‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 160 sur 282 · SUR LA CHAR1TK · texte numérisé non relu

SUR LA CHAR1TK

non bonam ' : « L'homme injuste séduit son ami,

• etilleconduitparunc voie qui n'est pas bonne. ■

Après avoir établi l'obligation de ces avis charitables, moutrons-eu les conditions dans les paroles précises de notre évangile. Premièrement, chrétiens , il y faut de la fermeté et de la vigueur ; car, remarquez , le Sauveur n'a pas dit : Avertissez votre frère , mais « Reprenez votre frère *. » Usez de la liberté que le nom d’amitié vous donne, ne cédez pas , ne vous rendez pas , soutenez vos justes sentiments, parlez à votre ami en ami : jctez-Iui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent i entrer en lui-même; ne craignez point de lui faire honte , afin qu’il se sente presse de se corriger, et que , confondu par vos reproches, il se rende eniln digne de louanges.

Mais, avec cette fermeté et cette vigueur, gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion : je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent, qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de futilité, et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le reprenezvous ou pourquoi vous en vantez-vous devant tout le monde? C'était une charitable correction , et non une insulte outrageuse que vous aviez à lui faire. Le Maître avait commandé ; écoutez le Sauveur des ômes : • Reprenez, dit-il3, entre

■ vous et lui ; > parlez en secret, parlez à l'oreille. N'épargnez pas le vice , mais épargnez la pudeur, et que votre discrétion fasse sentir au coupable que c’est un ami qui parle.

Mais surtout venez animé d'une charité véritable; pesez cette parole du Sauveur des âmes;

* S'il vous écoute , dit-il 4 , vous aurez gagné votre

■ frère. « Quoiqu'il SC fâche, quoiqu'il s’irrite, ne vous emportez jamais. Faites comme les médecins; pendant qu’un malade troublé leur dit des Injures , ils lui appliquent des remèdes : Audiunl convitium, prœbent mcdicamcntum, dit saint Augustin s. Suivez l'exemple de saint Cyprien , dont le môme saint Augustin a dit ce beau mot : qu'il reprenait les pécheurs avec une force invincible , et aussi qu'il les supportait avec une patience Infatigable : Et veritatis libertatc redarguit, et charitulix virtute sustinuit 6.

Mais pendant que le Fils de Dieu nous prépare avec tant de soin des avertissements autant charitables que fermes et vigoureux , songeons à les bien recevoir. Apprenons de lui à connaître nos véritables amis, et à les distinguer d’avec les

* Pn iv. xvi, 29.

1 A/aHh. XVIII , 16.

» Ibid.

‘ Sert*. CCCLVI», n* 4,t. V, COl. 1303.

* De Uapti». cont. Donat. Ilb. T, cap. xvii, n’ 23, 1 11, col. 153-

FHATF.RNF.LLK.

flatteurs. Que dirai-je ici, chrétiens, et quel remède pourrai-je trouver contre un poison si subtil? Il ne sufflt pas d'avertir les hommes de se tenir sur leurs gardes; car qui ne se tient pas pour tout averti? Ou sont ceux qui ne craignent pas les embûches de la flatterie? mais en les craignant on y tombe; et le flatteur nous tourne en tant de façons qu’il est malaisé de lui échapper. De dire , avec cetancien ■ , qu’on le connaîtra par une certaine affectation de plaire en toute rencontre , ce n’est pas aller à la source ; c'est parler de l'artiflee le plus vulgaire et du fard le plus grossier de la flatterie. Celle de la cour est bien plus subtile : elle sait non-seulement avoir de la complaisance , mais encore résister et contredire , pour céder plus agréablement en d'autres rencontres. File imite non-seulement la douceurdel'ami , [mais encore] jusqu a sa franchise et sa liberté; et nous voyons tous les jours que pendant que nous triomphons d'être sortis des mains d'un flatteur, un autre nous engage Insensiblement, que nous nccroyons plus flatteur, parce qu’il Hutte d'une autre manière : tant l'appât est délicat et imperceptible, tant la séduction est puissante 1 Donc , pour arracher la racine , cessons de nous prendre aux autres d'un mal qui vient de nousmêmes. Ne parlons plus des flatteurs qui nous environnent par le dehors ; parlons d’un flatteur qui est nu dedans , par lequel tous les autres sont autorisés. Toutes nos passions sont des flatteuses , nos plaisirs sont des flatteurs : surtout notre amour-propre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir au dedans, et tant que nous écouterons ce flatteur, jamais nous ne manquerons d'écouter les autres. Car les flatteurs du dehors , âmes vénales et prostituées, savent bien connaître la force de cette flatterie intérieure. C'est pourquoi Ils s'accordent avec elle, ils agissent de concert et d'intelligence. Ils s'insinuent si adroitement, dans ce commerce de nos passions, dans cette secrète intrigue de notre cœur, dans cette complaisance de notre amour-propre , qu'ils nous font demeurer d’accord de tout ce qu’ils disent. Us rassurent dans scs propres vices notre conscience tremblante; ■ et mettent, dit saint Paulin, le « comble à nos péchés par le poids d'une louange - injuste et artificieuse : » Sarcinam peccatorum pondéré indebitœ taudis accumulai \ Que si nous voulons les déconcerter, et rompre cette intelligence, voici l’unique remède; un amour généreux de la vérité , un désir de nous connaître nous-mêmes : Oui , je veux résolument savoir mes défauts : je voudrais bien ne les avoir pas ; mais puisqucjc lésai , je les veux connaître, quand même

* Cieer. de Aminl. n* 16.

* Epitl. XXIV, ad Sever. n° l.

SUR I.A CHARITÉ FRATERNELLE

je ne voudrais pas encore le corriger : car quand mon mal me plairait encore , je ne prétends pas pour cela le rendre incurable; et si Je ne press pas ma guérison , du moins ne veux-jo pas reudre ma mort assurée.

Apprenons donc nos defauts avec Joie et reconnaissance de la bouche de nos amis ; et si peut-être nous n'en avons pas qui nous soient assez Ihlèlcs pour nous rendre ce bon ofllce, npprenous-lcs du moins de la bouche des prédicateurs. Car à qui ne parle-t-on pas dans cette chaire , sans vouloir parler fl personne? A qui la lumière de l’Évangile ne montre-t-elle pas ses péchés? I.a loi de Dieu , chrétiens, que nous vous mettons devant les yeux , n'est-ce pas un miroir fidèle, où chacun , et les rois et les sujets , sc peut reconnaître? mais personne ne s'applique rien. On est bleu aise d'entendre parler contre les vices des hommes, et l’esprit se divertit à ecouter reprendre les mauvaises mœurs. Tonnez tant qu’il vous plaira, ^prédicateur, mais l'on ncs'émeut non plusque si l’on n’avait aucune part à cette juste censure. Ce n’est pas ainsi , chrétiens, qu'il faut écouter l'Évangile , mais plutôt il faut pratiquer ce que dit si sagement l'Ecclésiastique : Verbum sapiens qundeumque nurlierit seius laudabit, et art se adjicict' : « L'homme sage qui entend, dit-il,

• quelque parole sensée , la loue et se l'applique

• à lui-même. ■ Voyez qu'il ne se contente pas de la trouver belle et de la louer; Il ne fait pas comme plusieurs , qui regardent à droite et A gauche à qui elle est propre , et à qui elle pourrait convenir. Il ne s’amuse pasà deviner la pensée de celui qui parie, et à lui faire dire des choses a quoi il ne songe pas. Il rentre profondément en sa conscience et s’applique tout ce qui sc dit : Ad se adjicict. C’est là tout le fruit des discours sacrés : pendant que l’Évangile parle à tous, chacun se doit parler en particulier, confesserhumblemcnt ses fautes, reconnaître la honte de scs actions, trembler dans la vue de ses périls. Ouvrez donc les yeux sur vous-mêmes , et n’appréhendez jamais de connaître vos péchés. Vous avez un moyen facile d’en obtenir le pardon : ■ Remettez ,

• dit le Fils de Dieu1, et il vous sera remis; » pardonnez , et 11 vous sera pardonné.

TROISIÈME POINT

C’est à quoi je vous exhorte , me i frères su r la fin de ce discours. Car après vous avoir montré la nécessite de reconnaître vos fautes, il est juste de vous donner aussi les remèdes ; et le pardon des injures en est un des plus efficaces. A la vérité, chrétiens, il y a sujet de s'étonner

■ Errl.xx I, IS.

* Lxc. VI, .17.

que les hommes pèchent si hardiment à In vue du ciel et de la terre , et qu’ils craignent si peu un Dieu si juste. Mais je m'étonne beaucoup davantage que pendant que nous multiplions nos iniquités pnr-dessus les sablons de la mer, et que nous avons tant besoin que Dieu nous soit bon et indulgent, nous soyons nous-mêmes si inexorables et si rigoureux à nos frères. Quelle indignité et quelle injustice ! nous voulons que Dieu souffre tout de nousetnousne pouvons rien souffrir de personne. Nous exagérons sans mesure les fautes qu'on fait contre nous ; et l'homme, ver .'e terre , croit que le presser tant soit peu du pied c’est un attentat énorme , pendant qu'il compte pour rien ce qu'il entreprend hautement contre la souveraine majesté de Dieu et contre les droits de son empire! Mortels aveugles et misérables, serons-nous toujours si sensibles et si délicats? jamais n’ouvrirons-nous les veux à la vérité? jamais ne comprendrons-nous, que celui qui nous fait injure est toujours beaucoup plus a plaindre que nous qui la recevons? que lui-même , dit saint Augustin ', se perce le cœur pour nous effleurer la peau ; et qu’enfln nos ennemis sont des furieux , qui voulant nous faire boire, pour ainsi dire, tout le venin de leur haine, en font euxmêmes un essai funeste, et avnlent les premiers le poison qu’ils nous préparent ? Que si ceux qui nous font du mal sont des malades emportés, pourquoi les nigrissons-nous par nos vengeances cruelles, et que ne tâchons-nous plutôt de les ramener à leur bon sens par la patience et par la douceur ?

Mais nous sommes bien éloignés de ces charitables dispositions. Bien loin de faire efTort sur nous-mêmes pour endurer une injure , nous croirions nous dégrader et penser trop bassement de nous-mêmes , si nous ne nous piquions d’être délicats dans les choses qui nous touchent , et nous pensons nous faire grands par cette extrême sensibilité. Aussi poussons-nous sans bornes nos ressentiments : nous exerçons sur ceux qui nous fâchent des vengeances impitoyables; ou bien nous nous plaisons de les accabler par une vainc ostentation d une patience et d’une pitié outrageuse qui nese remue que par dédain , et qui feint d’être tranquille pour insulter davantage : tant nous sommes cruels ennemis et implacables vengeurs, qui faisons des armes offensives, et des Instruments de la colère, de la patience même et de la pitié ! Mais encore ne sont-ce pas lu nos plus grands excès : nous n’attendons pas toujours pour nous irriter, des Injureseffectives ; nos ombrages, nos jalousies, nos défiances secrètes suffisent pour nous armer 1 un contre l'autre ; et souvent nous

* Scrm. LHXn,n*3,t Y,eul. 441.

SUR LA CHARITÉ FRATERiNELLE.

nous haïssons , seulement parce que nous croyons nous haïr. L’inquiétude nous prend, nous frappons de peur d'être prévenus;ct trompés par nos soupçons , nous vengeons une injure qui n’est pas encore. Jalousies , soupçons , défiances , cruels bourreaux des hommes du monde , et source de mille injustices , à quels excès les engagez-vous ) Que méditez vous , malheureux , et que vous vois-je rouler dans-vôtre esprit? Quoil vous les allez porter, vos soupçons , jusqu'aux oreilles importantes, vous méditez même de les porter jusqu'aux oreilles du prince! Ah! songez qu’elles sont sacrées, et que c'est les profaner trop indignement que d’y vouloir porter, comme vous faites , ou les injustes préventions d'une haine aveugle , ou les malicieuses inventions d'une jalousie cachée , ou les pernicieux raffinements d'un zèle affecté.

Arrêtons-nous donc, chrétiens; prenons garde comme nous parlons du prochain , surtout à la cour, où tout est si important et si délicat. Ce demi-mot que vous dites , ce trait que vous lancez en passant , cette parole malicieuse qui donne tant à penser par son obscurité affectée, tout cela , dit le Sage , ne tombera pas à terre : A detractione parcite linguæ, quoniam sermo obscurus in vacuum non ibit'.k lacour, on recueille tout, et ensuite chacun commente et tire ses conséquences à sa mode. Prenez donc garde , encore une fois, à ce que vous dites, retenez votre colère maligne et votre langue trop Impétueuse. Car il y a un Dieu au ciel qui nous ayant déclaré qu'il nous demandera compte à son jugement des paroles inutiles *, quelle justice ne fera-t-il pas de celles qui sont outrageantes et malicieuses? Par conséquent, chrétiens, révérons ses yeux et sa présence ; songeons qu’il nous sera fait dans son jugement , comme nous aurons fait à notre prochain : si nous pardonnons, il nous pardonnera ; si nous vengeons nos injures, • fl nous gardera nos

* péchés , • comme dit l’Ecclésiastique : Peccata illius servons servabit J : sa vengeance nous poursuivra à la vie et à la mort ; et ni en ce monde ni en l'autre , jamais elle ne nous laissera aucun repos. Ainsi n'attendons pas l'heure de la mort pour pardonner à nos ennemis; mais plutôt pratiquons ce que dit l’apôtre : « Que le soleil ne se

* couche pas sur votre colère : » Sol non occidat super iracundiam vestram 4. Ce cœur tendre, ce cœur paternel ne peut comprendre qu’un chrétien , enfant de paix , puisse dormir d'un sommeil tranquille, ayant le cœur ulcéré et aigri contre son frère, ni qu’il puisse goûter du repos, vou-

' Sap. |, It.

* Natlh. XII, S«.

1 Rccl. XXVIII, I.

• Kphel. IV, 30.

tant du mal a son prochain , dont Dieu prend eu main la querelle et les intérêts. Mes frères, le jour décline, le soleil est sur son penchant ; t’apotre ne vous donne guère de loisir, et vous n'avez plus guère de temps pour lui obéir. Ne différons pas davantage une œuvre si nécessaire : hâtons-nous de donner à Dieu nos ressentiments. Le jour de la mort, messieurs, sur lequel on rejette toutes les affaires du salut, n'en aura que trop de pressées : commençons de bonne heure à nous préparer les grâces qui nous seront nécessaires en ce dernier jour ; et en pardonnant sans délai, assurons-nous dès aujourd'hui l'éternelle miséricorde du Père, du Fils , et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

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