‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 155 sur 282 · SUR I/IM PENITENCE FINALE · texte numérisé non relu

SUR I/IM PENITENCE FINALE

fet contraire ; car c'est te naturel <lu cœur humain de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Considérez ce roi d'Arnalec, tendre et délicat , qui , se voyant proche de la mort , s'écrie- avec tant de larmes : Siccinc séparai amara mors '7 « Est-ce ainsi que la mort amère « sépare les choses? - Il pensait et à sa gloire et A ses plaisirs; et vous voyez comme à la vue de la mort, qui lui enlève son bien , toutes scs passions émues et s'irritent et se réveillent. Ainsi la séparation augmente l'attaclie d'une maniéré plus obscure et plus confuse, mais aussi plus profonde cl plus intime ; et ce regret amer d'abandonner tout, s'il avait la liberté de s'expliquer, on verraitqu'il confirme par un dernier acte tout ce qui s'est passé dans la vie, bien loin de le rétracter. C’est, messieurs, ce qui me fait craindre que ces belles conversions des mourants ne soient que sur la bouche ou sur le visage, ou dans la fantaisie alarmée , et non dans la conscience.

Par conséquent , chrétiens , ne nous laissons point abuser A ecs belles conversions des mourants , qui peignant et sur les yeux et sur le visage, et même, pour mieux tromper, dans la fantaisie alarmée, l'image d'un pénitent, font croire que le cœur est changé : car une telle pénitence, bien loin d’entrer assez avant pour arracher l'amour du monde, souvent, je ne crains pas de le dire, clic est faite par l'amour du monde. Im crainte de mourir fait qu’il tâche d’apaiser Dieu par la seule espérance de vivre; et comme il n'ignore pas que la justiccdivinc se plaît d’ôter aux pécheurs ce qu'ils aiment désordonnément , il feint de se détacher, il ne méprise le monde que dans l'appréhension de le perdre : ainsi, par une illusion terrible de son amour-propre, il se force lui-méine A former dans l’esprit, et non dans le cœur, des actes de détachement que son attache lui dicte. O pénitence impénitente) ô pénitence toute criminelle et toute infectée de l'amour du monde! avec cette étrange pénitence, cette âme malheureuse sort de son corps, toute noyée et tout abîmée dans les affections sensuelles. Ah! démons, ne cherchez point d'autres chaînes pour la traîner dans l’nbtme; ses chaînes sont ses liassions : ne cherchez point dans cette âme ce qiÿ peut servir d’aliment au feu éternel ; elle est toute corporelle, toute pétrie, pour ainsi dire, de chair et de sang : pourquoi ? parce qu’ayant commencé si tard l'ouvrage de son détachement , le temps lui a manqué pour l'accomplir.

SECO.X D FOI.XT.

L'un des plus grands malheurs de la v ie mon-

* l. Rrtj. \V, TU.

daine , c est qu elle est toujours empressée J'entends dire tous les jours aux hommes du monde qu’il* ne peuvent trouver de loisir; toutes les heures s'écoulent trop vite , toutes les journées finissent trop tôt; et dans ce mouvement éternel, la grande affaire du salut, qui est toujours celle qu on remet, ne manque jamais de tomber tout entière nu temps de la mort , avec tout cc qu elle a de plus épineux.

Je trouve deux causes de cet embarras; premièrement nos prétentions, secondement notre inquiétude. Les prétentions nous engagent et nous amusent jusqu’au dernier jour : cependant notre inquiétude, c’est-A-dire l’impatience d’une humeur active et remuante , est si féconde en occupations, que la mort nous trouve encore empresses dans une infinité de soins superflus

Sur ces principes, ô hommes du monde venez, que je vous raconte votre destinée. Quelque charge que I on vous donne, quelque établissement que l'on vous assure , jamais vous ne cesserez de prétendre : ce que vous croyez la fin de votre course, quand vous y serez arrivés vous ouvrira inopinément une nouvelle carrière La raison, messieurs, la voici : c’est que votre humeur est toujours la même, et que la facilité se trouve plus grande. Commencer, c'est le grand travail : A mesure que vous avancez, vous avez plus de moyens de vous avancer : et si vous couriez avez tant d’ardeur, lorsqu'il fallait grimper par des précipices , il est hors de la vraisemblance que vous vous arrêtiez tout A coup quami

vousaurezrencontrcla plaine. Ainsi tous les présents de la fortune vous seront un engagement I«inr vous abandonner tout A fait A des prétenlions infinies.

Bien plus , quand on cessera de vous donner vous ne cesserez pas de prétendre. Le monde’ pauvre en effets, est toujours magnifique en promesses; et comme la source des biens se tarit bientôt, il serait tout à fait A sec, s’il ne savait distribuer des espérances. Et est-il homme , messieurs, qui soit plus aisé A mener bien loin qu’un qui espère, parce qu’il aide lui-même à se tromper. \*. moindre jour dissipe tou! es ses ténèbres et le console de tous ses ennuis : et quand même Il n'y a plus aucune espérance , la longue habitude d attendre toujours , que l'on a contractée a la cour, fait que l’on v it toujours en attente, et que I on ne peut se défaire du titre de poursnivant sans lequel on croirait n‘êtrc plus du monde Ainsi nous allons toujours tirant après nous cette longue chaîne traînante de notre espérance • et avec celte espérance , quelle involntinn d'affaires épineuses; et A travers de ccs affaires et de ces épines, que de péchés , que d’injustices! que de

SUR LTMPÉNITENCB FINALE.

tromperies, que d’iniquités enlacées : Vœ, gui J trahilis iniquitatem in funiculis vanitatis ' I • Malheur à vous, dit le prophète, qui traînez - tant d'iniquités dans les cordes de la vanité ! ■ c'est-à-dire , si je ne me trompe , tant d'affaires Iniques dans cet enchaînement infini de vos espérances trompeuses.

Que dirai-je maintenant , messieurs , de celte humeur inquiète, curieuse de nouveautés, ennemie du loisir, et impatiente du repos? d’où vient qu'elle ne cesse de nous agiter et de nous ôter notre meilleur [bien] , en nous engageant d’affaire en affaire, avec un empressement qui ne finit pas? line [maxime] très-véritable, mais mal appliquée, nous jette daus cet embarras : la nature même nous enseigne que la vie est dons l’action. Comme donc Us mondains, toujours dissipés, ne connaissent pas l'efficace de cette action paisible et intérieure qui occupe l'àme en elle-même, ils ne croient pas s'exercer s’ils ne s'agitent , ni se mouvoir s’ils ne font du bruit ; de sorte qu’ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse; ils s'abîment dans un commcreo éternel d’intrigues et de visites, qui ne leur laisse pas un moment à eux. Ils se sentent eux-mêmes quelquefois pressés , et se plaignent de cette contrainte : mais , chrétiens , ne les croyez pas ; ils se moquent , ils ne savent ce qu'ils veulent. Celui-là qui se plaint qu'il travaille trop, s’il était délivré de cet embarras, ne pourrait souffrir son repos : maintenant les journées lui semblent trop courtes, et alors son grand loisir lui serait à charge : il aime sa servitude; et ce qui lui pèse lui plaît ; et ce mouvement perpétuel , qui l'engage en mille contraintes , ne laisse pas de le satisfaire , par l’image d’une liberté errante. Comme un arbre , dit saint Augustin , que le vent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches, bien que ce vent ne le (latte qu’en l’agitant , et le jette tantôt d’un côté, tantôt d’un autre avec une grande inconstance, vous diriez toutefois que l’arbre s'égaye par la liberté de son mouvement : ainsi, dit ce grand évêque , encore que les hommes du monde n’aient pas de liberté véritable, étant presque toujours contraints de céder aux divers emplois qui les poussent comme un vent ; toutefois ils s’imaginent jouir d’un certain air de liberté et de paix , en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains : Tanquam olivœ pendentes in arbore , duccntibus vcnlis, quasi quadam libertale aune perfivuniunago quodam desideriosuo’.

Voilà, si je ne me trompe, une peinture assez

1 S. in Pt t.WXVI , n" a, t. IV, cul. IMS

! naturelle de la vio du monde et de la vie de la cour. Que faites-vous cependant , grand homme d’affaires , homme qui êtes de tous les seercts , et sans lequel cette grande comédie du monde manquerait d’un personnage nécessaire; que faites-vous pour la grande affaire , pour l’affaire de l'éternité? C’est à l’affaire de l’éternité que doivent céder tous les emplois ; c’est a l’affaire de leternitéque doivent servir tous les temps. Ditesmoi , en quel état est donc cette affaire? Ah ! pensous-y, direz-vous. Vous êtes donc averti que vous êtes malade dangereusement , puisque vous songez enfin à votre salut. Mais, hélas! que le temps est court pour démêler une affaire si enveloppée , que celle de vos comptes et de votre vie 1 Je ne parle point en ce lieu , ni de votre famille qui vousdistralt , ni de la maladie qui vous accable , ni de la crainte qui vous étonne , ni des vapeurs qui vous offusquent , ni des douleurs qui vous pressent :jene regarde que l’empressement. Écoutez de quelle force on frappe à la porte; on la rompra bientôt, si l’on n’ouvre. Sentence sur sentence, ajournement sur ajournement , pour vous appeler devant Dieu et devant sa chambre de justice. Écoutez avec quelle presse il vous parle par son prophète. - La fin est venue , la fin

• est venue; maintenant la fin est sur toi : > Finis vend , trait finis; nuneftnis super te; ■ cl «j'enverrai ma fureur contre toi , et je te jugerai « selon tes voies; et tu sauras que je suis le Sci- « gueur : » Fl immittam furorem tneum in le, el scielis quia ego Dominus '. O Seigneur, que vous me pressez ! Encore une nouvelle recharge : « La fin est venue, la fin est venue; la justice,

• que tu croyais endormie, s'est éveillée contre

• toi ; la voilà qui est à la porte : « Finis venit, trait finis; et Hgilavit adversum te : eeeevenit \ « Le jour de vengeance est proche. » Toutes les terreurs te semblaient vaincs, et toutes les menaces, trop éloignées; et « maintenant, dit « le Seigneur, je te frapperai de près , et je met- « Irai tous tes crimes sur ta tête, et tu sauras

• que je suis le Seigneur qui frappe : » Venit icmpus;propc esldies occtsionis :n une de propinquo e/fundam iram meam super le, et imponam tibi omnia scelera tua, el scietis quia ego sum Dominus percutions 3. Tels sont, messieurs, les ajournements par lesquels Dieu nous appelle à sou tribunal et à sa chambre de justice. Mais enfin voici le Jour qu’il faut comparaître : Ecce dies, ecce venit, egressa est contrilio*. L’ange qui préside à la mort recule d’un moment à

' Kzeek. Wl, 2, 3-5.

> Ibid. ».

‘ Unit. 7. 8, 9.

' Ibid- IU.

SI! H L'IMl’EMTENCE FINALE.

l’antre , pour étendre le temps de la pénitence ; mais eufin il vient tm ordre d'en haut : Fac conclusions m ' : Pressez , concluez ; l'audience est ouverte, le Juge est assis : criminel, venez plaider votre cause. Mais que vous avez peu de temps pour vous préparer ! O Dieu , que le temps est court, pour démêler une affaire si enveloppée que celle de vos comptes et de votre vie ! ali! que vous jetterez de cris superflus! ahl que vous soupirerez amèrement après tant d'annees perdues 1 Vainement, inutilement: il n'y a plus de temps pour vous ; vous entrez au séjour de l'éternité. Voyez qu’il n'y a plus de soleil visible qui commence et qui Unisse les jours , les saisons , les années. Rien ne finit en cette contrée ; c'est le Seigneur lui-méme qui va commencer de mesurer toutes choses par sa propre infinité. Je vous vois étonné et éperdu en présence de votre Juge : mais regardez encore vos accusateurs ; ce sont les pauvres qui vont s'élever contre votre dureté inexorable.

TIIOISIKMF, POINT.

J'nl remarqué , chrétiens , que le grand apôtre saint Paul , parlant de ceux qui s’aiment euxmémes et leurs plaisirs , les appelle « deshommes ■ cruels , sans affection , sans miséricorde : » Sine uffcctione, immites, sine benignitate, voluptatum amatores' ; et je me suis souvent étonné d'une si étrange contexture. En effet , cette aveugle attache aux plaisirs semble d'abord n’étre que flatteuse , et ne parait ni cruelle ni malfaisante; mais il est aisé do se détromper, et de voir danscetlc douceur apparente une force maligne et pernicieuse. Saint Augustin nous l'explique par cette comparaison : Voyez, dit-il’, les buissons hérissés d'épines , qui font horreur à la vue ; la racine en est douce , et ne pique pas ; nia» c'est elle qui pousse ces pointes perçantes qui piquent, qui déchirent les mains, et qui les ensanglantent si violemment : ainsi l'amour des plaisirs. Qunndj’écoutc parler les voluptueux dans le livre de la Sapience , je ne vois rien de plus agréable ni de plus riant : Ils ne parlent que de fieurs , que de festins , que de danses , que de passe-temps. Coronemus nos rosis*: « Couron-

• nnns nos têtes de fleurs, avant qu'elles soient

* flétries. ■ Ils invitent tout le monde à leur bonne chcre , et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs ; Nemo nostrum exors sit luxuriœ nostrœ 5. tjuc leurs paroles sont douces ! que leur humeur

' Bseck. VII, 21.

* II. Tim. lu, 3, 4.

' In Pm. cxxux , 11' 4 , l IV, col. It*3.

* Sit/i II , S.

Page 1