‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 182 sur 282 · BO<MI7T. — T. II · texte numérisé non relu

BO<MI7T. — T. II

celui d’une malheureuse âme ou la vérité est éteiute. Mais , mes frères , il nous faut entendre par quels degrés nous tombons dans cet abhne , et quel est le progrès d'un si grand mal.

DEUXIÈUE POINT.

La première atteinte que nous donnons a la vérité résidante en nous, c'est que nous ne rentrons point en nous-mêmes pour faire réficxiun sur la connaissance quelle nous inspire;d’où s'ensuit ce malheur extrême, qu'elle n’éclaire non plus notre esprit que si nous l’ignorions tout a fait : Et non rogavimusfaciem tuam, Domine Deux noslrr, ut revcrlcrcmur ab iniquitatibus nostris et cogitaremus veritatem tuam ■ : - Ht « nous ne nous sommes point présentés devant vo- « tre face pourvous prier, ô Seigneur notre Dieu,

■ nous retirant de nos iniquités et nous appliquant

■ à la connaissance de votre vérité. » Nous plaignons, et avec raison , tant de peuples infidèles qui neeonuaissent pas la vérité;maisje ne crains point de vous soutenir que nous n’en sommes pas plus [avancés], pour en avoir la connaissance : car il est très-indubitable que noire âme n'est illuminée que par la réilexion ; nous l'éprouvons tous les jours. Ce n’est pas assez de savoir les choses et de lesavoir cachées dans la mémoire ; si elles ne sont pas présentes à l’esprit , nous n’en demeurons pas moins dans les ténèbres, et celte connaissance ue les dissipe point. Si les vérités de pratique ne sont souvent rcmeuées , souvent amenées â notre vue, elles perdent l'habitude de se présenter, et cessent par conséquent d’éclairer : nous marchons également dans l’obscurité, soit que la lumière disparaisse, soit que nous fermions les yeux. Ainsi comme euchantés par nos plaisirs ou détournés par nos affaires, nous négligeonsde rappeler en notre mémoire les vérités du salut ,et la foi est en nous inutilement; toutes ses lumières se perdent, parce qu’elles netrouvent pas les yeux ouverts ni les esprits attentifs : Kescicruntnequeintctlexerunt ; obliti sunt ne videant oculi eorum, et ne intelligant corde suo : non recogitant in mente suo , neque cognoseuut , neque sentiunt * : - Us ne connaissent rien ; « ils ne comprennent rien ; ils sont tellement

■ rouverts de bouc, que leurs yeux ne voient point

■ et que leur cœur n’entend point : nul d'entre eux ■ne rentre en sol-même, nul n’a ni connaissance > ni intelligence. ■ Lumen ocutorum mcorum, et ipsum non est mecum 3 : . La lumière même de mes yeux n'est plus avec moi [ dit David]; ■ ce n est pas une lumière étrangère, c'est la lumière

1 Don. IX , 13.

* h. XUT. IB. 19.

* l*B. XXXXII, II.

SUR LE RESPECT

de ses yeux qui l'a tout à fait abandonné , parce qu'il n'y faisait pas de réflexion, parce qu'il ne sait pas même ce qu'il doit penser, parce que faute de penser à ce qu'il sait, il est dans le même état que s’il ne le savait pas. Le prophète Jérémie a raison de dire que * toute la terre est désolée , il * cause qu’il n’y a personne qui pense ni qui réfléchisse. ■ Desotatione desolala est omtiis terra, quia nullus est qui rccogitet corde

En effet, chrétiens, que peut-on jamais penser de plus funeste ! Les gentils , qui ne connaissent pas Dieu , périssent dans leur ignorance ; les chrétiens , qui le connaissent , périssent faute d'y penser : les uns n'ont pas la lumière; ceux qui l'ont , détournent les yeux , et se perdent d'autant plus misérablement, qu'ils s’enveloppent eux-mêmes dans des ténèbres volontaires. Mais de là il arrive un second malheur : que pendant que nous tournons le dos à la vérité , et que nous tâchons, dit saint Augustin *, de nous cacher dans notre ombre en éloignant de notre vue les maximes de la foi , peu à peu nous nous accoutumons A les méconnaître. Ces saintes vérités du ciel sont trop graves et trop sérieuses pour ceux « qui es- - timent , comme dit le Sage , que toute notre vie « n’est qu’un jeu : » Æstimaverunt lusum esse vilain nostram 3 ; elles se présentent importunément et mal A propos parmi nos plaisirs , elles sont trop incompatibles , et condamnent trop sévèrement ce que nous aimons : c'est pourquoi nous en éloignons la triste et importune pensée. Mnis comme quelque effort que nous fassions pour détourner nos visages de peur que la vérité ne nous éclaire de front, elle nous environne par trop d’endroits pour nous permettre d’éviter tous ces rayons incommodes qui nous troublent, A moins que nous ne l’éteignions entièrement; nous en venons ordinairement, par nos passions insensées, à l’un de ces deux excès ou de supprimer tout à fait en nous les vérités de la foi , ou bien de les falsifier et de les corrompre par des maximes erronées.

Je n’entreprends pas , chrétiens, de réfuter en ec lieu ceux qui détruisent la foi dans leurs cœurs ; et je leur dirai seulement que si leur esprit emporté refuse de céder humblement A l’autorité de Jésus-Christ et de son Église, ils doivent craindre enfin la dernière preuve que lllen réserve aux incrédules. Ceux qui ne veulent pas déférer à Jésus-Christ et à son Église , qui sont les maîtres des sages , par un Juste Jugement de Dieu sont envoyés à l’expérience qui est nppeléc si élégamment par saint Grégoire de Nazianze 4 « la

* Jertn sn , II.

* IJe Lia. / Irlitr . Ul». il, cap. . i I, «A «f i.

* Sap. it, 12.

* Oral. Ml , t- I , p. 202.

■ maîtresse des témérai res et des insensés . c’est le dernier argument sur lequel Dieu les convaincra. Car écoutez comme Dieu parle A ceux qui ne voulaient pas se persuader de la rigueur de ses jugements , ni de la vérité de ses menaces. • Et « moi , répond le Seigneur, j’épancherai sur vous

■ ma colère , et je n’nurai point de pitié , • et vous sentirez ma main de près; • et alors vous sau-

• rez, . dit-il, vous qui n’avez pas voulu le croire, vous saurez par expérience, et vous aurez tout loisir d’apprendre dans l’éternité de votre supplice, « que je suis le Seigneur qui frappe, - et scietis quia ego sum Dominas percutions “. Ainsi seront instruits , car ils en sont dignes, ceux qui ne veulent pas sc laisser instruire par Jésus- Christ et par l’Évangile.

Mais plusieurs, qui ne méprisent pas si ouvertement une autorité si vénérable, ne laissent pas toutefois de corrompre la vérité dans leurs consciences par des maximes trompeuses. L’intérêt et les passions nous ont fait un Évangile nouveau que Jésus-Christ ne connaît plus. Nul ne pardonne une injure de bonne foi ; et nous trouvons toujours de bonnes raisons pour ne voir jamais un ennemi , si ce n’est que la mort nous presse. Mais ni à la vie , ni A Ta mort nous ne songeons à restituer le bien d’autrui que nous avons usurpé : on s’imagine qu’on sc le rend propre par l’habitude d’en user ; et on cherche de tous cillés non point un fond [tour le rendre, mais quelque détour de conscience pour le retenir. On fatigue les casuistes par des consultations infinies; et A quoi est-ce, dit saint Augustin, qu’on travaille par tant d’enquêtes sinon A ne trouver pas ce qu’on cherche? Hi hommes nihil taborant nisi non iiwenire quod quœrunt . C’est pourquoi nous éprouvons tous lesjours qu’on nous embarrasse la règle des mœurs par tant de questions et tant de chicanes , qu’il n’y en a pas davantage dans les procès les plus embrouillés : et si Dieu n’arrétc le cours des pernicieuses subtilités que l’intérêt nous suggère , les lois de la bonne foi et de l’équité ne seront bientôt qu’un problème. La chair qui est condamnée cherche des détours et des embarras : de IA tant de questions et tant de chicanes. C’est pourquoi snint Augustin n raison de dire que ceux qui les forment « soufflent sur de la

• poussière, et jettent de la terre dans leurs yeux, • suf/tantes in puleerem,'et excitantes terrain in oculos suos *. Ils étalent dans le grand chemin, et la vole de la justice chrétienne leur paraissait toute droite ; ils ont soufflé sur la terre : de vaines contentions, des questions de néant qn'ils ont excitées, ont troublé leur vue coiîime

’ E:rck. Tll, B.

* Cou/, ail. xo , cap. XXI , 1. 1 , col. 3 If.

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