‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 157 sur 282 · DES PLAISIRS · texte numérisé non relu

DES PLAISIRS

mais] tous les jours. [Et ce n'est pas seulement] aux religieux et aux solitaires [que Jésus-Christ parle ainsi ; mais son discours s’adresse à tous les chrétiens sans distinction ] : Dicebat autan ad omnes • : • Il dit à tous d’entrer parla porte étroite, « parce que la porte de la perdition est large , que » le chemin qui y mene est spacieux , et qu’il y en

* a beaucoup qui y entrent : • Intrate per angustam portant, quia lata porta et spatiosa via est quœ ducit ad perdilionem , cl mutti sunt qui inlrant per eam *. [Aussi s'écrie-t-il avec étonnement] ; • Que la porte de la vie est petite, que « la voie qui y mène est étroite, et qu’il y en a

* peu qui la trouvent ! • Quam angustà porta et arcta via est quœ ducit ad vilam, etpauci sunt gui inveniunt eam1 * * 1 Et remarquez qu’il ne dit pas que la voie qui mène ù la perfection est étroite, mais que la voie qui mèue à la vie est étroite. Et encore avertit-il les fidèles - de faire effort pour 1 entrer par la porte étroite ; car je vous assure ,

* leur dit-il, que plusieurs chercheront à' y en* « trer, et ne le pourront : . Conlendile intrare per angustam portam, quia mutti, dico vobis, quœrent intrare, et non /tolérant K

Je n'ignore pas , chrétiens , que plusieurs murmurent ici contre la sévérité de l'Évangile. Ils veulent bien que Dieu nous défende ce qui fait tort au prochain ; mais ils ne peuvent comprendre que l’on mette de la vertu à se priver des plaisirs ; et les bornes qu’on nouB prescrit de ce côtélà leur semblent insupportables. Mais s’il n’était mieux séantù lu dignité de cette chaire de supposer comme indubitables les maximes de l’Évangile que de les prouver par raisonnements, avec quelle facilité pourrais-je vous faire voir qu’il était absolument nécessaire que Dieu réglât par ses sain tes lois toutes les parties de notre conduite ; que lui , qui nous a prescrit l'usagê que nous devons faire de nos biens, ne devait pas négliger de nous enseigner celuique nous devons faire de nos sens; que si , ayant égard ù la faiblesse des sens , il leu r a donné quelques plaisirs , aussi , pour honorer la raison , il fallait y mettre des homes, et ne livrer pas au corps i’homme tout entier, à la honte de l’esprit.

Et certainement , chrétiens , il ne faut pas s’étonner que Jésus-Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes i’amourdes plaisirs , puisque, sous prétexte d'être nos amis, ils nous causent de si grands maux. Les pires des ennemis, disait sagement cet ancien 5 , ce sont les flatteurs

* Luc. ix, 23.

’ Malth. vu, 13, 11.

* Ibid.

4 Luc. XIII, 34.

* Q. Curi. Illi. vin, cap. v et via

SUR L’AMOUR DES PLAISIItS.

et j’ajoute avec assurance , que les pires de tous les flatteurs, ce sont les plaisirs. Ces dangereux conseillers, où ne nous mcnent-ils pas par leurs flatteries? Quelle honte, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes , quels dérèglements dans les esprits, quelles infirmités même dans les corps, n'ont pas été introduites par l'amour désordonné des plaisirs? Ne voyons-nous pas tous lesjoursplusde maisons ruinées parla sensualité que par les disgrâces, plus de familles divisées et troublées dans leur repos par les plaisirs que par les ennemis les plus artilicicux , plus d'hommes Immolés avant le temps à ta mort par les plaisirs que par lesviolences et par les combats? Les tyrans, dont nous parlions tout à l’heure , ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportablesque celles que lesplaisirs font souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des^maux inconnus au genre humain ; et les médecins nous enseignent , d'un commun accord, que ces funestes complications de symptômes et de maladies, qui déconcertent leur art , confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. Qui ne voit donc clairementeomhien ilétait juste de nous obliger d’en être les persécuteurs, puisqu’ils sont eux -mêmes, en tant de façons, les plus cruels persécuteurs de la vie humaine?

Mais laissons les maux qu'ils font à nos corps et à nos fortunes : parlons de ceux qu'ils font à nos ùmes , dont le cours est inévitable. La source de tous les maux, c'cst qu'ils nous éloignent de Dieu , pour lequel , si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits, il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. Or, mes frères , Dieu est esprit , et cc n’est que par l'esprit qu'on le peut atteindre. Qui ne voit donc que plus nous mnrchnps dans la région des sens, plus nous nous éloignons de notre demeure natale , et plus nous nous égarons dans une terre étrangère?

Le prodigue nous le fait bien voir; et ce n'est pas sans raison qu’il est écrit dans notre évangile, qu’en sortant de la maison de son père, ■ il alla - dans une région bien éloignée : » Percgre profcclus est in regionem longinquam Cc fils dénaturé, et ce serviteur fugitif, qui quitte pour scs plaisirs le service de son maître , fait deux étranges voyages : Il éloigne son cœur de Dieu , et ensuite il en éloigne même sa pensée. Rien n’éloigne tant notre cœur de Dieu, que l’attache aveugle aux joies sensuelles; et si les autres passions peuvent l’emporter, c'est celle-ci qui l'engage, et le livre tout à fait. Dieu n’est plus dans Ion cœur, homme sensuel ; l'idole que lu encenses,

* Luc. XV, 13

c’est le Dieu que tu adores. Mais tu feras bientôt une seconde démarche. Si Dieu n'est plus dans ton cœur, bientôt il ne sera plus dans ton esprit. Ta mémoire, trop complaisante à ce cœur in- , grat, l'effacera bientôt d'elle-même de ton souvenir. En effet , ne voyons-nous pas que les plaisirs occupent tellement l’esprit , que les saintes vérités de Dieu et ses justes jugements n'y ont plus de place? Auferunturjudicia tua a faeieejiu ■. Dieu éloigné de notre cœur, Dieu éloigné de notre pensée :ô lemulheureux éloignement lô le funeste voyage! Où êtes-vous, ô prodigue! combien éloigné de votre patrie ! et en quelle basse région avezvous choisi votre demeure!

David s'était autrefois perdu dans cette lerrc étrangère; il en est revenu bientôt ; mais pendant qu'il y a passé , écoutez ec qu’il nous dit de scs erreurs : Cor meum dereliquit me : ■ Mon cœur, « dit-il, m’a abandonné; » Il s'est allé engager dans une misérable servitude. Mais pendant que son cœur lui échappait , où avait-il son esprit *. Ecoutez cc qu’il dit encore : Comprchenderunt me iniquilates inc ni , et non potui ut viderem * : « Les pensées de mon péché m'occupaient tout , « et je ne pouvais plus voir autre chose. • C’est encore en cet état que « la lumière de ses yeux » n’est plus avec lui J. » La connaissance de Dieu était obscurcie , la foi, comme éteiute et oubliée : chrétiens, quel égarement! Mais les pécheurs vont plus loin encore. Les vérités de Dieu nous échappent ; nous perdons, en nous éloignant, le ciel de vue; on ne sait qu’en croire; il n'y a plus que les sens qui nous touchent et qui nous occupent.

De vous dire maintenant , messieurs , jusqu'ou ira cet égarement , ni jusqu'ou vous emporteront les joies sensuelles , c’est ce que je n'entreprends pas; car qui sait les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs? Tout ce que je sais , chrétiens , c’est que la raison une fols livrée ù l'attrait dcsscns,et prise decc vin fumeux, ne peut plus serépondrcd’clle-même,nisavolroù l’emportera son ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui cc que j’ai déjà dit dans cette chaire de l'euchalnemcnt des péchés? Que sert de vous faire voir qu'ils s’attirent les uns les autres, puisqu'il lien faut qu'un pour nous perdre; et que, sans que nous fassions jamais d'autres injustices , c'en est une assez criminelle que de refuser notre cœur à Dieu , qui le demande à si juste titre.

C'est à cette énorme injusLioe que nous engage tous les jours l’amour des plaisirs. Il fait beaucoup davantage : non content de nous avoir une

• Pt». IX , 27.

* lh"l. XXXIX , IX

J /ftfrf xxxvll, 10

SUR L'AMOUR DES PLAISIRS

fois arrachés à Dieu , il nous cmpêehed'y retourner par une conversion véritable; et en voici les raisons.

Pour se convertir, chrétiens , il faut premièrement se résoudre, fixer son esprit à quelque chose , prendre une forme de vie : or, est-il que l'attache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car, trop pauvres pour nous pouvoir arrêter longtemps, nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété; et c’est pourquoi l’Ecriture dit que t la concupiscence est inconstante; » fnconstanlia roncupisccntiœ * , parce que , dans toute l ‘étendue des choses sensibles , il n’y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupporta ble.Quiconqucdoncs’attacheau sensible, il faut qu’il erre nécessairement d’objets en objets, et se trompe , pour ainsi dire , en changeant de place; ainsi la concupiscence, c’est-à-dire, l’amour des plaisirs , est toujours changeant , parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c’est le changement qui le fait revivre. Aussi qu’est -ce autre chose que la vie des sens , qu’un mouvement alternatif de l’appétit au dégoût, et du dégoût à l’appétit, l’ûme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l’ardeur qui se renouvelle? inconstantia con cupi&centiœ. Voilà ce que c’est que la vie des sens. Cependant , dans ce mouvement perpétuel , on ne laisse pas de sc divertir par l'image d’une liberté errante : Quasi quadamlibe liât e aurœ perjruunturvago quodam detiderio suo *.

Pour sc convertir, ii faut un certain sérieux. Ceux qui vivent dons les plaisirs, qui • s’imagi- « nent que notre vie n'estqu’un jeu , * lusum esse vitam nostram 3, sont accoutumés à rire de tout, et ne prennent rien sérieusement; mais quand il faut arrêter ses résolutions, celte âme, accoutumée dès longtemps, à courir deçà et delà partout où elle voit la campagne découverte , à suivre ses humeurs et scs fantaisies, et à sc laisser tirer sans résistance par les objets plaisants , ne peut plusdu tout se fixer. Cette constance, cette égalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu'elle n’y voit plus ces délices, ces doux changements , cette variété qui égaye les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener nvec liberté. C’est pourquoi cent fois on tente et cent fois on quitte, on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De la ces remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours, cette affaire qui ne finit point, et dont on attend toujours la conclusion.

* &ip. V, I 12.

* S. Amg. in Pt C.WXW , na 9, t. IV, col. 1518

* S,tp. \y, |2.

O âme inconstante et irrésolue ! on plutôt trop determinée et trop résolue, pour no pouvoir te résoudre , iras-tu toujours errant d’nlijets en objets , sans jamais t'arrêter au bien véritable? Qu'as-tu acquis de certain par ce mouvement éternel , et que te reste-t-il de tous ces plaisirs, sinon que tu eu reviens avec un dégoût du bien , une attache au mal , le corps fatigué et l’esprit vide ? Est-il rien de plus pitoyable?

C’est ici qu'il nous faut entendre quelle est la captivité où jettent les joies sensuelles; car le prodigue de la parabole ne s'égare pas seulement , mais encore il s'engage et se rend esclave ; et voici en quoi consiste nutre servitude. C'est qu’encore que nous passions d’un objet à l'autre, ainsi que je viensdedire, avecune variété infinie, nous demeurons arretés dans l’étendue des choses sensibles. Et qu'est-ce qui nous tient ainsi captifs de nos sens , sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude? Car si l’habitude seule a faut de force pour nous captiver, le plaisir et l’habitude étant joints ensemble , quelles chaînes ne feront-ils pas? Venumdatus sub peccato'. • Je > suis vendu pour être assujetti au péché. • Le péché nous achète par le plaisir qu'il nous donne. Eutrcz avec moi , messieurs , dans cette considération. Encore que la nature ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent ; néanmoins celui qui s’est engagé dans cette faiblesse honteuse ne trouve plus d'ornements qui soient dignes de scs discours , que la hardiesse de ses inventions ; bien plus, il jurect ment tout cnscmbleavecune pareille facilité; et, par une horrible profanation , il s'accoutume à mêler ensemble la première vérité avec son contraire. Et quoique , repris par ses amis et confondu par lui-même, il ait honte de sa conduite qui lui ùte toute créance , son habitude l'emporte par-dessus ses résolutions. Que si une coutume de cette sorte, qui répugne à la nature non moins qu'à la raison même , est néanmoins si puissante et si tyrannique, qu'y aura-t-il de plus invincible que la nature avec l’habitude, que la force de l'inclination et du plaisir jointe à celle de l'accoutumance? Si le plaisir rend le vice aimable, l'habitude le rendra comme nécessaire. Si le plaisir nous jette dans une prison, i'babitudc, dit saint Augustin, fermera cent portes sur nous, et ne nous laissera aucune sortie : Inctusum se sentit difficullale viliorum, et quasi muro impassibilitatis erecto poriisque clausis, qua cradat non invenit *.

En cet état , chrétiens , s’il nous reste quelque connaissance de ce que nous sommes , quelle pitié

1 Rien, va, M.

’ In Pt. CTI , n* S, t. IV, col I2US.

SUR L’AMOUR DES PLAISIRS

devons-nous avoir de notre misère? Car encore , si nous pouvions arrêter celte course rapide des plaisirs , et les attacher, pour ainsi parler, autant a nous que nous nous attachons à eux , peut-être que notre aveuglement aurait quelque excuse. Mais n'est-ce pas la chose du monde la plus déplorable , que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite ; qu’ils aient une telle force pour nous entraîner, et nous aucune pour les retenir ; enfin , que notre attache soit si violente , que nous soyons si fidèles à ces trompeurs, et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, 6 prodigue I car qu’y a-t-il de plus misérable que de se sentir comme forcé par ses habitudes vicieuses d’aimer les plaisirs, et de se voir sitôt après forcé, par une nécessité fatale , de les perdre sans retour et sans espérance ?

Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, nous vivons toutefois heureux et contents, c’est alors, c’est alors, mes frères, qu’au défaut de notre misère , notre propre repoB nous doit faire horreur. Car ce n’est pas en valu qu’il est écrit :

• Illuminez mes yeux , ê Seigneur, de peur que

• je ne m’endorme dans la mort'. * Ce n’est pas en vain qu'il est écrit : « Ils passent leurs jours

• en paix , et descendent en un moment dans les « enfers •. ■ Ce n'est pas en vain qu'il est écrit , et que le Sauveur a prononcé dons son Évangile :

• Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez* 1 » En effet, si ceux qui rient parmi leurs péchés peuvent toujours conserver leur Joie et en ce monde et en l’autre, Ils l’emportent contre Dieu, et bravent sa toute-puissance. Mais comme Dieu est le maître, il faut nécessairement que leurs ris se changent en gémissements éternels ; et Ils sont d'autant plus assurés de pleurer un jour, qu’ils pleurent moins maintenant. Ouvrez donc les yeux , 6 pécheurs I voyez sur le bord de quel précipice vous vous êtes endormis , parmi quels flotset quelles tempêtes vouscroyez être en sûreté, enfin parmi quels malheurs et dans quelle servitude vous vivez contents 1 0 qu'il vous serait peutêtre utile que Dieu vous éveillât d’un coup de sa main , et vous instruisit par quelque affliction I Mais, mes frères, je neveux point faire de pareils souhaits , et je vous conjure au contraire de n’obligcr pas le Tout-Puissant à vous faire ouvrir les yeux par quelque revers ; prévenez de vousmêmes sa juste fureur; craignez le retour du siècle à venir, et le funeste changement dont Jésus- Christ vous menace ; et , de peur que votre joie ne sc change en pleurs, cherchez dans la péni-

» Pi. Vil , 4.

» Job. XXI, 13.

» Luc. VI , 25.

j tenco, avec le prodigue, une tristesse qui se change en joie : c'est par où je m'en vais con- 1 dure.

SECOND l’OI NT.

Nous lisons dans l'histoire sainte, c'est nu premier livre d'Esdras , que lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem , que l’armée assyrienne avait détruit, le peuple mêlant ensemble le triste ressouvenir de sa ruine et la joie d'un si heureux rétablissement , une partie poussait en l’air des accents lugubres, l’autre faisait retentir jusqu'au ciel des chants de réjouissance; en telle sorte, dit l’auteur sacré, .qu'on ne « pouvait distinguer les gémissements d'avec les

• cris d’allégresse : • fiée poleral quitquam agnoscerc vocem clamons lœtantium, etvocem Jlctuspapuli '. Ce mélange mystérieux de douleur et de joie , est une image assez naturelle de ce qui s'accomplit dans la pénitence. L'âme déchue de la grâce voit le temple de Dieu renversé en elle.

Ce ne sont point les Assyriens qui ont fait cet effroyable ravage ; c’est elle-même qui a détruit et honteusement profané ce temple sacré de son cœur, pouren faire un temple d'idoles. Elle pleure, elle gémit , clic ne veut point recevoir de consolation ; mais au milieu de ses douleurs , et pendant qu’elle fait couler un torrent de larmes, elle voit que le Saint-Esprit, touché de ses pleurs et de ses regrets, commence à redresser cette maison sainte, qu'il relevc l’autel abattu, et rend enfin e premier honneur à sa conscience , où il veut faire sa demeure ; en sorte qu’elle trouvera dans le nouveau sanctuaire une retraite assurée , dans laquelle elle pourra vivre heureuse et tranquille, sous la paisible protection de Dieu qui y fera sa demeure. Que jugez-vous , chrétiens , de cette sainte tristesse? Une âme, ù qui scs douleurs procurent une telle grâce, d 'aimera-t-elle pas mieux s'affliger de ses péchés, que de vivre avec le monde ? et ne faut-il pas s’écrier ici avec le grand saint Augustin : . Que celui-lù est heureux , qui

• est malheureux de cette sorte I » Quam felix est, qui sic miser est' I

C’est ici que je voudrais pouvoir ramasser tout ce qu’il y a de plus efficace dans les Écritures divines, pour vous représenter dignement ces délices intérieures, ce fleuve de paix dont parle Isaie ’ , celte paix du Saint-Esprit, enfin ce calme admirable d'une bonne conscience. Il est malaisé, mes frères , de faire entendre ces vérités et goûter ces chastes plaisirs aux hommes du monde;

• I. Kïïdr. ni, 13

' In Pt. XXKYII, a* 2 , 1. |T, col. 391.

' II. LXVl , 12.

SÜU L’AMOUR DES PLAISIRS

mai» nons tâcherons toutefois comme nous pourrons de leur en donner quelque idée.

Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menneent , celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela, chrétiens, nous sommes trop découverts aux attaques de la fortune, pour pouvoir trouver du repos. laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours , et pesons les choses froidement. Vous vivra Ici dans la cour, et, sans entrer plus avant dans l’état de vos affaires, Je veux croire que votre état est tranquille; mais vous n’avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée , que vous vous fiiez tout à fait à cette bonace : et c’est pourquoi je ne vois point d'homme sensé , qui ne se destine un lieu de retraite qu’il regarde de loin , comme un port dans lequel il se jettera , quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile , que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort ; et si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n'égalerra ses bizarreries : vous penserez vous être munis d'un côté , la disgrâce viendra de l'autre ; vous aurez tout assuré aux environs, l'édilice manquera par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en haut, qui renversera tout de fond en comble : je veux dire simplement et sans figure que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés detoutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui, qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore nous être tourné en une amertume Infinie. Et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine, si nous avions besoin que l'on nous prouvât celte vérité.

Posons donc que ce qui peut nrriver, ce que vous avez vu mille fois arriver aux autres , vous arrive aussi à vous-mêmes. Car, mes frères , vous n'avez point de sauvegarde de la fortune; vous n'avez ni exemption ni privilège contre les faiblesses communes. Qu’il arrive que votre fortune soit renversée par quelque disgrâce , votre famille désolée par quelque mort désastreuse, votre santé ruinee par quelque longue et fâcheuse maladie ; si vous n’avez quelque lieu où vous vous mettiez à l'abri , vous essuierez tout du long toute lafurcurdcs vents et de la tempête : mais où sera cet abri? Promenez-vous à la campagne , le grand air ne dissipe point votre inquiétude ; rentrez dans votre maison , elle vous poursuit ; cette importune s'attache à vous jusque dans votre cabinet et dans votre lit, ou clic vous fait faire cent tours et retours , sans que jamais vous trouviez une place

qui vous soit commode. Poussé et pcrsécuté.dc ous côtés , je ne vois plus que vous-même et votre propre conscience où vous puissiez vous réfugier. Mais si cette conscience est mal avec Dieu, ou elle n’est pas en paix , ou sa paix est pire et plus ruineuse que tous les troubles. C’est la faute que nous faisons : notre conscience , notre intérieur, le fond de notre âme et la plus haute partie d'elle-même, est hors de prise : nous l'engageons avec les choses sur quoi la fortune peut frapper. Imprudents! Quand le corps est découvert, ils tâchent de cacher In tête : nous produisons tout au dehors. Que ferez-vous, malheureux? I,c dehors vous étant contraire , vous voudriez vous renfermer au dedans ? le dedans , qui est tout en trouble , vous rejette violemment au dehors. Le monde se déclare contre vous par votre infortune ; le ciel vous est fermé par vos péchés : ainsi , ne trouvant nulle consistance , quelle misère sera égale à la vôtre? Que si votre cœur est droit avec Dieu , là sera votre asile et votre refuge" : là vous aurez Dieu au milieu de vous ; car Dieu ne quitta jamais un homme de bien : Drus in medio rjus, non commovebitur, dit le Psaimiste’. Dieu donc habitant en vous soutiendra votre cœur abattu , en l’unissant saintement à un Jésus désolé, et aux mystères de sa croix et de scs souffrances. Là il vous montrera les afflictions, sources fécondes de biens infinis ; et entretenant votre âme affligée dans une bonne espérance , il vous donnera des consolations que le monde ne peut entendre. Mais pour avoir en vous-même ce consolateur Invisible, c'est-à-dire le Saint-Esprit à qtii le Sauveur a donné ce nom , et pour goûter avec lui la paix d’une bonne conscience , il faut que cette conscience soit purifiée ; et nulle eau ne le peut faire que celle des larmes. Coulez donc, larmes de la pénitence ; coulez comme un torrent , ondes bienheureuses; nettoyez cette conscience souillée; lavez ce cœur profané , et « rendra-mol cette joie « divine • qui est le fruit de Injustice et de l'innocence : Hnldr, mihi lœtitlam salutaris fui*.

Et certes ce serait une erreur étrange et trop indigne d’un homme, que de croire que nous vivions sans plaisir, pour le vouloir transporter du corps à l’esprit , de la partie terrestre et mortelle à la partie divine et incorruptible. Ce n’est pas en vain, chrétiens, que Jésus-Christ est venu à nous de ce paradis de délices, où abondent les joies véritables. Il nous a apporté de ce lieu de paix et de bonheur éternel , un commencement de la gloire dans le bienfait de la grâce , un essai de la vue de Dieu dans la fol , un gage et une partie de la félicité dans l'espérance;

1 Pi. XLV, s.

• Ibid. L, 13.

SUR L’AMOUR DES PLAISIRS

enfin , une volupté toute chaste et toute céleste qui se forme, dit Tertulllen ',ilu mépris des voluptés sensuelles. Qui nous donnera, chrétiens, que nous sachions goûter ce plaisir sublime, plaisir toujours égal , toujours uniforme , qui naît , non du trouble de l'âme , mais de sa paix ; non de sa maladie, mais de sa santé; non de ses passions, mais de son devoir; non de la ferveur inquiète et toujours changeante de ses désirs, niais de la droiture immuable de sa conscience ; plaisir par conséquent véritable , qui n’agite pas la volonté , mais qui la calme ; qui ne surprend pas la raison , mais qui l'éclaire ; qui ne chatouille pas les sens dans la surface, mais qui tire le cœur à Dieu par son centre.

Il n'y a que la pénitence qui puisse ouvrir le cœur à ccs joies divines. Nul n'est digne d'étre reçu à goûter ces chastes et véritables plaisirs, qu'il liait auparavant déploré le temps qu'il a donné aux plaisirs trompeurs; et notre prodigue ne goûterait pas les ravissantes douceurs de la bonté de son père , ni l'abondance de sa maison , ni les délices de sa table , s'il n’avait pleuré avec amertume ses débauchés, ses égarements, scs joies dissolues. Regrettons donc 110s erreurs passées : car (juin uns- nous à regretter davantage que les fautes que nous avons faites? Examinons attentivement pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos cœurs cette source amère de regret et de déplaisir : c'est sans doute pour nous afliiger, non tant de nos malheurs que de nos fautes. Les maux qui uous arrivent par nécessité portent toujours avec eux quelque espèce de consolation. C’est une nécessité, il faut se résoudre; mais il n'y a rien qui aigrisse tant les regrets d'un homme, que lorsque son malheur lui vient par sa faute. Jamais il ne faudrait se consoler des fautes que l'on a commises, n'était qu'en les déplorant on les répare et on tes efface. Vous avez perdu une personne chère, pleurez jusqu'à la fin du monde, vous ne la ferez pas sortir du tombeau, et vos douleurs ne ranimeront pas ces cendres éteintes. [Mais si nous nous affligeons saintement sur la perte de notre âme, nous la tirerons de ce tombeau infect où ses iniquités l'ont réduite.]

Par conséquent , chrétiens , abandonnons notre cœur à cette douleur salutaire ; et si nous nous sentons tant soit peu touchés et attristés de nos désordres , réjouissons-nous de ces regrets , en disant avec le Psalmiste ; Tribvlationem et dolorem inverti, et nomen Domini invocavi ■ :

• J'ai trouvé la douleur et l'affliction , et j'ai in-

• voqué le nom de Dieu. ■ Remarquez cette façon

» l)e Spertac. n“ 2t».

î P*. CW, «.

de parler ; j'ai trouvé l'affliction et la douleur; enfin je l'ai trouvée, cette affliction fructueuse, cette douleur médicinale de la pénitence. Le même Psalmiste a dit en un autre psaume , que « les peines et les angoisses l'ont bien su trouver ; » Tribulalioet angustia invenerunt me. En effet, mille douleurs , mille afflictions nous persécutent sans cesse ; et comme dit le mime Psalmiste, les angoisses nous trouvent toujours trop facilement ; Adjutorin tribulationibus quœ invenerunt nos nimis >. Mais maintenant , dit ce saint prophète , j'ai enfin trouvé une douleur, qui méritait bien que je la cherchasse ; c'cst la douleur d’un cœur contrit et d'une âme affligée de scs péchés ; je l’ai trouvée , cette douleur, et j'ai invoqué le nom de Dieu. Je me suis affligé de mes crimes , et je me suis converti à celui qui les efface; mes regrets ont fait mon bonheur, et les remords de ma conscience m’ont donné la paix : Tribulationem et dolorem inveni, et nomen Domini invocavi.

Mais le temps où l'homme de bien goûtera plus utilement les fruits de cette douleur salutaire, ce sera celui de la mort; et il faut qu’en finissant ce discours , je tâche d'imprimer cette vérité dans vos cœurs. Pour cela, considérons un moment les dispositions d'un homme qui meurt après avoir vécu parmi les plaisirs. Alors s'il lui reste quelque sentiment , il ne peut éviter des regrets extrêmes; car ou il regrettera de s'y être abandonné , ou il déplorera la nécessité de les perdre et de les quitter pour toujours. O douleur et douleur I l'une est le fondement de la pénitence , et l'autre est le renouvellement de tous les crimes. On ne peut éviter, mes frères , l'une ou l'autre de ces deux douleurs : laquelle l'emportera dans ce dernier jour? c'est ce que l'on ne peut savoir ; et, pour vous dire mon sentiment , ce sera plutôt la seconde.

Vous pensez peut-être, mes frères, que pendant que la mort nous enlève tout, on se résout assez aisémeut à tout quitter, et qu'il n'est pas difficile de se détacher de ce qu’on va perdre. Mais si vous entiez dans le fond des cœurs , vous verrez qu’il faut craindre un effet contraire. Eneffet , il est naturel a l'homme de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu’on lui Ôte. Oui , mes frères , quand on nous arrache ce que nous aimons, on ressent tous les jours que cette violence irrite nos désirs ; et l'âme faisant alors un dernier effort pour courir après un bien qu’on lui ravit , produit en elle-même cette passion que nous appelons le regret et le déplaisir. C'est ce qui fait qu'Agag , ce roi d'Amalec , qui nous est représenté dans les Écritures comme un homme

1 Pi. c*Tm, 1,3

1 Ibid, xtv, I.

SUR LES RECHUTES

de plaisir et de bonne chère, Agag pinguissimu», au moment de perdre la vie qu'il avait trouvée si délicieuse, pousse cette plainte du fond de son cœur : Siccinc sepnrut amara mors ' ? « Est-ce ainsi que la mort amère sépare de tout ? » Vous voyez comme à la vue de la mort, qui lui arrache de vive force ce qu'il aime , tous ses désirs se réveillent par scs regrets mêmes; et qu'ainsi la séparation effective augmente dans ce moment l’attache de la volonté.

Qui ne craindra donc , chrétiens , que notre âme fugitive ne se retourne tout à coup en ce dernier jour à ce qui lui a plu dans le monde désordonnément ; que notre dernier soupir ne soit un gémissement secret de perdre tant de plaisirs ; et que ce regret amer d'abandonner tout , ne confirme, pour ainsi dire, par un dernier acte, tout ce qui s'est passé dans la vie? O regret funeste et déplorable , qui renouvelle en un moment tous les crimes, qui efface tous les regrets de la pénitence, et qui livre notre âme malheureuse et captive è une suite éternelle de regrets furieux et désespérants , qui ne recevront jamais d'adoucissement ni de remède ! Au contraire , un homme de bien , que les douleurs de la pénitence ont détaché de bonne foi desjoies sensuelles, n'aura rien à perdre en ce jour; le détachement des pluisirs le désaccoutume du corps ; et ayant depuis fort longtemps , ou dénoué , ou rompu ces liens délicats qui nous y attachent , il aurfi peu de peine à s'en séparer. Un tel homme dégagé du siècle, qui a mis toute son espérance en la vie future, voyant approcher la mort, ne la nomme ni cruelle ni inexorable; au contraire, il lui tend les bras, il lui montre lui-même l’endroit où clic doit frapper son dernier coup. O mort, lui dit-il d’un visage ferme , tu ne me feras aucun mal , tu ne m’Meras rien de ce qui m’est cher. Tu me sépareras de ce corps mortel ; 6 mort , je t’en remercie : j'ai travaillé toute ma vie a m’en détacher. J’ai tâché durant tout son cours de mortifier mes appétits sensuels ; ton secours , ô mort , m'était nécessaire pour en arracher jusqu'à la racine : ainsi, bien loin d’interrompre le cours de mes desseins , tu ne fais que mettre la dernière main à l'ouvrage que j'ai commencé. Tu ne détruis pas ce que je prétends ; mais tu l'achèves. Achève donc, 6 mort favorable, et rends-moi bien têt à celui que j’aime f

1 1. Reg. xv , 33.

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