‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 187 sur 282 · SUR LA HAINE DES HOMMES · texte numérisé non relu

SUR LA HAINE DES HOMMES

qu'il faut jeter quelquefois au front des pécheurs Impudents des vérités toutes sèches , qui les fassent rentrer en eux-mêmes d’étonnement et de surprise ; et si les corrections doivent emprunter en plusieurs rencontres une certaine douceur de la charité qui est tendre et compatissante, elles doivent aussi emprunter souvent quelque espèce de rigueur et de dureté de la vérité qui est inflexible.

Si jamais la vérité se rend odieuse, c’est particulièrement, chrétiens, dans la fonction dont je parle. Les pécheurs , toujours superbes , ne peuvent endurer qu’on les reprenne : quelque véritables que soient les reproches, ils ne manquent poiut d’artifices pour les éluder; et après ils se tourneront contre vous : c’est pourquoi le grand saint Grégoire les compare à des hérissons ’. Étant éloigné de cet animal , vous voyez sa tête, ses pieds et son corps : quand vous approchez pour le prendre, vous ne trouvez plus qu'une boule; et celui que vous découvrez de loin tout entier, vous le perdez tout à coup aussitôt que vous le tenez dans vos mains. H en est ainsi de l’homme pécheur : vous avez découvert toutes ses menées , et démêlé toute son intrigue ; enfin vous avez reconnu tout l'ordre du crime , vous voyez ses pieds, son corps et sa tête : aussitôt que vous pensez le convaincre en lui racontant ce détail , par mille adresses il vous retire scs pieds, il couvre soigneusement tous les vestiges de son crime , il vous cache sa tête , il recèle profondément scs desseins; il enveloppe son corps, c'est-A-dirc , toute in suite de son intrigue dans un tissu artificieux d'une histoire embarrassée et faite à plaisir : ce que vous pensiez avoir vu si distinctement n’est plus qu'une masse informe et confuse , où il ne parait ni fin ni commencement ; et cette vérité si bien démêlée est tout A coup disparue parmi ces vaines défaites. Ainsi étant retranché et enveloppé en lui-même, il ne vous présente plus que des piquants ; il s'arme à son tour contre vous, et vous ne pouvez le toucher sans que votre main soit ensanglantée, je veux dire votre honneur blessé par quelque outrage : le moindre que vous recevrez sera le reproche de vos vains soupçons.

■ Et donc, dit le saint apôtre , je suis devenu < votre ennemi en vous disant la vérité? • Ergo inimicus vobis factus sum verum dirais vobis ■? 11 est ainsi, chrétiens, et tel est l’aveuglement des hommes pécheurs. Qu’on discoure de In morale , qu’on déclame contre les vices ; pourvu qu’on ne leur dise jamais comme Nathan : ■ C'est vous-même qui êtes cet homme ’ , » c’est

* Patior. part. mt cap. xi. t. ti, col. 48.

* Gai. iv, 16.

* II. Rey. xii, 7.

A vous qu'on parle, ils écouteront volontiers une satire publique des mœurs de leur siècle, et cela, pour quelle raison? C’est qu’ils aiment, dit saint Augustin ’ , la lumière de la vérité , mais ils ne peuvent souffrir scs censures : Amant eam luccntem, odrrunt cam redarguentem.

« Elle leur plaît quand elle se découvre , parce « qu’elle est belle; elle commence A les choquer «quand elle les découvre eux-mêmes, ■ parce qu'ilssont difformes : Amant eam cum seipsam initient, et oderunt eam cum eos ipsos indicat. Aveugles, qui ne voient pas que c'cst par la même lumière que le soleil se montre lui-même et tous les autres objets I Ils veulent cependant, les Insensés, que la vérité se découvre A eux sans découvrirquels ilssont ; et ■ il leur arrivera au con- « traire, par une juste vengeance, que la lumière « de la vérité mettra en évidence leurs mauvai- « scs œuvres, pendant qu’elle-même leur sera

• cachée : » Inde relribueteis, utquiseabea manifeslari nolunt, cl eos notentes manifeste! , et eis ipsa non sit manifesta.

Par conséquent, chrétiens, que les hommes, qui ne veulent pas obéir A la vérité, souffrent du moins qu’on les reprenne ; s’ils la dépossèdent de son trône, du moins qu’ils ne la retiennent pas tout A fait captive; s’ils la dépouillent avec injustice de l'autorité du commandement , qu’ils lui laissent du moins la liberté de la plainte. Quoi! veulent-ils encore étouffer sa voix? veulent-ils qu'on loue leurs péchés, ou du moins qu’on les dissimule; comme si, faire bien ou mal , c'était une chose Indifférente? Ce n’est pas ainsi, chrétiens, que l’Évangile l’ordonne; il veut que In censure soit exercée, et que les pécheurs soient repris : parce que , dit saint Augustin’, « s'il y a quelque espérance de salut pour

• eux , c'est par IA que doit commencer leur « guérison, et s’ils sont endurcis et incorrigi- ■ blés, c’est par IA que doit commencer leur

• supplice. >

« Mais j'espère de vous , chrétiens , quelque « chose de meilleur, encore que Je vous parle « de la sorte : • Confidimus autem de vobis meliora et viciniora saluti, tametsi ita loquimur3 , Voici les jours de salut, voici le temps de conversion dans lesquels on verra la presse autour des tribunaux de la pénitence : c’est principalement dans ces augustes tribunaux que la vérité reprend les pécheurs, et exerce sa charitable mais vigoureuse censure. Ne désirez pas qu’on vous flatte, où vous-mêmes vous vous rendez vos accusateurs. N'imitez pas ces méchants dont

' T on/. Ub. x , cap. xxrti , 1. 1, col. IM.

; De Corrept. et Gral. cap. Xiv, n° 43, t. x , cul. 774.

* Hehr. VI , 9.

POUR LA VÉRITÉ

parle le prophète Isaïe, ■ qui disent à ceux qui regardent : • fie regardez pas; et à ceux qui sont « préposés pour voir : Ne voyez pas pour nous « ce qui est droit ; dites-nous des choses qui nous

• plaisent, trompez-nous par des erreurs agréa-

• blés : • Loquimini n obis placentia, videte notas errores, auferte a me viam, déclina! e a me .temilam ■ : « Atez-nous cette voie, * elle est trop droite ; « Atez-nous ce sentier, » II est trop étroit : enseignez-uous des voies détournées où nous puissions nous sauver avec nos vices, et nous convertir sans changer nos cœurs; car c'est ce que désirent les pécheurs rebelles. Au lieu que la conversion véritable est que le méchant devienne bon , et que le pécheur devienne juste , ils Imaginent une autre espèce de conversion où le mal soit changé en bien , où le crime devienne honnête , où la rapine devienne justice ; et ils cherchent , jusqu'au tribunal de la pénitence , des flatteurs qui les entretiennent dans cette pensée.

Loin de tous ceux qui m'écoutent une disposition si funeste ! Cherchcz-y des amis et non des trompeurs, des juges et non des complices, des médecins charitables et non des empoisonneurs. Ne vous contentez pas de replâtrer ou il fnut toucher jusqu'aux fondements. C'est un commencement de salut d'étre capables des remèdes forts : votre plaie invétérée n'est pas en état d’être guérie par des lénitifs , il est temps d'appliquer le fer et le feu. Ne cherchez ni complaisance, ni tempérament, ni adoucissement, ni condescendance. Venez, venez rougir tout de bon, tandis que la honte est salutaire : venez vous voir tous tels que vous êtes, alin que vous ayez horreur de vous-mêmes; et que, confondus par les reproches , vous vous rendiez enfin dignes de louanges, et non-seulement de louanges, mais d'une gloire éternelle : ut Deo miserante... definal agere pudcmla et dolenda , algue agal luiidanda atque gratanda \

Mais ne faut-il pas user de condescendance? n'est-ce pas une doctrine évangélique , qu'il fnut s'accommoder à riuflrmité humaine? Il le faut, n’en doutez pas, chrétiens; mais voici l'esprit véritable de la condescendance chrétienne. Elle doit être dans la charité, et non pas dans la vérité ; je veux dire , il faut que la charité compatisse , et non pas que la vérité se relâche ; il faut supporter l'infirmité , mais non pas l'excuser ni lui complaire : il faut imiter saint Cyprien, dont saint Augustin a dit ces beaux mots : « que con- > sidérant les pécheurs , il les tolérait dans 1É- - glise par la patience de la charité, • et voilà

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