l’apôtre', que la miséricorde divine vous invite . à vous convertir? méprisez-vous les richesses . de sa patience et de sa bonté , ■ qui vous donne le temps de vous repentir? C’est principalement cette grâce que l’apôtre vous avertit de ne laisser pas écouler sans fruit ; car il ajoute aussitôt après :
• Je vous ai écouté au temps destiné, ■ le m pore accepto'.
Pour bien comprendre, messieurs, le prix et le mérite d'une telle grâce, remarquons avant toutes choses que l’on peut regarder le temps en tant qu’il se mesure en lui-même par heures , par jours , par années , ou en tant qu’il aboutit â l'éternité. Dans cette première considération , je sais que le temps n’est rien , parce qu’il n’a ni forme ni consistance , que tout son être est de s'écouler, c'est -ù-dire que tout son être n’est que de périr, et partant que tout son être n'est rien. Ma vie est mesurée par le temps , c’est pourquoi ma substance [n’est rien, J attachée au temps qui n'est rien iul-même : Eccemcnsurabitesposvisli dies meos, et substantia mea lanquam nihilum ante te1....
Chose étrange, âmes saintes! le temps n'est rien , et cependanton perd tout quand on perd le temps. Qui nous développera cette énigme? C'est parce que ce temps, qui n’est rien , a été établi de Dieu pour servir de passage â l'éternité. C’est pourquoiTertullien a dit : « Le temps est comme
■ un grand voile et un grand rideau qui est étendu
• devant l'éternité, et qui nous la couvre : • lUundi. .. specics.... tcmporalis, illi dispositioni œtemitalis aidai vice op pansa est*. Pour aller à cette éternité, il faut passer par ce voile. C'est le bon usage du temps qui nous donne droit à oe qui est au-dessus du temps ; et je ne m'étonne pas, âmes saintes , si vos règles ont tant de soin
' Rom. il, 4.
* 11. Cor. vi, J.