‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 186 sur 282 · SLR LA 11 AIN K DES HOMMES · texte numérisé non relu

SLR LA 11 AIN K DES HOMMES

là tant de questions et tant d'incidents qui raftlnent sur les chicanes et lesdétours du barreau. Vous avez dépouillé cet homme pauvre, et vous êtes devenu un grand fleuve engloutissant les petits ruisseaux ; mais vous ne savez pas par quels moyens, ni je ne me soucie de le pénétrer : soit que ce soit en levant les bondes des digues, soit par quelque machine plus délicate ; enfln vous avez mis eet étang à sec, et il vous redemande ses eaux. Que m’importe, ô grande rivière qui regorgesde toutes parts , en quelle manière et par quels détours ses eaux ont coulé en ton sein ! Je vois qu’il est desséché , et que vous l'avez dépouillé de son péu de bien. Mais il y a Ici des questions et , sans doute , des questions importantes ; tout cela pour obscurcir la vérité. C’est pourquoi saint Augustin a raison de comparer ceux qui les forment à des hommes - qui soufflent sur de la poussière, et se jettent de la terre aux yeux , • su flhtiiles in putverem, et excitantes terrain in ocutossuos <. Eh quoi, vous étiez dans le grand chemin de la charité chrétienne; la voie vous paraissait toute droite, et vous avez soufflé sur la terre ! mille vaines contentions, mille questions de néant se sont excitées, qui ont troublé votre vue comme une poussière importune , et vous ne pouvez plus vous conduire : un nuage vous couvre la vérité , vous ne la voyez qu'à demi.

Mais c'en est assez , chrétiens , pour convaincre leur mauvaise vie. Car encore quenous tournions le dos au soleil , et que nous tâchions par ce moyen de nous envelopper dans notre ombre, les rayons qui viennent de part et d'autre nous donnent toujours assez de lumière. Encore que nous détournions nos visages de peur que la vérité ne nous éclaire de front, elle envoie par les côtés assez de lumière pour nous empêcher de nous méconnaître. Accourez ici, amour-propre; avec tous vos noms , toutes vos couleurs , tout votre nrt, et tout votre fard, venez peindre nos actious, venez colorer nos vices : ne nous donnez point de ce fard grossier qui trompe les yeux des autres ; déguisez-nous si délicatement et si finement , que nous ne nous connaissions plus nousmêmes.

Je n'aurais jamais fait, messieurs, si j’entrepreuais aujourd'hui de vous raconter tous les artifices par lesquels l’amour-propre nous cache à nous-mêmes, en nous donnant de faux jours , en nous faisant prendre le change, en détournant notre attention ou en charmant notre vue. Disons quelques-unes de ses finesses; mais donnons en même temps une règle sûre pour en découvrir la malice. Vous allez voir, chrétiens, comment il nous persuade premièrement que nous sommes

1 Cnit/. Ii3j. XII , cap. xvi , 1 1 , col. sis.

bien convertis, quoique l'amour du monde règne encore en nous; et pour nous pousser plus avant, que nous sommes zélés , quoique nous ne soyons pas même charitables.

Voici comme il s’y prend pour nous convertir : prêtez l’oreille, messieurs, et écoutez les belles conversions que fait l'amour-propre. Il y a presque toujoursen nous quelque commencement imparfait etquelque désir de vertu , dont l'amourpropre relève le prix , et qu'il fait passer pour la vertu même : c'est ainsi qu’il commence à nous convertir. Mais il faut suffliger de scs crimes ; il trouvera le secret de nous donner de la componction. Nous serions bien malheureux, chrétiens, si le pcché n'avait pas ses temps de dégoût , aussi bien que toutes nos autres occupations. Ou le chagrin, ou la plénitude fait qu'il nous déplaît quelquefois : c'est la contrition que fait l'amourpropre. Bien plus, j’ai appris du grand saint Grégoire ' : que comme Dieu, dans la profondeur de ses miséricordes, laisse quelquefois dans scs serviteurs des désire imparfaits du mal , pour les enraciner dans l’humilité; aussi l'ennemi de notre salut, dans la profondeur de ses malices, laisse naître souvent dans les siens un amour imparfait delà justice , qui ne sert qu’à les enfler par la vanité : ceux-là se croiont de grands pécheurs, ceux-ci se persuadent souvent qu’ils sont de grands saints. Ainsi le malheureux Balnara admirant les tabernacles des justes s’écrie tout touché , ce semble : « Que mon Ame meure de la « mort des justes *! » est-il rien de plus pieux? Mais après avoir prononcé leur mort bienheureuse, le même donne aussitôt des conseils pernicieux contre leur vie. Ce sont les profondeurs de Satan , comme les appelle saint Jean dans l'Apocalypse, altiludines Salante1-, mais il fait j jouer pour cela les ressorts délicats de notre amour-propre. C’est lui qui fait passer ces dégoûts qui viennent ou de chagrin ou d’humeur, pour la componction véritable ; et des désirs qui semblent sincères, pour des résolutions déterminées. Mais je veux encore vous accorder que le désir peut être sincère : mais ce sera toujours un désir, et non une résolution déterminée ; c'est-à-dire , ce sera toujours une fleur : mais ce ne sera jamais un fruit , et c’cst ce que Jcsus-Christ cherche sur scs arbres.

Pour nous détromper, chrétiens, des tromperies de notre amour-propre , la règle est de nous juger par les œuvres. C’est la seule règle infaillible, parce que c'est la seule que Dieu nous donne; il s'est réservé de juger les cœurs par

• Fmtor. part, in, cap. m, t il, col. 87.

1 Awm. xxiii, 10.

» Ji<oc. il, St.

POUR LA VÉRITÉ

leurs dispositions intérieures , et il ne s’y trompe jamais : il nous a donné les œuvres, comme la marque pour nous reconnaître ; c'est la seule qui ne trompe pas. Si votre vie est changée , c'est le sceau de la conversion de votre cœur. Mais prenez garde encore en ce lieu aux subtilités de l'amour-propre : prenez garde qu’il ne change un vice en un autre , et non pas le vice en vertu ; que l'amour du monde 11e règne en vous sous un autre titre; que ce tyran, au lieu de remettre le trône à Jésus-Christ le légitime Seigneur, n’ait laissé un successeur de sa race , enfant aussi bien que lui de la même convoitise. Venez à l'épreuve des œuvres ; mais ne vous contentez pas de quelques au mènes, ni de quelque demi-restitution. Ces œuvres dont nous parlons, qui sont le sceau de la conversion, doivent être des œuvres pleines devant Dieu , comme parle l’Écriture sainte : Non invenio opéra tua plena coram Deo meo ' :

* Je ne trouve point vos œuvres pleines devant « mon Dieu : » c’est-à-dire, qu’elles doivent embrasser toute l'étendue de la justice chrétienne et évangélique.

Après vous avoir montré do quelle sorte l’nmour-propre convertit les hommes, je vous al promis de vous dire comment il fait semblant d’allumer leur zèle. Je l’expliquerai en un mot; c’est qu'il est naturel à l'homme de vouloir tout régler, excepté lui-même. Un tableau qui n’est pas posé en sa place choque la justesse de notre vue; nous ne souffrons rien au prochain, nous n’avons de la facilité ni de l’indulgence pour aucune faute des autres. Ce grand dérèglement vient d'un bon principe ; c’est qu'il y a eu nous un amour de l’ordre et de la justice qui nous est donné pour nous conduire. Cette inclination est si forte , qu’elle 11e peut demeurer inutile : c’est pourquoi si nous ne l’occupons au dedans de nous, elle s’amuse au dehors; elle se tourne à régler les autres, et nous croyons être fort zélés quand nous détestons le mal dans les autres. Il plaît à l'amour-propre que nous exercions ou plutôt que nous consumions et que nous épuisions ainsi notre zèle.

Faites ce que vous voulez qu'on vous fasse ; employez pour vous la même mesure dont vous vous servez pour les autres , toutes les ruses de l'amour-propre seront éventées. N’ayez pas deux mesures, l’une pour le prochain et l'autre pour vous , « car c’est chose abominable devant le Sei-

• gneur ■ : ■ n’ayez pas une petite mesure où vous ne mesuriez que vous-même , pour régler vos devoirs ainsi qu'il vous plaît; car cela attire la colère de Dieu. Mentura minor irœ plena, « La

' /4por. III, 2.

* Prov. XX , 23.

> fausse mesure est pleine de la colère de Dieu , • dit le prophète Michée '. Prenez la grande mesure du christianisme, la mesure delacharité; mesure pleine et véritable , qui enferme le prochain avec vous, et qui vous range tous deux sous la même règle et sous les mêmes devoirs, tant de l’équité naturelle que de la justice chrétienne. Ainsi ce grand ennemi de la vérité intérieure , l’amourpropre, sera détruit en nous-mêmes : mais s’il vit encore , voici qui lui doit donner le coup de la mort ; la vérité dans les autres hommes convainquant et reprenant les mauvaises œuvres : c’est le dernier effort qu'elle fait , et c’est là qu'elle reçoit les'plus grands outrages.

TROISIÈME POIXT.

S’il appartient à la vérité de régler les hommes, et de les juger souverainement ; à plus forte raison , chrétiens , elle a droit de les censurer et de les reprendre. C’est pourquoi nous apprenons par les saintes Lettres , que l'un des devoirs les plus importants de ceux qui sont établis pour être les dépositaires de la vérité, c’est de reprendre sévèrement les pécheurs ; et il faut que nous apprenions de saint Augustin , quelle est l’utilité d'un si saint emploi.

Ce grand homme nous l’explique en un petit mot au livre de la Correction et de la Grâce 1 , où, faisant la comparaison des préceptes que l’on nous donne avec les reproches que l’on nous fait , et recherchant à fond , scion sa coutume , l’utilité de l’un et de l'autre, il dit que ■ comme < on nous enseigne par le précepte ce que nous « avons à faire, on nous montre par les reproches, - que si nous ne le faisons pas, c’est par notre . faute. -

Et en effet, chrétiens , c’est là le fruit principal de telle censure : car quelque front qu'aient les pécheurs , le péché est toujours timide et honteux. C’est pourquoi qui médite un crime, médite pour l’ordinaire une excuse : c'est surprise, c’est fragilité, c’est une rencontre imprévue; il se cache ainsi à lui-même plus de la moitié de son crime. Dieu lui suscite un censeur charitable mais rigoureux , qui , perçant toutes scs défenses, lui fait sentir que c’est par sa faute, et lui ôtant tous les vains pretextes , ne lui laisse que son péché avec sa honte. Si quelque chose le peut émouvoir, c’est sans doute cette sévère correction; et c’est pourquoi le divin apôtre ordonne àl'ite, son cher disciple, d’être dur et inexorable eu quelques rencontres : - Reprenez-les , dit-il, du- . rement : » Inc repu illas dure 3 : c’est-à-dire ,

* Mich. vt, 10.

3 Cap. 111 , n° & , t. x , col. 7&2.

» Til. 1, 13.

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