‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 166 sur 282 · SI! R NOS DISPOSITIONS · texte numérisé non relu

SI! R NOS DISPOSITIONS

temporels, le nécessaire, le superflu , l'extraordinaire. I,a subsistance , c'est le premier; l'abondance, c'est le second; la fortune éminente, c’est le troisième.

Mais c'est peu de les trouver dans notre évangile , si nous ne sommes soigneux d v chercher aussi quelque instruction importante pour servir de règle à notre conduite à l’égard de ces trois états; et en voici , messieurs , de très-importantes qu'il nous est aisé d'en tirer. Il y a trois vices à craindre ; à l'égard du nécessaire , l'empressement et l'inquiétude ; à l'égard du superflu , in dissipation et le luxe; à l'égard de la grandeur éminente, l'ambition désordonnée. Contre ces trois \ ices , messieurs , trois remèdes dans notre évangile. Le peuple, suivant Jésus nu désert sans aucun soin de sa nourriture, la reçoit néanmoins de sa providence ; voilà de quoi guérir notre inquiétude. Jésus-Christ ordoune à scs apôtres de ramasser soigneusement ce qui était de reste,

■ de peur, dit-il , qu'il ne périsse : ■ CoUigitc qua supi rave runtf mymentane pereanl ;etc est pour empêcher la dissipation. Enfln , |»ur éviter qu'on le fasse roi, il se retire seul dans la montagne : t'ugil iterum in mantem ipse sol us ; et voilà l'ambition modérée. Ainsi la suite de notre évangile nous avertit, roersieurs, de prendre garde de rechercher avec empressement le nécessaire, de dissiper inutilement le superflu, de désirer avec ambition, de désirer démesurément l'extraordinaire; c'est ce que contient notre évangile, et ce qui partagera ce discours.

PRFMIKK POINT.

Pour vous délivrer, ô enfants de Dieu ! de ces soins empressés qui vous iuquiètent touchant les nécessités de la vie , écoutez le Sauveur, qui vous dit lui-même que votre Père céleste y pourvoit, et qu'il ne veut pas qu'on s'en mette en peine.

• Ne soyez pas en trouble, dit-il, dans la crainte de

• n'avoir pas de quoi manger, ni de quoi boire,

• ni de quoi vous vêtir. Car il appartient aux - païens de chercher ces choses ; mais ponr vous, « vous avez au ciel un Perc très-bon et très-pré- « voyant, qui sait le besoin que vous en avez.

■ Cherchez donc premièrement le royaume de » Dieu, cherchez la véritable justice; et toutes « ces choses vous seront données comme par sur-

• croit. • Quœrite ergo primum regnum Dei et iustitiam ejus : et hacomnia adjieienturvobis '. Comme ces paroles du Fils de Dieu règlent la conduite du chrétien , pour ce qui regarde les soins de la vie, tàchous de les entendre dans le fond; et pour cela présupposons quelques vérités qui nous

• .1/40.1. VI, ai, 3J, 33.

en ouvriront l'intelligence. Je suppose premièrement que le dessein de notre Sau veur n'est pas de défendre un travail honnête, ni une prévoyance modérée ; lui-même avait dans sa compagnie un disciple qui gardait son petit trésor destiné pour la subsistance : saint Paul a travaillé de scs mains pour gagner sa vie, et n’a pas attendu que Dieu lui envoyât du pain par ses anges ; et enfin tout le genre humain ayant été condamné au travail , ensuite du péché du premier homme , ce n’est pas de cette sentence que le Sauveur nous est venu délivrer, c’est de la damnai ion éternelle. En effet, considérez ses paroles : ■ Ne vous inquiétez pas, « ne vous troublez pas : > Notile sollieiti esse ' : ” n’ayez pas l'esprit en suspens : » A 'otite in sublime tolli ’. Donc 11 n'empêche pas le travail , mais l'empressement et l’inquiétude. Il n'empêche pas une sage et prudente économie , mais des soins qui nous troublent et qui nous tourmentent. Et la raison , en un mot, messieurs, c'est qu’il veut bien établir la confiance, mais non pas autoriser l'oisiveté.

Je suppose premièrement , et ceci , messieurs , est très-important, que cc soin paternel de la Prov idenec ne regarde que le nécessaire , et non pas le surabondant ; je veux dire , si vous prétendez , délients du siècle , que la Providence div ine s'engage à fournir tous les jours à vos dépenses superflues, vous vous trompez, vous vous abusez, vous n'entendez pas l’Évangile. Mais le Sauveur n’assurc-t-il pas que Dieu pourvoira à nos besoius? Il est vrai, à vos besoins, mais non pas à vos vanités. Sa paroleyesttrès-expressc : - Votre ■ Père céleste, dit-il, sait que vous avez besoin » de ces choses : » Soit cnita Pater rester quia Itis omnibus indigetis \ Donc il se restreint dans le nécessaire, et il ne s’étend pas au superflu , et bien moins nu délicat ni au somptueux. Il soutient In vie, et non pas le luxe; il promet de soulager la nécessité ; mais il ne se charge pas d’entretenir la délicatesse. Dans une grande famine, don! Dieu affligea les Israélites sous le régne de l’impie Achob , - Va-t’en à Sarephta, dit-

- il à Ëlie; c'était une ville des Sidoniens; tu y

- trouveras une veuve à laquelle j'ai commande

« de te nourrir : » Va de in Sarephta Sidoniorum, cl manebis ibi ; prœcepi enim ibi mulieri vidtice ut passai te. Et que demandera-t-il à cette veuve? Da mihi paululum aqnœ in vase ut bibam : Donne-moi, dit-il uu peu d'eau; • et

ensuite : * Fais-moi cuire un petit pain sous la ■■ cendre , avec un peu de fariuc : » tac de ipsa farimda subeinericium pancm parvulum; et

1 Malts. TI, 31

1 Luc. XII, 3».

i Mallh. VI, 33.

A L’ÉGARD DES NÉCESSITES DE LA VIE

après : « Voici ce qu’a dit le Dieu d'Israël : » Hitc die il Dominus Jjeus Israël: Hydria farina non deficiet, née tecythus olci minuelur ' : « Je ne veux pas , dit le Seigneur, ni que la farine

- se diminue, ni que In mesure (l'huile dépérisse. » Du pain , de l'eau et de l'huile, voilà le festin du prophète. Et au chapitre dix-neuvième il envole un ange au même prophète , qui lui dit : • Lève-

- toi , et mange ; car il te reste à faire beaucoup

■ de chemin : » Surye, comede; grandis enim tibi restai via * . Le prophète regarde , et voit auprès de lui un pain et de l'eau : Respexit, et ecce ad caput suum snbeinericius panis , et vas aquœ >. Quoi I failalt-ii envoyerunange pour un si pauvre banquet? Oui, mes frères, ce banquet est digne de Dieu , parce qu’il juge digne de lui de soulager la nécessité, mais non pas d’entretenir la délicatesse, et que la première disposition qu’il faut apporter à sa table , c’est la sobriété et la tempérance.

Ne murmure donc pas en ton cœur en voyant les profusions de ces tables si délicates , ni la folle magnificence de ces ameublements somptueux : ne te plains pas que Dieu te maltraite en te refusant toutes ces délices. Mon cher frère, n'as-tu pas du pain? Il ne promet rien davantage. C'est du pain qu’il promet dans son évangile;

• c'est du pain qu’il veut qu’on lui demande, par-

• ce que c'est la seule chose nécessaire aux vrais

• fidèles : » Panempeti mandat, quodsolum Jidelibus ncccssarium est, dit Tertullien 4 : ■ et

• il nous montre par là, poursuit le même auteur,

• ce que les enfants doivent attendre de leur père : » Ostendit enim guid a pâtre filii expeetent. C’est-à-dire, si nous l’entendons, qu’il s’engage de leur donner, non ce qu’exige leur convoitise, mois ce qui est nécessaire pour leur subsistance. La raison, en un mot, messieurs, c’est que le corps est l’œuvre de Dieu , et la convoitise est l'œuvre du diable , qui l'a introduite par le péché. Comme notre corps est un édifice qu'il a lui-même bâti de sa main , il se charge volontiers de l’entretenir. Il veut bien soutenir en nous ce qu'il y a fait , mais non pas ce que le pécbé y a mis : tellement qu’il donne au corps ce qui lui suffit, mais il n’entreprend pas d'assouvir cette avidité démesurée de nos convoitises. ■ Autre- « ment, dit saint Augustin, au lieu de nous ren-

■ dre sobres et pieux, il nous rendrait avares et

• délicats; » il nous attacherait aux plaisirs du monde, desquels il est venu retirer nos cœurs; ilrenverscraitiui-méme son Évangile, en flattant

1 ni. a«j. xvn, t, 10, it, i».

■ Ibid. xi*. ?.

> im. o.

• O* Ornât, n* 0.

l'excès de notre luxe , l'intempérance de uos passions, et les autres excès : Nec nos pios faceret talis servitus , sed cupidos et avares '. Vous donc qui vous couliez en Notre-Seigneur et aux soins de sa providence, apprenez avant toutes choses à vous réduire simplement au pain-, c'est à dire, à vous contenter du nécessaire. Ah! direz-vous, que cela est dur! C’est l’Évangile; le Fils de Dieu n’a dit que cela, n’en attendez pas davantage : Soit enim Pater tester quia his omnibus indigetis • : « car votre Père sait que vous avez be-

• soin de toutes ces choses. •

Secondement ,àqui promet-il cette subsistance nécessaire? est-ce à tout le monde indifféremment, ou particulièrement à ses fidèles? Écoutez la décision par son évangile : Quœrite primum regnum liei * : « Cherchez d’abord le - royaume de Dieu ; ■ Il veut dire : Le royaume de Dieu est le principal , les biens temporels ne sont qu'un léger accessoire , et je ne promets cet accessoire qu’à celui qui recherchera ce principal , Quœrite primum. C’est pourquoi, dans l’Oraison dominicale, il ne nous permet de parler du pain qu’après avoir sanctifié son nom et demandé le royaume , pour vérifier cette parole : Cherchez premièrement le royaume ; c'est une remarque de Tertullien 4. Ainsi la vérité de cette promesse ne regarde que ses fidèles. Ce n'est pas que Je veuille dire qu'il refuse généralement aux pécheurs les biens temporels, lui • qui fait luire

* son soleil sur les bons et sur les mauvais , et « qui pleut sur les justes et sur les injustes 1 : • et pourquoi nourrit-il si soigneusement ce grand peuple qui le suit ? Mais , quoiqu’il donne beaucoup à ses ennemis, remarquez, s'ii vous plait, messieurs, qu’il ne s'engage qu'à ses serviteurs, Qualité primum regnum Dci : et la raison en est évidente, parce qu'il n’y a qu’eux qui soient ses enfants et qui composent sa famille : ils ont eherché le royaume, il leur a voulu ajouter le reste. Toi donc, mon frère /qui te plains sans cesse de la ruine de ta fortune et de la pauvreté de ta maison , mets la main sur ta conscience : as-tu cherché le royaume de Dieu ? as-tu fait ton affaire principale de sa vérité et de sa justice? N’as-tu pas au contraire employé tes biens, ou pour opprimer l’innocent , ou pour contenter tes mauvais désirs parles voluptés défendues? Dieu a maintenant retiré sa main, et te laisse dans l’indigence; ne murmure pas contre lui , ne dispute pas contre sa justice, tu n’as point de part à sa promesse.

1 Dt Civ. IM. IU>. i, cap. vm, t «11. col. s

1 Muttk. Tl, JJ.

* Ibid. 33.

* Dt Oral, b* 4.

* Matth. v, 43.

SUIl NOS DISPOSITIONS

Troisièmement , messieurs , et voici ecqu’il y a ! de plus important , ce n'est pas le dessein de notre Sauveur de donner même à ses fidèles une certitude infaillible de ne souffrir jamais aucune indigence. Lorsque Dieu irrité contre son peuple appelait la famine sur la terre, comme parte l'K- ] criture sainte : Vocavit Dominas fa ni rm super \ terrain 1 , pour désoler toutes les familles, nous ne lisons pas, chrétiens, que les justes fussent exempts de cette afltietion universelle: au contraire, vous avez vu le prophète Elle réduit à demander un morceau de pain; et saint Paul , racontant aux Corinthiens ses incroyables travaux , leur dit qu'il a souffert la fnim et la soif, et le

froid et la nudité : In Jarne etsiti infrigore

rt nuditate * : et le même , parlant aux Hébreux de ces fidèles serviteurs de Dieu dont le monde n’était pas digne , et dont la vertu était persécutée , nous les représente affligés , dans la pauvreté et dans la misère : Egentes, angustiati, afjUcti *. Par conséquent il est clair que Dieu ne promet pas à ses serviteurs qu'ils ne souffriront point de nécessité , puisque le contraire nous parait par taut d’exemples. Et en effet, si nous entendons toute la suite de l'évangile, il nous est aisé de connattre que ce n'est pas assez au Sauveur de nous détacher simplement de l'agréable et du superflu , comme je vous disais touta l'heure, mais qu'il nous veut mettre encore au-dessus de ce que le monde estime le plus nécessaire. Car il ne nous prêche pas seulement le mépris du luxe et des vanités , mais encore de la santé et de la vie. C'est pourquoi Tcrtullien a dit que la foi ne connaît point de nécessité : Non ailmittit status fidei nécessitâtes 4. Si elle ne craint pas la mort, combien moins la faim? « Si elle méprise In vie,

- combien plus le vivre? * Didicil non respicere vilain, i/uanto mugis victum s? II importe peu a un chrétien de mourir de faim ou de maladie, par ta violence ou par la disette. • Ce genre de ■ mort, dit Tertullteo , ne lui doit pas être plus * terrible que les autres : * Scit famem non minus sUri conte mnendam esse propter Deum , quant omne mortis genus 6 : pourvu qu’il meure en Noire-Seigneur, toute manière de mourir lui est glorieuse ; l'épée nu la Tamine , tout lui est égal , et ce dernier genre de mort ne doit pas être plus terrible que tous les autres.

Ne craignons donc pas d'avouer que les plus fidèles serv iteurs peuvent être exposes à mourir de fuim ; et s'il est ainsi , chrétiens, ce serait une

1 ft. Civ, Ifl. TV. Rej. nu, i.

1 II. Cor. il, 37.

* Hebr. XI, 37.

* De Coron. n" 1 1

’ De Mol. n" 11.

* llill.

erreur de eroiie que ce fût l'intention de notre Sauveur de les garantir de cette mort plulût que des autres. Mais pourquoi donc leur a-t-il promis qu'en cherchant soigneusement son royaume, toutes les autres choses leur seront données? ses paroles sont-elles douteuses? sa promesse est-elle incertaine? A Dieu ne plaise qu'il soit ainsi! mais voici ce qu'il faut entendre : nous sommes enfin arrivés au fond de l’affuirc. Donnez-moi de nouveau vos attentions.

Comme il yaen l'homme deux sortes de biens , le bien de l'ûmc et le bien du corps, aussi il y a deux genres de promesses que je remarque dans l'Évangile : les unes essentielles et fondamentales , qui regardent le bien de l'âme, qui est le premier ; les autres accessoires et accidentelles , qui regardent le bien du corps, qui est le second. Si vous faites bien , vous aurez la vie , vous posséderez le royaume ; c'est la promesse fondamentale, qui regarde le bien de l'âme, qui est le bien essentiel de l'homme. Si vous cherchez le royaume , toutes lesautresehoses vous seront données ; c'est la promesse accidentelle qui considère le bien du corps. Ces promesses essentielles s'accomplissent pour elles-mêmes, et l'exécution n’en manquo jamais; mais le corps n'ayant été formé que [tour l'âme, qui ne voit que les promesses qui lui I sont faites doivent être nécessairement rapportées 1 ailleurs? « Cherchez le royaume , dit le tllsde Dieu, • et toutes les autres choses vous seront données : • entendez par rapport à ce royaume , et par ordre à cette fin principale. Ainsi notre Père céleste voyant dans les conseils de sa providence ce qui est utile au salut de l'âme, il est de sa bonté paternelle de nous donner ou de nous ûter les biens temporels par ordre i cette fin principale , avec la même conduite qu’un médecin sage et charitable dispense la nourriture â son malade , la donnant ou la refusant , selon que la santé le demande. Ahl si nous avions bien compris cette vérité, que nos esprits seraient en repos , et que nous aurions peu d'empressement pour ce qui nous semble le plus nécessaire !

Pour n’être point avare , il ne suffit pas de n’avoir pas d’ambition pour le superflu , il ne faut point d'empressement pour le nécessaire : autrement le superflu même prend le visage du nécessaire, àcause de l'instabilité des choses humaines , qui fait qu'il nous parait qu'on ne peut jamais avoir assez d’appui. C’est pourquoi l'avarice amasse de tous cfttés , [ semblable à ] cette statue de Nabuchodonosor qui était d’argile, de fer, d'airain , d'or; ex testa, ferro, .rre, nuro' : tout lui est bon, depuis la matière la plus précieuse jusqu’à la plus vile et la plus abjecte. Pour ne

A L’ÉGARD DES NÉCESSITÉS DE LA VIE

point adorer cette statue , Il faut s'exposer à la fournaise : pour ne point sacrifier à l’avarice ,

H faut se résoudre une fois à ne pas craindre la pauvreté , à n’avoir point d’empressement pour te nécessaire.

Ouvrez les yeux , ô enfants d’Adam ; c’est Jésus-Christ qui nous exhorte par cet admirable discours que nous lisons en saint Matthieu , chapitre sixième, et en saint Luc, chapitre douzième, dont je vous vais donner une paraphrase : ouvrez donc les yeux , ô mortels ! contemplez le ciel et la terre et la sage économie de cet univers : est-il rien de- mieux entendu que cet édifice ? est-il rien de mieux pourvu que cette famille? est-il rten de mieux gouverné que cet empire? Ce grand Dieu qui construit le monde , et qui n’y a rien fait qui ne soit très-bon, a fuit néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Il a fait les corps célestes, qui sont immortels; il a fait les terrestres, qui sont périssables. Il a fait des animaux admirables parleur grandeur; il a fait les Insectes et les oiseaux, qui paraissent méprisables par leur petitesse. Il a fuit ces grands arbres des forêts qui subsistent des siècles entiers ; il a fait les fleurs des champs , qui se pussent du matin au soir. 11 y n de l’inégalité dans scs créatures, parce que cette même bonté qui a donné l'être aux plus nobles, ne l’a pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites , sa providence se répand partout ; elle nourrit les petits oiseaux, qui l’invoquent dès le matin par la mélodie de leur chant: et ces (leurs dont la beauté est si tôt flétrie, elle les pare si superbement durant ce petit moment de leur vie, que Salomon dans toute sa gloire n’a rien de comparable àcet ornement. Si ses soins s'étendent si loin, vous hommes qu’il a faits à son image, qu’il a éclairés de sa connaissance, qu’il a appelés à son royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie? Est-ce que sa puissance n’y suffira pas? mais son fonds est infini et inépuisable : cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes. Est-ce que sa bonté n’y pense pas? mais les moindres créatures sentent ses effets.

Qucsivous les voulez connaitrcen vous-mêmes, regardez le corps qu'il vous a formé, et la vie qu'il vous a donnée. Combien d’organes a-t-il fabriqués, combien de machines a-t-il inventées, romblen de veines et d’artères a-t-il disposées pour porter et distribuer la nourriture aux parties du corps les plus éloignées? Et croirez- vous après cela qu’il vous la refiisc? apprenez de l’anatomie combien de défenses il a mises au-devant du coeur et combien autour du cerveau ; de combien de tuniques et de pellicules il a revêtu les nerfs et I les muscles , avec quel art et quelle industrie il I

vous n formé cette peau qui couvre si bien le dedans du corps , et qui lui sert comme d’un rempart ou comme d’un étui pour le conserver. Et après une telle libéralité , vous croirez qu’il vous épargnera quatre aunes d’étoffe pour vous mettre à couvert du froid et des injures de l’air! Ne voyez-vous pas manifestement que ne manquant ni de bonté ni de paissance , s’il vous laisse quelquefois souffrir, c’est pour quelque raison plus haute? C’est un père qui ehêtie ses enfants, un capitaine qui exerce ses soldats , un sage médecin qui ménage les forces de son malade.

Cherchez donc sa vérité et sa justice , cherchez le royaume qu’il vous prépare , et soyez assurés sur sa parole que tout le reste vous sera donné, s’il est nécessaire; et s'il ne vous est pas donné, donc il n’était pas necessaire. O consolation des fidèles ! parmi tant de besoins de la vie humaine, parmi tant de misères qui nous accablent , dussent toutes les villes être ruinées et tous les États renversés, mon établissement est certain ; etjo suis assuré sur la foi d’un Dieu , ou que jamais je ne souffrirai de nécessité, ou que je ne ferai jamais aucune perte qu’un plus grand bien ne In récompense. Ainsi je puis avoir de la prévoyance , je puis avoir de l'économie, pourvu qu'elle soit juste et modérée, mais du trouble, de l’inquiétude, si j’en ni, je suis infidèle.

Admirez, ô enfants de Dieu, la conduite de votre père 1 je ne me lasse point de vous en parler, et cette vérité est trop belle pour croire que vous vous lassiez de l’entendre. Voyez les degrés merveilleux par lesquels il vous conduit insensiblement à cette haute tranquillité d’éme que nul accident de la fortune ne puisse ébranler. (I voit nos désirs épanchés dans le soin des biens superflus, il les restreint premièrement dans le nécessaire. Ah ! que de soins retranchés, que d’inquiétudes calmées ! Qu’il est aisé de se contenter lorsqu'on se réduit simplement è ce que la nature demande! elle est si sobre et si tempérée I Étant réduit à ce nécessaire, il nous montre quelque chose de plus nécessaire, son royaume, sa vie, sa félicité; il détourne parce moyen notre espritdc cette forte application qui nous inquiète pour la conservation de cette vie. N'en faites pas , dit-it, un soin capital, regardez-Ia comme un accessoire, et aspirez au bien immuable que je vous destine : Quarite primum regnum Dci. Enfin nous ayant menés il ce point, nous ayant ouvert le chemin à ce royaume de félicité, il rompt en un moment toutes nos chaînes, il termine toutes nos craintes. • Ne craignez pas , ne craignez pas , petit trou- « peau, parce qu’il a plu à votre Père céleste de

i ■ vous donner le royaume '. ■ Vendez tout, ne

I ’ Luc. zu, 32.

SUU NOS DISPOSITIONS

tous laissez rien ; persuadez-vous fortement qu'il n’y a qu’une chose qui soit nécessaire : Porro untim est necessarium Commencez à compter cette vie mortelle parmi les biens superflus. Méprisez tout , abandonnez tout , et n’aimez plus que le bien qui ne se peut perdre. C’est ainsi qu’il nous avance a la perfection , c’est ainsi qu'il nous ouvre peu à peu les yeux pour découvrir clairement cette vérité importante que je viens de dire et que j’ai apprise de saint Augustin , qui nous enseigne ■ que cette vie même tout entière doit - être comptée parmi les choses superflues, par ■ ceux qui pensent qu’il y a pour eux une autre • vie. • Etiam ista vittf, rogitanlibus aliam vitam, ista, inqrntn, rita inter superflua drputnnda est'.

io vous ai appris, âmes fldeles, à mépriser les biens superflus ; méprisez donc aussi votre vie ; car elle vous est superflue , puisque vous en attendez une meilleure. Je n’avais qu'un héritage, on me l’a brûlé; ah! l'on m’dte le pain des mains. Mais j’en ai un autre aussi riche , vous ne perdez rien que de superflu. Donc si nous pensons à l'élernité ; toutes choses seront superflues. Mon logement est tombé par terre ; j ai une autre maison dans le ciel qui n’est pas bâtie de. main d’hommes, dont la durée est éternelle : Ædifieationem ex Deo habemus, domum non manqfactam , ceternam in colis3. La perte de ce procès ôte le pain à vous et â vos enfants : courage , mon frère , il vous reste encore cette nourriture immortelle qui est promise dans l’Évangile à ceux qui ont faim de la justice; ah! ils seront rassasiés éternellement, IAche et incrédule : pourquoi dites-vous que vous avez perdu tous vos biens par la violence de ce méchant homipe, ou par l’infidélité de ce faux ami? Vous dites que vous n'avez pins de ressource, que votre fortune est ruinée de fond en comble ; vous à qui il reste encore un royaume florissant , riche, glorieux, abondant en toutes sortes de biens, qu’il a plu à votre Père de vous donner : Complacuit Patri veslro tiare vobis regnum. Mes frères, entendez-vous ces promesses? Entendraije encore ces lâches paroles : Ah ! si je quitte ce métier infâme , ces affaires dangereuses dont vous me parlez , je n'aurai plus de quoi vivre. Écoutez Tertullien qui vous répond : « Eh quoi donc ! mon « and, est-il nécessaire que tu vives? Qu'as-tu « affaire de Dieu, si tu ne te règles que sur tes • propres lois? > A on habeo aliud quo vivant ? i'ivere ergo habes? quid tibi cum Deo est a luis legibus*7 Sachez aujourd’hui, chrétiens, que

* Lue. x , 42.

T Scrm. un, n* 14, t. T, col. 38î».

» II. Car. ▼ , I.

* Pt Idof. n* b.

c’est un article de notre foi , ou que Dieu y pourvoira par une autre vole, ou que s'il vous laisse manquer de biens temporels, il vous récompensera par de plus grands dons. Après cela , quel aveuglement de s'empresser pour le nécessaire!' Mais passons â l’autre partie , et parlons de l'usage du superflu.

szcotfD porsT.

« Recueillez les restes, dit le Fils de Dieu , et « ne souffrez pas qu'ils se perdent, - c'est-à-dire , recueillez votre superflu , ne le dissipez pas en le prodiguant à vos convoitises; mais soyez soigneux de le conserver, en le distribuant par vos aumônes. Il m'est bien aisé de montrer que vous dissipez vainement tout ce que vous donnez à la convoitise. Pour cela je pourrai vous représenter, mes frères, que > la ligure de ce monde passe, et sa • convoitise'. > Donc tout ce que vous lui donnez se )>asse avec elle , et donc tout ce grand appareil, toutes ces dépenses prodigieuses, tout cela est perdu inutilement. • Celui qui dans le temps est « si opulent, viendra pauvre et vidcà l'éternité: - Quem temporalitas habuil divitem, tnendicum sempiternitas possidebit'. Je pourrais encore ajouter que, sans sortir de l'ordre de la nature, il est clair que ce qu'on lui donne au delà des lwrnes qui lui sont prescrites, non-seulement ne lui sert de rien, mois encore ordinairement lui est à charge. Un exemple de l'Écriture : Dieu avait marqué aux Israélites une certaine mesure pour prendre la manne ; tout ce que i'avidlté entassait au-dessus se trouvait le matin changé en vers3. Pour nous apprendre, mes frères, que de se vouloir remplir par-dessus la juste mesure ce n’est pas amasser, mais perdre et dissiper entièrement. En vain t'es-tu soûlé à cette table , tu as pris, ditsaintChrysostômc‘, plus de pourriture, et non pas plus de substance ni plus d'aliment : la nature connaît ses bornes , et tout le reste la surcharge. Izi simplicité de ce logis sufflsait pour te mettre à couvert ; toute cette pompe, que l’ambition y u ajoutée , ne sert plus de rien à la nature ; tout cela est perdu pour elle , ce n’est plus qu'un amusement et un vain spectacle des yeux. Je laisse , messieurs , toutes ces pensées , et voici à quoi je m'arrête.

Il n'y a rien qui soit plus perdu que ce quo vous employez à contenter un insatiable. Or telle est votre convoitise : c'est un gouffre toujours ouvert, qui ne dit jamais : . C'est assez5; » plus vous jetez dedans , plus il se dilate ; tout ce quo

1 I. Jooh. H, 17.

1 S. Petr. Chrytol. Senti. CUV, dt FiUic. img.

» F.rod. XVI, 16, 18, 20.

* In Eplst. ad H<ebr. Homil. XXIX, t XB, p. 274, 277.

‘ Pro r.

A L’EGARD DES NÉCESSITÉS DE LA VIE

rnus lui donnez, ne fait qu'irriter ses désirs. Ii n'est donc rien qui soit plus perdu que ce que vous jetez dans cet abîme ; il n’est rien de plus perdu que ce que vous donnez pour la contenter, puisque jamais elle ne se comenle. C’est ce qu'il nous faut méditer. Je vous prie, messieurs, de me suivre pendant que je m’en vais vous représenter la prodigieuse dissipation que fait l’excès de nos convoitises.

La première chose qui nous fait connaître son avidité Infinie , c’est qu’elle compte pour rien tout le nécessaire. Cela est trop commun , et par conséquent ne la touche pas. Il est venu dans le monde une certaine bienséance imaginaire, qui nous a imposé de nouvelles lois, qui nous a fait de nouvelles nécessités que la nature ne connaissait pas. De là, messieurs, il est arrivé, le croirez -vous, si je vous le dis? ô dérèglement des choses humaines ! de là , dis-je, il est arrivé qu’on peut être pauvre sans manquer de rien. Je n'ai ni faim ni soif, je suis chauffé et vêtu , et avec tout cela je puis être pauvre, parce que la prétendue bienséance a trouvé que la nature, qui d’elle-même est sobre et modeste, n’avait pas le sentiment assez délicat ; elle a raffiné par-dessus son goût ; il lui n plu qu'on pùtêtre pauvre sans que la nature souffrit , et que la pauvreté filt opposée non plus a la jouissance des biens nécessaires , mais à la délicatesse et au luxe; tant le droit usage des choses est perverti parmi nous. Bien plus, elle méprise si fort la nature, et ses sentiments la touchent si peu, qu’elle la force de s'incommoderallnqne la curiosité soit satisfaite dans ces habits superbes, que vous faites faire si étroits, afin qu’on admire votre belle taille, que vous chargez de tant de richesses , pour étaler aux yeux toute votre pompe.

Peut-on vous demander, mesdames? Conscienliant tuam perrogabo ; « Oui , je \ ouï le demande, « dit Tertulllcn , lequel cst-ce que vous sentez le ■ premier, que vous soyez serrées ou vêtues , que « vous soyez chargées ou couvertes? ■ Conscienliam tuam perrogabo, guitl le prias in toga sent ins indutum , anne onuslum''! Quelle extravagance, dit le même auteur, de s’habiller d'un fardeau I Dominent sarcina vestire , et d’accabler le corps , le faire gémir sous le poids que lui impose une propreté affectée , nlln de contenter la curiosité. Je m’étonnerais de ces excès, si ses emportements n’allaient bien plus loin.

Je vous ai dit, messieurs, que la convoitise raffine sur la nature , cela n’est rien pour elle , elle va tous les jours se subtilisant elle-même, et raffinant sur sa propre délicatesse. Tout ce qu'elle voit de rare, elle le désire , et n'épargne rien pour l'avoir ; aussitôt qu'elle le possède , elle le méprise ,

* De Pallia, d* 5.

et elle s'abandonne à d’autres désirs Aussitôt que J’on voit paraître quelque rareté étrangère , tout le monde s’empresse, tout le monde y court. Quand le soin des marchands ou l'adresse des ouvriers l’a rendu commun , on n’en veut plus , parce qu'il n'est plus rare; il n'est plus beau, parce qu'il n’est plus cher. C'est pourquoi, dit Tertullien , voici une belle parole : la curiosité immodérée augmente sans mesure le prix des choses , pour s'exciter elle-même : Pretia rebus infiammavit ut se quoque accenderet ' . C’est-à-dire, elle y met la cherté par l'empressement de les avoir, parce qu'elle ne les estime que lorsqu'elles sont hors de prix , et commence à les mépriser quand on les peut avoir facilement. O gouffre de la convoitise, jamais ne seras-tu rempli? jusques a quand ouvriras-tu tes vastes abimes pour engloutir tout le bien des pauvres, qui est le superflu des riches? Mes frères, n'attendez pas qu elle se contente; tout ce qu’on lui donne ne fait que l’irriter davantage; comme ceux qui aiment le vin excessivement se plaisent à exciter la soif en euxmêmes par le sel , par le poivre et par le haut goût ; ainsi nous attisons volontairement le feu toujours dévorant de la convoitise, pour faire naître sans fin de nouveaux désirs. De cette sorte elle s'accroît sans mesure, c'est un gouffre qui n’u point de fond ; et j’ai eu raison de vous dire que vous dissipez inutilement tout ce que vous employez à la satisfaire.

Tels sont les excès de la convoitise, qui dissipe non-seulement tout le superflu, mais qui est capable d'absorber tout le nécessaire. Pour arrêter ces excès, il nous faut considérer, chrétiens, un beau mot de Tertullien : Casligando et caslrtmdo sweulo emdimur a Domino’ : Dieu nous a appelés nu christianisme, pourquoi? pour modérer les excès du siècle, et retrancher ses superfluités. C'est pourquoi dés le premier pas il nous fait renoncer aux pompes du monde; il nous, apprend que nous sommes morts et ensevelis avec Jésus-Christ. Donc loin de uous tout ce qui éclate : Dieu veut que nous soyons revêtus comme d’un deuil spirituel , par la mortification chrétienne. Bien loin de nous permettre de soupirer après les délices , ii nous instruit , mes frères , à ne demander que du pain , à nous réduire dans le nécessaire. C’estainsl que les chrétiens devraient vivre; telle est, messieurs, leur vocation : Casligando sœculo.

Mais , 6 désordre de nos moeurs ! ô simplicité mal observée ! qui de nous fait à Dieu cette prière dans l’esprit du christianisme : Seigneur , donnezmoi du pain, accordez-moi le nécessaire? Les

' De cuit. fœm. lib. i , na ».

1 Uni. Ub. il, IT ».

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