SUR L'INTÉGRITÉ
foi , se jettent dans les pratiques d'une médecine qui les tue. C’est une semblable illusion qui nous fait voir tous les jours tant de fausses conversions, tant de pénitences trompeuses , qui , bien loin de délier les pécheurs, les chargent de nouvelles chaînes. Mois j'espère que Madeleine , ce modèle de la pénitence, dissipera aujourd'hui ces fantômes de pénitents, et amènera au Sauveur des pénitents véritables. Implorons pour cela le secours d'en haut par les prières de la sainte Vierge.
Le cœur de Madeleine est brisé, son visage tout couvert de honte, son esprit profondément attentif dans une vue intime de son état, et dans une forte réflexion sur ses périls. La douleur Immense qui la presse, fait qu'elle court au médecin avec sincérité; la honte qui l'accompagne, fait qu’elle se jette h ses pieds avec soumission ; la connaissance de scs dangers fait qu'elle sort d'entre ses mains avec crainte, et qu’elle n'est pas moins occupée des moyens de ne tomber plus, que de la joie d'avoir été si heureusement et si miséricordieusement relevée.
De là, messieurs, nous pouvons apprendre trois dispositions excellentes, sans lesquelles la pénitence est Infructueuse. Avant que de confesser nos péchés , nous devons être affligés de nos désordres ; en confessant nos péchés, nous devons être honteux de nos faiblesses ; après avoir confessé nos péchés, nous devons être encore étonnés de nos périls et de toutes les tentations qui nous menacent.
Ames captives du péché, mais que les reproches de vos consciences pressent de recourir nu remède, Jésus a soif de votre salut : il vous attend avec patience dans ces tribunaux de miséricorde que vous voyez érigés de toutes parts à l'entour de ses saiuts autels ; mais il finit en approcher avec un caurdroit. Plusicursont une douleur qui ne les change pas, mois qui les trompe ; plusieurs ont une honte qui veut qu'on la flatte , et non pas qu'on l'humilie ; plusieurs cherchent dans la pénitence d’être déchargés du passé , et non pas d'être fortifiés pour l’avenir : ce sont les trois caractères do fausses conversions. La véritable pénitence a trais sentiments opposés : devant la confession , sa douleur lui fait prendre toutes les résolutions nécessaires; et dans la confession, sa honte lui fait subir toutes les humiliations qui lui sont ducs; et après la confession, sa prévoyance lui fait embrasser tuutes les précautions qui lui sont utiles ; et c'est le sujet de ce discours.
FKEMIEH POINT.
Plusieurs frappent leur poitrine, plusieurs di-
' sent de bouche et pensent quelquefois dire de cœur ce Peccavi tant vanté, que les pécheurs 1 trouvent si facile. Judas l'a dit devant les pontifes; Saul l'a dit devant Samuel; David l'a dit devant Nathan : mais des trois il n’y en a qu’un qui l'ait dit d'un cœur véritable. Il y a de feintes douleurs par lesquelles le pécheur trompe les autres , il y a des douleurs imparfaites par lesquelles le pécheur s'impose à lui-même ; et je pense qu’il n’y a aucun tribunal devant lequel il se dise plus de faussetés, que devant celui de la pénitence.
Le rai Saiil , repris hautement par Samuel le prophète d’avoir désobéi à la loi de Dieu , confesse qu’il a péché : « J'ai péché, dit-il, grand ■ prophète , en méprisant vos paroles et les pa- « rôles du Seigneur; mais honorez-moi devant « les grands et devant mon peuple, et venez ado- * rer Dieu avec moi :• Peccavi ; sed aune honora me coram senioribus populi met et coram Israël llonorez-moi devant le peuple ; e'est-àdire, Ne me traitez pas comme un réprouvé, de peur que la majesté ne soit ravilie. C'est en vain qu’il dit : J'ai péché; sa douleur, comme vous voyez, n’était qu'une feinte et une adresse de sa politique. Ah ! que la politique est dangereuse , et que les grands doivent craindre qu'elle ne se mêle toujours trop avant dans le culte qu'ils rendent à Dieu! elle est de telle importance, que les esprits sont tentés d'en faire leur capital et leur tout. Il faut de la religion pour attirer le respect des peuples : prenez garde, ô grands de la terre, que cette pensée n’ait trop de part aux actes de piété et de pénitence que vous pratiquez. Il est de votre devoir d’édifler les peuples;
| mais Dieu ne doit pas être frustré de son sacrifice, qui est un cœur contrit véritablement et affligé, de ses crimes.
Mais je vous ai dit , chrétiens , qu’il y a encore une tromperie plus fine et plus délicate, par laquelle le pécheur se trompe lui-même. O Dieu 1 est-il biep possible que l'esprit de séduction soit si puissant dans les hommes, que non-seulement ils trompent les autres, mais que leurs propres pensées les déçoivent? Il n’est que trop véritable. Non-seulement , dit Tertullieu , nous imposons à la vue des autres , ■ mais même nous jouons « notre conscience, • nostram quoque conscicnliam ludimus'. Oui, messieurs, il y a deux hommes dans l'homme, aussi inconnus l'un à l'autre que seraient deux hommes différents : il y a deux cœurs dans le cœur humain , l'un ne sait pas les pensées de l'autre; et souvent, pendant que l'un se plaît au péché , l'autre contrefait
1 I. Beq. XV, .10.
1 Ad Motion . Hb. i, n" io.
DE LA PÉNITENCE
si bien le pénitent, que l'homme lui-même ne se connaît pas, • qu'il ment, dit saint Grégoire,
• A son propre esprit et à sa propre conscience : * Strpc sibi de se mens ipsa mentitur'. Mais il faut expliquer ceei , et exposer à vos yeux ce mystère d'iniquité.
Le grand pape saint Grégoire nous en donnera rouverture par une excellente doctrine , dans la troisième partie de son Pastoral. Il remarque judicieusement , à son ordinaire, que comme Dieu , dans la profondeur de ses miséricordes , laisse quelquefois dans ses serviteurs des désirs Imparfaits du mal , pour les enraciner dans l'humilité; aussi l'ennemi de notre salut, dans la profondeur de ses malices , laisse naître souvent dans les pécheurs un amour imparfait de la justice, qui ne sert qu'à nourrir leur présomption. Voici quelque chose de bien étrange, et qui nous doit faire ndmirer les terribles jugements de Dieu. Ce grand Dieu, par une conduite impénétrable, permet que ses élus soient tentés, qu’ils soient nttirés au mal , qu’ils chancellent même dans la droite voie : iis croient assez souvent que leur volonté leur est échappée, et il les affermit par leur faiblesse ; et quelquefois il permet aussi que les pécheurs se sentent attirés au bien , qu'ils semblent même y donner les mains, qu’ils vivent tranquilles et assurés, et, par un juste jugement, c'est leur propre assurance qui les précipite. Qui ne tremblerait devant Dieu î qui ne redouterait ses conseils? Par un conseil de sa miséricorde, le juste se croit pécheur, et il s'humilie; et par nn conseil de sa justice, le pécheur se croit juste, et il s’enfle et il marche sans crainte, et il périt sans ressource. Ainsi le malheureux Balaam, admirant les tabernacles des justes , s’écrie comme touché de l’esprit de Dieu : > Que mon âme meure de la mort desjus-
• tes * I * Est-il rien de plus pieux que ce sentiment? mais après avoir prononcé leur mort bienheureuse , il donne aussitôt après des conseils pernicieux contra leur vie : • ce sont les profon- - deurs de Satan ; • altitudines Salanw 5 , comme lesappellesaintJeandansrApocalypse.Tremblcz donc, tremblez, A pécheurs, qu'une douleur imparfaite n’impose à vos consciences; et que ■ comme il arrive souvent que les bons ressentent
• innocemment l’attrait du péché, auquel Ils crai-
• gnent d'avoir consenti, ainsi vous ne ressentiez en
• vous-mêmes un amour infructueux de la péni-
• tence, auquel vous croyez faussement vous être
• rendus : • lia plerumque malt inuliliter compunguntur adjusliham , sicut plerumque boni
■ Paitor. part. I.cap. n, t II, «S. 9.
* yum. XXIII, S, 10.
» ÂptK. H. XI.
tossirr. — t. n.
innoxie tentantur ad culpam , dit excellemment saint Grégoire '.
Que veut dire ceci, chrétiens? quelle est la cause profonde d'une séduction si subtile? Il faut tâcher de la pénétrer pour appliquer le remède, et attnquer le mal dans sa source. Pour l'entendre, il faut remarquer que les saintes vérités de Dieu et la crainte de ses jugements font deux effets dans les âmes; elles les chargent d'un poids accablant , elles les remplissent de pensées importunes : voici, messieurs, ta pierre de touche. Ceux qui veulent se décharger de ce fardeau ont la douleur véritable ; ceux qui ne songent qu’à se défaire de ces pensées ont une douleur trompeuse. Ah I je commence à voir clair dans l'abfme du cœur humain : ne craignons pas d'entrer jusqu'au fond à la faveur de cette lumière.
Par exemple , il y a de certaines âmes à qui l’enfer fait horreur au milieu de leurs attaches criminelles, et qui ne peuvent supporter la vue de la main de Dieu armée do ses foudres contre les pécheurs impénitents. Ce sentiment est salutaire; et pourvu qu’on le pousse où il doit aller, il dispose puissamment les cœurs â la grâce de la pénitence. Mais voici la séduction : l’âme troublée et malade, mais qui ne sent sa maladie que par son trouble, songe au troublequl l’incommode, plutôt qu’au mal qui la presse; eet aveuglement est étrange : mais si vous avez jamais rencontré de ces malades fâcheux qui s’emportent contre un médecin qui veut arracher la racine du mal , et qui ne lui demandent autre chose sinon qu’il apaise la douleur, vous avez vu quelque image des malheureux dont je parle. La fête avertit tous les chrétiens d’approcher des saints sacrements; s'en éloigner dans un temps si saint , c’est se condamner trop visiblement. Et en effet , chrétiens, cet éloignement est horrible ; la conscience en est iuquiëte , et en fait hautement ses plaintes : plusieurs ne sont pas assez endurcis pour mépriser ces reproches , ni assez forts pour oser rompre leurs liens trop doux et leurs engagements trop aimables; ils songent au mal sensible , et ils négligent le mal effectif : ils pensent à se confesser pour apaiser les murmures et non pour guérir les plaies de leur conscience ; et moins pour se décharger du fardeau qui les accable , que pour se délivrer promptement des pensées qui les importunent : c'est ainsi qu’ils se disposent à la pénitence.
On a dit à ces pécheurs, on leur a prêché qu'il faut regretter leurs crimes , et ils cherchent leurs regrets dans leurs livres ; ils y prennent leur acte de cootrition , ils tirent de leur mémoire les pa-
1 j’/ntrr jwrl ||| , cap. XXX , t. IX, Col. S7.
SliR I.'INTKGRITK