SUR LA HAINE DES HOMMES
• qui nous jettera dans un cachot. Je sous dis en
- vérité, vous ne sortirez point de cette prison
• jusqu'à ccquc vousayez payéjusqu'à la dernière
- obole ; » tout ce que vous devez à Dieu et à sa justice : Amen dira tibi, non exies inde, donec reddas n ovissimum quadrantem >. Ainsi accommodons-nons , pendant qu’il est temps , avec ce redoutable adversaire; réconcilions-nous , faisons notre paix avec la vérité que nous haïssons injustement. ■ Elle n'est pas éloignée de nous : » i\on longe est nb unoquoque nostrum'; elle est au fond de uos cœurs ; c'est là ou uous In pouvons embrasser; et quand vous l'en auriez tout à fait chassée, vous pouvez l'y rappeler aisément si vous vous rendez attentifs à ma deuxième partie.
DEUXIEME POINT
C'est un effet admirable de la Providence qui régit le monde , que toutes les créatures vivantes et inanimées portent leur loi en elles-mêmes. Et le ciel , et le soleil , et les astres , et les éléments , et les animaux , et enlin toutes les parties de eet univers ont reçu leurs lois particulières, qui, ayant toutes leurs secrets rapports avec cette loi étemellequi résidednns leCréateur, font que tout marche en concours et en unité suivant l'ordre immuable de sa sagesse. S'il est aiusi , chrétiens, que toute In nature ait sa loi , l'homme a dd aussi recevoir la sienne ; maisnvec cette différence, que les autres créatures du monde visible l'ont reçue sans la connattre : au lieu qu’elle a été inspirée à l'homme dans un esprit raisonnable et Intelligent, comme dans un globe de lumière dans lequel il la voit briller clle-méinc avec un ceint encore plus vif que le sien ; afin que, la voyant, il l'aime, et (pie l’aimant il In suive par un mouvement volontaire.
C'est en cette sorte, Ames saintes, que nous portons en nous-mêmes et la loi de l’équité naturelle, et la loi de la justice chrétienne. La première nous est donnée avec la raison en naissant dans cet nneien monde, selon cette parole de fÉvangile, que • Dieu illumine tout homme ve-
• nunt au monde 1 ; • et la seconde nous est inspirée avec la foi , qui est la raison des chrétiens , en renaissant dans l’Église qui est le monde nouveau; et c'est pourquoi le baptême s'appelait dans l'ancienne Eglise le mystère d'illumination, qui est une phrase apostolique tirée de la divine epltre aux liebreux *.
Ces lois ne sont autre chose qu’un extrait fidèle de la vérité primitive, qui réside dans l'es-
' Mnnk. t. *s , 2s.
• -Tel. xvn. 57.
1 Jim». 1, 0.
* Hcb r. vi, 4.
prit de Dieu ; et c’est pourquoi nous pouvons dire, sans crainte quel» vérité est en nous. Mais si nous nel'avons pas épargnée dansleseinmémedc Dieu , il ne faut pas s’étonner que nous la combattions en nos consciences. De quelle sorte, chrétiens? il vous sera utile de le bien entendre; et c’est pourquoi je lâcherai de vous l’expliquer.
Je vous ni dit, dans le premier point, qu’en vain les pécheurs attaquaient en Dieu cette vérité originale ; ils se perdent tout seuls , elle n'est ni corrompue ni diminuée. Mais il n'en est pas de In sorte de cette vérité inhérente en nous : car comme nous la touchons de plus près, et que nous pouvons , pour ainsi dire , mettre nos mains dessus, nous pouvons aussi, pour notre malheur, la mutiler et la corrompre, la falsifier et l'obscurcir. Et il ne faut pasB'étonner si cette haine secrète par laquelle le pécheur s’efforce de la détruire dans l’original et dans sa source , le porte à l'altérer autant qu'il peut dans les copies et dans 1rs ruisseaux. Mais ceci est trop vague et trop général ; venons à des idées plus particulières.
Je veux donc dire , messieurs , que nous falsifions dans nos consciences la règle de vérité qui doit gouverner nos mœurs , afin de ne voir pas quand nous faisons mal : et voici en quelle manière.
Deux choses sont nécessaires pour nous connaître nous-mêmes et Injustice de nos actions : que uous ayons les règles dans leur pureté , et que nous nous regardions dedans comme dans un miroir fidele. Car en vain le miroir est-il bien placé, en vain sa glace est-elle polie : si vous n’y tournez le visage, il ne sert de rien pour vous reconnaître; non plus que la règle de In vérité, si vous n’en approchez pas pour y contempler quel vous êtes.
C’est ici que nous errons doublement; car nous altérons la règle , et nous nous déguisons nos mœurs à nous-mêmes. Comme une femme mondaine, amoureuse jusqu'à la folie de cette beauté d’un jour, qui peint la surface du visage pour cacher la laideur qui est nu dedans; lorsqu’on consnltant son miroir elle tic trouve ni cet éclat ni cette douceur que sa vanité désire, elle s’en prend premièrement au cristal , elle cherche ensuite un miroir qui flatte. Que si elle ne peut tellement corrompre la fidélité de sa glace, qu’elle ne lui montre toujours beaucoup de laideur, elle s’avise d’uu autre moyen : elle sc piètre, elle se farde , elle se déguise , elle sc donne de fausses couleurs; elle sc pare, dit saint Ambroise ', d'une bonne grâce acheter, elle repaît sa vanité, et laisse jouir son orgueil du spectacle d'une beauté
• Pc f’irginib. lib. i, cap. vi, n° 28, 29, t. il, col. 163.
TOUR LA VÉRITÉ
Imaginaire. C'est a peu près ce ([lie nous faisans , lorsque notre vie mauvaise [uous rend odieux à nous-mêmes ]. Lorsque nous courons après nos désirs , notre âme se défigure et perd toute sa beauté : si , en cet état déplorable nous nous présentons quelquefois à cette règle de vérité écrite en nos cœurs, notre difformité nous étonne , elle fait horreur à nos yeux ; nous nous plaignons de la règle. Ces lois austères , dont on nous effraye , ne sont pas les lois de l'Évangile ; elles ne sont pas si fâcheuses, ni si ennemies de l'humanité : nous éloignons ces dures maximes , et nous mettons en leur place, ainsi qu’une glace flatteuse , des maximes d'une piété accommodante. Cette loi de la dilection des ennemis, cette sévérité de la pénitence et de la mortification chrétienne, ce précepte terrible du détachement du monde , de ses vanités et de ses pompes, ne se doit pas prendre au pied de la lettre ; tout cela tient plus du conseil que du commandement absolu.
Mais, chrétiens, il est malaisé de détruire tout à fait en nous cette règle de vérité, qui est si profondément empreinte en nos âmes ; et quelque petit rayon qui nous en demeure , c’est assez pour convaincre nos mauvaises mœurs et notre vie licencieuse. Cette pensée nous chagrine ; mais notre amour-propre s’avance à propos pour nous ûter cette inquiétude : il nous présente un fard agréable , il donne de fausses couleurs à nos intentions; il dore si bien nos vices, que nous les prenons pour des vertus.
Voilà, mes frères, les deux manières par lesquelles nous falsifions et l’Évangile et nous-mémes : nous craignons de le découvrir en sa vérité, et de nous voir nous-mêmes tels que nous sommes. [Nous ne pouvons nous résoudre à nous accorder avec l'Évangile, par une conduite réglée ; nous tâchons de nous approcher en déguisant l’un et l'autre, faisant de l'Evaugiie un assemblage j monstrueux de vrai et de faux, et de nous-mé- j mes un personnage de théâtre qui n'a que des actions empruntées, et à qui ricu ne convient moins que ce qu'il parait.
Et en effet , chrétiens , lorsque nous formons tant de doutes et tant d'incidents, que nous réduisons l’Évangile et la doctrine des mœurs à tant de questions artificieuses ; que faisons-nous autre chose, sinon de chercher desdéguisements? et que servent taut de questions , sinon à uous faire perdre, parmi des détours infinis, la trace toute droite de la vérité? Ne faisons ici la guerre a personne , sinon à nous-mêmes et à nos vices ; mais disons hautement dans cette chaire , que, ces pécheurs subtils et ingénieux, qui tournent l'Évangile de tant de côtés , qui trouvent des raisons de douter sur l'exécution de tous les précep- I
tes, qui fatiguent les casuistes par leurs consultations infinies , ne travaillent ordinairement qu’à nous envelopper la règle des mœurs. • Ce sont des « hommes, dit saint Augustin, qui se tourmen- « tent beaucoup pour ne trouver pas ce qu’ils
* cherchent, * nihil laborant nisi non invenire quorl ipurrunt < : ou plutôt ce sont ceux dont parle l'apôtre, qui n’ont jamais de maximes fixes ni de conduite certaine; « qui apprennent tou- ■ jours , et cependant n’arrivent jamais à la science
• de la vérité, » semper disrentes , et nunquam ad scicntiam veritalis pervenientes’.
Ce n’est pas ainsi, chrétiens , que doivent être les enfants de Dieu. A Dieu ne plaise que nous croyions que la doctrine chrétienne soit toute en questions et en incidents ! l’Évangile nousadonné quelques principes , Jésus-Christ uous a appris quelque chose ; son école n’est pas une académie, où chacun dispute ainsi qu'il lui plaît, Qu’il pulsso se rencontrer quelquefois des difficultés extraordinaires, je ne m'y veux pas opposer ; mais je ne crains point de vous assurer que , pour régler notre conscience sur la plupart des devoirs du christianisme , la simplicité et la bonne foi sont deux grands docteurs , qui laissent peu de ehoscs indécises. Pourquoi donc subtilisez-vous sans mesure? Aimez vos ennemis, faites-leur du bien. Mais c’cst une question , direz-vous, ce que signifie cet amour ; si aimer ne veut pas dire, ne les haïr point : et pour ce qui regarde de leur faire du bien, il faut savoir dans quel ordre et s’il ne suffit pas de venir à eux après que vous aurez épuisé votre libéralité sur tous les autres; et alors ils sc contenteront , s’il leur plaît , de vos bonnes volontés.
Raffinements ridicules! aimer, c’cst-ù-dirc , aimer. L'ordre de faire du bien à vos ennemis dépend des occasions particulières que Dieu vous présente, pour rallumer, s'il se peut en eux , le feu de la charité que vos Inimitiés ont éteint : pourquoi raffiner davantage? Grâce à la miséricorde divine , la piété chrétienne ne dépend pas des inventions de 1 esprit humain; et pour vivre selon Dieu eu simplicité, le chrétien n'a pas besoin d'une grande étude, ni d’un grand appareil de littérature : » Peu de choses lui suffisent , dit « Tertullien, pour connaître de la vérité cequ'il - lui en faut pour sc conduire: • Chrislianopaticis ad scientiam veritalis opus est 5.
Qui nous a donc produit tant de doutes, tant de fausses subi ilités, tant de dangereux adoucissements sur la doctrine des mœurs, si ce n’est que uous voulons tromper et être trompés? De
• De Gènes. contra Munich, lit». Il, Cap. Il, I. ! , COl. G63.
* fl. Thn. iii, 7.
J De Ânim. n* 2.