DK LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME
l'IlfcilÉ A LA OOCIR,
SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE
Trois précpplM de Jésus-Chrisl pour établir la concorda parmi le» hommes. Ordre que Dieu a établi dans l'union des honimps. Quel est le fondement de l'amour du prochain. Pourquoi si peu d'aiuilié solide dans le monde. Combien un ami lidele nous i>l utile. Dangers de» flatteurs. Devoirs de la charité envers le proclvain.
Ibi su nt duo vel très congregali in nominc meo, ibi Boni in mwlii» connu.
OU il y a deux ou trois personne assemblées en mon nom , je serai là au milieu (telles. Matlli. mhi, 20.
Ce que dit saint Augustin est très- véritable , qu'il n y a rien de si ftnisible ni de si farouche que l'homme; rien de plus sociable par sa nature, ni rien de plus discordant et de plus contredisant par son vice : Nihil est enfin quam hoc genus lum discordiosum vitio, lam sociale nal lira >. L'homme était fait pour la paix , et tl ne respire que la guerre. 11 s'est mélé dans le genre humain un esprit de dissension et d'hostilité qui bannit pour toujours le repos du monde. Ni les lois, ni la raison , ni l'autorité ne sont pas capables d'empêcher que l'on ne voie toujours parmi nous In conltaucc tremblante et les amitiés incertaines, pendant que les soupçons sont extrêmes, les jalousies, furieuses; les médisances, cruelles; les flatteries, malignes; les inimitiés, implacables.
Jésus-Christ s'oppose dans notre évangile an cours et au débordement de tant de maux; et tl y établit la concorde et la société entre les hommes par trois préceptes admirables, qui comprennent les devoirs les plus essentiels de notre mutuelle correspondance. Premièrement il ordonne que fou s’unisse en son nom , et se déclare le protecteur d’une telle société : I Ibi fucrinl duo vcl trcscongrcgali in nominc meo, ibisum in medio forum : ■ Où seront deux ou trois personnes as-
• semblées en mon nom , là je serai au milieu ■ d'elles. > En second lieu 11 nous enseigne de nous corriger mutuellement par des axis charitables : Corripc cum inter te cl ipsum soluin 1 : » Repre-
- nez, dit-il, votre frère entre vous et lui. - Enfin il commande expressément de pardonner les injures, et II ne donne aucunes bornes à cette indulgence:- Pardonnez, dit-il, les offenses, je ne
• dis pas jusqu'à sept fuis , mais jusqu'à septnutc
- fois sept fois; • c’est-à-dire, jusqu'à l'Infini et sons aucunes limites : Usqttc scptuagics scplics
1 Dr Civ. Oei. lili. XII, cap. XXT1I, I. VII, Col. 325.
* X/rtf/A. XVIII, 15.
■ liirf. 22.
Je trouve dans ces Irois préceptes tout ce qu'il v a de plus Important dans la charité fraternelle : car trois choses étant nécessaires, d’en établir le principe, d'en ordonner l'exercice, d'en surmonter les obstacles, Jésus-Christ établit le principe de l'amitié chrétienne dans l'autorité de son nom, In nominc meo. Il en prescrit le plus noble et le plus utile exercice dans les avertissements mutuels : Corripc eum. Enfin il en surmonte le plus grand obstacle par le pardon des injures : Non dieo tihi usque scplics, sed usqttc scphtttgirs scplics. C'est lo sujet de ce discours. Entrons d’abord en matière, et montrons avant toutes choses , dans le premier point , que Dieu seul est le fondement de toute amitié véritable.
l'KEMIF.R l'OtXT.
Quoique l'esprit de division se soit mêlé bien avant dans le genre humain, il ne laisse pas de se conserver au fond de nos cœurs un priucipe de correspondance et de société mutuelle qui nous rend ordinairement assez tendres, je ne dis pas seulement à la première sensibilité de la compassion, mais encore aux premières impressions de l'amitié. De là nait ce plaisir si doux de la conversation, qui nous fait entrer comme pas à pas dans l'âme les uns des autres. Le cœur s'échauffe, se dilate; on dit souvent plus qu'on ne veut, si l'on ne se retient avec soin; et c’est peut-être pour cette raison que le Sage dit quelque ;>nrt , si je ne me trompe, que la conversation enivre, parce qu’elle pousse nu dehors le secret de l'âme par une certaine chaleur et presque sans qu'on y pense. Par In nous pouvons comprendre que cette puissance divine, qui aeomme partage la nature humaine entre tant de particuliers, ne nous a pas tellement détachés les uns des autres, qu'il ne reste toujours dans nos cœurs un lien secret et un certain esprit de retour pour nous rejoindre. C’est pourquoi nous avons presque tous cela de commun, que non- seulement la douleur, qui étant faible et impuissante, demande naturellement du soutien; mais la joie, qui abondante en ses propres biensscmble se contenter d'elle-même, cherche le sein d’un ami pours'y répandre, sans quoi elle est imparfaite et assez souvent insipide : tant il est vrai , dit saint Augustin , que rien n’est plaisant à l'homme s'il ne le goûte avec quelque autre homme dont la société lui plaise : Nihil est homini amicum sine I tontine amico'.
Mais comme ce désir naturel de société n'a pas assez d'étendue, puisqu'il se restreint ordinairement à ceux qui nous plaisent par quelque conformité de leur humeur avec la nôtre ; ni assez de cordialité, puisqu'il est le plus souvent ci-
• /SU VrcS. CfUt. CVXX , n- 4, l. tl , col. 3S4.
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SUR LA CHARITE FRATERNELLE
menlé par quelque Intérêt, faible et ruineux fondement de l'amitié mutuelle ; ni enfin assez de force , puisque nos humeurs et nos intérêts sont des choses trop 'changeantes pour être l'appui principal d’une concorde solide : Dieu a voulu, chrétiens, que notre société et notre mutuelle confédération dépendit d’une origine plus haute ; et voici l’ordre qu’il a établi. Il ordonne que l’amour et la charité s’attachent premièrement A lui comme nu principe de toutes choses, que de là elle se répande par un épanchement général sur tous les hommes qui sont nos semblables , et que lorsque nous entrerons dans des liaisons et des amitiés particulières, nous les fassions dériver de ce principe commun , c’est-à-dire, de lui-même ; sans quoi je ne crains point de vous assurer que jamais vous ne trouverez d'amitié solide , constante , sincère.
Cet ordre de In charité est établi, chrétiens, dans ces deux commandements qui sont , dit le Fils de Dieu, le mystérieux « abrégé de la loi et . des prophètes : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu « de tout ton cœur, et tu aimeras ton prochain
• comme toi-même » Et afin que vous entendiez avec combien de sagesse Jésus-Christ a renfermé dans ces deux préceptes toute la j ustlce ch rétienne, vous remarquerez , s’il vous plaît , que pour garder la justice nous n’avons que deux choses à considérer, premièrement sous qui nous avons à vivre , et ensuite avec qui nous avons à vivre. Nous vivons sous l’empire souverain de Dieu et nous sommes faits pour lui seul; c’est pourquoi le devoir essentiel de la nature ra sonnnble , c'est de s’unir saintement à Dieu par une fidèle dépendance : mais comme en vivant ensemble sous son empire suprême , nous avons aussi à vivre avec nos semblables en paix et en équité, il s’ensuit que l’accessoire est le second bien, que nous ne devons chérirque pour Dieu ; mais aussi qui nous doit être après Dieu le plus estimable, c’est notre société mutuelle. Par où vous voyez manifestement qu’en effet toute la justice consiste dans l'observance de ccs deux préceptes , conformément à cette parole de notre Sauveur : * Toute la loi et les prophètes
• dépendent de ces deux commandements : • In his iluabus mandatis universa lex pendet et prophetœ
Cette doctrine étant supposée , il est aisé de comprendre que le premier de ccs préceptes, c’est-à-dire , celui de l'amour de Dieu , est le fondement nécessaire de l'autre, qui regarde l'amour du prochain. Car qui ne voit clairement que pour aimer le prochain comme nous-mêmes II faut être capable de lui désirer et même de lui procurer le
‘ Luc. % , 27.
1 Malt h. XXII, 40.
même bien que nous désirons? et pour pouvoir s'élever à une si hauto et si pure disposition , ne faut-il pas avoir détaché son cœur des biens particuliers, où nous pouvons être divisés par la partialité et la concurrence, pour retourner par un amour chaste au bien commun et général de la créature raisonnable , c’cst-à-direDieu, qui seul suffit à tous par son abondance , et que nous possédons d'autant plus que nous travaillons davantage à en faire part aux autres? Celui donc qui aime Dieu d’un cœur véritable , comme parle l'Écriture sainte ', est capable d'aimer cordialement, non-seulement quelques hommes , mais tous les hommes, et de vouloir du bien à tous avec une charité parfaite. Mais celui au contraire qui n’aime pas Dieu, quoi qu'il dise et quoi qu’il promette, il n’aimera que lui-même; et ainsi tout ce qu'il aura d'amour pour les autres ne peut jamais être ni pur ni sincère , ni enfin assez cordial pour mériter qu'on s'y fie.
En effet, cette attache intime que nous avons à nous-mêmes, c'est la ligne de séparation, c'est la paroi mitoyenne entre tous les cœurs, c’est ce quifaitquechacun de nous se renferme tout entier dans ses intérêts et se cantonne en lui-même, toujours prêt à dire avec Caïn : « Qu’ai-Jc affaire « de mon frère? ■ Num custosfratris meisum ego'1 C’est pourquoi l’apôtre saint Paul parlant de ceux qui s'aiment eux-mêmes, dit que " ce sont
• des hommes sans affection, et ennemis de la
• paix : ■ Erunt /lamines seipsos amantes, sine affectionc, sine pace J. Car il est vrai que notre amour-propre nous empêche d’aimer le prochain comme la loi le prescrit. La loi veut que nous l’aimions comme nous-mêmes, sicut le ipsum ; parce que selon la nature et selon la grâce il est notre prochain et notre semblable , et non pas notre inférieur : mais l’amour-propre bien mieux obéi fait que nous l'aimons pour nous-mêmes , et non pas comme nous-mêmes ; non pas dans un esprit de société pourvivre avec lui en concorde, mais dans un esprit de domination pour le faire servir à nos desseins. C’est ainsi que le monde aime, vous le savez; et c'est pourquoi il est véritable que le monde n’aime rien, et qu'on n’y trouve pointd’amitié solide : sine affectionc, sine pace. Non ; jamais l’homme ne sera capable d'aimer son prochain comme soi-même et dans un esprit de société , jusqu’à ce qu'il ait triomphé do son amour-propre en aimant Dieu plus que soimême. Car pour faire ce grand effort , de nous détacher de nous-mêmes, il faut avoir quelque objet qui soit dans une si haute élévation, qtio
' Joa. xxir, it.
* Genca. tv, 9.
* U. Tint. III, 2, 3.
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nous croyions ne rien perdre en renonçant a nousmi'mes pour nous abandonner à lui sans réserve. Or est-il que Dieu est le seul à qui cette haute supériorité et cet avantage appartient ; et les créatures qui nous environnent , bien loin d'être naturellement au-dessus de nous , sont au contraire rangées avec nous dans le même degré de bassesse sous l'empire souverain de ce premier Être.
Par conséquent , chrétiens , jusqu'à ce que nous aimions celui qui peut seul par sa dignité nous arracher à nous-mêmes, nous n'aimerons que nous-mêmes. La source de notre amitié pourra bien en quelque sorte couler sur les autres, mais elle aura toujours son reflux sur nous ; et toute notre générosité ne sera qu'un art un peu plus honnête de se faire des créatures, ou de contenter une gloire Intérieure. Ainsi le véritable amour du prochain a son principe nécessaire dans l’amour de Dieu , Il marche avec lui d’un pas égal ; et quoiqu'on trouve quelquefois des naturels nobles qui semblent s’élever beaucoup au-dessus de toutes les faiblesses communes, je soutiens qu'il n’y a que l'amour de Dieu qui puisse changer dans nos cœurs cette pente de la nature , de ne s’attacher qu'à soi-même. Comme donc Dieu est peu aimé , il ne faut pas s'étonner si le prophète sccric qu'il ne sait plus à qui se (1er. Nous habitons , dit-il , au milieu des fraudes et des tromperies , chacun se délie et chacun trompe ; 11 n'y a plus de droiture , il n’y a plus de sûreté , il n'y a plus de foi parmi les hommes : Lnusquisque se a proximo suo custodiat , et in omni fratn suo non habeat ftduciam ; et omnis amicusj'raudulenter ineedet, et vir fratrem suum deridebit.... Habitatio tua in medio doit • . «On ne trouve « plus de saint sur la terre; il n’y a personne qui « ait le cœur droit : tous tendent des pièges pour
■ verser le sang; te frère cherche la mort de son . frère. Ne vous fiez point à votre ami.... Car « l’homme a pour ennemis ceux de sa propre mai-
■ son : » Pc rut sanctus de terra, et reclus in hominibus non est : omnes in sanguine insidianlur, vir Jratrem suum ad mortem venatur.... ISolite credcre amico.... Et inimici hominis, domestici ejus'.
Je pourrais bien, chrétiens , faire aujourd'hui les mêmes plaintes ; et encore qu'on ne vit jamais plus de caresses , plus d'embrassements , plus de paroles choisies, pour témoigner une parfaite cordialité, ah ! si nous pouvions percer dans le fond des cœurs , si une lumière divine venait découvrir tout à coup ce que la bienséance , ce que l’intérêt, ce que lu crainte tient si bien caché; 6 quel étrange spectacle! et que nous serions
« Jer IX. 4, B .O
’ Midi. VU ,14. t.
étonnés de nous voir les uns les autres avec nos soupçons, et nos jalousies, et nos répugnances secrètes les uns pour les autres ! Non ; l'amitié n'est qu’un nom en l'air, dont le* hommes s’amusent mutuellement et auquel aussi ils ne se lient guère. Que si ce nom est de quelque usage, II signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. Onseménage par discrétion les uns lesautres; on oblige par honneuretonsert par intérêt, maison n’aime pas véritablement. La fortune fait les amis , la fortune les change bientét : comme chacun aime par rapport à soi, cet ami de toutes les heures est au hasard ù chaque moment de se voir sacrifié à un intérêt plus cher ; et tout ce qui Ini restera de cette longue familiarité et de cette intime correspondance, c’est que l’on gardera un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque simulacre d’amitié et quelque dignité d'un nom si saint. C'est ainsi que savent aimer les hommes du monde. Démentez-moi, messieurs , si je ne dis pas la vérité : et certes, si je parlais en un autre lieu, j’alléguerais peut-être la cour pour exemple; mais puisque c’est à elle que je parle, qu elle se connaisse elle-même et qu’elle serve de preuve à la vérité que je prêche.
Concluons donc, chrétiens, que la charité envers Dieu est le fondement nécessaire de la société envers les hommes ; c’est de cette haute origine | que la charité doit s'épancher généreusement sur tous nos semblables par une inclination générale de leur bien faire dans toute l’étendue du pouvoir que Dieu nous en donne. C’est de ce même principe que doivent naître nos amitiés particulières, qui ne seront jamais plus inviolables ni plus sacrées que lorsque Dieu en sera le médiateur. Jonathas et Dav id étalent unisen cette sorte , et c’est pourquoi le dernier appelle leur amitié mutuelle, ■ l'alliance du Seigneur, - feedus üomini ' , parce qu’elle avait été contractée sous les yeux de Dieu et qu’il devait en être le protecteur, comme il en était le témoin. Aussi le monde u'en a jamais vu ni de plus tendre, ni de plus fidèle, ni de plus désintéressée. Un trône ù disputer entre ces deux parfaits amis n'a pas été capable de les diviser, et le nom de Dieu a prévalu à un si grand intérêt. Heureux celui, chrétiens, qui pourrait trouver un pareil trésor! Il pourrait bien méprisera ce prix toutes les richesses du monde; car une telle amitié contractée au nom de Dieu , et jurée , pour ainsi dire , entre ses mains , ne craint pas les dissimulations ni les tromperies. Tout s'y fait aux yeux de celui qui voit dans le fond des cœurs ; et sa vérité éternelle, fidèle caution de la foi donnée, garantit cetteamitié sainte deschangements
' I. Rc) xi, s.
SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE
infinis dont le temps et les Intérêts menacent tous les autres. Un ami de cette sorte fidèle à Dieu et aux hommes est un trésor inestimable; et il nous doit être sans comparaison plus cher que nos yeux , parce que souvent nous voyons mieux par ses yeux que par les nôtres , et qu'il est capable de nous éclairer quand notre intérêt nous aveugle : c'est ce qu'il faut vous expliquer dans la deuxième partie.
DEUXIEME POIXT.
La science la plus nécessaire à la vie humaine, c’est de se connaître soi-même ; et saint Augustin a raison de dire 1 qu’it vaut mieux savoir ses défauts que de pénétrer tous les secrets des États et des empires, et de savoir démêler toutes les énigmes de la nature. Cette science est d'autant plus belle quelle n'est pas seulement la plus nécessaire , mais encore la plus rare de toutes. Nous Jetons nos regards bien loin, et , pendant que nous nous perdons dans des pensées infinies, nous nous échappons A nous-mêmes : tout le monde connoit nos défauts, nous seuls ne les savons pas; et deux choses nous en empêchent.
Premièrement, chrétiens, nous nous voyons de trop près ; l'œil se confond avec l'objet ; et nous ne sommes pas assez détachés de nous pour nous regarder d'un regard distinct et nous voir d'une pleine vue. Secondement, et c'est le plus grand désordre, nous ne voulons pas nous connaître, si ce n'est par les beaux endroiLs. Nous nous plaignons du peintre, qui n'a pas su couvrir nos défauts ; et nous aimons mieux ne voir que notre ombre et notre figure si peu quelle semble belle, que notre propre personne si peu qu’il y paraisse d'imperfection. Le roi Aclmb , violent , imbécile et faible, ne pouvait endurer Miehéc, qui lui disait de la part de Dieu la vérité de scs fautes et de ses affaires, qu'il n'avait pas la force de vouloir apprendre : et il voulait qu'il luicontêt avec ses flatteurs des triomphes imaginaires. C'est ainsi que sont faits les hommes ; et c'est pourquoi le divin Psalmistea raison des'ecrier: Delicta quis intelligit’7 . Qui est-ce qui connaît scs défauts? » Où est l'homme qui sait acquérir cette science si néccssalrc?Corabicnsommes-nousnrdents et vainement curieux ! Dans quel abîme des cœurs , dans quels mystères secrets de la politique , dans quelle obscurité de la nature n'entreprenons-nous pas de pénétrer? Malgré cet espace immense qui nous sépare d’avec le soleil , nous avons su découvrir ses taches ; c’est-à-dire , remarquer des ombres dons le sein même de la lumière. Cependant nos propres taches nous sont inconnues , nous seuls
' !>t Trin. lib. IY, DM, t. flll, col. 809.
* Pt. irai, 12.
voulons être sans ombre ; et nos défauts , qui sont la fable du peuple , nous sont cachés A nous-mêmes : Delicta quis intelligit?
Pour acquérir, chrétiens, une science si néoessalre, il ne faut point d’autre docteur qu'un ami lldèle. Venez donc , ami véritable , s'il y en a quelqu'un sur la terre , venez me montrer mes défauts que je ne vois pas. Montrez-moi les défauts de mes mœurs, ne me cachez pas même ceux de mon esprit. Ceux que Je pourrai réformer, je les corrigerai par voire assistance ; et s'il y en a qui soient sans remède , ils serviront A confondre ma présomption. Venez donc, encore une fois, A ami fidèle , ne me laissez pas manquer en ce que je puis, ni entreprendre plus que Je ne puis , afin qu’en toutes rencontres je mesure ma vie A la raison , et mes entreprises A mes forces.
Cette obligation, chrétiens, entre les personnes amies, est de droit étroit et indispensable. Car le précepte de la correction étant donné pour toute l'Église dans l'Évangile que nous traitons, il serait sans doute A désirer que nous fussions tous si bien disposés que nous pussions profiter des avis de tous nos frères. Mais comme l'expérience nous fait voir que cela ne réussit pas, et qu'il importe que nous regardions A qui nos conseils peuvent être utiles, ce précepte de nous avertir mutuellement se réduit pour l'ordinaire cnveTS ceux dont nous professons d'être amis.
Je suis bien aise, messieurs, de vous dire aujourd'hui ces choses , parce que nous tombons souvent dans de grands péchés pour ne pas assez connaître les sacrés devoirs de l'amitié chrétienne. La charité, dit saint Augustin ', voudrait profiter A tous ; mais comme elle ne peut s'étendre autant dans l'exercice, qu’elle fait dans son intention , elle nous attache principalement A ceux qui par le sang , ou par l'amitié , ou par quelqu'autre disposition des choses humaines, nous sont en quelque sorte échus en partage. Regardons nos amis en cette manière : pensons qu'un sort bienheureux nous les a donnés pour exercer envers eux ce que nous devrions A tous, si tous en étalent capables. C'est une parole digne de Caïn, que de dire : Ce n’est pas à mol à garder mon frère ; croyons, messieurs, au contraire, que nos amis sont A notre garde , qu’il n'y a rien de plus eruel que la complaisance que nous' avons pour leurs vices, que nous taire en ces rencontres c’est les trahir, et que ce n'est pas le trait d'un ami , mais faction d'un barbare, que de les laisser tomber dans un précipice faute de lumière, pendant que nousavons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux : Vir iniqvus lactal amicum suum, et ducit eum per viam
• Dt Fer. Hrl n* 91 , 1. 1, col. 7B0.