‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 136 sur 282 · Vtlllh. XXV, VI , PA · texte numérisé non relu

Vtlllh. XXV, VI , PA

SUR L'AUMONE

est une panse de damnation. Mais on pourrait deraanderd'où vient que le Kilsde Dieu, dissimulant, pour ainsi dire , tous les autres crimesdes hommes dans son dernier jugement , ne rapporte que celui-ci pour motiver sa sentence. Est-cequ il nceouronne ou qu’il ne punit que l'aumône qu'on lui accorde ou qu'on lui dénie? et s’il y a , comme il est certain , d'autres œuvres qui nous damnent et qui nous sauvent, pourquoi est-ce que le Sauveur ne parle que de celle-ci? C'est, messieurs , une question qu’il sera peut-être agréable , mais certainement très-utile, d'examiner en ce lieu , parce que nous en tirerons des lumières très-nécessaires.

Je pourrais répondre en un mot, que le Sauveur a voulu nous rendre attentifs h la loi de la charité et de l'aumône : car comme plusieurs n’eussent pas compris que nous pussions être condamnés au dernier supplice , non pour avoir dépouillé notre prochain, mais pour avoir manqué de le secourir dans scs extrêmes nécessités, il a plu à notre Sauveur de marquer expressément cette vérité dans le récit qu'il nous fait de sa dernière sentence. De même , comme la pitié qui nous porte à soulager les misérables est si naturelle k l’homme, plusieurs ne penseraient pas qu'une vertu qui devrait nous coûter si peu , fût d'un si grand prix devant notrejuge. C’est pourquoi, entre toutes les pratiques de piété, Jésus- Christ a voulu choisir les œuvres de miséricorde pour les célébrer hautement A la face de tout le monde ; et afin que nous entendions que rien ne décide tant notre éternité , que les égards que nous aurons pour les affligés, U nous enseigne dans notre évangile qu’il ne fera retentir dons son jugement, qne la charité des uns et la dureté des autres. Cette raison est très-sufflsante ; mais je découvre, si je ne me trompe, dans le dessein de notre Sauveur, quelque mystère plus haut qu’il faut que Je vous expose.

Je ne vous le ferai pas attendre longtemps , et je vous dirai, chrétiens, en au mot, que la miséricorde exercée par nous , ou la charité négligée, ont un rapport si visible avec ce qui scpasse dans le jugement , qu'il ne faut pas s’étonner si le Sauveur n’y fait paraître autre chose. Car qu’cst-ce que le jugement, sinon miséricordeenvers les uns et rigueur extrême envers les autres? et qui est plus digne de miséricorde, que celui qui a exercé la miséricorde? au contraire qui mérite mieux d’ètre traité à toute rigueur, que celui qui a été dur et impitoyable? Je m’engage insensiblement dans une grande profondeur, et Je me sens obligé de vous expliquer de quelle sorte nous devons entendre que la même vie éternelle , qui nous est donnée par justice, uous est aussi accordée par une infinie miséricorde.

C'est uoe doctrine étrange et inconcevable, que Dieu, en nous accordant la vie éternelle, n'a point égard à nos œuvres. Comment n'a-t-il point d’égard à nos œuvres, puisque nous lisons en termes formels : qu'il rendra à chacun selon ses œuvres'? Que s’il est ainsi, chrétiens, il faut avouer nécessairement qu'il entre quelque justice daus le couronnement des élus : car qui uc voit clairement que rendre À chacun selon ses œuvres, e’est-à-dire, en d'autres termes, traiter chacun selon qu'il mérite? Or est-il que traiter les hommes selon leur mérite , c’est uu acte de la justice qu'on appelle distributive. Et si l'apôtre saint Paul n’avait pas reconnu celte vérité, il n'aurait pas dit ces paroles : « J'ai combattu un bon combat,

• j'ai achevéma course, j’ai gardé la foi; au reste,

• la couronne de justice m’est réservée , que le » Seigneur, ce juste juge, me rendra en ce jour'. • Il parait manifestement qu’il ne parle de la couronne qu’après qu'il n raconté ses œuvres. C’est une couronne de justice, et non simplement de grôce : elle ne lui sera pas seulement donnée, mais rendue : il l'attend de Dieu parce qu'il est juste, et non pas simplement parce qu'il est bon. C'est enseigner nettement que les bonnes œuvres sont de grand prix , de grande valeur, de grand mérite devant Dieu , car tout cela c’est la mémo chose; et que c'est à ce mérite que la vie éternelle est donnée ; que la gloire éternelle es* donnée au mérite des bonnes œuvres , ainsi que l'Église catholique l’a cru et entendu dés les premiers siècles.

Mais cette même Église catholique, également éloignée de tous les sentiments extrêmes , nous apprend aussi, après cet apôtre, que la vie éternelle, qui nous est rendue comme récompense par un acte de justice, nous est aussi donnée comme gré ce par un effet de miséricorde : Gratia aulem Dei vila alema,'J et il nous faut un peu démêler cette belle théologie.

Oui, messieurs, la vie éternelle est donnée .aux œuvres ; et néanmoins il est certain que c’est une grâce , parce qu’elle nous est promise par grâce : elle nous est préparée dès l’éternité par la grâce de celui qui nous a élus eu Jésus-Christ, afin que nous fussions saints ; et que les bonnes œuvres qui nous l'acquièrent ne sont pas en nous « comme de nous-mêmes : » quasi ex nobis 4 ; mais que • nous y sommes créés • par la grâce , comme dit le divin apôtre : Creati in Ch ris! o Jesu in operibus bonis 5 ; el si nous y persistons jusqu'à

’ .Spor. XSM, lâ.

1 II. Tint. IV, 7, H-

3 Hom. vi, as. KpHn. i. ».

‘ 11. Cor. III, s.

1 Cfifirs n , lu.

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la fin , c'est par ce dou spécial de persévérance, qui est le plus grand bienfait de la grâce. Ainsi Il ne reste plus autre chose à l'homme que de se glorifier en Notre-Seigneur, qui donne la vie étemelle aux mérites; mais qui donne gratuitement les mérites , selon ce que dit le saint concile de Trente : ■ que les mérites sont les dons

• de Dieu • : liteomm vêtit esse mérita, quai sunt ipsius duna\

C'est, messieurs , pour cette raison que l'admirable saint Augustin contemplant les œuvres de Dieu , et en regardant la sage distribution , les rapporte à ces trois choses : ou Dieu rend aux hommes le mal pour le mal , on il rend le bien pour le mal , ou il leur rend le bien pour le bien : Heddct omnino Dcus et mata pro malis, quoniam justus est ; et bona pro matis, quoniam bonus est; et bona pro bonis, quoniam bonus et justus est * : li rend le mal pour le mal , le supplice pour le péché, quand il punit les pécheurs impénitents, parce qu’il est Juste; il rend le bien pour le mai, la grâce et le pardon pour l'iniquité, quand il pardonne l’iniquité aux pécheurs, parce qu'il est bon ; enfin il rend le bien pour le bien, la vie éternelle pour les bonnes œuvres, quand il couronne les justes, parce qu'il est juste et bon tout ensemble. C'est pourquoi nous disons nvec lePsalmiste : « O Seigneur I je vous chnn-

• tarai miséricorde et Jugement, • parce que tous les ouvrages de Dieu sontcomprissous la miséricorde et sous la justice : Slisericordiam et judicium cantabo libi, Domine3. La damnation des méchants est une pure justice; la Justification des pécheurs, une pure miséricorde; enfin le couronnement des justes, une miséricorde mêlée de justice: parce que si la justice nous reçoit au ciel, où la couronne d'immortalité nous est préparée , c'est la miséricorde qui nous y conduit , en nous remettant nos péchés, et en nous donnant la persévérance.

D’où il faut conclure , en passant plus outre , que la miséricorde l'emporte : car n'est-ce paj un pur effet de miséricorde que Dieu nous aime gratuitement dès l'éternité , qu'il nous prévient de sa grâce dans le temps, qu'il nous attend tous les jours avec Impatience, et supporte non-seulement nos faiblesses , mais encore nos ingratitudes? O grâce, je vous dois tout, A bonté, je suis votre ouvrage! sans vous, A miséricorde, je ne découvre de toutes parts autour de moi que damnation et perte assurée : c’est vous seule qui me rappelez quand je m'éloigne , vous seule qui me pardonnez quand je reviens , vous seule qui

* Scs», vi , cap. xvi.

* lU (irai, et lib. Arb. cap. XXUI, n" 45>, l. X , col. 7(4.

me soutenez quand je persévère. Mais c'est peu, chrétiens, de le reconnaître; la manière la plus efficace d’honorar la bonté divine, c’est de l’imiter. Si vous êtes vraiment touchés des bienfaits de Dieu , et de cette miséricorde infinie par laquelle « il vous a tirés des ténèbres à son ad- « miruble lumière', soyez misérioordieux et « bienfaisants comme votre père céleste* : » rendez a Jésus-Christ son sang et sa mort ; faites du bien âceux qu'il vous recommande. Quand vous nourrissez les pauvres, il est nourri ; quand vous les vétissez , il est vêtu; quand vous les visitez, il est consolé. Exercez donc la miséricorde comme vous l’avez reçue : c'est la grande reconnaissance que Dieu attend de vous pour tant de bienfaits, c’est le sacrifice agréable que vous demande sa miséricorde : Talibus en im hosliis promeretur Doits 3 : . Car c’est par de semblables hosties

■ qu’on se rend Dieu favorable. ■

Je remarque dans les Écritures deux sortes de sacrifices : il y a un sacrifice qui tue, et un sacrifice qui donne la vie. Le sacrifice qui tue est assez connu ; témoin le sang de tant de victimes, et ie massacre de tant d’animaux. Mais outre lu sacrifice qui détruit, je vois dansles saintes lettres un sacrifice qui sauve : car, comme dit l'Ecclésiastique, » celui-là offre un sacrifice, qui exerce

■ la miséricorde : ■ Qui faeit miscricordtam , offert sacri/icium*. D'où vient cette différence, shion que l’un de ces sacrifices a été divinement établi pour honorer la bonté de Dieu , et l'autre pour apaiser sa justice? La justice divine pour suit les pécheurs à main arméo, elle lave scs mains dans leur sang, elle les perd et les extermine : Pereanl peccatores a facie Deii : • Que . les pécheurs périssent devant la face de Dieu. * Au contraire la miséricorde toujours douce, toujours bienfaisante, ne veut pas que personne périsse, et « pense toujours, dit l’Ecriture, des

■ pensées de paix, et non pas des pensées d'afflic- « t ion : » Ego cogito cogitationes pacis, et non afficlionis1'. C'est pourquoi cette justice, qui tonne , qui fulmine , qui renverse les montagnes et déraciue les cèdres du Liban, c'est-à-dire, qui extermine les pécheurs superbes et lave scs mains dans leur sang , exigeait des sacrifices sanglants et des victimes égorgées, pour marquer la peine qui est due aux crimes des hommes. Donnez un couteau, allumez du feu; il faut que tout l’autel nage dans le sang, et que cette victime soit consumée. Mais pour cette miséricorde toqjours bicu-

' I. Pelr. il . s.

* lue. vi , se.

r tlebr. xin, Ifl.

* Eixi. nu, 4

» P* mn, 2.

* Jcrtt n. \\i\ , 11.

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faisante , qui guérit ce qui est blessé, qui affermit ce qui est faible , qui vivifie ce qui est mort ; il faut présenter en sacrifice, non des victimes détruites, mais des victimes conservées, c’est-àdire, des pauvres nourris, des infirmes soutenus, des misérables soulagés.

Aussi dans la nouvelle alliance , qui est une alliance de grâce et de miséricorde infinie, Dieu n’exige rien tant de nous, que de semblables hosties. « Ne fallait-il pas , dit le père de famille , « que vous eussiez pitié de vos conserviteurs , ■ comme j'ai eu pitié de vous > 7 • Il veut que la honte qu’il n exercée soit l’exemple et la loi de ses enfants : c’est par IA qu’on s'acquitte envers sa clémence; c’est par là qu’on obtient de lui de nouvelles grâces : faites miséricorde , parce que vous l’avez reçue; faites miséricorde , afin que vous la receviez. Beati miséricordes , quoniam ipsi misericordiarn consequentur ' : « Bien- - heureux ceux qui sont miséricordieux, parce » qu’ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. » C’est donc pour cette raison qu’il ne parlera en ce dernier jour que de ceux qui auront soulagé les pauvres. - Venez , les bénis de mon PèreJ; » venez, enfants de grâce, enfants d'adoption et de miséricorde éternelle : vous avez honoré ma miséricorde, puisque vous l’avez imitée; vous avez reconnu véritablement que vous ne subsistiez que par mes aumônes , puisque vous en avez fait largement à vos frères mes enfants que je vous avais recommandés. C’est moi que vous avez soulagé en eux , et vous m’avez rendu en leur personne les bienfaits que vous avez reçus de ma grâce. Venez donc, ô fidèles imitateurs de mon infinie miséricorde, venez en recevoir le comble, et • possédez à jamais le royaume qui « vous a été préparé avant l’établissement du

• monde : * Yenile, possidete pnratum vobisregnum a conslitutionc mundi ‘ .

Par la raison opposée , il est aisé de comprendre qu’il n’y a point de plus juste cause de l’éternelle damnation des hommes , que la dureté de leur cœur sur les misères des autres : car il faut remarquer, messieurs , que Dieu , toujours indulgent et toujours prêt à nous pardonner, ne punit pas tant nos péchés , que le mépris des remèdes qu’il nous a donnés pour les expier. Or le plus efficace de tous les remèdes, c’est la charité et l’aumône. C’est de la charité qu’il est écrit qu’elle

• couvre non-seulement les péchés , mais la mul-

• tltude des péchés » C’est de l’aumône qu’il est prononcé, que - comme l'eau éteint le feu, ainsi

1 tient, six , .13.

■ ld v, 7.

» ld xxv, 3t.

* Prof. 1 , 13 L Petr. IV, s.

• l'aumône éteint le péché 1 . > Puis donc que vous avez méprisé ce remède si nécessaire , ah ! tous vos péchés seront sur vous; malheureux , toutes vos fautes vous seront comptées. « Jugementsans

■ miséricorde à celui qui ne fait point de misé- « ricorde1. • Cruel , vous n’en faites pas, et jamais vous n’en recevrez aucune : une vengeance implacable vous poursuivra dans la vie et à la mort , dans le temps et dans l’éternité. Vous refusez tout à Jésus-Christ dans scs pauvres ; il comptera avec vous, et il exigera de vous jusqu’au dernier sou , par des supplices cruels , ce que vous devez à sa justice. « Allez donc, maudits, au feu éter-

■ nel3; » allez, inhumains et dénaturés, au lieu où il n’y aura jamais de miséricorde. Vous avez eu un cœur de fer, et le ciel sera de fer sur votre tête ; jamais il uc fera distiller sur vous la moindre rosée de consolation. Riche cruel et impitoyable, vous demanderez éternellement une goutte d’eau , qui vous sera éternellement refusée. Vous vous plaignez en vain de cette rigueur : elle est juste, elle est très-juste. Jésus-Christ vous rend selon vos œuvres et vous fait comme vous lui avez fait. Il a langui dans les pauvres, il a cherché des consolateurs , et il n’en a pas trouvé; et bien loin de le soulager dans ses maux extrêmes, vous avez imité le crime des Juifs : vous ne lui avez donné que du vinaigre dans sa soif, c'està-dire , des rebuts dans son indigence. Vous souffrirez à votre tour, et il rira de vos maux , et il verra d’un regard tranquille cette flamme qui vous dévore, ce désespoir furieux, ces pleurs éternels, cet horrible grincement de dents. O justice , ô grande justice 1 mais ô justice terrible pour ceux qui mériteront par leur dureté scs Intolérables rigueurs I

ABRÉGÉ D’UN SERMON

POUR

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