DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME
SUR LES JUGEMENTS HUMAINS
Contlultc tout trxtraonlinalre dt? Jè*iu h lYgard de la femme adultère : leçons qu'il nous y donne. Insolence de l'entreprise de no» Jugement*. Quelle* sont 1rs actions que nou» devons condamner, et celle» sur lesquelles nous devons suspendre noire Jugement. Dan» quel esprit et avec quelle retenue nous tomme» obliges déjuger nos frères. Combien la bonté est plus propre que la justice a nous pénétrer vivement ne dm fautes. Grandeur de celle de Jésus pour nous : sentiments qu'elle doit produira dans nos cœurs.
Ncroo te conderanavit? Quæ dixit : Ncroo , Domine. Dixit autem Jésus : Nec ego tu condenmabo; vade , et jam amplius uoli peccaie.
Personne ne t'a condamnée P dit Jésus à la femme adultère. Laquelle lui répondit : Personne , Seigneur. Et Jésus lui dit : Je ne te condamnerai pas aussi ; va , et dorénavant ne pèche plus. Joan. vnt , 10 , 11.
Quel est, messieurs, ce nouveau spectacle? Le juste prend le parti des coupables, le censeur des mœurs dépravées désarme les zélateurs de la loi, élude leur témoignage, arrête toutes leurs poursuites; en un mot, Jésus, le chaste Jésus, après s'ètre montré sisé\ èrenux moindres regards immodestes, défend aujourd'hui publiquement une adultère publique ; et bien loin de la punir étant criminelle , il la protège hautement étant accusée , et l’arrache au demie* supplice étant convaincue. Voyez comme il renverse les choses : nu lieu de confondre la coupable , il l'encourage ; au lieu d'encourager les accusateurs, il les confond ; et changeant toute la rigueur de la peine en un simple avertissement de ne pécher plus , H ne craint pas de faire revivre l’espérance abattue de la pécheresse, et d’effacer, pour ainsi dire, de ses propres mains, la honte qui couvrait jus-
' Pmv. xTin, ».
tement sa face impudique. Il y a quelque mystère caché dans cette conduite du Sauveur des âmes, et il en faut aujourd'hui chercher le secret, après avoir imploré la grâce du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Air.
Je commencerai ce discours en vous faisant le récit de l’histoire de notre évangile, afin que vous laissiez d'abord épancher vos cœurs dans une sainte contemplation de la clémence incomparable du Sauveur des âmes. Les Juifs lui amènent avec grand tumulte cette misérable adultère, et le font l’arbitre de son supplice. « ta femme » quo nous vous présentons, disent-ils, a été ■< surprise en adultère : Moïse nous a commandé « de lapider de tels criminels; mais vous, Maitre, i qu’ordonnerez- vous? - Tu ergo, quid dicis ' ? C'est ce que diseut les pharisiens. Mais Jésus, qui , lisant dans le fond des cœurs, voyait qu’ils étaient poussés, non point par le zèle de In justice, qui craint la contagion des mauvais exemples, mais par l'impatience d'un zèle amer, ou par l’orgueil fastueux d’une piété affectée, no rougit ni devant Dieu , ni devant les hommes de prendre en main la défense de eette impudique. « Celui de vous qui est innocent, qu’il jette, dit* « il , la première pierre*. - lisse retirent confus ; et je ne vois plus , dit saint Augustin , que le médecin avec la malade, et la chasteté même avec l’impudique ; je vois la grande et extrême misère avec la grande et extrême miséricorde: Rcmansit peccalrix et salvalor, rcmansit œgrota et medicus , rcmansit misera et misericordia 5.
Cette pauvre femme étonnée, après avoir échappé des mains des coupables qui avaient eu honte de la condamner, se croyait perdue sans ressource , regardant devant scs yeux la justice même, et se voyant appelée à son tribunal , lorsque Jésus, l’aimable Jésus, toujours facile, toujours indulgent, « non par la conscience d’aucun « péché, mais par une bonté infinie, » rassura son âme tremblante par ces aimables paroles que la douceur même a dictées : « Nul, dit-il , ne t’a « condamnée, et je ne te condamnerai pas non « plus que les autres : » de même que s’il eût dit : « Si la malice t'a pu épargner, pourquoi crain- « drais-tu l'innocence? * Si malitia tibi parecre potuitj quid metuis innocenliam 4? Je suis un Dieu patient , qui pardonne volontiers les iniquités : j’en veux aux crimes et non aux personnes, et je supporte les péchés afin de sauver les pécheurs : « Va donc, et seulement ne pèche « plus : » Vade, et jam amplius noli peccare .
1 Joan. Tlll ,4,5.
* Ibid . VIll , 7.
* Serm. xiu , n* 5 , 1. v , col. 80.
4 5. Au g. Epist. cuil, ad Nacedun. n' 15, L il, col. !»)0
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Voilà, messieurs , un rapport fidèle de ce que | raconte saint Jean dans l'évangile de cette jour- [ née. Quelles seront là-dessus nos réflexions? Je découvre de toutes parts des instructions importantes que nous pouvons tirer de cet évangile : mais il faut réduire toutes nos pensées à un objet fixe et déterminé; et parmi ce nombre infini de choses qui se présentent , voici À quoi je m'arrête. Les deux vices les plusordinaircs et les plus universellement étendus que je vois dans le genre bunialn , c'est un excès de sévérité , et un excès d'indulgence ; sévérité pour les autres , et indulgence pour nous-mêmes. Saint Augustin l'a bien remarqué , et l'a exprimé élégamment en ce petit mot : Curiosum genus ad cognoscendam vitam alienam , desidionum ad comgendam sua in ' : Ah '. dit-il , que • les hommes sont diligents à re- « prendre la vie des autres, mois qu’ils sont lâches ■ et paresseux à corriger leurs propres défauts! » Voilà donc deux mortelles maladies qui affligent le genre humain : juger les autres en toute rigueur, sc pardonner tout à soi-même ; voir le fétu dans l’œil d'autrui , ne voir pas la poutre dans le sien ; faire vainement le vertueux par une censure indiscrète, nourrir scs vices effectivement par une indulgence criminelle; enfin n'avoir un grand zèle que pour inquiéter le prochain , et abandonner cependant sa vie à un extrême relâchement dans toutes les parties de la discipline.
0 Jésus , opposez-vous à ces deux excès et apprenez aux hommes pécheurs à n'être rigoureux qu’à leurs propres crimes. C'est ce qu'il fait dans notre évangile; et celte même bonté, qui réprime la licence de juger les autres , éveille la conscience endormie, pour juger sans miséricorde scs propres péchés. C’est pourquoi 11 avertit tout ensemble , et ces accusateurs échauffés qui se rendent inexorables envers te prochain , qu'ils modèrent leur ardeur inconsidérée ; et cette femme trop indulgente a scs passions , qu'elle nu donne plus rien à ses scus. Vous , dit-il , pardonnez aux nutres , et ne les jugez pas si sévèrement ; 1 1 vous , ne vous pardonnez rien a vous-même , et désormais ne péchez plus. C'est le sujet de ce discours.
PBEMIEB POINT.
Cette censure rigoureuse, que nous exerçons sur nos frères , est une entreprise insolente , et contre les droits de Dieu , et contre la liberté publique. Le Jugement appartient à Dieu, parce qu'il est le souverain; et lorsque nous entreprenons do juger nos frères sans en avoir sa commission, nous sommes doublement coupables,
1 Coti/im. Hb x, C3|I lu, I. x, col. 171
parce que nous nous rendons tout ensemble , et les supérieurs de uos égaux , et les égaux de notre supérieur, violant ainsi par un même attentat et les lois de la société, et l'autorité de l'empire. Pour nous opposer, si nous le pouvons, à un si grand renversement deschoscs humaines, il nous faut chercher aujourd’hui des raisons simples et familières, mais fortes et convaincantes.
Pour les exposer avec ordre, distinguons avant toutes choses deux sortes de faits et deux sortes d’hommes que nous pouvons condamner; ou plutôt ne distinguons rien de nous-mêmes; mais écoutons la distinction que nous donne l'apôtre. Il y en a dont les actions sont manifestement criminelles, et d'autres dont les conduites peuvent avoir un bon et un mauvais sens. Il faut aujourd'hui poser des maximes pour bien régler notre jugement dans ces deux rencontres , de peur qu’il ne s'égare et ne se dévoie. Cette distinction est très-importante, et saint Paul n'a pas dédaigné de la remarquer lui-même , écrivant ces mots à saint Timothée : • Il y a des hommes, dit-il , dont > les péchés sont manifestes, et précédent le ju*
• gement que nous en faisons ; et aussi il y en a
• d'autres qui suivent le jugement : • Quorumdam hominum peccata manifesta sunt , prœcedentia ad judicium; quosdam autel» et scquuntur \
Ce passage de l'apôtre est assez obscur; mais l'interprétation de saint Augustin nous éclaircira sa pensée. Il y a donc des actions , dit saint Augustin ’ , qui portent leur jugement en elles-mêmes et dans leurs propres excès. Par exemple, pour nous restreindre aux termes de notre évangile, un adultère public c’est un crime si manifeste , que nous pouvons condamner sans témérité ceux qui en sont convaincus; parce que la condamnation que nous en faisons est si clairement précédée par celle qui est empreinte dans la malice de l'nctc, que le jugement que nous eu portons ne pouvant jamais être faux , ne peut par conséquent être téméraire. Mais il y a d’autres actions dont les motifs sont douteux et les intentions incertaines, qui peuvent être expliquées, ainsi que je l'ai dit, d'un bon ou d’un mauvais scus : de telles actions, dit l’apôtre, ne portent pas en elles-mêmes leur jugement , parce qu’il ne nous paraît pas dans quel esprit on les fait : si bien que dans le jugement que nous en faisons , nous accommodons ordinairement, non point notre pensée à la chose, mais la chose à notre pensée. Ainsi, dit le saint apôtre, le jugement ne précède pas dons la chose même ; nous ne recevons pas
» I. Titn. Y, 3*.
1 />»• Srrm. Ihm. i « lib. U, cap. xthi. n* 00, t. ni,
p rt. il, cul Mi. ,
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la lui , mais nous In donnons sans autorité. La sentence que nous prononçons n’est donc qu'une pure idée , le songe d’un homme qui veille , le jen où l'égarement d’un esprit qui bâtit en l’air, et qui Teint des tableaux dans les nues; mais le jugement véritable suivra en son temps.
Car viendra le grand jour de Dieu , où tous les secrets des cœurs seront découverts, tous les conseils publiés, toutes les intuitions éclaircies : et en attendant, chrétiens, le jugement du Seigneur n’ayant pas encore paru , celui que nous porterions, en cela mémeque très-souvent il pourrait être douteux et trompeur, serait toujours nécessairement téméraire et dangereux. Voilà Us ueux états de notre prochain , sur lesquels nous pouvons juger. O Dieu ! que d’excès dans l'un et dans l'autre ! que de soupçons téméraires , que de préjugés Inique)! que de jugements précipité»! Delicta guis intelligit 1 7 Qui pourra entendre tous ces crimes ? qui pourra démêler tous ces embarras? Pour vous en donner l'ouverture, je vous propose, en un mot, une maxime générale que je mets devant votre vue comme un flambeau lumineux , sous la conduite duquel vous pourrez insulte descendre au détail des vices particuliers , dans lesquels nous tombons par nos jugements.
Cette merveilleuse lumière quej’ai aujourd’hui à vous proposer, c’est, messieurs, cette vérité, que nous devons suivre Dieu , et juger autant qu’il décide : car ce beau commandement de ne juger pas, si souvent répète dans les Écritures, ne s'étend pas jusqu a nous défendre de condamner ce que Dieu condamne; au contraire, c'est notre devoir de conformer notre jugement à celui de sa vérité. Non , non , ne croyez pas , chrétiens, que ce soit le dessein de notre Sauveur de faire un asile nu vice , que l’on épargne le vice , i i qu’il triomphe; de le mettre à couvert du blâme, et de le laisser triompher sans contradiction. Il veut qu’on le trouble , qu'on l'inquiète , qu’on le blâme, qu'on le condamne. Il faut condamner hautement les crimes publics et scandaleux : bien loin qu’il nous soit défendu de les condamner, Il nous est commandé de les reprendre , et d’aller quelquefois en les reprenant jusqu'à la dureté et à la rigueur. « Reprcnds-les durement , . dit le saint a pâtre : Increpa illos dure * : c'est-à-dire, qu’il faut presser les pécheurs, et leur Jeter, pour ainsi dire, quelquefois au front des vérités toutes sèches, pour les faire reutrer en eux-mèmes; parce que la correction , qui a deux principes, la charitcetla vérité, doit emprunter ordinairement une certaine douceur de la charité , qui est douce
' Pi. XVIII, II.
’ ru. i, la.
et compatissante; mais elle doit aussi souvent emprunter quelque espèce de rigueur et de dureté de la vérité , qui est inflexible.
Vous voyez donc qu'il nous est permis, bien plus, qu’il nous est ordonné de condamner hardiment les conduites scandaleuses des pécheurs publics ; parce que le jugement de Dieu précédant le nôtre, nous ne craignons pas de nous égarer. Mais voici la règle immuable que nous devons observer : c'est de suivre Dieu simplement , sans rien usurper pour nous-mêmes. Telle est la règle assurée que sa vérité rend souveraine ; son équité, infaillible; sa simplicité, vénérable. Mais nous péchons doublement contre l'équité de cette règle ; car, dans sa simplicité, elle ne laisse pas d'avoir deux parties nécessairement enchaînées : la première, de suivre Dieu; et au contraire nous jugeons plus que Dieu ne juge : la secondé , de ne rien usurper pour nous; et nu contraire , en jugeant les crimes, nous nous attribuons ordinairement une injuste supériorité sur les personnes, qui nous inspire une aigreur cachée ou un superbe dédain.
Par exemple (car il faut venir au détail des choses, et j’ai promis d'y descendre , cet homme est voluptueux, et cet autre est injuste et violent : vous condamnez leur conduite , et vous ne la condamnez pas témérairement , puisque la loi divine la condamne aussi. Mais si vous les regardez, dit saint Augustin ■ , comme des malades incurables; si vous vous éloignez d'enx comme de pécheurs incorrigibles, vous faites injure a Dieu , et vous ajoutez à son jugement. Vous avez vu ees personnes dans des pratiques dangereuses; vous blâmez ces pratiques , et vous faites bien, puisque l'Éerilure les blâme. Mais vous jugez de l’état présent par les désordres de la vie passée : vous dites avec le pharisien : Si l’on savait quelle est cette femme; et vous ue regardez pas, non plus que lui, qu’elle est peut-être changée par la pénitence : vous ne jugez plus selon Dieu , et vous passez les bornes qu’il vous a prescrites. Ne jngez donc plus désormais ni de l’avenir par le présent , ni du présent par le passé ; car ce jugement n’est pas selon Dieu , ni selon bcs saintes lumières.
« Chaque jour, dit l'Écriture , a sa malice * : » ainsi , lorsque vous découvrez quelque désordre visible, au lieu d'outrager vos frères perdes Invectives cruelles, espérez plutôt un temps meilleur et plus pur, et tempérez par cette espérance l'amertume de votre zèle, qui s'emporte avec trop d’excès. Ne Jugez donc pas de l’état présent par vos connaissances passées : car ignorez-vous
• De Serrn. Dom. in monte, ubi supra .
» Malth. VI. 31
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les miracles qu'opère l’esprit de Dieu dans l« conversion des coeurs? Peut-être que ce vieux pécheur est devenu un autre homme pur la grâce de la pénitence. Si vous découvrez encore en sa vie quelque reste de faiblesse humaine, gardezvous bien de conclure que c'est un trompeur et un hypocrite ; ne dites pas , comme vous faites : Ah! le cœur commence à paraître, le naturel s'est fait voir à travers le masque dont il se couvrait : car, ô Dieu ! Ajuste Dieu ! quel est ce raisonnement? Quoi! s'ensuit-il qu’on soit un démon , parce qu'on n'est pas un ange ; ou que l'embrasement dure encore, parce que l'on voit quelque fumée ou quelque noirceur; ou que la campagne soit inondée, parce que la rivière eu sc retirant a laissé peut-être quelques eaux en des endroits plus profonds; ou que les passions dominent encore , parce qu'elles ne sont pas peutêtre tout à fait domptées? Vous dites que c'est malice , et c'est peut-être imprudence ; vous dites que c'est habitude , et c'est peut-être chaleur et emportement.
Ah ! cet homme que vous blâmez d’une façon si cruelle, fuit peut-être beaucoup davantage. Non-seulement il se blâme , mais il se condamne , mais il sc châtie, mais il gémit de son mal, qu'il voit sans doute devant Dieu bien plus grand, sans comparaison, que vos jugements indiscrets lie le fout paraître à vos yeux. Cessez donc de vous égaler à lu puissance suprême par la témérité déjuger vos frères. Blâmez ce que Dieu blâme , condamnez ce que Dieu condamne ; mais ne passez point ces limites sacrées. « Ne soyez • point sages plus qu'il ne faut , mais soyez sages « selon la mesure 1 ; ■ c’est-à-dire, ne jugez pas plus que Dieu n’a voulu juger. Autant qu'il a plu à ce grand Dieu de nous découvrir ses jugements, ne craignez point de les suivre; mais croyez que tout ce qui est au delà est un abîme effroyable , ou notre audace insensée trouvera un naufrage infaillible.
. Ce n'est pas assez, chrétiens; et nous avons remarqué que , même en nous élevant contre les péchés publics, nous tombons dans un autre excès. Nous exerçons sur nos frères une espèce de tyrannie , nous prenons contre eux un esprit d'aigreur ou un esprit de dédain, et devenons tellement censeurs, que nous oublions que noussomrues frères. Tel était le vice des pharisiens ; ce n'était pas la compassion de notre commune faiblesse qui leur faisait reprendre les pécbés des hommes ; ils sc tiraient hors du pair ; et comme s'ils eussentété les seuls impeccables, ils parlaient toujours dédaigneusement des pécheurs et des
* Ki/m. vu, S.
publicains : Ils s'érigeaient en censeurs publics, nou point pour guérir les pluies et corriger les péchés , mais pour s’élever au-dessus des autres , et étaler magn I fiq ucment leur orguei I leusc justice. C'est pourquoi le Seigneur Jésus les voyant approcher de lui dans cet esprit dédaigneux , il les confond par cette parole : • Celui , dit-ll , qui est « innocent, qu'il jette la première pierre. »
Apprenons de la, chrétiens, en quel esprit nous devons juger, même des crimes les plus scandaleux : gardons-nous de tirer aucun avantage de la censure que nous en faisons; car n'avons-nous pas reconnu que ce n’est pas à nous de rien prononcer, mais de suivre humblement ce que Dieu prouonee? La lumière de vérité qui brille en nos âmes, et y condamne les dérèglements que nos frères nous rendent visibles dans leurs actions criminelles , n'est pas une prérogative qui nous soit donnée pour prendre ascendant sur eux; mais c'est une impression qui se fait en nous de Injustice supérieure par laquelle nous serons jugés tous ensemble. Ainsi, prononçant par le même arrêt leur condamnation et la vétre, pouvez-vous en tirer aucun avantage? et ne devez-vous pas au contraire être saisis de frayeur et de tremblement? Considérez le Sauveur, et voyez dans quel esprit de condescendance il ditàla femme adultère : Je ne te condamnerai pas. Si la justice même est si indulgente, faut-il que la innliee soit Inexorable? si le juge est si patient, le criminel ose-t-il être rigoureux? car enfin si le crime que vous condamnez, si cet infâme adultère qui vous fait dédaigner cette pécheresse, n'est pas dans votre cœur par consentement, il n'est pas moins dans le fond de votre malice, ou dans celui de votre faiblesse.
Ignorez-vous, chrétiens, de quelle sorte les péchés s'engendrent en nous? Ils y naissent comme des vers: Osfatuorum cbullit stultiUam •; non engendrés par le dehors, mais conçus et bouillonnants au dedans de la pourriture invétérée de notre substance, et du fond malheureusement fécond de notre corruption originelle. Ainsi, quand les crimes que vous blâmez ne seraient point dans vos consciences par une attache actuelle , ils sont enfermés radicalement dans ce foyer intérieur de votre corruption ; et si jamais" ils en sortent par une attache effective , en condamnant votre frère, n'aurez- vous pas parle contre vous, et foudroyé votre tète? Et quand nous ne tomberions jamais dans ce même crime , ne tombons-nous pas tous les jours dans de semblables cxccs , également condamnés par celle suprême vérité qui est l'arbitre dé la vie humaine ? Car
' P rot. XV, X
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celui qui n dit : Tu ne tueras pas, a défendu aussi l'impudicité; et quoique les tables des commandements soient partagées en plusieurs articles , c’est la même lumière très-simple de la justice divine qui autorise tous les préceptes, proscrit tous les crimes, réprouve toutes les transgressions.
« Toi donc qui juges les autres, tu te condnm- . nés toi-méme , * comme dit l'apôtre Par conséquent , chrétiens , si nous osons condamner nos freres, et nous le devons quelquefois, quand leurs crimes sont scandaleux, ne condamnons pas leurs excès, comme en étant éloignés ; que ce ne soit pas pour nous mettre à part , mais pour entrer tout ensemble dans un sentiment intime et profond, et de nos communs devoirs, et de nos communes faiblesses. Ainsi, nous souvenant de ce que nous sommes , ne nous laissons Jamais emporter à ees invectives cruelles , A ces dérisions outrngeuscs qui détourncntjmalicieusemcnt contre la personne l'horreur qui est due au vice : c'est un jeu cruel et sanglant qui renverse tous les fondements de l'humanité. * Un innocent, dit
• TcrtuUicn , parlant contre les jeux des gladia- ■ leurs (c’en est ici une image), ne fait jamais son
• plaisir du supplice d’un coupable : • Innoce ns de supplicia alterius Icetari non potcsl *. Que si c’est une cruauté de se réjouir du supplice de son frère, quelle horreur, quel meurtre, quel parricide de sc faire un jeu , de se faire un spectacle, de se faire un divertissement de son crime même I
Si nous devons être si réservés dans les péchés scandaleux , quelle doit être notre retenue dans les choses cachées et douteuses? A quoi peusonsnous, mes frères, de nous déchirer mutuellement par tnnt de soupçons injustes? Hélas que le genre humain est malheureusement curieux ! chacun veut voir ce qui est caché, et juger des Intentions. Cette humeur curieuse et précipitée fait que ce qu’on ne voit pas , on le devine ; et comme nous no voulons jamais nous tromper, le soupçon devient bientôt une certitude , et nous appelons conviction ce qui n’est tout au plus qu'une conjecture. Mais c'est l'invention de notre esprit A laquelle nous applaudissons , et que nous accroissons sans mesure. Que si parmi ces soupçons notre colère s’élève , nous ne voulons plus l'apaiser, parce que - nul ne trouve sa colere
• injuste : • l\u/li irascenli ira sua videtur injusla J. Ainsi l’inquiétude nous prend, et par cette inquiétude nourrie par nos défiances , souvent nous nous battons contre une ombre, ou plu-
1 Htm. a, I.
* De Spectae. n* 19.
* S. Aug. Epitt. xxx Vlll, U* 2, t. Il, COl. 83.
tôt l'ombre nous fait attaquer le corps. Nous frappons, de peur d'être prévenus; nous vengeons une offense qui u'est pas encore : Ipsa solticitudine prius maluni facimus quam pâlimur'. Voyez le progrès de l’injustice. Mon Dieu, je renonce devant vous A ces dangereuses subtilités de notre esprit qui s'égare. Je veux apprendre de votre bonté et de votre sainte justice A ne présumer pas aisément le mal , à voir et non A deviner, A ne précipiter pas monjugement, mais A attendre le vôtre.
Vous me dites que si j’agis de la sorte , Je serai la dupe publique , trompé tous les jours mille et mille fois; et moi, je vous réponds A mon tour : Eh quoi ! ue craignez-vous pas d’être si malheureusement ingénieux A vous jouer de l’honneur et de la réputation de vos semblables? J’aime beaucoup mieux être trompé , que de vivre éternellement dans la défiance , fille de la Idchcté et mère de la dissension. Lalsscz-mol errer, je vous prie, de cette erreur innocente que la prudence, que l'humanité, que la vérité même m'inspire : car la prudence m'enseigne a ne précipiter pas mon jugement; l’humanité m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal ; et la vérité même m’apprend de ne m'abandonner pas témérairement A condamner les coupables, de peur que sans y penser je ne flétrisse les innocents par une condamnation injurieuse.
SECON D POINT.
Il pourrait sembler, chrétiens, que c’est presser trop mollement cette pécheresse A se censurer elle-même, que de lui ordonner simplement de ne pécher plus, et la traiter cependant avec une telle indulgenee; mais il faut vous faire comprendre qu'il n’y a rien de plus efficace pour rappeler une Ame étonnée au sentiment de ses crimes.
Nous pouvons voir nos péchés , ou dans la justice de Dieu , ou dans scs miséricordes et dans les trésors de ses bontés infinies. Je soutiens, et il est vrai, que si la justice nous les fait voir d’une manière plus terrible , la bonté nous les fait sentir d'une manière plus vive et plus pénétrante. Nos péchés sont contraires, je vous l'avoue, A Injustice de Dieu qui les punit ; mais ne le sont-ils pas beaucoup plus A la bonté de Dieu qui les efTace? Que faites-vous, ô justice? vous laissez le crime , et vous y ajoutez la peine. Mais vous , ô bonté , 6 miséricorde , vous ôtez tout ensemble la peine et le crime; et en pardonnant au pécheur, vous portez au fond de son cœur, par votre indulgence, In lumière la plus perçante, pour confondre son ingratitude.
* s; Aug. Strm. cccvi , Q* 9, t. V, col |2M
4Cî SUR LES JUGEMENTS HUMAINS.
Ln Justice tonne et foudroie : que fait-elle par ses foudres et par son tonnerre? elle remplit l’imagination de la terreur de la peine. La bonté va bien plus avant , qui , par ses facilités et scs compassions, fait sentir au dedans l'horreur de la faute. An milieu du bruit que fnit la justice, dans la crainte, le mouvement, le coeur se trouble , et à peine se scnt-il lui-même : Il se resserre en lui-mf me , il voudrait se cacher à ses propres yeux : il fuit de toute sa force la colère qui le poursuit ; et pour fuir plus précipitamment , il voudrait pouvoir se séparer de soi-même, parce qu’il trouve toujours dans son fond un I)icu vengeur. Les douceufs de la bonté dilatent le cœur, pour recevoir les impressions du Saint- Esprit : tout s’épanche , tout se décou vre , et Jamais on ne sent mieux son indignité, que lorsqu’on sc sent prévenu par une telle profusion de grâces.
Quand Joseph sc découvrit à ses frères, et qu’il leur dit ces paroles : ■ Je suis Joseph, votre
• frère, que vous avez vendu en Egypte, ils « furent saisis d’une grande horreur 1 ; » ils sentirent bien qu'ils avaient mal fait de le livrer de la sorte. Mais lorsqu’il commençn non-seulement à les rassurer, mais à les excuser, et qu'il leur dit ces paroles : « Eh 1 ne vous affligez pas de m’a- « voir vendu : ce n'a pas tant été par votre ma- - lice, que par un conseil de Dieu, qui voulait
• vou3 préparer Ici un libérateur par une telle « aventure • Et lorsque « il les embrassa , et « qu’il pleura sur chacun d’eux en particulier : ■ Et ploravit super singutos 1 : ah! les reproches tes plus sanglants , qu'il aurait pu inventer contre eux , n’eussent pas été capables de les faire entrer dans le sentiment de leurs crimes , à l'égal de ces larmes, de cette tendresse, de ces embrassements imprévus d'un frère si outragé, et néanmoins si bon , si tendre et si bienfaisant.
Il en est de même de notre grand Dieu : qu’il tonne , qu'il menace et qu’il foudroie , qu'il crie à mon âme étonnée , par la bouche de son prophète : T u m'as quitté, infidèle, tu t'es abandonnée ù tous les passants , épouse volage et parjure : Tu autn/i fomienta es cum amaloribus multis 4 : j’entre , à la vérité , dans le sentiment de mes horribles infidélités. Mais lorsqu’ilajouteaprés :-Tou- ■ tefois retourne à moi , et je te recevrai , dit le « Seigneur; » c'est ce qui aehève de percer mon cœur, et je ne vois jamais mieux mes ingratitudes qu’au milieu de ces boutés si peu méritées. Non , mes frères, il n’y a rien de plus efficace pour nous
' CrjîM. xi.v, «, s.
° Ibtd. 16.
* Jer. ni I-
faire reutrer en nous-mêmes : cts bontés si gratuites , si abondantes , si inespérées , si surprenantes, poussent l’âme jusqu'à son néant ; et les larmes d'un père attendri , qui tombent sur le cou de son prodigue, lui font bien mieux sentir son indignité que les reproches amers par lesquels il aurait pu le confondre.
Venez donc ici, chrétiens, et écoutez votre Sauveur, qui vous montre vos ingratitudes. Ce n'est pas la voix de son tonnerre , ni le cri de sa justice irritée, que je veux faire retentir à vos oreilles : parlez , amour ; parlez , indulgence ; parlez, bontés attirantes d’un Dieu qui est venu chercher les pécheurs-, qui leur veut faire sentit leur indignité , non par la violence de ses reproches, mais par l'cxccs de ses grâces; non en prononçant leur sentence , mais en leur accordant leur absolution. C'est la méthode du Sauveur des âmes : il ne dit rieu de fâcheux ni aux pécheurs, ni aux publicains qui conversaient avec lui : il tourne toute son indignation contre les pharisiens hypocrites, dont le superbe chagrin s'opposait à la conversion des pécheurs. Pour lui qui était venu pour rechercher et porter sur scs épau les ses brebis perdues , il ne rebute point les pécheurs par uu dédain accablant et pardesparolesdèscspérantes: il ne dit rien de rude ni à Madeleine , ni à la Samaritaine, ni à la femme adultère; et sons les confondre par scs reproches, il laisse faire cet ouvrage, et à l'excès de leurs crimes, et à l’excès de ses grâces.
AhI il n'y a plus moyen de lui résister; il faut mourir de regret d’avoir offensé si indignement une telle miséricorde. Car d'où vient cette facilité et cette indulgence? est-ce qu'il n’a pas horreur des péchés, lui qui vient mourir pour les expier? est-ce qu’il n'a pas la puissance de les châtier, lui entre les mains duquel toutes les créatures sont autant de foudres? est-ce que les paroles lui manquent pour convaincre nos ingratitudes, lui , mes frères , dont le moindre mot pouvait laisser sur le front une impression de honte éternelle? D’où vient qu'il se tait et qu’il dissimule? c'est qu’il connaît nos faiblesses, c’est qu’il a pitié de nos maux. Encore une fois, mes frères, il faut mourir de regret ; et en même temps qu’il nous dit : Je ne te condamne pas, il faut ramasser ensemble tout ce qu’il y a dans nos âmes et de foroe et d’infirmité , et de lumières et de ténèbres , et de péchés et de grâces, pour nous condamner nous-mêmes, et confondre devant sa face nos trahisons et nos perfidies.
D'autant plus, chrétiens, et voici ce qu’il y a de plus fort , que cette indulgence lui coûte bien cher; c’est ici qu’il faut entendre , c’est ici ce qui doit presser un cœur chrétien. Si Jésus nous est
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SUR LES JUGEMENTS ÜUMAINS
facile et Indulgent, il n acheté , mes frères, cette Indulgence qu'il n pour nous, par des rigueurs | inouïes qu’il a souffertes en lui-même. 11 n'a pardonné aucun crime, il n’a dit aucune parolo de miséricorde , de douceur, de condescendance , qui | ne lui ait coûté tout son sang : car que méritait J le pécheur d'un Dieu irrité , sinon des menaces , des rebuts, des arrêts de mort éternelle? Mais Jésus, notre saint pontife, pontife vraiment charitable et compatissant à nos maux , a voulu nous traiter avec indulgence : et pour acquérir ce beau droit de nous traiter, quoique indignes, avec une bonté paternelle, il s'est abandonné volontaire- | ment à des rigueurs insupportables. Venez à la [ croix, Madeleine, venez-y, 6 femme adultère de j notre évangile; voyez les coups de foudre , voyez j les rigueurs, voyez le poids des vengeances qui accable cc Dieu homme : voyez le ciel et la terre : conjurant sa perte, les hommes furieux, son Père \ implacable , l’enfer déchaîné contre lui. O quel j excès de rigueur! C’est par là qu’il a mérité de , vous pouvoir traiter doucement.
r.c croyiez-vous , pauvres âmes , lorsqu'il vous parlait si obligeamment? croyiez-vous que cette douceur lui coûtât si cher ? Vous croyiez peut-être alorsqu'il vous Taisait une grâce qui ne lui coûtait autre chose que d’ouvrir seulement son cœur, trésor inépuisable de compassion : et il faisait un échange; et pour faire luire sur vous un rayon de | faveur divine, il se dévouait intérieurement à des rigueurs infinies, à des duretés intolérables. A vous donc toute la douceur, à lui toutes les amertumes; à vous les consolations, à lui les délaissements ; à vous la facilité , le pardon , la condescendance , à lui les foudres , à lui les tempêtes , et tout ce que peut inventer une colère inflexible et inexorable. Mes frères, c'est à ce prix que Jésus nous est indulgent. Pouvons-nous après cela arrêter les yeux sur les Irantés qu'il exerce , sans avoir le cœur pénétré de ce que lui coûtent nos crimes? Autant de grâces qu'il nous donne, autant de péchés qu’il nous remet, autant de fois qu'il nous dit, Je ne te condamnerai pas, et il nous le dit à chaque moment ; nous devons croire , mes frères , qu’l I étale autant de fois à nos yeux toutes les rigueurs de sa croix et toute l’horreur du Calvaire. Et comme à chaque moment son enfer devrait s’ouvrtr sous nos pieds, autant d’instants qu’il nous accorde pour prolonger le temps de la pénitence, autant nous dit-ll de fois : Vols, je ne te condamne pas, puisque je t’attends; je ne te ; condamne pas , puisque je t’invite ; je ne te con- | damne pas , puisque je te presse , et que je ne cesse detedire: Retourne, prévaricateur, et tu vivras; retournez, enfants perfides; retournez, épouses déloyales : - et pourquoi voulez-vous périr, maison
* d'Israël '? » Donc , mes frères , autant de moments que Jésus nous attend a la pénitence, autant de fois , non sa voix mortelle , mais ce qui est beaucoup davantage, sa bonté, sa miséricorde, sa patience déclarée, sou sang, sa grâce, son Saint-Esprit, nous disent au fond du cœur : Je ne te condamne pas ; va , et désormais ne pèche plus. Et tout cet excès de miséricordes, dont nous ressentons le fruit, nous rappelle aux rigueurs horribles qui en ont été la racine. Donc , à Jésus , A divin Jésus, que vos miséricordes sont pressantes I ah! dans le moment que je les ressens, je vois toutes vos piales se rouvrir, tout votre sang se déborder. Il faut pleurer du sang, pour le mêler avec celui que vos tendresses et mes duretés , que vos bontés et mes ingratitudes vous ont fait répandre.
Laissons-nous toucher, chrétiens, à cet excès de miséricorde, et apprenons aujourd’hui à voir toute l'horreur de nos crimes dans la grâce qui nous les remet. * Gardez-vous d'nflliger et con- « trister l'Esprit de Dieu : » Piolite cuntristure Spiritum sunclum '. Cette affliction ne marque pas tout l’injure qui est faite à sa sainteté par notre injustice, que !n violence que souffre son amour méprisé et sa bonne volonté frustrée par notre résistance opiniâtre. Affliger le Saint-Esprit , c'est-à-dire , l'amour de Dieu opérant en nous pour lui gagner nos cœurs par sa bonté. Il se mesure avec nous par les tendresses de son amour, par lesempressementsdesa miséricorde. Combien la dureté est-elle inhérente , si clic ne s'amollit pas, etc.
ABRÉGÉ