VÉRITÉ. SU
partout ce qu'elle a déjù détruit dans nos cœurs , et les effets lo font bien connaître. Si vous haïssez quelqu'un , aussitôt sa présence blesse votre vue ; tout ce qui vient de sa part vous fait soulever le cœur : se trouver avec lui dans le même lieu vous parait une rencontre funeste. Au milieu de ces mouvements si vous ne réprimez votre cœur, il vous dira , chrétiens, que ce qu’il n‘a pu souffrir en soi-même , il ne le peut non plus souffrir nulle part ; qu’il n'y a bien qu'il ne lui ôtât après lui avoir ôté son affection ; qu'il voudrait être défait sans réserve aucune de cet objet odieux : c’est l’intention secrète de la haine. C’est pourquoi l’apôtre saint Jean a raison de dire qu'elle est toujours homicide.
Mais appliquons ceci maintenant A la conduite des pécheurs. Ils haïssent la loi de Dieu et sa vérité : qui doute qu'ils ne ta haïssent, puisqu'ils ne lui veulent donner aucune place dans leurs mœurs? Mais l'ayant ainsi détruite en eux-mêmes, ils voudraient la pouvoir détruire jusque dans sa source : Dum esse votunt malt, nolunt esse verilatem qua damnantur mati • : * Comme « ils ne veulent point être justes, ils voudraient « que la vérité ne fût pas ; parce qu’elle condamne « les injustes. ■ Et ensuite on ne peut douter qu'ils ne veuillent , autant qu’ils peuvent , abolir la loi dont l’autorité les menace , et dont la vérité les condamne.
C'est ce que Moïse nous fit connaître par une excellente figure, lorsqu’il descendait de la montagne où Dieu lui avait parlé face A face. Il avait en ses mains les tables sacrées, où la loi de Dieu était gravée; tables vraiment vénérables, et sur lesquelles la main de Dieu et les caractères de son doigt tout-puissant se voyaient tout récents encore. Toutefois entendant les cris et voyant les danses des Israélites qui couraient après le veau d’or, il les jette A terre et les brise : Vidit vttulum et ehoros, iratusque valde, projecit de manu tabulas, et eonfregit eas * : une sainte indignation lui fait jeter et rompre les tables. Que veut dire ce grand législateur? Je ne m’étonne pas , chrétiens , que sa juste colère se soit élevée contre ce peuple idolâtre pour le faire périr par le glaive ; mais qu'avaient mérité ces tables augustes , gravées de la main de Dieu , pour obliger Moïse A les mettre eu pièces? Tout ceci se fait en figure , et s'accomplit pour notre Instruction. Il n voulu nous représenter ce que ce peuple faisait alors : il brise les tables de la loi de Dieu , pour montrer que dans l’intention des pécheurs la loi est détruite et anéantie. Quoique le peuple ne pèche que contre un chef de la loi , qui défendait d’n-
1 s. Aug. in Jaan. Tr. xc, I. 01 , part. Il , 00t. 7SI.
’ Exod. xxxll, 10.
SlIB LE RESPECT
dorer les idoles , il casse ensemble toutes les deux | tables; parce que nous apprenons de l’oracle que j
• quiconque pèelie eu un seul article, viole l’au-
• torité de tous les autres ,• et abolit autant qu’il peut la loi tout entière : il en est de même de l’Evangile, de l'unité du corps de Jésus-Christ et de toute sa doctrine.
Mais l’audace du pécheur n’entreprend pas seulement de détruire les tables inanimées, qui sont comme des extraits de la loi divine; il en veut à l'original , je veux dire à cette équité et à cette vérité primitive qui réside dans le sein de Dieu, et qui est la règle immuable et étemelle de tout ce qui se meut dans le temps : c’est-à-dire, qu'il en veut à Dieu , qui est lui-méme sa vérité et sa justice. • L’insensé a dit dans son cœur : Il . n'y a point de Dieu \ - Il l’a dit en son cœur, dit le saint prophète ; il a dit non ce qu’il pense , mais ce qu'il désire; il n'a pas démenti sa connaissance, mais il a confessé son crime, son attentat. Il voudrait qu'il n'y eût point de Dieu, parce qu'il voudrait qu'il n’y eût point de loi ni de vérité. Et afin que nous comprenions que tel est son secret désir, Dieu a permis qu’il se soit enfin découvert sur la personne de son Fils. Les méchants l’ont crucifié; et si vous voulez savoir pour quelle raison, qu'il vous le dise lui-même :
- Vous voulez me tuer, dit-il , parce que mon dis- ■ cours ne prend point en vous 1 ; • c'est-à-dire , si nous l'entendons , parce que vous haïssez ma vérité sainte ; parce que la rejetant de vos mœurs , partout où elle vous parait elle vous choque : et partout où elle vous choque, vous voudriez pouvoir la détruire.
Peusons-nous bien, A pécheurs, sur qui nous mettons la main lorsque nous chassons de notre Ame et que nous bannissons de notre vie la règle de la vérité? Nous crucifions Jésus-Christ encore une fois ; il nous dit aussi bien qu’aux Juifs : Quœritis me interfteere, quia scrmo meus non capit in volris : • Vous voulez me tuer parce que « mon discours ne prend point en vous ; * car quiconque hait la vérité et les lois immuables qu'elle nous donne, il tuespirituellement lajustice et In sagesse éternelle qui est venue nous les apprendre : et ainsi se revêtant d'un esprit de Juif, il doit penser avec tremblement que son cœur n'est pas éloigné de se laisser aller à la cabale sacrilège qui l'a mis en croix. Folle et téméraire entreprise du pécheur, qui entreprend sur l'être de son auteur même , par l'aversiou qu’il a pour la vérité ! Gladius eorum intrel in corda ipsorum , et areus eorum confringatur ' : * Que son glaive lui
' Jac. h» lo.
1 Pt. Ul, 1.
* Joan. viii , 37.
• Pt. mri, 10.
■ perce le cœur, et que son arc soit brisé. » Deux sortes d’armes dans les mains du pécheur : un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près. La première arme se rompt , et est inutile ; la seconde a son effet , maiscontre lui-même. Il tire de loin, chrétiens, il tire contre Dieu ; et non-seulement les coups n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Mais ce n'est pas assez que son arc se brise , que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur , et que, pour avoir tiré de loin contre Dieu , il se donne lui-même un coup sans remède. Ainsi son entreprise retombe sur lui , il met son Ame en pièces par l’effort téméraire qu'il fait contre Dieu ; et pendant qu'il pense détruire la loi, il se trouve qu'il n'a de force que contre son Ame. Mais revenons à notre sujet, et continuons de suivre la piste de l'aversion que nous avons pour la vérité et pour scs règles invariables.
Vous avez vu, chrétiens, que le pécheur les détruit, tout autant qu'il peut; non-seulement dans la loi et dans l’Évangile qui en sont, vous avons-nous dit, de fidèles copies, mais encore dans le sein de Dieu où elles sont écrites en original. Il voit qu'il est impossible : « Je suis Dieu ,
• dit ie Seigneur, et ne change point ' : • quoi que l'homme puisse attenter, ce qu'a prononcé sa divine bouche est fixe et Invariable; ni le temps ni la coutume ne prescrivent point contre l'Évangile : Jésus Christus heri et ho die , ipse et in sœcula ■ : • Jésus-Christ était hier, il estaujour- . d’hui , et il sera le même dans tous les siècles : > il ne faut donc pas espérer que la loi de Dieu se puisse détruire. Que feront ici les pécheurs toujours poussés secrètement de cette haine secrète de la vérité qui les condamne? Ce qu’ils ne peuvent corrompre, ils l’altèrent ; ce qu’ils ne peuvent abolir, ils le détournent, ils te mêlent, Ils le falsifient , ils tâchent de l'éluder par de vaines subtilités. Et de quelle sorte, messieurs? en formant des doutes et des incidents , en réduisant l'Evangile A des questions artificieuses qui ne servent qu'à faire perdre , parmi des détours infinis , la trace toute droite de la vérité. Car ces pécheurs subtils et ingénieux , qui tournent de tous cAtés l'Évangile , qui trouvent des raisons de douter sur l'exécution de tous ses préceptes , qui fatiguent les casuistes par leurs consultations infinies , ne travaillent qu'à envelopper la règle des mœurs. Ce sont des hommes , dit saint Augustin , « qui se tourmentent beaucoup pour ne « trouver pas ce qu'ils cherchent : • nihil laborant nisi non inverti re quod quœrunti : ou plutôt co
1 Ma lac h. ni, <|.
5 Hrbr. xiil, 8.
1 De Cru. conl. Munich, lib. Il, cap. Il, .1, co). CM.
Dl' A LA VEltlTÉ.
sont ceux dont parle l'npMre , qui n'out jamais de maximes fixes ui de conduite certaine, • qui
- apprennent toujours , et qui n’arrivent jamais à
- la science de la vérité, » semper discentes , et nunquam adseicnUam veritatis pervenientes'.
Ce n’est pas ainsi , chrétiens , que doivent être les enfauts de Dieu. A Dieu ne plaise que nous croyions que la doctrine chrétienne soit toute en doutes et en questions I l’Évangile nous a donne quelques principes, Jésus-Christ nous a appris quelque, chose : qu’il puisse se rencontrer quelquefois des difficultés extraordinaires , je ne m’y veux pas opposer; mais je ne crains point d’assurer que, pour bien régler notre conscience sur la plupart des devoirs du christianisme, In simplicité et la bonne foi sont de grands docteurs : ils laissent peu de choses iudécises. Par la grâce de Dieu , messieurs , la vie pieuse et chrétienne ne dépend pas des subtilités , ni des belles inventions de l’esprit humain : pour savoir vivre selon Dieucnsimplicité, lechrétienn'a pas besoin d’une grande étude , ni d'un grand appareil de littérature : * Peu de choses lui suffisent, ditTrrtul-
• lien, pour connaître de la vérité autant qu’il lui
• en faut pour se conduire :• Chrisliuno paucis ad scienliam veritatis opus est >.
Qui nous a donc produit tant de doutes, tant de fausses subtilités , tant de dangereux adoucissements sur la doctrine des mœurs; si ce n’est que nous voulons tromper ou être trompés? Ces deux excellents docteurs auxquels je vous renvoyais , la simplicité et la bonne foi, donnent des décisions trop formelles pour notre conduite. Ainsi nous pouvons dire avec certitude que la vérité est en nous ; mais si nous ne l’avons pas épargnée en Dieu qui en est l’original , il ne faut pas s'étonner que nous la violions en nos rœurs , ni que nous tâchions d’effacer les extraits que Dieu même en a imprimés au fond de nos consciences.
Or il faut ici remarquer qu’il y a cette différence entre ces deux attentats : que dans ! effort que nous faisons contre Dieu et contre sa vérité considérée en elle-même, nous nous perdonstout seuls; et que cette vérité primitive et originale demeure toujours ce quelle est, toujours entière et inviolable. Mais il n’en est pas de la sorte de la vérité qui est inhérente en nous ; laquelle étant à notre portée , et pour ainsi dire socs nos mains, nous pouvons aussi pour notre malheur la corrompre et l’obscurcir, et même l’éteindre tout à fait. Alors qui pourrait penser dansquelles ténèbres et dans quellehorrcur nous v ivons! Non, le soleil éteint tout à coup ne jetterait pas la nature étonnée dans un état plus horrible qu’est
' Il 77m. ni, 7.
* Dr 4mm. n® 2.