P*. XIX VIII, A
* Jpolog. p. 43.
de vous faire ménager le temps avec une économie scrupuleuse : c’est a cause que tous ces moments, qui étant pris en eux-mêmes sont moins qu'une vapeur et qu'une ombre j en tant qu’ils aboutissent à l’éternité , deviennent , dit saint Paul ’, d'un poids infini, et qu'il n’est rien par conséquent de plus criminel que de recevoir en vain une telle grâce.
Je ne m’arrêterai pas ici, chrétiens, à vous représenter par un long discours combien cette grâce est peu estimée , ni combien facilement on la laisse perdre. Les hommes se font justice sur ce sujet-là , et quand ils nous disent si ouvertement qu'ils ne songent qu’à passer le temps, Ils nous découvrent assez avec quelle facilité iis le perdent. Mais d’où vient que l'humanité , qui est naturellement si avare , et qui retient son bien si avidement , laisse écouler de scs mains , sans peine , l’un de ses trésors les plus précieux ? C'est ce qui mérite d'être examiné; et j'en découvre deux causes, dont l’une vient de nous, et l’autre du temps.
Pour ecqui nous regarde, mes sœurs, il est bien aisé de comprendre pourquoi le temps nous échappe si facilement : c'est que nous n'en voie Ions pas observer la fuite. Car soit qu’en remarquant sa durée nons sentions approcher la fin de notre être , et que nous voulions -éloigner cette triste image ; soit que par une certaine fainéantise nous ne sachions pas employer le temps, toujours est-il véritable que nous ne craignons rien tantquedcnousapercevoirde son passage. Combien nous sont à charge ces tristes journées, dont nous comptons toutes les heures et tous les moments! ne sont-ce pas des journées dures et pesantes, dont la longuenr nous accable? Ainsi le temps nous est un fardeau , que nous ne pouvons supporter quand nous le sentons sur nos épaules. C’est pourquoi nous n’oublions aucun artifice pour nous empêcher de le remarquer : et parmi les soins que nous prenons de nous tromper nous-mêmes sur ce sujet-là , je ne m’étonne pas, chrétiens , si nous ne voyons pas la perte du terilps, puisque nous n’en trouvons point déplus agréable que celui qui coule si doucement qu’il ne nous laisse presque pas sentir sa durée.
Mais si nous cherchons â nous tromper, le temps aide aussi â ta tromperie ; et voici en quoi consiste cette illusion. Le temps, dit saint Augustin’ , est une. imitation de l'éternité. Faible imitation, je l’avoue; néanmoins tout volage qu'il est, il tâche d’en imiter la consistance. L’éternité est toujours la même. Ce que le temps ne peut égaler par la permanence , il tâche de l'imiter
1 II. Cor. iv, 17.
* De munira , IU». VI , H' 79 , I , oui. M7.
SUR LA PENITENCE
par la succession : c'est ce qui lui donne moyen de nous jouer. Il Ate un jour, il en rend un autre : il ne peut retenir cette année qui passe , il en fait coûter en sa place une autre semblable qui nous empêche de la regretter. Il impose de cette sorte à notre faible imagination , qu'il est aisé de tromper par la ressemblance ; qui ne sait pas distinguer ce qui est semblable : et c’est en ceci, si je ne me trompe , que consiste cette malice du temps, dont l'apôtre nous avertit par ces mots : Redi mentes tempos, quoniam dies malt sunt':
* Rachetez le temps, pareeque les jours sont mau-
• vals, > c'est-à-dire, malinset malicieux. Il ne parait pas qu'une année s'écoule , parce qu’elle semble ressusciter dans lasuivante. Ainsi l'on ne remarque pas que le temps se passe, pareeque, quoiqu'il varie éternellement, il montre presque toujours le même visage. Voilà le grand malheur, voilà le grand obstacle à ia pénitence.
Toutefois une longue suite découvre son imposture. La faiblesse , les cheveux gris , l’altération visible du tempérament nous contraignent de remarquer quelle grande partie de notre être est abîmée et anéantie. Mais prenez garde , mes frères, à ia malice du temps; voyez comme ce subtil imposteur tâche de sauver ici les apparences, comme il affecte toujours l’imitation de l'éternité. C'est le propre de l’éternité de conserver les choses dans le même état ; le temps , pour en approcher en quelque sorte , ne nous dépouille que peu à peu : il nous dérobe si subtilement, que nous ne sentons pas son larcin ; il nous mène si finement aux extrémités opposées, que nous y arrivons sans y penser. Ézéchias ne sent point écouler son âge; et dans la quarantième année de sa vie, il croit qu'il ne fait que de naître : Dum adhuc ordirer succidit me ■ : « Il a coupé ma . trame dès le commencement de mes jours. • Ainsi la malignité trompeuse du temps fait insensiblement écouler la vie , et on ne songe point à sa conversion. Nous tombons tout à coup , et sans y penser, entre les bras de la mort : nous ne “sentons notre fin que quand nous y sommes. Et voici encore ce qui nous abuse : c’est que, si loin que nous puissions porter notre vue, nous voyons toujours du temps devant nous. Il est vrai , il est devant nous , mais peut-être que nous ne pourrons pas y atteindre.
Parmi ces illusions nous sommes tellement trompés, que nous ne [nous] connaissons pas nousmêmes; nous ne savons que juger de notre vie : tantôt elle est longue, tantôt elle est courte , selon le gré de nos passions; toujours trop courte pour nos plaisirs, toujours trop longue pour la
Ephti. v, is.
1 It. Kt K VIII , 12.
pénitence : car dans nos ardeurs insensées nous pensons volontiers que la vie est courte. Écoutez parler les voluptueux : A'on prœlereat nos flot temporis, coronemus nos rosis antequam marcescant ' : « Ne perdons pas la fleur de notre âge ; « couronnons-nous de roses devant qu'elles soient
• flétries. • Pensez-vous qu'on osât troubler leurs délices par la pensée de la mort? et un si triste objet ne leur donnerait-il pas du chagrin? Ils y pensent eux-mêmes , n'en doutez pas , pour se presser davantage à goûter ces plaisirs qui passent. - Mangeons et buvons, ajoutent-ils, parce > que notre fin est proche’. •
Hé bien 1 je me rejouis de ce que vous avez enfin reconnu la brièveté de la vie : pensez dooc enfin à la pénitence que voqs différez depuis si longtemps , et ne recevez pas en vain la grâce de Dieu. Ils vont aussitôt changer de langage ; et cette vie, qui leur semble courte pour les voluptés, devient tout d’un coup si longue, qu’ils croient pouvoir encore avec sûreté consumer une grande partie de leur âge dans leurs plaisirs illicites. Filii hominum, usquequo gravi corde ‘7
• Jusques à quand , ô enfants des hommes, lais-
• serez-vous aggraver vos coeurs ? » jusques è quand vous laisserez-vous abuser à l'illusion du temps qui vous trompe? quand reconnaîtrez-vous de bonne foi que ia vie est courte ? voulez-vous attendre le dernier soupir? Mais en quelque état que vous soyez , soit que votre âge soit dans sa fleur, soit qu'il soit déjà dans sa force , l'apôtre dit à tout le monde , que • le temps est proche. ■ Les jours se poussent les uns les autres ; on recule celui de la pénitence, et enfin il ne se trouve plus. O temps qu’un Dieu patient accorde aux pécheurs pour leur être un port salutaire, faut-il que tu leurserves d’écueil 1 Nous avons du temps, convertissons-nous : nous avons du temps, péchons encore. Là est le port, et là est' l'écueil : considère, A pécheur, le bon usage du temps qui nous est donné ; c'est le port où se sauvent les sages : considère l’attente indiscrète de ceux qui diffèrent toujours, c’est l'écueil où se perdent les téméraires.
Mais nous avons encore du temps devant nous : ô Dieu 1 qu’y aura-t-il désormais que les hommes ne veuillent savoir? et que n'attentera pas leur témérité? Voici une chose digne de remarque. Le Fils de Dieu nous enseigne que la science des temps est l’un des secrets que le Père a mis en sa puissance1. Pour arrêter à jamais la curiosité humaine, Jésus-Christ interrogé sur l’ordre des
' Sap. n, 7,8.
' II. XIII , is.
1 Pt. r?,S.
« Act. I, 7.
SUR LA PENITENCE
temps dit lui-même qu'il ne le sait pas Entendons sainement cette parole. Il parle comme ambassadeur du Père céleste et son interprète envers nous : ce qui n'est pas de son Instruction , [ce qu'il n’a pas appris pour le manifester aux hommes, lui est inconnu dans sa qualité d'envoyé et de député vers eux , quoiqu'il le sache parfaitement comme égal à son Père , participant à sa science , d'une même nature avec lui.J Mais de quelque sorte que nous l'entendions, toujours devons-nous conclure que la science des temps , et surtout la science du dernier moment, est l'un des mystères secrets que Dieu veut tenir cachés à ses fidèles : c'est par une volonté déterminée qu’il « cache le dernier jour, afin que nous ob-
• servions tous les jours : » Latrl tUtimus dies , vl observentur omîtes dies *. Et cependant , encore une fois , que n'entreprendra pas l’arrogance humaine? L'homme audacieux veut philosopher sur ce temps , veut pénétrer dans cet avenir.
Mes paroles sont inutiles ; parlez vous-même ,
A Seigneur Jésus , et confondez ces cœurs endurcis. Quand on leur parle des jugements [de Dieu,]
• cette vision , disent-ils en Ézéchiel , ne sera pas « sitôt accomplie : » In tempora longa isie prophelal ’. Quand on tâche de les effrayer par les terreurs de la mort, ils croient qu’on leur donne encore du temps. Jésus-Christ les veut serrer de plus près, et voici qu’il leur représente la justice divine Irritée toute prête â frapper le coup : Jam enim securis ad radicem arborum pusiln est* : ■ La cognée est déjà posée à la racine « de l'arbre. »
Mais je veux bien t’accorder, pécheur, qu'il te reste encore du temps : pourquoi tardes-tu à te convertir? pourquoi ne commences-tu pas aujourd'hui , crains-tu que ta pénitence ne soit trop longue d'un Jour? Quoi , non content d'être criminel , tu veux durer longtemps dans le crime I tu veux que ta vie soit longue etmauvaisel tu veux faire cette Injure à Dieu , toujours demander du temps , et toujours le perdre 1 car tu rejettes tout au dernier moment. C’est le temps des testaments , dit saint Chrysostôme 1 * * 4 et non pas le temps des mystères. Ne sois pas de ceux qui diffèrent à se reconnaître quand ils ont perdu la connaissance , qui attendent presque que les médecins les aient condanmés pour se faire absoudre par les prêtres , qui méprisent si fort leur âme , qu’ils ne pensent à la sauver que lorsque le corps est désespéré.
1 Mnrr. xttl , 3J.
* S. Ang. Sert». XXXIX , O* I , I. V, col. 109.
» Ezcth. xii, 27.
« Matth. iii, 10.
* Jh Act. Ap>jst. hum u. i , n* 7, t IX , p. 12. *
. Faites pénitence, mes frères, tandis que le médecin n’est pas encore à votre côté , vous donnant des heures qui ne sont pas en sa puissance , mesurant les moments de votre vie par des monvements de tête , et tout prêt à philosopher admirablement sur le cours et la nature de la maladie, après la mort. N'attendez pas, pour vous convertir, qu’il vous faille crier aux oreilles, et vous extorquer par force un oui ou un non : que le prêtre ne dispute pas près de votre lit avec votre avare héritier, ou avec vos pauvres domestiques; pendant que l'un vous presse pour les mystères , et que les autres sollicitent pour leur récompense , ou vous tourmentent pour un testament*. Convertissez-vous de bonne heure ; n'attendez pas que la maladie vous donne ce conseil salutaire : que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre , de la raison et non de la nécessité , de l'autorité divine et non de la force. Donnez-vous à Dieu avee liberté, et non avec angoisse et inquiétude. Si la pénitence est un don de Dieu , célébrez ce mystère dans un temps de joie , et non dans un temps de tristesse. Puisque votre conversion doit réjouir les anges , c'est un fâcheux contre-temps de la commencer quand votre famille est éplorée. Si votre corps est une hostie qu'il faut immoler à Dieu , consacrezlui une hostie vivante : si c’est un talent précieux qui doit profiter entre «es mains, mettez-le de bonne heure dans le négoce; et n'attendez pas pour le lui donner, qu’il faille l'enfouir en terre. Après avoir été le jouet du temps , prenez garde que vous ne soyez le jouet de la pénitence ; qu'elle ne fasse semblant de se donner à vous, que cependant elle ne vous joue par des sentiments contrefaits, et que vous ne sortiez de cette vie après avoir fait non une pénitence chrétienne, mais une amende honorable qui ne vons délivrera pasdu supplice. Ecce nunc lempus acceplabile , ecce nunc dies saiulis * : « Voilà le temps favo- » rable , voici les jours de salut. . [Évitez] l'écueil [où vous conduit] l'impénitence; [cherchez] le port où la bonté de Dieu vous invite, où vous trouverez la miséricorde éternelle.
' S. Gngor. Nat. Oral. XL , 1. 1 , p. MJ ttl.
1 U. Cor. n , Z
suit L’AUMONE.
SERMON
l'ont