MM. V
est enjouée ! que leur compagnie est désirable ! Mais si vous laissez pousser cette racine , les épines sortiront bientôt : car écoutez la suite de leurs discours: • Opprimons, ajoutent-ils, le * juste et le pauvre : » Opprimamus pavpcrcm justum’. • Ne pardonnons point ni à la veuve, « ni à l'orphelin. « Quel est, messieurs, ce changement , et qui aurait jamais attendu d'une douceur si plaisante une cruauté si impitoyable? C’est le génie de ia volupté : elle se plaît à opprimer le juste et le pauvre, le juste qui lui est contraire , le pauvre qui doit être sa proie : c'està-dire, on la contredit, elle s'effarouche : clic s'épuise elle-même , il faut bien qu’elle se remplisse par des pilleries ; et voila cette volupté si commode, si aisée et si indulgente, devenue cruelle et Insupportable.
Vous direz sans doute , messieurs , que vous êtes bien éloignés de ces excès ; et je crois facilement qu'en ccttc assemblée , et A la vue d'un roi si juste , de telles inhumanités n'oseraient paraître : mais sachez que l'oppression des faibles et des innocents n'est pas tout le crime de la cruauté. Le mauvais riche nous fait bien connaître qu'outre ccttc ardeur furieuse qui étend les mains aux violences , elle a encore la dureté qui ferme les oreilles aux plaintes , les entrailles à la compassion, et les mains au secours. C’est, messieurs , cette dureté qui fait des voleurs sans dérober, etdcs meurtriers sans verser de sang. Tous les saints Pères disent d'un commun accord quo ce riche inhumain de notre évangile a dépouille le pauvre Lazare, parce qu'il ne l'a pas revêtu; qu'il l’a égorgé cruellement, parce qu’il ne l'a pas nourri : Quia non pavisti, occidisti'. Et cetlc dureté meurtrière est nce de son abondance et de ses délices. O Dieu clément et Juste! cc n'est pas pour cette raison que vous avez communiqué aux grands de la terre un rayon de votre puissance ; vous les avez faits grands pour servir de père à vos pauvres : votre providence a pris soin de détourner les maux de dessus leur tête, afin qu'ils pensassent a ceux du prochain : vous les avez mis à leur aise et en liberté , afin qu’ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants : et leur grandeur au contraire les rend dédaigneux ; leur abondance , secs ; leur félicité , insensibles ; encore qu'ils voient tous les Jours non tant des pauvres et des misérables, que la misère ellemême et la pauvreté en personne, pleurante et gémissante h leur porte. D’où vient [ une durelé si étonnante ? ]
Je ne m'en étonne pas , chrétiens ; d'autres pauvres plus pressants et plus affamés ont gagné I 1 S'tp il , m.
* I.ncbtat thrin. Inttii. lib. il, r.ip xi.
SCR L’IMPENITENCK FINALE.
U» avenues les plus proches, et épuisé les libéralités à un passage plus secret. Expliquons-nous nettement : je parle de ces pauvres intérieursqul ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire ; toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l excès même; je veux dire vos passions et vos convoitises. C'est en vain , 6 pauvre Lazare ! que tu gémis à la porte, ceux-ci sont déjà nu cœur; ils ne s’y présentent pas, mais ils l’assiègent; ils ne demandent pas, mais ils arrachent. O Dieu! quelle violence ! Représentez-vous , chrétiens, dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment, toute prête à arracher si on la refuse; ainsi dans l'âme de ce mauvais riche; et ne l’allons pas chercher dans la parabole , plusieurs le trouveront dans leur conscience Donc dans l'àme de ce mauvais riche , et de ses cruels imitateurs où la raison a perdu l'empire, où les lois n’ont plus de vigueur, l'nmbition, l'avarice, la délicatesse , toutes les autres passions , troupe mutine et emportée , font retentir de toutes parts un cri séditieux, où l'on n'entend que ccs mots: « Apporte, apporte ■.•Diccntes : A/fer, affer' : apporte toujours de l'aliment a l’avarice, du bois à cette flamme dévorante ; apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délient ; apporte des plaisirs plus exquis à cet appétit dégoûté par son abondance. Parmi les cris fùricux de ces pauvres Impudents et insatiables, se peutil faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs, se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère ? C'est pourquoi ils meurent de faim ; oui , messieurs , Ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux , dans les villes , dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels ; nul ne court à leur aide : hélas ! ils ne vous demandent que le superflu , quelques miettes de votre table , quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres [que vous nourrissez trop bien au dedans épuisi nt tout votre fonds. La profusion, c'est leur besoin; non-seulement le superflu, mais l’excès même, leur est nécessaire; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus-Christ, si vous n'apaisez ce tumulte et cette sédition intérieure : et cependant ils subsisteraient, si vous leurdonniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand , ou de ce que votre avarice ménage.
Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes , lu félicité toute seule , et je prie que
* Prav. XXX, |i.
l’on entende cette vérité ; oui , la félicité tonte seule est capable d’endurcir le cœur de l’homme. L'aise, la joie, l'abondance remplissent l'âme de telle sorte , qu’elles en éloignent tont le sentiment de In misère des autres , et mettent à sec, si l'on n’y prend garde , la source de la compassion. C’est ici là malédiction des grandes fortunes; c’est ici que l’esprit du monde parait le plus opposé à l’esprit du christianisme : car qu’estccque l’esprit du christianisme? esprit de fraternité , esprit de tendresse et de compassion , qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs Intérêts , souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c’cstà-dlrcl'espritde grandeur, c'estunexcèsd'amourpropre, qui, bien loin de prnser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe. * Tu as dit en ton « cœur : Je suis, et il n’y a que moi sur la terre : » Dixisti in corde tuo : Ego sum, et prccter me non est aller'. Je suis ! il se fait un Dieu , et il semble vouloir imiter celui qui a dit : • Je suis « celui qui est *. » Je suis , il n’y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi; et, tenant tout le reste dans l'indifférence , on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.
Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vous-même , riche impitoyable , aux jours de besoin et d’angoisse. Pie croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l’événement en est casuel; mais ce que je veux dire n’est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où, parmi un nombre infini d’amis, de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce. pauvre qui meurt sur la paille, et qui n’a pas un drap pour sa sépulture : car en cette fatale maladie, que serviront ces amis, qu'à vous affliger par leur présence ; ces médecins, qu'à vous tourmenter; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile ? Il vous faut d’autres amis, d'autres serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisés , sont les seuls qui seraient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendraient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels ?■ Ah 1 si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir , si vous aviez seulement écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieraient Dieu poui
* /». XLYII | 10.
’ Lxod. in, II.
SUR L’IMPÊNITENCE FINALE. ns
vous : les bénédictions qu'ils vous auraient données , lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante; leurs côtés revêtus, dit le saint prophète, leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée vous auraient béni ; leurs saints anges veilleraient autour de votre lit comme des amis officieux ; et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant eux-mêmes sans miséricorde.
Voici, messieurs, un grand spectacle : venez considérer les saints anges dans la chambre d’un mauvais riche mourant. Oui; pendant que les médecins consultent l'état de sa maladie, et que safamilletremblante attend le résultat de la conférence, ces médecins invisibles consultent d’un mal bien plus dangereux : Curavimus liabylonem, et non est sanata' : « Nous avons soigné • cette Babylonc, et elle ne s’est point guérie. » Nous avons traité diligemment ce riche cruel; que d’huiles ramolissantes , que de douces fomentations nous avons mises sur ce cœur! et il ne s’est pas amolli, et sa dureté ne s’est pas fléchie ; tout a réussi contre nos pensées , et le malade s’est empiré par nos remèdes. « Laissons-le lè, « disent-ils , retournons à notre patrie , d’où . nous étions descendus pour son secours : » üerelinquamus eum, et eamus unusquisque in terrain suam Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d’un réprouvé ? La dureté de son cœur a endurci contre lui le cœur de I)lcu : les pauvres l'ont déféré ü son tribunal ; son procès lui est fait au ciel; et quoiqu’il ait fait largesse en mourant des biens qu'il ne pouvait plus retenir, le ciel est de fer à scs prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde : Pervenit judicium ejus usque a<l cœlos 5. Considérez, chrétiens, si vous voulez mourir dons cet abandon; et si cet état vous fait horreur, pour éviter les cris de reproche que feront contre yous les pauvres, écoutez les cris de la misère.
Ah ! le ciel n'est pas encore fléchi sur nos crimes. Dieu semblait s'être apaisé en donnant la paix à son peuple ; mais nos péchés continuels ont rallumé sa juste fureur : il nous a donné la paix, et lui-même nous fait la guerre : il a envoyé contre nous , pour punir notre ingratitude , la maladie, la mortalité, la disette extrême, une intempérie étonnante , je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature qui semble nous menacer de quelques suites funestes, si nous n’apaisons sa
' Jermt. Ll, 9.
* Ibid.
» Ibid.
colère ; et dans les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une inllnité de familles meurent de faim et de désespoir : vérité constante, publique, assurée. O calamité de nos jours 1 quelle joie pouvons-nousavoirTfaut-ilque nous voyions du si grands malheurs 1 et ne nous semble-t-il pas qu’ù chaque moment tant de cruelles extrémités que nous savons , que nous entendons de toutes parts, nous reprochent devant Dieu et devant les hommes ce que nous donnons à nos sens , ù notre curiosité, à notre luxe? Qu'on ne demande plus maintenant jusqu’où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute , le désespoir a terminé la question ; et nous sommes réduits à ces cas extrêmes où tous les Pères et tous les théologiens nous enseignent , d'un commun accord, que si l’on n’aide le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort, on rendra compte à Dieu de son sar.g, de son âme, de tous Ira excès où la fureur de la faim et du désespoir le précipite. Qui nous donnera que nous entendions le plaisir de donner la vie? Qui nous donnera, chrétiens , que nos cœurs soient comblés de l’action du Saint- Esprit , pour goûter ce plaisir sublime de soulager les misérables, de consoler Jésus-Christ qui souffre en eux, défaire reposer, dit le saint apôtre, leurs entrailles affirmées? Viscera sanctomm requieverunt per te, frater • . Ah 1 que ce plaisir est saint ! ah que c'est un plaisir vraiment royal !
Sire , Votre Majesté aime ce plaisir ; elle en a donné des marques sensibles, qui seront suivies de plus grands effets. C’est aux sujets à attendre, et c’est aux rois à agir ; eux-mêmes ne peuvent pas tout cequ'l Is veulent, mais ils rendront compte & Dieu de ce qu’ils peuvent. Sire , c’est tout ce qu'un sujet peut dire à Votre Majesté. Il faut dire le reste à Dieu , et le prier humblement de découvrir ù un si grand roi les moyens de contenter bientôt l'amour qu’il a pour ses peuples, de satisfaire à l'obligation de sa conscience , de mettre le comble ù sa gloire , et de poser l'appui le plus nécessaire de son salut éternel.
1 Philevum. 7.
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS
PREMIER SERMON
j-m.it
LE TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME
• PRECHE A LA COUII,
SUR L’AMOUR DES PLAISIRS »
Perséculion continuelle que le chrétien doit se faire à lutmémr. Dangers des plaisirs : leurs funestes effets sur le corps et sur lime : comment ils nous empêchent de retourner h Pieu par uue sincère conversion. Captivité ou nous Jettent les Jules sensuelles. Sainte tristesse de la pénitence, combien salutaire : ses amertumes, sources fécond» de Joies pures et ineffables.
Homo quidam lia boit duos filios, et dixit adolesccnlior ex illis patri : da nulii porlionem sulislanliæ quæ me coutingit.
Un homme avait deux fils, et le plus jeune des deux dit à son i>èrc: 3/on père , donnez-moi mon partage du bien qui me touche. Ltc. xv, II.
La parabole de l’Enfant prodigue nous fut hier proposée par la sainte Eglise dans la célébration des mystères , et je me sens invité à ramener aujourd’hui un si beau et si utile spectacle. Et certainement, chrétiens, toute l'histoire de ce prodigue, sa malheureuse sortie de la maison de son père , ses voyages ou plutAt ses égarements dans un pays éloigné, son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse facilité à le dissiper, ses libertés et sa servitude, ses douleurs après ses plaisirs, et la misère extrême où il est réduit pour avoir tout donné A son plaisir : enfin in variété infinie et le mélange de ses aventures , sont un tableau si naturel de la vie humaine ; et son retour A son père, où il retrouve avec abondance tous les biens qu’il avait perdus, une image si accomplie des grAces de la pénitence, que je croirais manquer tout A fait au saint ministère dont je suis chargé, si je négligeais les instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi mon esprit ne travaille plus qu’A trouver à quoi sc réduire dans une matière si vaste. Tout me parait important, et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd’hui un discours immense. Grand Dieu , arrêtez mon choix sur ce qui sera le plus profitable A cet illustre auditoire, et donnez-moi les lumières de votre Esprit saint, par les pieusesintcrccssionsdelabienheureuse Vierge, que je salue avec l’ange, en disant, Ave, etc. Depuis notre ancienne désobéissance, il semble
1 O wrmoD ae trouve placé au trolnième dimanche de carême , parce que le* premier» moU Indiquent qu’il n été précité ce Jour-là , quoique l’évangile de l’Enfant prodigue se lise le samedi précédent Une variante du manuscrit porte : « H « n’y a que peu de jour* que la paraliolc de l’Enfant prodigue • fut lue par la sainte Église , etc.; » ce qui fait croire qu’il a clé aussi prêché un autre Jour de celte semaine.
f Edit, de /' maille s. )
que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu’il y avait répandu de joie véritable pendant l'innocence des commencements ; si bien que ce qui flatte maintenant nos seus n’est plus qu’un amusement dangereux, et une illusion depeude durée. Le sage l’a bien compris , lorsqu’il a dit ces paroles : ltisus dulore misccbitur, et extrema gaudii luctus occupât'. « Le ris sera mêlé de dou- « leur, et les joies se termineront en regrets. - C'est connaître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs; et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que j’ai rapportées, premièrement qu'ils ne sont pas purs, puisqu'ils sont mêlés de douleurs, et secondement qu’ils passent bien vite, puisque la tristesse les suit de si près. En effet, il est véritable que nous ne goûtons point ici de joie sans mélange. La félicité des hommes du monde est composée do tant de pièces , qu'il y en a toujours quelqu'une qui manque; et la douleur a trop d'empire dans la vie humaine , pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant prodigue. Pour donner uu cours plus libre A ses passions, il renonce aux commodités et A la douceur de sa maison paternelle, et il achète A ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès , scs profusions , celte vie voluptueuse qu’il a embrassée , le réduisent A la servitude, A la faim, et au désespoir. Ainsi vous voyez, messieurs, que ses Joies se tournent bientôt en une amertune infinie : Extrema gaudii luctus occupât. Mais voici un autre changement, qui n'est pas moins remarquable : la longue suite de ses malheurs l'ayant fait rentrer en lui-même, il retourne enfin A son père, repentant et affligé de tous ses désordres ; et reçu dans ses bonnes grâces, il recouvre par ses larmes et par scs regrets ec que ses joies dissolues lui avaient fait perdre. Étranges vicissitudes! Plonge par scs plaisirs déréglés dans un abîme de douleurs , il rentre par sa douleur même dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence; et c’est ce qui me donne lien, chrétiens, de vous faire voir aujourd'hui, dans l'égarement et dans le retour de ce prodigue , ces deux vérités importantes : les plaisirs, sources de douleur ; et les douleurs, sources fécondes d" nouveaux plaisirs. C’est leparlagedece discours, et le sujet de vos attentions.
PBEMIER POIXT.
L’apôtre saint Paul a prononcé quo - tous ceux « qui veulent vivre pieusement eu Jésus-Christ
1 Pnn’. XI, 13
SUR L’AMOUR
• souffriront persécution : » Omnes gui pie volant viverc in Chrislo Jcsu, pcrsecutionem palienlur L’Église était encore dans son enfance , et déjà toutes les puissances du monde s'armaient contre elle. Mais ne vous persuadez pas qu’elle ne fût persécutée que par les tyrans ennemis déclarés du christianisme. Chacun de ses enfants était sol-même son persécuteur. Pendant qu’on affichait à tous les poteaux et dans toutes les places publiques des sentences et des proscriptions contre les fidèles , eux-mêmes se condamnaient d’une autre sorte. Si les empereurs les exilaient de leur patrie , tout le monde leur était un exil ; ils s’ordonnaient à eux-mêmes de ne s’attacher nulle part , et de n’établir leur domicile en aucun pays de la terre. Si on leur était la vie par la violence, eux-mêmes s'étaient les plaisirs volontairement. Et Tertullien a raison de dire que cette sainte et innocente persécution aliénait encore plus les esprits que l’autre : Ptures inventas, quos magis periculum voluptatis quam vitœ avocet ab hac secla, cum alia non sit et stullo et sapienti vitœ graiia, nisi voluptas *; c'est-à-dire, qu’on s’éloignait du christianisme plus par la crainte de perdre les plaisirs , que par celle de perdre la vie, qu’on n’aimait autant n’avoir pas, que de l’avoir sans goût et sans agrément : c’est-à-dire, que si l’on craignait les rigueurs des empereurs contre l’Église, on craignait encore davantage la sévérité de sa discipline contre elle-même ; et que plusieurs se seraient exposés plus facilement à se voir éter la vie, qu'à se voir arracher les plaisirs , sans lesquels la vie leur est ennuyeuse.
Ce martyre , messieurs , ne finira point ; et cette sainte persécution, par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens, doit durer autant que l’Église. La haine aveugle et Injuste qa’avaient les grands du monde contre l’Évangile aeu son cours limité, et le temps l'a enfin tout à fait éteinte; mais la haine des chrétiens contre euxmêmes et contre leur propre corruption doit être immortelle, et c’est elle qui fera durerjusquesà la fin des siècles ce martyre vraiment merveilleux, où chacun s’immole soi-même, où le persécuteur et le patient sont également agréables, où Dieu d'une même main soutient celui qui souffre, et couronne celui qui persécute. C'est ce qu’il est aisé de prouver par l’Évangile ; car il nous dit que pour suivre Jésus-Christ il faut se renoncer soimême, et porter sa croix tous les jours : Tollat crucem suam qvotidie *; [non quelques heures, quelques jours , quelques mois , quelques années ,
1 lî. Tim. ni, 12.
* /Je Spcctac. ü* 2.
J Luc. u , 33.