SUR LA NÉCESSITÉ DKS SOUFFRANCES
École du Calvaire: Mystère des trois croix. Obligation que nous avons de prendre Jésus-Christ pour modèle. Quel est l'esprit de Jésus : son ardrur pour les souffrances : loi qu'il nou enfoit par son exemple. Utilité des souffrances montrée dans le voleur qui se convertit a la croix. Nécessité des souffrances pour éprouver, purifier et perfectionner la vertu. Comment la croix peut être tournée par noire malice en un instrument de vengeance. Réflexions qui doivent soutenir les enfouis de Dieu au milieu des afflictions.
Per palientiam currainus ad propositmn nobis certaine» , aspicientcs in autorem lidci oostrac et consummatorciu Jésus».
Courons par la patience au combat qui nous est propos/, jetant les yeux sur Jésus , l’auteur et te consommateur de notre Joi. Ilebr. xil , 12.
Voici les Jours salutaires où l'on érigera le Calvaire dans tous nos temples, où nous verrons couler 1rs ruisseaux de sang de toutes les plaies
DES SOUFFRANCES. S
du Fils de Dieu, où l'Église représentera si vivement , par ses chants , par ses paroles et par ses mystères, celui de sa passion douloureuse , qu'il n'y aura aucun de ses enfants à qui nous ne puissions dire ce que l'apôtre disait aux Gâtâtes ‘ : que Jésus-Cbrist a été crucifié devant ces yeux. Elle commence aujourd'hui à lire dans l’action de son sacrifice l’histoire de la passion de son Rédempteur : commençons aussi dés ce premier jourà nous en remplir tellement l’esprit, que nous n'en perdions jamais la pensée pendant ces solennités pleiues d’une douleur qui console, et d'une tristesse si douce , que pour peu qu'on s'y abandonne, elle guérit toutes les autres.
Parmi ces spectacles de mort et de croix qui s'offrent à notre vue, le chrétien sera bien dur, s’il ne suspend , du moins durant quelques jours, ce tendre amour des plaisirs, pour se rendre capable d’entendre combien les peines de Jésus- Christ lui rendent nécessaire l'amour des souffrances. C’est pourquoi j’ai différé jusqu’à ces saints jours à vous proposer dans cette chaire cette maxime fondamentale de la piété chrétienne. Il m’a s'emhlé , chrétiens , que pour vous entretenir avec efficace d’une doctrine si dure, si contraire aux sens, si considérable à la foi, et si peu goûtée dans le siècle ou l'on n’étudie rien avec plus de soin que l'art de vivre avec volupté, il fallait attendre le temps dans lequel Jesus-Christ lui-raème nous prêche à la croix ; et j'ai cru que je parlerais faiblement , si ma voix n’était soutenue par celle de Jésus mourant , ou plutôt par le cri de son sang , « qui parle mieux, « dit saint Paul *, et plus fortement que relui • d’Abel. •
Servons-nous donc , chrétiens , de cette occasion favorable, et tâchons d'imprimer dans les cœurs la loi de la patience , qui est le fondement du christianisme. Mais ne soyons pas assez téméraires pour entreprendre un si grand ouvrage, sans avoir imploré le secours du ciel par l'intercession de Marie : Ave, Maria.
Dans les paroles que j'ai rapportées pour servir de sujet à ce discours , vous aurez remarqué, messieurs, que saint Paul nous propose un combat auquel nous devons courir par la patience; et en même temps il nous avertit de jeter les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi ; c'est-à-dire, qui l’inspire et qui la couronne, qui la commence et qui la consomme, qui en pose le fondement et qui lui donne sa perfection. Ce combat , dont parle l’apôtre , est celui que nous devons soutenir contre les affliction» que
* tîat. ni, i.
» Htbr. xtt, SI.
Dieu nous envoie : et pour apprendre l’ordre d’un combat où se décide la cause de notre salut, l'a. [filtre nous exhorte, de la part de Dieu, a regarder Jésus-Christ, mais Jésus-Christ attaché en croix : car c’est là qu'il veut arrêter nos yeux, et il s’en explique lui -même par ces paroles : « Jetez, dit-il les yeux sur Jésus, qui, s'étant
• proposé la joie, a soutenu la mort de la croix,
• après avoir méprisé la confusion : > Qui proposilo sibi y audio sustinuit crucetA, confusion* contempla.
l)e la nous devons conclure, que pour apprendre l'ordre, la conduite , les lois , en un mot , de ce combat de la patience, l'école c'est le Calvaire, le maitre c’est Jésus-Christ crucifié : c'est là que nous renvoie le divin apôtre. Suivons son conseil, allons au Calvaire; considérons attentivement ce qui s'y passe.
I.e grand objet, chrétiens, qui s’y présente d'abord à la vue , c’est le supplice de trois hommes. Voici un mystère admirable : - Nous voyons,
• dit saint Augustiu * , trois hommes attachés à la
• croix ; un qui donne le salut , un qui le reçoit, « un qui le perd : » Très erant in crttcc ; unrts salvalor, alius salvandus, alias damnandus . Au milieu l’auteur de la grâce : d’un côté un qui en profite, de l'autre un qui la rejette. Au milieu le modèle et l’original : d’un côté un imitatenr fidèle, et de l'autre un rebelle et un adversaire sacrilège. D'un côté un qui endure avec soumission , de l’autre un qui se révolte jusque sous la verge. Un juste, un pécheur pénitent, et un pécheur endurci : un juste souffre volontairement, et il mérite par ses souffrances le salut de tous les coupables : un pécheur souffre avec soumission et se convertit, et il reçoit sur la croix l'assurance du paradis : un pécheur souffre comme un relielle, et II commence son enfer dès cette vie. Discernement terrible et diversité surprenante! Tous deux sont en la croix avec Jésus-Christ, tous deux compagnons de son supplice ; mais , hélas! il n’y en a qu'un qui soit compagnon de sa gloire. Voilà le spectacle qui nous doit Instruire. Jetons ici les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi , nous le verrons, chrétiens, dans trois fonctions remarquables. II souffre lui-même avec patience, fl couronne celui qui souffre selon son Esprit, il condamne celui qui souffre dans l’esprit contraire. Il établit la loi de souffrir, il en couronne le droit usage, il en condamne l’abus. C’est ce qu’il nous faut méditer ; parce que si nous savons entendre ces choses , nous n'avons plus rien à désirer touchant les souffrances.
‘ Hebr. ut , 2.
’ !" /*.». uinr, Sr-m». ii, n* i, l. it, eut. sa*
St R LA NÉCESSITÉ
SSK
En elfet, nous pouvons réduire à trois chefs ce ([uc nous devons savoir dans cette matière importante : quelle est la loi de souffrir, de quelfc sorte Jésus-Christ embrasse ceux qui s'unissent a lui parmi les souffrances , quelle vengeance il exerce sur ceux qui ne s'abaissent pas sous sa main puissante , quand il les frappe et qu'il les corrige; et le Fils de Dieu crucifié nous instruit pleinement touchant ces trois points. Il nous apprend le premier en sa divine personne, le second dans la fin heureuse du larron si saintement converti , le troisième dans la mort funeste de son compagnon infidèle. Je veux dire que comme Il est notre original , il nous enseigne, en souffrant lui-même, qu'il y a nécessité de souffrir : il fait voir, dans le bon larron , de quelle bonté paternelle il useenverseeux qui souffrent comme ses enfants : enfin il nous montre, dans le mauvais, «[iiots jugements redoutables il exerce sur ceux qui souffrent comme des rebelles. Apprenons aujourd'hui, messieurs, apprenons de ces trois potients , dont la cause est si différente , trois vérités capitales. Contemplons, dans le patient qui souffre étant juste , la nécessité de souffrir imposée à tous les coupables; apprenons du patient qui se convertit , l'utilité des souffrances portées avec soumission; voyons dans le patient endurci la marque certaine de réprobation dans ceux qui souffrent en opiniâtres : et comme ers trois vérités enferment, si je ne me trompe, toute la doctrine chrétienne touchant les souffrances, j'en ferai aussi le partage et tout le sujet de ce discours.
PBÏU1EB TOIVT.
C’était la volonté du Père céleste, que les lois des chrétiens fussent écrites premièrement en Jésus-Christ.' Nous devons être formés selon l'Évangile; mais l’Évangile a été formé sur luimême. « Il a fait, dit l'Écriture ', avant que de • parler : • il a pratiqué premièrement ce qu'il a prescrit ; si bien que" sa parole est bien notre lui ; mais la loi primitive; c'cst sa sainte vie. Il est notre maître et notre docteur, mais il est premièrement notre modèle.
Pour entendre solidement cette vérité fondamentale , il faut remarquer avant toutes choses , que le grand mystère du christianisme , c'est qu'un Dieu a voulu ressembler aux hommes, afin d'imposer aux hommes la loi de lui ressembler. Il a voulu nous imiter dans la vérité de notre nature, afin que nous l imitassions dans la sainteté de ses mœurs : il a pris notre chair, afin que nous prenions son esprit : enfin nous
• Jcl i , i.
i avons été son modèle dans le mystère de l'irtj carnation , afin qu'il soit le notre dans toute la suite de sa vie. - Soyons, dit saint Grégoire de
- Nazinnze ', semblables à Jésus-Christ, parce
• qu’il a voulu être semblable à nous : deve- « nous des dieux pour l'amour de lui , parce qu'il « a voulu devenir homme pour l'amour de nous : » Simusut C/iri.\lus,quoniam Christus quoque sieut nos : efficiamur ilii propter ipsum, quoniam ipse quoque propter nos homo. Voilà un grand jour qui se découvre pour établir la vérité que je prêche, qui est la nécessité des souffrances : mais il nous importe , messieurs, quelle soit établie sur des fondements inébranlables , et jamais ils ne seront tels, si nous ne les cherchons dans les Ecritures.
Que dans le mystère de l'incarnation le Fils de Dieu nous ait regardés comme son modèle, je l'ai appris de saint Paul dans la divine Épltre aux Hébreux, « Il a du , dit cet apôtre des Gen-
■ tils ' , se rendre en tout semblable à ses frè-
• ixa : » üebuit per omnia fralribus similari; et encore en termes plus clairs : • Parce que les
• hommes , dit-il 3 , étaient composés de chair et
- de aang , lui aussi semblablement , similiter, a « voulu participer à l’un et à l’autre : » Quiaergo pueri communicwerunt carni et sanguini, et ipse simililer participavil cisdem.
t ous voyez donc manifestement que le Fils de Dieu , en venant au monde , a voulu nous regarder comme son modèle dans sa bienheureuse incarnation. Mais pourquoi cela, chrétien», si ce n'est pour être à son tour notre original rt notre exemplaire? Car comme il est naturel aux hommes de recevoir quelque impression de ce qu'ils voient, ayant trouvé parmi nous un Dieu qui a voulu nous être semblable, nous devons désormais être convaincus que nous n'av ons plus à choisir un autre modèle. * 1( n'a pas pris le» « anges , mais il a pris la postérité d'Abralmm *, ■ pour plusieurs raisons, je lésais; mai» celle-ci n'est pas la moins imporlante : ■ Il n’a pas pris
■ les anges, . parce qu'il n'a pas voulu donner un modèle aux anges : « il a pris In postérité d'A-
• brnham , » parce qu'il a voulu servir d'exemplaire à la race de ce patriarche ; non - à sa race « selon la chair, mais à la race spirituelle qui « devait suivre les vestiges de sa foi, » comme dit le même apôtre en un autre lieu* ; c'est-à-dire , si nous l’entendons, aux enfants de la nouvelle alliance.
Par conséquent, chrétiens, nous avons en lé-
1 OraL su, n* 8, 1. 1, p. «74.
1 fkbr. ti , 17.
> * Ibid . M.
| ‘ llebr. il, 16.
1 Rvm. n , IU.
DES SOUFFRANCES
»us-Cbrist une lui vivante, et uue règle animée. Celui-là ne veut pas être chrétien , qui ne veut pas vivre comme Jésus-Christ. C'est pourquoi toute l’Écriture nous prêche que sa vie et ses actions sont notre exemple : jusque-là qu’il ne nous est pas permis d'imiter les saints qu’autaut qu'ils ont imité Jésus-Christ; et jamais saint Paul n'aurait osé dire avec cette liberté apostolique : « Soyer, mes imitateurs, » s'il n’avait en même temps ajouté, «comme je le suis de Jésus-Christ : » Imitatores mei estais, sicut et ego Christi'. Etaux Thessaloniciens : « Vous êtes devenus nos imita- » teurs : » Imilatores nostri faeti estis, « et
■ aussi, ajoute-t-il, de Notre-Seigneur, > et Domini' , afin de nous faire entendre que , quelque grand exemplaire que se propose la vie chrétienne, elle n'est pas encore digne de ce nom',jusqu’es à ce qu’elle se forme sur Jésus-Christ même.
Et ne vous persuadez pas que je vous propose en ce lieu une entreprise impossible; cardans un original de peinture, on considère deux choses, la perfection et les traits. En copie, pour être fidèle , doit imiter tous les traits ; mais il ne faut pus espérer qu'elle en égale la perfection. Ainsi je ne vous dis pas que vous puissiez atteindre jamais a la perfection de Jésus; il y a un degré suprême, qui est toujours réservé à la dignité d’exemplaire : mais je dis que vous le devez copier dans les mêmes traits , que vous devez pratiquer les mêmes choses ; et en voici la raison dans la conséquence des mêmes principes : c'est que nous devons suivre , autant qu'il se peut , en ressemblant au Sauveur, la règle qu'il a suivie en nous ressemblant. Il s'est rendu en tout semblable a ses frères ; ses frères doivent en tout lui être semblables. « A l’exception du péché , il a pris,
• dit i'apûtrc1, toutes nos faiblesses; - nous devons prendre par conséquent toutes ses vertus : il s'est revêtu en vérité de l'intégrité de notre chair; et nous devons nous revêtir en vérité, autant qu'il est permis à des hommes, de la plénitude de son esprit; « parce que, comme dit l'npù-
■ tre4, celui qui n'n pas l’esprit de Jésus-Christ,
• il n’est pas des siens : > Si quis autem spiritual Chçisti non habet, hic non est ejus.
Il reste maintenant que nous méditions quel est cet esprit de Jésus : mais si peu que nous consultions l'Écriture sainte, nous remarquerons aisément que l’esprit du sauveur Jésus est un esprit vigoureux, qui se nourrit de douleurs, et qui fait ses délices des afflictions. C'est pourquoi il estappciépar le saint prophète : « Homme
• I. Cor. 16; si, x
’ 1. ThtU. 1 , 6.
Ntbr. iv, IS.
* /ïrilll T lit, 9.
« de douleurs, et qui sait ce que c'est que l'in- » Hrmité : - Virum clolorum, et scientem iiifirmilatem Ne diriez-vous pas, chrétiens, que eet:e sagesse éternelle s’est réduite, en venant au monde , à ne savoir plus que les afflictions? Il parle , si je ne me trompe , de cette science que l'école appelle expérimentale; et il veut dire, si nous l'eu tendons , que parmi tant d'objets divers , qui s’offrent de toutes parts à nos sens, Jésus- Christ n'a rien goûté de ce qui est doux ; il n'n voulu savoir par expérience que ce qui était amer et fêcheux , les douleurs et les peines : Virum dolorum et scientem infirmilalem ; et c'est pour cette raison qu’il n’y a aucune partie de lui-même qui n'ait éprouvé la rigueur de quelque supplice exquis , parce qu'il voulait profiter dans cette terrible science qu'il était venu apprendre eu ce monde, je veux dire , la science des infirmités : Virum ilolorum et scientem infirmilatem.
Et certainement, âmes saintes, il est tellement véritable qu’il n’est né que pour endurer, et que c'est là tout son emploi, tout son exercice, qu’aussitêt qu’il voit arriver la fin de ses maux , il ne veut plus après cela prolonger sa vie. Je n'avance pas ceci sans raison , et il est aisé de nous en convaincre par uue circonstance considérable, que saint Jean a remarquée dans sa mort, comme témoin oculaire. Cet Homme de souffrances étant à la croix tout épuisé, tout mourant, considère qu'il a enduré tout ce qui était prédit par les prophéties, a la réserve du breuvage amer qui lui était promis dans sa soif : il le demande avec un grand cri , ne voulant pas laisser perdre une seule goutte du calice de su passion. • Jésus, voyant
• que tout était accompli ; afin qu'une parole de « l'Kcriturefûtencore accomplie, il dit: J’ai soif: ■ Sciens Jésus quia consummatasunt, ulconsummarctur Script uni, dixit : Sitio >. Et après cette aigreur et cette amertume , dont ce Juif impitoyable arrosa sa langue; après ce dernier outrage, dont la haine iusatiable de ses ennemis voulut encore le persécuter dans son agonie; voyant dans les décrets éternels qu'il n'y a plus rien à souffrir : C’en est fait, dit-il, « tout est
* consommé, » Consummatum est ’ : je n’ai plus rien à faire en ce monde. Allez, Homme de douleurs, et qui êtes venu apprendre nos infirmités , il n’y a plus de souffrances dont vous ayez désormais à faire l'épreuve ; votre science est consom mée, vous avez rempli jusqu 'es au comble toute la mesure , vous avez fourni toute la carrière des peines; mourez maintenant quand il vous plaira , il est temps de terminer votre vie. Et en effet ,
1 Jo-IH. \|\ , U* .
* Ibiti. ao.
Digitiz
SUR I.A NECESSITE
SM
aussitôt , « baissant la tète , il rendit son lime : » Et incltnalo capitetradidit spiritum J; mesurant la durée de sa vie mortelle à celle de ses souffrances.
Vous êtes attendris , messieurs ; mais ajoutons encore comme un dernier trait, pour vous faire connaître toute l’étendue de l’ardeur qu'il a de souffrir, c’est qu’il a voulu endurer beaucoup plus que ne demandait la rédemption de notre nature, et en voici la raison. S'il s’était réduit à souffrir ce que la nécessité d’expier nos crimes exigeait de sa patience, Il ne nous aurait pas donné l'idée tout entière de l’estime qu’il fait des afflictions; et nous aurions pu soupçonner qu’il les aurait regardées plutôt comme un mal nécessaire que commeun bien désirable. C’est pourquoi il ne lui suffit pas de mourir pour nous , et de payer à son Père , par ce sacrifice , ce qu’exigeait sa juste vengeance de la victime publique de tous les pécheurs ; non content d’acquitter ses dettes , il songe aussi à scs délices , qui sont les souffrances; et, comme dit admirablement ce célèbre prêtre de Carthage, « il veut se rassasier, avant « que de mourir, par le plaisir d’endurer : « Sar/inari voluplale putienliœ diseessurus volebat '. Ne diriez-vous pns , chrétiens , que , selon le sentiment de ce grand homme, toute la vie du Sauveur était un festin, dont tous les mets étaient des tourments; festin étrange selon le slècfe, mais que Jésus a trouvé digue de son goût. Sa mort sufflsait pour notre salut ; mais sa mort ne suffisait pasàcelte avidltéde douleurs, à cet appétit de souffrances : il a fallu y joindre les fouets, et cette sanglante couronne qui perce sa tête, et ce cruel appareil de supiiees ’ presque inconnus, peines nouvelles et inouïes; afin, dit Tertullieu, qu'il mourût rassasié pleinement de In volupté de souffrir : Sayinari voluptate palientix dis en. s surus volebat.
Eh bien! messieurs , la loi des souffrances vous semble-t-elle écrite sur notre modèle en des caractères assez visibles? Jetez , jetez les yeux sur Jésus, l’auteur et le consommateur de notre foi , durant ces jours salutaires consacrés à la mémoire de sa passion ; regardez-le parmi scs souffrances. Chrétiens, e’est de ses blessures que vous êtes nés : il vous a enfantésà la vie nouvelle parmi ses douleurs immenses; et la grâce qui vous sanctifie, et l’esprit qui vous régénère, est coulé sur vous avec son sang de ses veines cruellement déchirées. Enfants de sang, enfants de douleur, quoi, vous pensez vous sauver parmi les délices! On se fait un certain art de délicatesse ; ou en affecte même plus qu'on n’en ressent.
* Jtxtn. xix , an.
» T*rt. fie Pal. n* 3.
C’est un air de qualité de se distinguer du vulgaire , par un soin scrupuleux d’éviter la moindre incommodité : cela marque qu’on est nourri dans un esprit de grandeur. O corruption des mccurs chrétiennes! quoi, est-ce que vous prétendez nu salut, sans porter Imprimé sur vous le caractère du Sauveur? N’entendez-vous pas 1’apûtre saint Pierre , qui vous dit qu’il » a tant souffert nlln
• que vous suiviez son exemple, et que vous ■ marchiez sur ses pas1? » n’entendez- vous pas saint paul qui vous prêche qu'il < faut être con- « figuré a sa mort, afin de participer à sa résur-
• rectlon glorieuse : » Conftrjuratus mortirjut; si quomotlo occurram ad rrsurreclionem quœ est ex mortuis‘1 Mais n'entendez-vous pas Jésus- Christ lui-méme qui vous dit que, "pour marcher sous ses étendards , il faut se résoudre à porter sa croix5, comme lui-même a porté la sienne? et en voici la raison , qui nous doit convaincre si nous sommes entrés comme il faut en société avec Jésus-Christ. Ne voyez vous pas, chrétiens, que l'ardeur qu'il n de souffrir n’est pas satisfaite , s’il ne souffre dans tout son corps et dans tous ses membres? Or c’est nous qui sommes son corps et ses membres : • Nous sommes lachair de sa chair, « et les os de ses os, • comme dit l'apôtre4. Et c’est pourquoi le même saint Paul ne craint point de dire4, qu'il manque quelque chose de considérable àla passion de Jésus-Christ, s'il ne souffre dans tous les membres de son corps mystique , comme il a voulu endurer dans toutes les parties du corps naturel.
Entendons, messieurs, un si grand mystère : entrons profondément dans cette pensée. Jésus- Christ souffrant nous porte en lui-même : nous sommes, si je l’ose dire , plus son corps , que son propre corps; plus ses membres, que ses propres membres. Quiconque a l’esprit de la charité et de la communication chrétienne entend bien ce que je veux dire. Ce qui se fait en son divin corps , c’est la figure réelle de ce qui se doit accomplir en tious. Ah ! regardez le corps de Jésus ; - depuis la plante des pieds jusqu’à la tête,
• il n’y a rien en lui de sain , ni d’entier •; » tout est meurtri, tout est déchiré, tout est couvert de marques sanglantes. Mais avant même (pie les bourreaux aient mis sur lui leurs mains sacrilèges, voyez dans le jardin des Olives le sang qui se déborde par tous ses pores , et coule à terre à grosses gouttes : toutes les parties de son corps sont teintes de cette sueur mystérieuse. Et cela
t I. Prit. Il, 2F.
1 Philipp. III, 10 Ct II.
> Luc. xiv, 27.
* Ephct. X, 30.
5 CotM. I, 21
DES SOUFFRANCES
veut dire, messieurs, que l'Eglise qut est son i corps, que les fidèles qui sont ses membres, doivent de toutes ports dégoutter de sang, et porter imprimé sur eux le caractère de sa croix et de ses souffrances.
Eh quoi donc, pour donner du sang à Jésus, faudra-t-il ressusciter les Néron, les Domiticn, et les autres persécuteurs du nom chrétien? faudra-t-il renouveler ees édits cruels par lestfuels les chrétiens étaient Immolés innocents à la vengeance publique ? Non , mes frères , à Dieu ne plaise , mes frères , que le monde soit si ennemi de la vérité, que de In persécuter partantde supplices! Lorsque nous souffrons humblement les afflictions que Dieu nous envoie , c'est du sang que nous donnons au Sauveur; et notre résignation tient lieu de martyre. Ainsi, sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendait nos ancêtres, il ne faut pas craindre, messieurs, ! que la matière manque jamais à la patience ; la nature a assez d’inflrmités. Lorsque Dieu nous ! exerce par des maladies, ou par quelque affliction d’une autre nature, notre patience tient lieu de martyre : s'il met la main sur notre famille, en nous étant nos parents, nos proches, enfla ce qui nous est cher par quelque autre titre de piété; si nous lui ofTrons avec soumission un cœur blessé et ensanglanté par la perte qu'il a faite dece qu'il aimait justement, c'est du sang que nous donnons nu Sauveur. Et puisque nous voyons, dans les saintes Loti res, que l'amour des biens corruptibles est appelé tant de fois la chair et le sang; lorsque nous retranchons cet amour, qui ne peut être arraché que de vive force, c'est du sang que nous lui donnons.
Les médecins disent, si je ne me trompe, que les larmes et les sueurs naissent de la même matière dont le sang se forme. Je ne recherche pas curieusement si cette opinion est véritable; mais je sais que devant le Seigneur Jésus, et les larmes et les sueurs tiennent lieu de sang. J'entends par les sueurs, chrétiens, les travaux que nous subissons pour l'amour de lui; nonavecune nonchalance molle et paresseuse, mais avec un courage ferme et une noble contention. Travaillons donc pour sa gloire : s’il faut faire quelque établissement pour le bien des pauvres , s'il se présente quelque occasion d'avancer son œuvre; travaillons avec un grand zèle, et tenons pour chose assurée que les sueurs que répandra un si beau travail, c'est du sang que nous lui donnons. Mais, sans sortir de nous-mêmes , quel sang est plus agréable nu sauveur Jésusque celui de la pénitence? ce sang que le regret de nos crimes tire du cœur par les yeux; je veux dire le sang des larmes amères , qui est nommé si élégamment
par saint Augustin * , « le sang de nos âmes , . lorsque nous le versons devant Dieu , en pleurant sincèrement nos ingratitudes, n'est-ce pas dn sang que nous lui donnons? Mais pourquoi vous marquer avec tant de soin les occasions de souffrir, qui viennent assez d'elles-mêmes? Non , mes freres , sans ressusciter les tyrans , la matière ne manquera jamais à la patience : la nature a assez d'infirmités ; les affaires , assez d'embarras; le monde, assez d'injustices; la faveur, assez d'inconstances ; il y a assez de bizarreries dans le jugementdeshommes, et assez d'inégalité dans leur humeur contrariante : si bien que ce n'est pas seulement l'Évangile, mais encore le monde et la nature, qui nous Imposent In loi des souffrances : il n'y a plus qu'à nous appliquer A en tirer tout le fruit qui se doit attendre d'un chrétien ; et c'est ce qu'il faut vous montrer dans la seconde partie.
SECOND POINT
Lorsque nous verrons , chrétiens , Jésus-Christ sortir du tombeau , couronné d'honneur et du gloire, la lumière d'immortalité qui rejaillira de ses plaies, et de là se répandra sur son divin | corps, nous fern sensiblement reconnaître les merveilleux avantages que produit le bon usage des afflictions. Toutefois, Jésus ne veut point attendre ce jour, pour nous apprendre cette veriié par expérience ; et sans sortir de sa croix , il entreprend de nous montrer, par un grand exemple, quelles sont les eonsolntions de ceux qui souffrent avec patience. Mais comme cet exemple de consolation ne peut nous être donné en sn personne sacrée, qui doit être au contraire Jusques a la mort l'exemple d'un entier abnndonnemcnt ; ce que l'ordre de ses mystères ne lui permet pas de nous montrer encore en lui-mème, il nous le découvre, messieurs, dans ce voleur pénitent, auquel il Inspire parmi les souffrances des sentiments d'une piété toute chrétienne, qu’il couronne aussitôt de sa propre bouche, par la promesse dune récompense éternelle : Hodie inecuin erit‘: • Vous serez aujourd'hui avec mol. •
Je ne m'étendrai pas, chrétiens, à vous prouver, par un long discours, que Dieu aime d'un amourparticulierles âmes souffrantes. Pour ignorer cette vérité, Il faudrait n’nvolr aucune teinture des principes dn christianisme : mais afin qu'elle vous prollte en vos consciences , je tâcherai de vous faire entendre par les Écritures divines les causes de ect amour; et In première qui se présente à ma vue, c'est la contrition d'un cœur pénitent.
• Srrtn. ctcli, n* 7, 1. ?, col i:im.
5 /.«<•• xxill, 41.
fi»9
31’ R LA NECESSITE
Il est certain, âmes saintes, qu’un cœur contrit et humilié, dans le souvenir de ses fautes, est un grand sacrifice à Dieu , et une oblation de bonne odeur, plus douce que tous les parfums. Mais ce sacrifice d'humiliation ne s’offre jamais mieux que dans les souffrances : car nous voyons par expérience qu’une Ame dure et impénitente qui durant ses prospérités n’a peut-être jamais pensé à ses crimes, commence ordinairement à se réveiller, à les confesser nu milieu des afflictions; et la raison en est évidente : c’est qu’il y n dans le fond de nos consciences un certain sentiment secret de Injustice divine, qui nous fait connaître manifestement , dans une lumière intérieure qui nous éclaire, que sous un Dieu si bon que le nôtre l’innocence n’a rien à craindre; et qu’il lui est si naturel d'étre bienfaisant à ses créatures, qu’il ne ferait jamais de mal A personne, s'il n’y était forcé par les crimes : de sorte que le pécheur obstiné, lequel ébloui des faveurs du monde , ne pense plus à scs crimes, et parce qu’il n’y pense plus, s’imagine aussi que Dieu les oublie : Oblitusest Dcirs f;e n même temps qu'il se sent frappé , il réveille en sa conscience ce sentiment endormi de la justice divine; et, touché de la crainte de ses jugements , il confesse avec araertune les désordres de sa vie passée.
C'est ce que fait à la croix notre voleur converti : il entend son compagnon qui blasphème, et il s'étonne avec raison que la vengeance présente ne l’ait pas encore abaissé sous la justice divine. * Quoi ! dit-il, étant condamné, la rigueur
• du tourment ne t’a pas encore appris n craindre
• Dieu! * ISeque tu limes De uni , quod in code m damnationc es! * Voyez comme sou supplice ramène à son esprit la crainte de Dieu et la vue de ses jugements : c’est ce qui lui fait humblement confesser ses crimes. » Pour nous, cou- « tinue ce saint patient, si nous sommes punis «. rigoureusement, nos crimes l’ont bien mérité:* Et nos guident digna factis recipimus l. Voyez comme il s'humilie, comme il baise la main qui le frappe, comme il recounait et comme il adore la justice qui le châtie/C’est là l’unique moyen de la changer en miséricorde : car notre Dieu , chrétiens, qui ne se réjouit pas de la perdition des vivants, mais qui repusse saus cesse en son cœur les moyens de les convertir et de les réduire, ne nous frappe durant cette vie , qu’afin de nous abaisser sous sa main puissante par l’humiliation de la pénitence; et il est bien aise de voir que le respect que nous lui rendons, sous les premiers coups, l'empêche d’étendre son bras à la dernière